SURGE 6 I
dans l'esp. soci. L'étymologie suis (dans Prudence pour sus),
proposée par Diez, ne paraît guère plus vraisemblable que celle
de sub faece qu'il rejette. La terminaison consonantique du
mot n'est pas plus surprenante que celle d'aprcndi:^^ ou de sola:(^
(cf. Joret, RoHiania, I, 455-6); Ve représente, en regard de 1'/
de aprendii;^, etc., 1'/ originairement bref de sue idus, sûdicus,
sudîcius \
[Romaiiia, VII (1878), pp. 103-104.]
Il y a longtemps que l'étymologie donnée par Diez du mot trouver, qui m'avait, autrefois semblé convaincante, m'est devenue suspecte. Turbare en effet ne convient guère pour le sens, malgré les ingénieuses explications de Diez -, et ne convient pas du tout pour la forme. Si l'interversion de turbare en t rubar e n'a rien d'étonnant (quoique le déplacement inverse soit plus fréquent), il est cependant singulier qu'elle remonte aussi haut et qu'elle soit aussi générale {torverent dans le petit fragment poétique du xii^ siècle que j'ai publié dans le Jabrbuch est tout à fait isolé) 5. Mais ce qui est le plus grave, c'est que le
1 . Cet article était imprimé quand je me suis aperçu que Mn^^ C. M. de Vasconcellos avait déjà rattaché soe^ à sucidus (Siiidieu :iur roiii. IVortsch., p. 226). Seulement elle le tire d'une forme sudicus, qui expliquerait difficilement le ^ et qui l'oblige en outre à admettre un changement d'accent qui est, comme elle le dit, fort rare en espagnol.
2. [M. Littré appuie l'explication de Diez d'une preuve qui en apparence a une grande force ; c'est qu'en ancien français irouver aurait été employé pour « troubler «. conservant ainsi le sens de turbare. L'exemple qui appuie cette assertion est emprunté au Psautier d'Oxford (XLV, i) ; « Li nostre Deus, refuge a vertu, ajuere es tribulatiuns chi truverent nus mult. » M. Littré traduit, entre parenthèses, truverent par troublèrent ; mais cette traduction n'est pas soutenable, car le latin porte : c Adjutor in tribulationibus quse invenerunt nos nimis. » — P. M.]
3. Les verbes portug. et napol. cités par Diez, trovare et struvare, qui ont le sens de turbare, peuvent en provenir.
6l6 NOTES ÉTYMOLOGIQUES
bas7latin trubare, s'il avait existé, n'aurait pu donner en français et en provençal, aux formes accentuées sur le radical, la diphtongue que nous trouvons dans trueve : cette diphtongue renvoie nécessairement à un o bref accentué. Pendant que cette difficulté m'arrêtait, Meyer était frappé d'une autre : le /; entre deux voyelles ne peut se maintenir en provençal ; il se change en i' ou tombe sans laisser de traces : probare donne proar, quelquefois /)/wâ^;', mais non probar.LQ h dQ.trobar renverrait à un p, comme la diphtongue de trueve à un o bref. En suivant tous les deux la direction que nous assignaient les lois phonétiques, nous arrivions donc à la forme tropare. Cette forme peut-elle être admise ? a-t-elle un sens ? Nous le pensons, et nous soumettons cette conjecture à la critique. Voici pour ma part comment je me représente l'histoire du mot.
Tropus, emprunté au grec -pzr.zc, a en latin classique, comme on sait, le sens de « figure de rhétorique ». Dans le latin de la décadence, il développa un autre sens, plus particulièrement musical, et sans doute dérivé du premier. Il paraît avoir signifié d'abord « variation dans une mélodie ». De là le sens propre qu'il prit en liturgie, et qu'a expliqué M. Gautier dans sa préface aux œuvres d'Adam de Saint-Victor : un trope est une queue musicale ajoutée à certains chants liturgiques, et spécialement, d'après Du Cange, un verset qu'on chantait à certaines grandes fêtes immédiatement après l'Introït; c'est dans les tropes, comme l'a montré M. Gautier, que se déployait l'invention musicale. Dans la langue ordinaire, tropus avait mênie pris le sens général de « mélodie, air, chant ». C'est en ce sens que Fortunat emploie souvent le mot. M. Quicherat, dans son ThesaurnSj cite, entre autres passages de cet auteur, ces deux pentamètres :
Reddebantque suos pendula saxa tropos. . . Mulceat atque aures fistula blanda tropis.
De tropus on a donc très bien pu tirer un verbe tropare, signifiant soit « varier un air », soit plus généralement « composer, inventer un air ». Nous voilà bien près d'un sens de trouver fort usité au moyen âge, celui de a composer », musicalement ou poétiquement, cela revient à peu près au même. Un tropator Qrobaire, trouvère^ est un compositeur. De « compo-
TROUFER 617
ser » on passe naturellement à « inventer », d'« inventer» à «découvrir»; ainsi tropare remplaça peu à peu invenire. Diez a remarqué que le vieux mot figure encore cà côté de son remplaçant dans ce vers de la Passion : Non fiici trùve:^ ne envcni^ud\ il était destiné à disparaître, sauf en italien {i'invenirè).\\ faut aussi noter que d'après ce passage le développement du sens s'était opéré à peu près en entier au x^ siècle : il est tout à tait complet dans les textes du xi^.
Ce développement n'a guère pu s'opérer identiquement en plusieurs endroits : aussi je regarde le mot comme propre à la France. C'est dans le latin de la Gaule, liturgique ou littéraire, que nous rencontrons tropus au sens musical ; c'est dans le gallo-roman que tropare s'estformésur tropus et est devenu /rc^^^r au midi, trouver au nord. Diez a déjà fait observer que l'espagnol trohar venait de France. Je pense qu'il en est de môme de l'it. Iroi'are, où la diphtongaison de triiova a pu être une imitation de tnieve et aussi de prnovct. Le roumain ne connaît pas le mot, comme il est naturel. Le ladin irnvar, avec un sens purement juridique, cité par Diez, demanderait à être étudié de près : le foit même qu'il n'a que ce sens unique, qui se retrouve en français QroKver le droit), peut porter ci lui attribuer une origine étrangère.
Diez avait vu avec sa perspicacité habituelle que le verbe roman postulait dans son étymologie un radical trôb ou trop; il s'est trompé, croyons-nous, en pensant pouvoir extraire ce radical de turbare; en outre le provençal montre que c'est trop seul, et non trôb, qui convient. Si tropare réunit les suffrages des gens compétents, nous serons heureux de l'avoir troiivé\'].
[Roniaiiia, VII (1878), pp. 418-419.'
[La Romauia s'est occupée à diverses reprises de î'étymologie de frouver (cf. la Table, s. z'°); nous réimprimons ci-dessous deux notes publiées en 1902 et où Gaston Paris a défendu I'étymologie proposée dans l'article précédent.
La première a été imprimée à la suite d'un article de M. Thomas, Problèmes étymologiques, II, Trouver {Romania, XXXI, i sqq.).
[*i. Une charte latine de S. Florent de Saumur reproduite au Livre blanc [d'Angers], f. 89 ro, cite parmi les témoins de l'acte : « Johannes Troet, quod est latine repertus. » (C. Port.)]
él8 NOTES ÉTYMOLpGiaUES
La seconde fait partie du compte rendu d'un article de M. Schuchardt, Etyniologische Problème und Prin\ipicn {Zeitsch.f. rom. Pbil., XXVI, 385-394) répondant à l'article de M. Thomas et à la note annexe de Gaston Paris.]
Je demande la permission d'ajouter ici une simple remarque sur l'équation turbare= trouver proposée par M. Schuchardt et soutenue par lui avec tant d'esprit et une si merveilleuse érudition. Elle s'appuie essentiellement, sur la sémantique, car si l'auteur s'efforce de montrer qu'elle est phonétiquement possible, il ne dissimule pas qu'elle présente des difficultés, surmontables, suivant lui, mais réelles. L'évolution sémantique de turbare devrait donc être bien évidente, ou au moins bien probable, en tout cas bien 'claire, pour se flùre admettre malgré ces difficultés. Or, en fait, que voyons-nous ? Turbare, d'après M. Sch. lui-même ([Roiiianische Etymologiecn, fasc.II], p. 185- 6), n'a en roman, en dehors de l'hypothétique irovar trouver truvar, aucune continuation populaire; le sens de « bouiller », que M. Sch. regarde comme ayant pu développer le sens de « chercher », puis dé (■< trouver », n'appartient qu'à son dérivé *turbulare, lequel n'a pris nulle part, — non plus qu'aucun des nombreux synonymes dont le savant auteur donne une si riche énumération, — un sens qui se rapproche le moins du monde de « chercher » ou de « trouver ». D'autre part trouver et ses congénères en français et en latin n'ont jamais le sens de turbare ni aucun sens voisin. M. Sch. explique fort ingénieusement la chose : turbare ayant pris le sens de « trouver » a été remplacé dans son sens propre par *turbulare, comme miscere, ayant pris le sens de « bercer » (esp.), a été remplacé dans son sens propre par misculare, comme tremere, ayant pris le sens de « craindre » (franc.), a été remplacé dans son sens propre par *tremulare. Mais miscere, tremere, se retrouvent cependant en roman avec leur sens latin, tandis que turbare au sens de « bouiller » n'apparaît nulle part ni en roman ni en latin. Enfin il est permis de douter que la série de sens admise par M. Sch., — « troubler l'eau pour foire sortir les
poissons », d'où « troubler les poissons pour les prendre », d'où « chercher à prendre [des poissons] », d'où « chercher » en général, d'où « trouver », — soit vraisemblable, qu'une occupation aussi restreinte que celle de la pêche à la bouille ait donné lieu dans la lani^ue commune à un si riche développement, et que de toute la série il ne reste dans cette langue que le dernier aboutissement, lequel aurait été déjà acquis à l'époque impériale. A tout prendre la série par laquelle Diez passe du sens de turbare à celui de trouver semble encore plus naturelle que celle que lui substitue M. Schuchard, quoiqu'elle offre une difficulté (que l'autre d'ailleurs ne présente pas moins) : il est bien vrai que les verbes signifiant f( trouver » paraissent se rapprocher (plutôt peut-être qu'ils ne se rapprochent réellement) du sens de « chercher », mais on ne cite aucun exemple d'un verbe signifiant « chercher » qui ait passé au sens de « trouver », et il semble qu'on puisse sans peine en voir la raison. Les difficultés sémantiques que présente l'identification de trouver à *tropare ne sont pas en somme plus grandes (à mon avis elles le sont beaucoup moins) que celles que présente l'identification de trouver à turbare, et la première de ces deux identifications a pour elle de porter sur deux mots dont la correspondance phonétique est irréprochable.
[Roiininia, XXXI (1902), pp. 12-13.]
[iiil
. . .Je ne m'occuperai que de la réponse fliite par M. Schuchardt à mes observations sur son étymologie de trobar, trouver, tro-var', trubar, que j'ai combattues [cf. l'article précédent] au point de vue sémantique. Je reproduis mes remarques et les réponses de mon savant ami.
I'' Turbare n'a pas survécu en roman, ni au sens latin de c< troubler », ni dans aucun des sens que M. Sch. regarde comme intermédiaires entre celui-là et ceux de trobar\ nwà'xs (\\it trobar
1. Esp. et port.; je ne suis nullement convaincu que ce verbe en hispanoroman soit emprunté au provençal ou au français.
2. J'emploie, pour être bref, trohar comme embrassant tous les verbes romans.
n'a jamais ni le sens de «troubler» ni aucun de ces sens intermédiaires. — M. Sch. cite cependant l'istro-roumain inturhare, « effaroucher (les poissons) », et il semble en effet qu'on ait là, dans ce coin tout à fait isolé du roman, un représentant de turbare; mais le mot (qui d'ailleurs a gardé fidèlement sa forme latine) n'a pas le sens de « chercher » ni de « trouver ». M. Sch. allègue encore ^ l'émilien frufar, îrufè, qui signifie non seulement « faire lever (le gibier) », en parlant des chiens, mais encore « cercare fiutando, cercare con diligenza, cercare, fruscolare, investigare ». L'émilien /^'///izrf, //7//t', est-il bien turbare? Il est peut-être permis d'en douter. En tout cas, il a bien développé le sens de o chercher », mais non celui de « trouver ».
2° Si miscere et tremere, ayant pris le sens de « bercer» (en espagnol) et de « craindre » (en français), ont été remplacés dans leur sens propre par *misculare et *tremulare, comme turbare l'aurait été par *turbulare, ils subsistent néanmoins en roman avec leur sens propre, ce qui n'est pas le cas pour turbare. — « Je ne comprends pas bien, dit M. Sch., contre quoi est dirigée cette remarque : il suffit que les verbes miscere, tremere, turbare, aient en fait (ce qui ne veut pas dire nécessairement et exclusivement) développé des sens particuliers pour que leur sens primitif ait été attribué aux verbes correspondants en -u lare. » Mais quand il s'agit d'établir la filiation turbare « troubler » ;> > > « trouver » trobar et que l'on y compare la filiation miscere « mêler » >• « agiter » >> « bercer » mecer, il est légitime d'objecter que la persistance de miscere subsistant en roman avec le sens de « mêler », en espagnol même avec le sens d'« agiter », rend la seconde filiation certaine, au lieu que l'absence de turbare en roman, tant au sens de « troubler » qu'au sens de « bouiller » (sauf en istro-roumain), ou de « chercher » (sauf peut-être en émilien), rend beaucoup plus douteux qu'il faille le reconnaître dans trohar « trouver », surtout si l'on songe que^ pour avoir reçu le développement sémantique supposé en Italie, Espagne, Gaule et Rétie, turbare eût dû être extrêmement usité en
I. Je ne pense pas que M. Sch. Teùt cité déjà (non plus que Tistrien) dans son travail ; mais je n'ai pas ce travail sous la main, et la citation a pu m'échapper (cf. ci-dessous).
latin vulgaire, d'abord au sens de «troubler», puis aux sens intermédiaires.
