I. [Voici cet article
La Fosse du Soucy, étude philologique, par A. Joly. Paris, Vieweg, 1876, in-80, 16 p. — On désigne sous le nom de Fosse du Soucy, et plus anciennement de Soucy tout court, un endroit où la rivière d'Aure, réunie à la Drôme, se perd dans les sables d'une colline, près de Baveux, à trois kilomètres de la mer. Que veut dire ce nom? M. Joly écarte avec raison le rapprochement avec diverses localités appelées Soucy (forme mérovingienne Sauciacus, qui représente Sabuc- et non pas Salie-, plus le suffixe gaulois -iac latinisé en iacus, et non un adjectif latin en iacus devant lequel il faudrait sous-entendre campus). Les formes anciennes (xve siècle) du mot lui donnent pour tinale une s,Soussis. M. J. rapproche avec beaucoup de vraisemblance ce mot du mot solsis, qui se trouve dans le roman de Thèbes (où il relève les variantes des trois manuscrits), et dans la Chronique des ducs de Normandie, et qui signifie clairement « abîme, gouffre ». Mais quelle est l'étymologie du mot solsis} M. J. la trouve dans un dérivé de solsus, sols part, de solvere qui a en effet existé et s'est conservé dans absous. Solvere voudrait dire « rompre », ce qui fait quelque difficulté, parce qu'en roman il n'a jamais que le sens de « paver » ou « résoudre ». Il faut d'ailleurs considérer que la seule charte du xiiie siècle où on parle du Soucy l'appelle sorsi:;^, et que l'acte le plus ancien ensuite (1405), s'il porte au dos soussi^, a dans le contexte jonn-q. Que l'rde sorsi:( soit devenue /, il n'y a là rien de très étonnant. Je serais tenté de rapprocher sorsi^, qui serait la forme primitive de 50/5/;^, de sorbe re. Sorhir se disait pour « engloutir » (voy. Roquefort : de m. asorbir, p. ex. Alexis, 61 e var.). Sorbere a pu avoir pour participe sorpsus, et peut-être cette forme expHquerait-elle, avec le mot français, le correspondant provençal, que M. J. n'a pas cité, sofnsis pour sorpsis, sompsis. Somsis est dans Boèce, v. 182 : E pois met Tarma en effern cl somsis. Diez (Altrom. Sprachd., 65) remarque sur ce
él2 NOTES HTYMOLOGIQ.UES
« Je lis dans un acte de 1334 relatif au ruisseau d'arrosage d'ille en Roussillon : Si coutinoeret dictiim rechnm vel reclaiisam dinii per imiudalionihiis aquanim, vel phivia, vel etiam per SOLciDES (Dépôt des notaires d'ille). Ici les sokides désignent les « crevasses » qui se forment à la suite des pluies dans les terrains meubles dont elles entraînent l'éboulement.
« Dans un caphren (papier terrier) du prieuré de Marcevol de 1394, il y a une propriété située à Vilella (village détruit, au territoire de Rigardd, canton de \'inça, arrond. de Prades), loco
mot : « Raynouard le traduit par profond {Abgrund^), et eflfectivement ce sens doit lui appai tenir, puisqu'il existe à côté un verbe somsir, abîmer, parf. 3e pers. sunipsi Lex. rom. I 525 b, part.* somsig Ferabr. v. 2016''.., Somsir s'est-il formé de stibcidere (couper par dessous, défoncer?) comme somrire de suhriderc ? Ce qui y contredit, c'est que la flexion est autre que celle d'ancire (occidere) et circoncire. » Plus tard, Diez (Et. IVh., II c sumsir) adonné une autre étymologie, tirant ce mot de summQrsus, d'où sunirsire sum(r)sir. Cette étymologie pourrait aussi bien que celle que j'ai proposée convenir au français ; elle présente une contraction qui me paraît douteuse. Remarquons que le prov. a une forme sossic, citée par Diez, qui se rencontre tout à fait avec lefr. soussi:;;^. — Le verbe fr. sousir, cité par M, J., doit avoir le même sens que le pr. sumsir, c'est-à-dire « s'abîmer, s'engloutir ». Le seul passage où il se trouve (Chron. d. d. de N., v. 25145) autorise cette interprétation aussi bien que celle d' « éclater, se fendre », adoptée par M. Joly.
