POULIE
à celle que nous présentent i::^aHc pour galee, oublie pour oiihlee. Toutefois pûlcc ne répond pas encore parfaitement aux formes des autres langues; nous verrons plus loin comment on peut expliquer ce fiiit.
Le plus ancien essai étymologique sur ce mot est celui de Covarruvias (1610), qui, à l'art. Polea de son Tesoro de la lengiia castcllana, dit : « A verbo graeco poleo, versor. » — Ménage, dans la première édition de ses Origines de la langue françoise (aux Additions, p. 824), donne une tout autre explication : « Poulie. En anglais pully, de pult, qui signifie tirer : & de là mesme, à ce qu'aucuns tiennent, w'iem poulain, que les autres dérivent de palanx. » Cette note, y compris la singulière remarque sur poulain ' et la faute d'impression pull au lieu de pull, a passé dans Furetière (1690) et dans le Dictionnaire des Arts et des Sciences, de Thomas Corneille (1694). Le Dictionnaire de Trévoux (1704) la reproduit aussi, mais la fait suivre de cette addition contradictoire : « Il y a plus d'apparence qu'il vient de pôle, ou poleo, qui, en langage celtique ou bas-breton, signifie poulie. » Pôle se trouve en effet dans le Caîholicon de Lagadeuc (1499) et subsiste encore en breton (^poleo paraît être une simple faute) ; mais il est clair que c'est un emprunt au français, et sans doute à l'ancienne forme polee.
Cependant, en 1694, ^'^"s la seconde édition de ses Origines, Ménage avait renoncé à son étymologie pour accepter celle de Covarruvias, en la confirmant à sa manière : « Les Espagnols disent polea, que Covarruvias dérive de r.zkiiù, versor. Et il en vient ; demesme que le françois poulie : tSkzz, r.z'i.v.y,, -sXÉa, POLEA : polia, poulie. » — Le Duchat, cité parDiez, a proposé une autre étymologie, l'ail, spule. « bobine » ; elle a été reproduite par Roquefort dans son Dictionnaire étyniologique ÇiSi^), sauf qu'il imprime spull au lieu de spule. Elle n'a, comme l'a remarqué Diez, aucune vraisemblance. — Diez part du verbe poulier : « Poulier fr. aufwinden, poulie rolle, kloben, dahersp. poléa, pg. polê; vom ags. pullian = engl. pull ziehen, pull up
I. Il s'agit naturellement àuponJain qui sert à descendre les tonneaux dans une cave (voy. plus loin) ; mais c'est le même mot que poulain, « jeune cheval ».
600 NOTES ÉTYMOLOGiaUES
aiifwinden, engl. polJey aber aus fr. poulie. » C'est la première étymologie de Ménage. Ainsi reprise et perfectionnée, elle a été généralement acceptée : on la trouve dans les dictionnaires de Brachet, Scheler, Littré, Zambaldi, Kôrting. Le Dictionnaire c^ênéral l'adopte aussi, mais en la modifiant quelque peu : « Dérivé d'un radical bas-allemand qui se retrouve dans l'angl. lo pull, tirer. » Les auteurs ont sans doute trouvé ce « radical bas-allemand » dans l'article du Dictionary of theold engJish language de Stratmann (3^ éd., 1878), qui, avec un point d'interrogation, rapproche le v. an^l. pullen du bas-allemand pulen. Ce rapprochement, bien qu'admis aussi par M. Skeat, me paraît très douteux : le bas-allemand pulen, d'après le Mittelniederdeutsches Handiuôrterhuch de Lûbben et Walther (1888), signifie « écosser, éplucher », tandis que l'angl. pullen répond à « trabere, pelle re ». Le sens d' « aufwinden » n't xiste que dans pull up et provient de up. — L'étymologie de Diez a été contestée dans ces derniers temps par M. Skeat. On lit dans son Concise Etyniologicûl Dictionary (2^ éd., 1885): « Diez dérives E. pulley from F. poulie, and then, conversely, F. poulie from E. pull. This is very unlikely : there is nothing to connect pulley with pull ; and indeed, the old spellings {poleyn, a pulley, pullen, to pull) separate the words from each other. » L'objection n'est pas très forte : puisque Diez regarde pulley comme repris au fr. poulie, il est naturel que le mutait une forme distincte àç: pullen, celui-ci fût-il l'original de poulie. Mais, en outre, c'est par un cercle vicieux que M. Skeat tire son argument de la forme poleyn : il est vrai que dans le Proniptuarium parvulorum on trouve poleine traduit par « trochlea », mais cette forme est complètement isolée et provient sans doute d'une confusion. Elle a fourni à M. Skeat son étymologie de poulie, où il voit une variante de poulain : « Poleyne is from F. poulain, a foie, a coït, also the rope wherewith wine is done into a cellar, a pulley-rope (Cotgrave)'. The transport of sensé causes no difficulty; thus F'^ poutre, a fiUy, also means a beam, and F. chèvre,
I. Du Cange dit, en effet, au mot Polanus : « Trochlea, ni fallor, nostris Poulie. » Mais les Bénédictins ajoutent : « Nisi sit machina devolvendis doliis apta, quam Poulain nuncupamus. w Et c'est, en effet, le sens qui résulte clairement des passages cités.
POULIE 60 r
a goat, also means a kind of crâne : the names of animais as applied to contrivances or exeriing forces. Cf. also Low L. polanus, a pullev or puUey-rope, also a kind of sledge. » Il est certain que poulain s'est dit et se dit encore d'un appareil servant à transporter des fardeaux, et spécialement à descendre les tonneaux dans la cave% et le rapprochement avec poulie est très tentant. Mais on l'écartcra si on considère que poulie ou poulee ne peut guère se tirer de puUum, que poulie ne se trouve jamais au sens de « pouliche», qui serait son sens propre % et qu'on ne saurait expliquer ainsi les formes des autres langues romanes 5. Contre l'étymologie de Diez + il y a aussi de graves objections à faire. Le verbe poulier existe bien en français ^ mais il est récent ^ et certainement dérivé de poulie. L'anglo-saxon pulljau, dont l'existence est d'ailleurs très mal assurée "' , aurait, d'après une analogie presque sans exception, donné en français pouillir
1 . « Par le poulain on descend le vin en cave, par le jambon en l'estomach. » (Rabelais.)
2. Ajoutons que si l'on comprend fort bien les métaphores qui ont fait donner le nom de chèvre, grue, pmilain, au.\ machines ainsi désignées (le poulain est essentiellement une sorte de civière sur le dos de laquelle on fait glisser les fardeaux), celui de poutre à une pièce de bois qui supporte un poids, on ne voit pas pourquoi on aurait comparé à une pouliche une petite roue tournant autour d'un pivot et dans laquelle est engagée une corde.
3. La même difficulté existe pour l'étymologie de Diez (voy. plus loin).
4. Je ne puis mentionner comme une véritable étymologie la remarque qui termine l'art, poulejo dans le Trésor du Félihrige : « R. Pulègi} ». Pulegi (lat. puleium) est la plante appelée en français pouliot ; quel rapport peut-il V avoir entre cette plante et une poulie ?
5. Vov. les exemples dans Godefroy. Le sens le plus ordinaire est, comme le dit Godefroy, « étirer, étendre avec une poulie ». De poulier paraît à son tour dérivé un nouveau mot polie, poulie, signifiant le lieu où se pratiquait cette opération (vov. Godefroy, et Du Gange s. v. Polià). yiais poulier à aussi quelquefois simplement le sens de v tirer, monter à l'aide d'une poulie» (voy. Godefroy et Littré).
6. Le subst. verbal poulie (voy. la note ci-dessus) est attesté dés le commencement du XI ve siècle, le verbe n'apparaît que plus tard.
7. Le mot ne se trouve dans aucun texte ; il n'est attribué à l'anglosaxon que par conjecture. Si l'on considère que tous les mots germaniques commençant par p sont suspects d'emprunt, on doutera de l'ancienneté de pulku, qui n'apparaît qu'au xive siècle, et de l'existence de pulljan.
é02 NOTES ÉTYMOLOGIQ.UES
OU ponlir, mais non pouJier \ Enfin, si le mot français vient de l'anglo-saxon, il faut qu'il ait passé du français aux autres langues romanes, et on ne s'explique pas les formes qu'il y a prises ^
A mon sens, c'est Tétymologie de Covarruvias qui est la vraie, au moins dans ce qu'elle a d'essentiel, le rapprochement avec le grec t.ôkzc, « pivot ». Il est très vraisemblable d'admettre pour T.zXzz un dérivé 7:c/x'3i5v, en lat. vulg. polidium; le plur. neutre polidia, devenu fém. sing., a donné régulièrement les mots italiens, espagnols et provençaux pulleggia, polea et poleia .
Ménage a déjà fait une remarque intéressante : « Au lieu de poulie, on a dit aussi empolie. Le petit Dictionnaire Latin-François publié par le Père Labbe : girgillus, empolie, en qiioy tourne la corde a puiser yaue. » A cet exemple, qu'il reproduit d'après le ms. B. N. 7881, Godefroy en ajoute trois autres du xv^ siècle. Or, on trouve dans Ptolémée un verbe k\)-z\ïÇv^) signifiant « faire tourner sur un pivot », ce qui est bien le fait d'une poulie. Ce verbe a dû passer en latin vulgaire sous la forme empolidiare, d'où un subst. empolidia, synonyme depolidia^.
Cette variante me parait mettre hors de doute l'origine grecque de notre mot. Quant au (r.polee, il peut être une première substitution à un poleie primitifs, suivie d'une seconde substitution
1. Notez que le verbe poidier en anc. fr. était certainement de trois syllabes et faisait /)om//V, etc., aux formes accentuées sur la terminaison.
2. Diez ne mentionne que les formes espagnoles et portugaises, qui peuvent à la rigueur se ramènera polie et proviendraient d'ailleurs tout naturellement de polee ; il ne paraît pas avoir connu l'it. puleggia et le prov. polieia, poulejo, qui l'auraient certainement arrêté,
3. Anipolieeur, attesté au xiii^ siècle, est évidemment le subst. d'un verbe empoUer, synonyme de poulier (Godefroy traduit « polisseur ») ; mais ce verbe est sans doute de formation toute française. Le portugais possède de même un verbe empoîear (avec \ts dérivés enipoîeaçâo, ewpohamcntd), mais non un subst. empolea ou empolè, et le verbe — comme apolear — a sans doute été formé en portugais sur poîea.
4. L'angl. puUey ne peut attester l'existence d'un anc. fr. poleie ; il représente plutôt polee, ey provenant d'ee dans nombre de mots anglais. La forme
POVLIE 603
de -ie à -ee, mais je ne connais guère d'exemples analogues. Je serais plus porté à croire que le mot vient d'Espagnt ou de Portugal : de tels emprunts sont rares à une aussi haute époque, mais on peut toujours les admettre quand il s'agit, comme ici, d'objets ou d'engins industriels, qu'une nation emprunte facilement à l'autre avec le mot qui les désigne.
[Rûtiiaiiiti, XXVII (1899), pp. 484-489.]
PRUEKES.
Le vers 397 du Dit de Fenipereiir Coustaiit, publié ci^ dessus {[Roiiiaiiia, VIJ, p. 167), peut paraître obscur à maint lecteur :
Aies pruekes le parkemin.
C'est pour l'expliquer, ainsi que d'autres passages analogues, que j'écris cette note. On verra que ce mot a embarrassé plus d'un éditeur d'anciens textes.
Une locution usuelle en ancien français est celle d'aller pour twe chose dans le sens d' « aller chercher une chose ». En voici trois exemples : il serait facile d'en citer d'autres en grand nombre :
Si apela la dame et li dist qu'ele alast por Aucasin son ami. — Aiicasin et Nicolcle, pr. XX.
