‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 91 sur 151 · HISTOIRE DE LORTHOGRAPHE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LORTHOGRAPHE FRANÇAISE

mots. On voit que Dubois, qui était un savant, s'efforce de concilier les deux grandes exigences de toute bonne orthographe, Tétymologie

et la prononciation. Il va jusqu'à écrire //^oz/jr (lisons) parce que Vs répond à un g latin. Il prétend écrire toujours la lettre étymologique en indiquant par un signe la prononciation qu'elle a prise. Ce système, qu'il serait facile de pousser à l'absurde {chevaucher , par

exemple, devrait s'écrire cabakar), n'est pas sans quelque analogie avec celui qui a présidé à la fixatiort de l'orthographe du valaque. Il est fort heureux qu'il n'ait pas prévalu : les lignes de Sylvius, surmontées de petites lignes parallèles presque aussi remplies, donnent autant de fatigue à l'œil que de peine à la main. On ne peut au moins refuser à l'auteur, avec une véritable instruction, une grande logique dans l'application de ses principes. Son s^stème parait avoir eu peu de succès, car les analogies qu'otfre en quelques points notre usage actuel ne viennent pas de lui, mais de la tradition antérieure ou des innovations suivantes; elles sont d'ailleurs, comme toute notre orthographe, inconséquentes et capricieuses. On peut ranger dans cette catégorie l'emploi de f : il fut introduit, à

peu près en même temps que Sylvius proposait son r, par le célèbre imprimeur Geoffroi Tory. Le f a pour but, absolument comme les caractères inventés par Sylvius, d'indiquer qu'un c originaire a pris la prononciation sifflante ailleurs que devant ^, /, où cette prononciation est de règle ; mais, grâce à l'arbitraire que nous retrouverons si souvent, on l'emploie où il ne faudrait pas, et on ne l'emploie pas où il faudrait. Pourquoi hcrissoji, chausson à. côté de charançon, caleçon ? duelle différence peut-il y avoir entre chanson et rançon, etc. ? Et de même pour \tc doux, qui est censé remplacer Y s par des motifs étymologiques, qui pourrait dire les raisons profondes qui ont déterminé l'Académie à l'admettre ou à l'exclure? Herse, qui vient de hirpicem, a un s ; mais/<f7;T^, qui en bas latin est toujours farsa, a un c ; amorce {de ad morsa)doit prendre une, tandis que entorse (du bas latin intorsa) a conservé son s ; la différence entre semonce et réponse est peut-être grande, mais j'avoue qu'elle ne me frappe pas. Je le répète, comme logique, le vieux grammairien parisien était supérieur, et, comme commodité, il est difficile de rien trouver qui en soit plus dépourvu que notre orthographe actuelle. Dolet, qui publia en 1540 un petit livre sur la langue française, où il s'agit d'orthographe, était helléniste et imprimeur. En sa qualité de savant, il inclinait vers l'étymologie ; en sa qualité de tvpographe, il ne pouvait manquer de chercher dans la voie plus raisonnable de la notation exacte la simplihcation de l'écriture. Ces

deux tendances se manifestent chez lui à côté l'une de l'autre. Pour satisfaire à l'étymologie, il veut écrire aureilh pour oreille, par exemple, ne se doutant pas que le changement de Vau latin en 0 est une des lois de la langue française, et qu'à ce compte il faudrait écrire chaiise. L'usage actuel a conservé en général la bonne orthographe du moven âge, Vo. sauf à s'en écarter sans aucune raison dans /rtw;Tfl// et quelques autres mots, qui déroutent au premier abord l'étymologiste, avec leur prétention de le guider ; heureusement qu'il a sous la main les textes du moyen âge, où il trouve toujours iorel, ioreau, etc. An, en français, ne devrait servir que lorsqu'il répond à un al originaire. — Dolet a ensuite ses étymologies à lui, qui heureusement n'ont pas fait fortune. Il écrit, par exemple, cyre au lieu de sire, parce qu'il tire ce mot de xuptoç. