L'ORTHOGRAPHE FRANÇAISE
Observations sur l'orthographe française, suivies d'un Exposé historique des opinionset svstémes surcesujet depuis 1 527 jusqu'à nos jours, par Ambroise Firmin Didot, Paris, 1867 ; in-S" de 253 pages.
On ne peut rien lire de plus intéressant, de plus instructif et de plus curieux que VExposé historique dont M. Ambroise Firmin Didot a fiiit suivre ses observations sur l'orthographe française. Toutes les opinions importantes qui depuis trois siècles et demi ont été émises à propos de la manière d'écrire les mots français y sont passées en revue et présentées au lecteur par extraits plus ou moins considérables. On peut observer, dans cette question, futile en apparence, toutes les nuances possibles de l'opinion, depuis l'attachement le plus étroit à une tradition qu'on accepte sans la raisonner, jusqu'à l'utopie aventureuse qui prétend procéder de la raison pure et ne tient aucun compte des faits existants. C'est au xvi^ siècle que naît le débat. Jusqu'alors des règles, transmises sans doute avec les préceptes de l'écriture elle-même, avaient seules guidé les copistes ; on remarque bien dans l'orthographe du moyen âge des conventions généralement admises et modifiées dans les périodes successives ; mais on chercherait en vain dans la littérature quelque chose qui ressemblât à une théorie orthographique. L'application de l'imprimerie aux ouvrages en langue vulgaire changea toutes les conditions où s'était exercé jusque-là l'art de noter la parole. Les premiers imprimeurs se contentèrent sans doute de reproduire les manuscrits qu'ils avaient sous les yeux, mais bientôt ils furent amenés, et d'autres avec eux, à réfléchir sur les procédés qu'ils avaient d'abord employés par routine. Les humanistes furent les premiers à essayer d'apporter quelque critique dans la notation orthographique. Ils avaient été obligés de se
faire à eux-mêmes des règles fixes en publiant les textes latins et grecs, et ils furent tout naturellement portés à en chercher de semblables pour la langue française. Pour comprendre leurs tentatives et celles des réformateurs plus ou moins téméraires qui les suivirent, il faut se représenter au moins en gros quel était le rapport de la langue et de l'écriture au moment où commencèrent sur ce sujet des discussions qui ne sont pas encore terminées.
Les premiers scribes qui eurent, à partir du xi^ siècle, l'audace de confier des ouvrages en langue vulgaire au parchemin, dont le latin, jusque-là, était seul jugé digne, se trouvèrent en face d'un problème délicat et compliqué. Ils n'avaient à leur disposition que l'alphabet latin, plus ou moins modifié dans sa valeur, et il leur fallait rendre un grand nombre de sons que ne connaissait pas la langue latine. Comme les plus anciens textes français ont été écrits dans des lieux éloignés l'un de l'autre par des gens qui ne s'étaient pas entendus et qui suivaient tout à fait isolément la fantaisie ou le système qui leur plaisait, il n'y a rien d'étonnant a ce que ces monuments vénérables offrent de grandes différences d'orthographe. Elles tiennent en partie à la diversité même des dialectes que parlaient les écrivains, en partie à la variété des moyens qu'ils employaient pour rendre des sons identiques. Toutefois, en général, on peut dire que leur principe était excellent. Au moment où ils prirent la plume, le français était déjà assez éloigné du latin pour qu'ils ne fussent plus tentés de l'en rapprocher violemment et faussement par une orthographe infidèle. Sauf un petit nombre de moines savants, ils ne se rendaient certainement pas compte du lien étroit qui existait entre le parler vulgaire et la langue latine ; et bientôt le français commença même à être écrit par des gens qui ne savaient plus le latin ; aussi n'eurent-ils (j'excepte toujours quelques cas particuliers) qu'une préoccupation : rendre exactement les sons qu'ils entendaient. C'est par là que commence toute écriture.
La difficulté se produit avec le temps ; les sons se modifient, les notations persistent. Un écrivain qui a été élevé dans certaines traditions orthographiques, qui a lu un grand nombre de manuscrits où elles sont appliquées, n'a plus vis-à-vis de la parole vivante la même liberté que celui qui, pour la première fois, sans précédents, essaye de la reproduire. Le même homme se comporte autrement dans les deux cas. Voyez les lettrés qui veulent écrire du patois : les sons, bien souvent, sont les mêmes qu'en français, mais ils ne les notent pas de même. En français comme en picard, beaucoup se prononce bôcou ; mais la personne instruite qui emploie la seconde orthographe en transcrivant du patois picard n'aura même pas l'idée
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de s'en servir en écrivant du français. Ainsi, en orthographe, les difficuhés et les contradictions naissent de ce que l'écriture ne suit pas les modifications incessantes de la parole.