Amis, aies ^or vostre mestre. — Barl. etjos., 141, 14. y ah por son fil Asternanten. — Troie, 15388 '.
La préposition /)t)r, jointe au pronom oc, avait formé l'adverbe poriiec^, signifiant « pour cela », et qui, outre ce sens et le
polyve ( : dryvé) dans Chaucer (C 7'., F 184) est singulière : y aurait-il eu en français une (or m<i polieve, formée par étymologie populaire (cf. les var. prov. poiiliejo et poulijo') ?
1. Cette locution existe encore en espagnol : ir por alguno, ir por agua, « aller quérir quelqu'un, aller chercher de l'eau ».
2. Sur por iiec dans ce sens, voy. Diez, Et. fVb., Ile, s. v. avec. Cachet, Burguy, II, 318 (où la (orme porvec, prise dans Roquefort, est fautive), Renant, 143, 34, etc.
éÎ04 NOTES ÈTYMOLOGIQ.UES
sens conjonctionnel de « pourvu ' », est souvent emplo3'é en donnant à por la valeur que je viens d'indiquer, en sorte que aler porncc signifie « aller chercher cela, la chose dont il a été question ». A côté de paru ec, poreuc, porec (cf. avec), ponreuc, pouruec, on trouve aussi, comme d'ailleurs dans les autres cas, la forme contractée /1/7/^t, ^/r/zf, et de même qu'à côté d'avuec on a avuekes, ariieqiies, à côié à'iluec iluekes, iJliieques, on a priiekes à côté de preuc. \oïci quelques exemples de ce poruec adverbe :
Et quant piiroec ala, mut avoit demuré. — S. Thomas, v. 2043.
Rainouals cort porec, si Ta saisi. — Alise, 7197.
Jo irai pruec e tucbi m'atendras. — Alise, 3748.
Jou \x2l\ pruec, certes, se vous volés. — H. de Bord., 10299.
Or il est arrivé à poruec^ pniec, la même chose qu'à avnec. On a perdu de vue la valeur de la seconde partie du mot, qui en faisait nécessairement un adverbe, et on en a fait une préposition, ayant à peu près le sens du simple por, comme avuec a pris par l'usage le sens de od^. C'est ainsi qu'il se présente dans le vers cité au début de cet article. — Mais une particularité de pruec, c'est qu'on a si bien identifié ce mot avec quérir, dont il offrait à peu près le sens dans la locution aler pruec, qu'on construit pruec comme un infinitif et non comme une préposition; c'est-à-dire qu'on le sépare du mot qu'il régit et que souvent ailleurs on l'en fait précéder. Voici plusieurs exemples de cet usage curieux :
1. Ce sens est assez fréquent ; voy. par ex. le Comte de Poitiers, v. 53 : Pruec qu'ele soit de haut parage ; Beuve d'Hanstone dans le ms. (anc.) La Val. 80, fo 18 : Preuc qu'a Hanstone refust a saveté ; Partonop.,'jS46 ; Gilles de Chin, 1374 (cité dans Cachet). — On ne s'étonnera pas, connaissant le sens un peu flottant de diverses conjonctions de ce genre, de voir la nôtre signifier aussi « pui^fque) » : Proec que fus cuers qui bet a haut honnoiir Ne se por oit de tel cose desfendre (H. de Bregi, VU, 30, dans Maetzner ; cf. Keller, Romvart, p. 2 5 8). Je reconnais ce mot estropié par le copiste et signifiant « quoi(que)», dans ce passage de Renart le Contrefait : Point pour amye ne la tenoit, Preng qu'amy apelé Vavoit (P^ = ms de Vienne, 19 c).
2. Le troisième crmpcsé de ce genre, senuec, d'ailleurs moins usité, se présente toujours avec son sens adverbial.
PRUEKES 605
Or wQnéspreuc quant vous volés »
Le porcelet ki estoit mien. — Meunier iPAleu, v, 268.