En résumé, M. J, a établi la signification primitive du nom de lieu Soticy, dtvQnu Fosse du Soncy depuis qu'on n'en comprend plus le sens; il a expliqué les vieux mois soîsi^ et saisir. Quant à leur étymologie, celle qu'il propose ne paraît pas probable, tant à cause du sens qu'à cause du mot provençal, qu'on ne peut guère séparer du mot français. Celle de Diez et la mienne peuvent convenir aux deux mots ; ni l'une ni l'autre n'est évidente. [*Cf. Chabaneau et Noulet, Deux mss. prov. du XlV^s., p. 249.]
a. Diez traduit ici le prov. et non la version de Ravnouard, en supprimant avec sa concision habituelle le redressement exprès de la petite erreur de celui-ci, qui prend soinsis -çowT un adjectif. M. Bartsch, dans le glossaire de sa Chreitomathie prcnençale , a reproduit par distraction ce qu'il lisait dans Diez : « Somsis, profond, Ahgrund » ; mais ces deux mots ne sont pas synonymes, et le second seul est bon.
h. Ce n'est pas tout à fait sûr. Le ms. porte : Tiih foran ja perii:; e comfig e negat:^; Bekker a corrigé somsig en s'appuyant sur Boèce, où il lit somsig au lieu de somsis. J'avoue que je ne m'explique pas cette forme somsig au participe. Le vers français correspondant (2000} est : Tout fuissent ja noie, péri et affondrè. P.-ê. le pr. avait-il t>. descomfig e n.}
SOUCY, SOLCIDE.SOMSIR 613
vocato SoLCiDES ' alias Solsires. Tout ce territoire est traversé par une rivière dont les berges élevées et composées de terres meubles sont sujettes à de fréquents éboulements. Ce nom s'applique donc ici à des « éboulements » ou « effondrements».
« Enfin il existe dans la commune de \'inca, voisine de Rigarda, un quartier de vignes situé sur la rive droite de la rivière deLentilla. Au-dessous de ce vignoble, et même sous le lit de la rivière, il existe des couches de terrain meuble ou de sable qui sont entraînées par des courants souterrains, et il s'y produit ainsi des cavités intérieures, qui, presque chaque année et surtout en temps de pluie, amènent des affaissements considérables. J'y ai vu une vigne qui en quelques heures s'est abaissée ou affaissée en plein de plusieurs mètres, et c'est la même cause qui a plusieurs fois renversé le pont en maçonnerie construit sur cette rivière. Tout ce quartier est ainsi désigné dans les anciens capbreiis :
A les solsires (^1^1 j).
Vineau a les socires... vincau al par te II de les socîres... heremiim al portell de les sucires (1466).
« De nos jours, et depuis le xvii^ siècle, ce lieu s'appelle les soiicides. ))
M. Alart, après avoir ainsi établi pour le mot solcide, solcire ^, le sens d' «effondrement » le rattache à subscindere. Cette étymologie me paraît peu probable, puisqu'elle n'explique pas 1'/ (ou r) du mot, sans parler d'autres difficultés.
D'autre part, P. Meyer me signale trois exemples de somsit, participe de somsir, aux v. 1295 {sonsis), 13 19 (soiiisit:0 et 3 131 {somsid^ de la Guerre de Navarre. Ce mot a dans ces trois passages le sens de « englouti » (M. Michel traduit deux fois par « pendu », une fois par « détruit »). Somsimen, dans Raynouard, V, 261, s'applique à l'engloutissement de Datan et Abiron. Raynouard donne aussi 5//w/)j/r « absorber ». Il rattache
1. « Ma note, prise il y a quinze ans, porte Salades ; mais c'est certainement une erreur de copie. »
2. Cette double forme semble rentrer dans la série des mots où r provient de ^, ce qui indiquerait un type latin en -dium (Meyer suggère solicidium). Mais ce phénomène existe-t-il en catalan ?
6 14 NOTES ÉTYMOLOGiaUES
ces mots à un participe sumpsus qu'on aurait pu former de su mère; mais alors il faudrait séparer absolument somsir et ses dérivés du fr. solsir, du catalan solcide, ce qui me paraît assez peu faisable.
En somme, sorpsus (cf. Fit. sorso) ayant donné un dérivé sorpsir (d'où sopsir, sonipsir d'une part, sorsir, solsir de l'autre) me semble encore pouvoir être présenté comme un candidat sérieux pour cette étymologie ; mais je reconnais qu'il ne s'impose pas['].
[Romania, VI (1877), pp. 436-437 '•]