L'histoire de l'orthographe française, à ce point de vue, est des plus curieuses. Aucune langue n'offre actuellement plus de singularités orthographiques, parce qu'aucune langue n'a plus souvent modifié ses sons. A l'origine, le principe qu'on a depuis appelé phûuogniphique est purement appliqué : toute différence de notation répond à une différence de prononciation. Mais bientôt il se produit entre les sons voisins des assimilations qui, au bout de quelque temps, ont pour résultat de les confondre; il arrive alors que le scribe, auquel on a enseigné les valeurs de notations diverses, se trouve en avoir deux pour un son : de là l'incertitude et l'arbitraire. Par exemple, au et 0, à l'origine, ne se confondent pas ; ce sont deux sons différents, différemment notés. Mais, plus tard, le premier se confond avec le second, et alors on trouve dans l'orthographe des hésitations perpétuelles. Le cas contraire se présente aussi. Un son se divise en deux sons correspondant à des nuances qui primitivement n'étaient pas assez tranchées pour se refléter dans l'écriture : oi, par exemple, fait place au son ai dans un certain nombre de mots ; à côté de je crois, je dois, on dit je parais, je connais, mais avant qu'on écrive ces dernières formes il s'écoule une longue période pendant laquelle l'orthographe se maintient par la force de la tradition.
A le prendre en gros, c'est au xiF siècle que la langue française a été le mieux écrite. Nous n'avons guère de monuments plus anciens, et ceux que nous possédons offrent, comme on peut le conclure de ce que j'ai dit plus haut, beaucoup de bizarreries et de contradictions; mais dans les manuscrits qui remontent à la seconde moitié du xii'^ siècle ou au commencement du xiii^, on trouve vraiment une orthographe excellente : j'entends surtout les manuscrits d'œuvres poétiques, par exemple ceux de Chrétien de Troyes. Ces textes satisfont sous tous les rapports : ils n'emploient pas un nombre excessif de caractères ; ils ont, quand ils viennent de scribes habiles et soigneux, une grande conséquence dans les procédés de notation ; ils n'ont pas de préoccupations étymologiques exagérées, et cependant ils conservent quelques traditions utiles : ce sont des modèles, et depuis lors l'orthographe n'a fait que perdre. Ils nous représentent dans l'écriture ce que les poèmes de Chrétien sont dans l'histoire de la littérature et de la langue ; ils ont aussi quelquechose d'élégant et de simple, de concis et en même temps de clair, de fini et cependant de naturel. C'est plaisir de lire dans ces textes « le bel français » que les successeurs du charmant trouveur champenois lui reprochaient d'avoir épuisé.
La période suivante a tout gâté. En littérature, en art, en science, ce qu'a fait de mauvais la seconde partie du moyen âge n'a pas laissé de trace. Le grand flot de la Renaissance a balayé tout cela. Il n'en est pas de même pour la langue, ni surtout pour l'orthographe. Le pédantisme ignorant et la recherche puérile caractérisent l'écriture de cette époque. On chercha à se rapprocher de l'étymologie sans en connaître les véritables lois : ce fut la part des savants. Les scribes, de leur côté, dédaignèrent la simplicité des anciens copistes, et perfectioinièroit l'orthographe au point de vue de la calligraphie. En dehors des erreurs causées par ces deux tendances, la confusion devait nécessairement s'introduire dans l'orthographe parles raisons que j'ai données tout à l'heure, par les changements incessants de la langue. Tout l'appareil de notation créé par l'époque précédente fut transmis à celle-ci, qui n'avait plus à rendre à beaucoup prés les mêmes sons. A la fin du moyen âge, l'orthographe était arrivée au dernier degré d'incohérence, d'étrangeté et de désordre.
C'est ce que vit le xvp siècle. L'orthographe se ressentit du mouvement général de rénovation qui s'emparait alors de tous les esprits. Les tentatives dont elle fut l'objet représentent bien les tendances diverses et toutes les contradictions de cette époque féconde, qui n'était pas atteinte encore de notre desséchante centralisation. J'emprunte au recueil si riche, si bien ordonné et si heureusement choisi de M. Didot quelques-unes de ses citations les plus curieuses.
Le grand vice qu'avait eu l'orthographe du moyen âge, le seul grave, c'était la confusion sous une seule notation de sons diff"érents ; ainsi u et /, consonnes ou voyelles, c et ^, durs ou sifflants, n'étaient distingués par aucun signe. Le vice dut naturellement frapper les imprimeurs et les savants. Pour y obvier, ils proposèrent divers moyens, dont l'usage postérieur a admis tantôt l'un, tantôt l'autre. Jacques Dubois, dit Syîvius, dans son Isagoge in liuguam gaUicam, est celui qui s'est le plus préoccupé de cet inconvénient. Il introduisit la distinction de u et i', i et /, « ce qui n'est pas un faible mérite, dit M. Didot, puisque cette confusion a duré près de deux siècles après lui » ; mais il n'employa pas le moyen si simple que suggérait la double forme de ces lettres ; pour lui, /-, ii- sont consonnes, tandis que /, u sont voyelles. Pour le c, il distingue le son dur du son sifflant en mettant au-dessus de cette lettre un petit u dans le premier cas, un s ou deux ss dans le second cas; g surmonté d'un u était pour lui g dur ; g- représentait g doux. Il marquait d'un trait vertical en haut les consonnes finales;', s, t, qui ne se prononçaient pas, d'un trait oblique l'^ qui ne se faisait pas sentir au milieu des