Et li prieus dont pruech ala
Reuart. — Cour. Ren., v. 1177.
Jes \XA\ pruec et' si les avérés. — H. de Bord., v. 10358 *.
Or je t'envie
Que tu le me voises pourhuec. — Reu. le Nouv., IV, 71. Car entre Barat et Haimet
Le venront anquenuit poruec. — Bar. et H., v. 189. Vés, dame Douche nous vient pruec. — Geu Adam, p. 84 >. Si li distque... s'ele voloit il V'wo'il porec. — Chroii. d'Ernoul, p. 59 *.
De même qualer poriiec signifie « aller chercher », envoier /)<?n/^f signifie « envoyer chercher ». Adenet le Roi a employé trois fois cette locution dans les Enfances Ogier :
Charlos relu tost pour oec envoies (1853).
Devant la tente fïst pouroec envoyer
Les quatre Turs et les fist convoyer (4552).
Après la messe fu pouroec envoyés
Li apostoiles et trestous li clergiés (7303).
Cest-à-dire : « On envoya chercher Chariot, — le pape ; il fit envoyer (^= il envoya) chercher les quatre Turcs. » M. Scheler n'a pas compris ces passages : « Pouroec, dit-il sur le v. 1852, signifie d'habitude pour cela, dans cette intention; mais cette signification ne se prêie ni ici, ni dans les deux autres passages où il paraît encore. Comme je le trouve les trois fois accouplé au verbe envoyer Ç= mander), j'en conclus que l'auteur lui attribue la valeur de par exprès ». — La conclusion est hâtive : comment pour cela en viendrait-il à signifier « par
1. L'éditeur n'a pas compris. Il imprime : Or venés,prenc quant vous volés... Cette faute se retrouve dans la nouvelle édition.
2. Le ms. b porte /^i irai querre, ce qui indique bien le sens de preuc : le copiste de ce ms., comme il arrive souvent, a traduit un mot tombé de l'usage.
3. M. Fr. Michel traduit : « Dame Douce vient près de nous. »
4. Porec ou pretic est la leçon de quatre mss. ; l'éditeur, qui lit prenc, a préféré celle des deux mss. qui donnent : il iroit por lui. Cette leçon est bonne aussi, mais l'éditeur a eu tort de dire que tous les autres mss. v ont de mauvaises leçons ».
6o6 NOTES ÉTYMOLOGiaUES
exprès» ? Il n'est pas plus exact qu envoyer signifie «mander». Pour dire « mander », Adenet disait envoie/' pour oec.
[Ratiiania, VI (1877), pp. 588-590'.]
[RECLUTER, RECRUTER, etc.]
... On lit dans le Besanl de Dieu, de Guillaume de Normandie, publié par M. Martin, p. 8, les vers :
Et li emfes quant il est nez Est en clute:^ envolupez (v. 260).