3° Il est bien singulier, si turbare a tait cette évolution, que *turbulare, qui l'a remplacé au sens de « troubler » et de « bouiller » n'ait pris nulle part, — non plus qu'aucun des nombreux synonymes dont le savant auteur donne une si riche nomenclature, — un sens qui le rapproche le moins du monde de « chercher » ou de « trouver ». — M. Sch. répond : <( L\\ masse des matériaux accumulés par moi peut excuser Paris si plus d'un détail lui a échappé : j'ai cité, au sens de « fureter », « chercher en fouillant », l'it. iiifnifolare, le fr. dial. ' trifouiller y etc., en outre le fr. mérid. bureau etc.. Fit. friigarCj etc., le piém. biistichc etc. (esp. biiscar, « chercher » tout court). » Ces rapprochements m'avaient en effet échappé dans la masse des matériaux accumulés par l'auteur, qui aurait rendu un grand service aux romanistes, je l'ai déjà dit, en munissant d'index les Romaiiiscbe Etymologieen. Il semble bien que quelques synonymes de *turbulare ^ ont pris le sens de « chercher ».
4^^ Il est bien vrai que les verbes signifiant « trouver » paraissent se rapprocher (plutôt peut-être qu'ils ne se rapprochent réellement) du sens de « chercher », mais on ne cite aucun exemple d'un verbe signifiant « chercher » qui ait passé au sens de « trouver », et il semble qu'on peut sans peine en trouver les raisons. En effet, « chercher » est fltire ce qu'on peut pour trouver, mais n'implique nullement qu'on trouve (bien au contraire : < je l'ai cherché partout, mais je ne l'ai pas trouvé »); « trouver », au contraire, dans l'un de ses emplois très fréquents % implique l'idée qu'on a cherché (« cherchez et vous trouverez »);
1. En fait, Iri/ouiller, — bien qu'il manque dans Littré et le Dicf. gen., — est du français commun. Mais il ne signifie « chercher », — avec une nuance très particulière, — qu'au sens neutre : « Qu'est-ce que tu as à trifouiller dans mes affaires ? » On ne dira jamais : « J'ai trifouillé mes gants, ou n'importe quoi. »
2. Je ne pense pas que M. Sch. rattache trifouiller à *turbulare; mais il reconnaît sans doute *turbulare dans intnifokire.
3. L'autre emploi de trouier est précisément « rencontrer par hasard, sans chercher », et pour cet emploi la substitution de chercher serait encore plus étonnante.
on comprend donc très bien qu'on dise : « trouve-moi ma plume », pour « cherche-moi ma plume », mais non qu'on dise : « j'ai cherché ma plume », pour a j'ai trouvé ma plume ». — Ici encore M. Sch. me reprocheà bon droit de n'avoir pas tenu compte d'une note (p. 204-206) où il donne les exemples que je dis foire défaut. Il les reproduit ici; mais j'avoue que je ne les trouve pas convaincants. En roman ', dit-il, « j'avais cité captare comme possible, et, vu les significations représentées dans la littérature^ comme vraisemblable ». On voit que l'auteur n'est pas convaincu lui-même. « La sûreté que nous avons en roman ^ nous fait le plus souvent défaut dans d'autres domaines : nous avons là affaire à des hypothèses, et il est facile de les rejeter. » Et avec cette prudente réserve l'auteur cite YiiW.Jiuden (bien douteux!) et le russe (slave) naili, proprement « aller sur », qui signifie, si je ne me trompe, plutôt « rencontrer par hasard » que « trouver en cherchant w^ et qui en tout cas ne signifie pas « chercher » '. je pense donc que ma remarque subsiste, et je la regarde comme capitale.
5° Enfin il est permis de douter que la série de sens admise par M. Sch., — «, troubler l'eau pour faire sortir les poissons », d'où « troubler les poissons pour les prendre », d'où « chercher à prendre [des poissons] », d'où « chercher » en général, d'où « trouver », — soit vraisemblable, qu'une occupation aussi restreinte que celle de la pêche à la bouille ait donné lieu dans la langue commune à un si riche développement, et que de toute la série il ne reste dans cette langue que le dernier aboutissement, lequel aurait été déjà acquis à l'époque impériale. C'est cette objection que M. Sch. s'attache surtout à réfuter : (( Ce que j'ai le plus à cœur, c'est la juste appréciation de ma série sémantique. Son élasticité est cause que Paris l'a trop étirée {auseinandergeiogeii), et je crains en effet qu'elle paraisse
1. « Innerhalb der Romanischen war nicht leicht ein /.weiter Fall von einem einfachen Verb. » Pourquoi ? Pourquoi, si la chose est naturelle, quérir, chercher, hiiscar, etc. n'auraient-ils pas pris le sens de « trouver»?