Qu'est-ce que ce mot chite:^^ ? M. Tobler remarque à ce propos (p. iio) : « Man ist geneigt in clute:^^ Windeln, Tûcher, zu finden, aber ein etwa von ags. clâd, angl. cloîh abgeleitetes Wort wûrde franz. schwerlich ein t aufweisen. » Rendant compte du livre de M. Martin, je conjecturai ciute\ ou ciutet pour chite:;^ {Rev. crit., 1869, t. II, p. 57), bien que le ms. porte incontestablement clute:;^. On pouvait en effet comprendre, surtout d'après le contexte général, que le poète avait voulu parler de la cécité où sont plongés les enfants en venant au monde. — Il arrive souvent, quand on a ainsi imprimé quelque bonne méprise, que par une sorte d'ironie, on en découvre les preuves aussitôt après d'une façon surabondante. C'est ce qui m'est arrivé pour ce mot. En voici la véritable explication. Clute:^, par son :( final, se dénonce comme la forme plurielle dt ciutet ; et clntet à son tour comme le diminutif d'un mot primitif dut. Or il m'aurait suffi d'ouvrir les extraits du Glossaire lalin-frànçais publiés par Hofmann [Sit~uugsberichte de l'Académie de Munich, i8é8J pour y trouver, sous le n° 410, frustrum = dut. Frustrum, bien entendu est pour frustuui, et dut signifie « morceau », spécialement (.< morceau d'étoffe, pièce ». De dut on a fait duter, « mettre en morceaux », qui
I. [Cf. Roniania, VII (1878), p. 631 : « Tobler rappelle [ZeîtscJ»-. J. rom. PJnl., II, 351] que l'explication de. pruekes avait déjà été indiquée par lui, Jahih., XV, 253, ce que je suis confus d'avoir oublié. »]
RECLUTER, RECRUTER, ETC. 607
se trouve évidemment dans le bas-latin cltisfare, donné par Du Cange d'après une Ordonnance de 1312 : (.(.Si vero mcmhriun amiserit vel c\usii\ms f lier it. » De dut, cliiter, on a tiré cluterel, cliiterean, « pièce à un vêtement », dont Du Cange cite cet exemple, tiré de Guillaume de Deguilleville (xiv*" siècle) :
D'un on et viel burel vestue Ratasselé de clust[e]riaus.
De là aussi le verbe cliistrer ou cUslrer, travailler ci certains ouvrages déchiquetés, à la mode au xiv^" siècle. Ce verbe a passé en allemand sous les formes Idiitcrn et hliilern, d'où Iditlern et Klifterwerk\ Je ne crois pas que dans cliistrer, clistrer, etc., Vs se soit jamais prononcée ; elle est arrivée là, comme tant d'autres au xiv^ siècle, par suite d'une préoccupation étymologique erronée, qui prouve qu'on ne prononçait plus Vs devant les consonnes et qu'on ne savait pas bien où il fallait l'écrire.
A côté âiQ friistriun = dut, le même glossaire donne /rw^trare = racluter. Friistrare n'est pas un mot latin ; rachiter ou recliitcr, au contraire, est un très bon mot français et signifie (( mettre des morceaux, rapiécer ». Du Cange donne recliitare et cite une Ordonnance où on lit : « Que nus ne nulle ne mette en tayes farcies ne rechitees près de la plume, pour ce que les coustes où elles sont mises en semblent estre plus plaines. » On lit en outre dans les Chroniques de Saint-Denis (^Historiens de France, t. XXI, p. 1 10 A) : « Et avoit vestu (samte Elisabeth) un seurcot tout esrez et tout ircliité. » C'est le mot italien recliitare, esp. recliitar, qui correspondent, comme l'a fort bien remarqué Du Cange, à notre recruter. Recruter ne vient donc pas^ comme le dit Diez, de recrescere. Recluter ou recruter uv régiment, c'est le rapiécer, lui remettre les irorceaux qui manquent; c'est une métaphore populaire : aussi les dictionnaires du xvii^ siècle avertissent-ils que « ce mot n'est pas du bel usage ». De recruter un régiment, on en est venu, mais tard, à dire « recruter des hommes pour un régiment »; on
I. Je ne comprends pas bien la traduction que M. Wiihelm Mùller donne de ce mot : « Ich klïUere, verfertige kleine mechanische Arbeiten, ohne sie
eigentlich gelernt zu haben. »
6o8 NOTES ÉTYMOLOGiaUES
avait alors perdu tout à fait le sentiment de la signification primitive du mot[^].
Maintenant quelle est l'ét^aiiologie de toute cette famille de mots? Il me semble qu'il ne saurait y avoir doute à cet égard. CI ut, « morceau d'étoffe », répond à l'ancien norois klutr, suéd. dan. kliit [angl. clout Red.], « morceau d'étoffe, chiffon ». Le mot est un mot allemand, ou, plus vraisemblablement, un mot Scandinave, entré en français par l'intermédiaire des Normands, et passé de là, non seulement en italien et en espagnol (uniquement dans le composé reclnter), mais encore, par un de ces retours de fortune si fréquents dans l'histoire des mots, en allemand, où du reste il a à peu près dispam ^.
[Jahrhuch fur romanische und englische Literatur^Xl (1870), pp. 1 56-1 58. j
SANCIER, ESSANCIER.
Le mot saucier (^saiichier) et son composé essancier Çessanchier) se rencontrent dans un certain nombre de textes, tous du nordest de la France et du xiii^ au xv^ siècle : Baudouin de Condé, Bauchiin de Sebourc, le Bastart de Buillon, Hugues Capet, Froissart, Chastellain. M. Tobler, en rejetant justement l'assimilation faite par M. Scheler à'essanchier à estanchier, admet pour ces deux mots le même rapport que pour saier et essaier, et propose, avec toute réserve d'ailleurs, de les tirer d'un latin *exemptiare (G. G. An^., 1877, p. 1622 ss.). Cette ét}^mologie est acceptable pour le senset pour la forme; cependant, s'il
1. [CLRomaiiia, XV (1886), p. 454, compte rendu d'un article de M. A. Tobler {Miscellanea Caix-Canello) : v Recrue est le part, de recroître, ce n'est pas douteux, mais recruter, que M. T. en tire, n'en est pas moins pour l'ancien rectuier, qui a changé de forme précisément sous l'influence de recrue ; on ne voit pas pourquoi l'espagnol aurait changé recrutar en reclutar, et rien ne prouve que Tit. reclutare vienne de l'espagnol. » — Cf. aussi ci-dessus, p. 140 et la note 3.]
2. Il y est rentré avec le sens spécial qu'il a uniquement en français moderne, dans le mot Rehrut.
SANCIER, ESSANCÎER 609
est possible qu'un en originaire devienne an et rime en conséquence dans des textes (B. Cond., Froissart, B. Seb., H. Cap.) où en est d'ordinaire séparé de an, il est bien singulier qu'on trouve toujours an et jamais en, soit comme orthographe soit comme rime. Le sens de presque tous les passages cités par M. Tobler (auxquels il fout en ajouter deux rapportés par M. Scheler dans son glossaire de la chronique de Froissart) est assez peu net ; cependant quelques-uns donnent l'idée de reconnaître dans le mot un dérivé desanus. Ainsi, pour les passer en
revue, dans les suivants : Ceste maladie ne seragarie Nesancie
(Froissart, Poés.,!, p. 3),v. 11 60); Mes fai tant de cognissance Qu'elle sance En partie ma souffrance (Ib., p. 208, v. 412 1). Ici saucier paraît bien signifier « guérir », puis par extension « soulager, calmer » une souffrance. Il s'est dit spécialement de la colère ou d'un autre sentiment vif, qu'on calme en le satisfliisant : ja ne m'avenra... tel viltance A un home afolé meii uiau talent essance (B. Seb., t. II, p. 369); lequel cuidant avoir sanchy son ro/znwLv (Chasteilain, IV, loé, où sanchy, forme dialectale de sanchié, est une correction de M. Scheler [Gloss. de Froissart] pour sauchy). De là se saucier ou s'essancier pour « se soulager » en assouvissant son désir : Et quant je me fui bien sanciés (de le maltraiter) Sur une pierre Festendi (Froissart, Poés., II, p. 224, v. 122); Elle se sance après de moi maudire Qb., p. 359, V. Il); Sire, vous n'avés que faire d'employer vos gens contre ces forcenés; laissiés les aler et yaus saucier (Froissart, Chron., éd. Kervyn, VIII, 34, où M. Scheler traduit fort bien yaus saucier par « assouvir leur rage ») ; ... il esragera, ce dist, s'il ne se sanche De la franche roine (^H. Cap., v. 1016); Mes niert ja petit hou s prisiez s' il ne s'essanche (Ib., 1409), c'est-à-dire, comme l'explique M. Tobler, « s'il n'accomplit sa volonté ». Toutefois « calmer » son désir, c'est aussi quelquefois le dompter, et se
sancier paraît avoir le sens de « s'abstenir » : il vatilt trop
mieulx que de ce je me sanche, Car fay du jet d'amour trop ouvré {H. Cap., v. 444). Sancier a le sens de « dompter » dans cet exemple, où il s'agit de l'amour : vertus ne puissance D' autrui le sien pooir ne sanche (Baud. de Condé, p. 277, var.y II paraît enfin signifier « céder », — signification qui répond aux précédentes comme le neutre à l'actif, — dans ce passage de Baudouin de Condé (p. 134) : Car Amours a très grant poissanche :
Mélanges G. Paris. 59
6 10 NOTES ÉTYMOLOGiaUES
Cuidiés que contre son pois sanche Por riens con encontre hardie (c'est-à-dire « qu'il cède malgré lui »)? — Un seul, parmi les exemples cités par M. Tobler, ne rentre pas dans cette série, c'est celui qu'il emprunte à Aiol (v. 2341) : Mon ciier essancheroie et tout mon sens ; mais essancheroie est une faute de l'édition de M. Foerster pour essancheroie, qui se lit dans l'édition de MM. Normand et Raynaud.
Le rapprochement de essancier, sancier et s an us m'avait semblé autrefois possible ; il m'est rendu très probable par la forme essanicier, qui se trouve dans la Vie de saint Alexis publiée plus haut [Roniania, VIII, p. 180], au v. 934 : De malades essanicier. D'après cela, le type latin est *sanitiare, *exsanitiare, formé sur *sanitia pour sanitas. La conjugaison primitive a dû être : sani::;^ sanices sanice sançons sancie:^ sanicent, etc., d'où plus tard les deux conjugaisons complètes sancier essancier {sanchier essanchier sont picards) et sanicier essanicier. Ainsi s'applique une fois de plus le principe fécond posé par M. Cornu dans son étude sur la conjugaison de parler.
Exagiare, exaltiare donnent essaier, essancier et aussi esaier (asaier^, esancier; exempt iare pourrait de même donner esencier à côté de essencier, mais il est difficile d'admettre qu'exsanitiare ait produit esancier. Aussi les deux exemples de Hugues CapetÇw^^^et 10 16), où l'éditeur a imprimé s'esanche, ni'esanche, doivent-ils être lus, comme je l'ai fait plus haut, se sanche, me sanche. — Il est probable qu'on retrouvera dans plus d'un texte les formes diverses de sancier, essancier, — sanicier, essanicier ' . Cette dernière, qui éclaircit l'étymologie du mot, ne s'est pas encore rencontrée en dehors du petit poème imprimé plus haut.
[Romaiiia, VIII (1879), PP- 265-266 ^]
1 . On a sans doute lu et imprimé plus d'une fois essancier pour essancier, comme on vient de voir que l'inverse était arrivé.
2. [C{. Ronmiiia, VIII, 651 : «M. Groeber [Zt'/Vic/;;-. /. roui. Phil., III, 314]... fait des objections sérieuses, mais non rédhibitoires, à mon étymologie àQ sancier... », et IX, 336 : « M. S. Garner analyse [American Jouruat of PJjilology, 1, 111-116] les nos 30 et 31 de la Romania .. Saucier, dit-il, ne peut venir de sanitiare, car « on ne trouve pas la forme post-classique sanitia, et en outre sanitia aurait donné non pas santé, mais samsse qui ne se ren-
SOUCY, SOLCIDE, SuMSJK 6ll
SOUÇY, SOLCIDE, SOMSIR.
A propos de l'article qui a paru ici sur le mot soiicy et son étymologie [Roniauia, VI, 148'], M. Alart, archiviste des Pyrénées-Orientales, a bien voulu m'envoyer les remarques suivantes :
contre pas ». Je remercie M. G. de cet avis instructif; au reste je rattacherais maintenant saucier (j'ai trouvé, depuis mon article, la forme resiviicier) à sa no par un autre intermédiaire que sanitia (lequel toutefois aurait aussi bien donné sanice que j ustitia justice^ d'où justicier)... »]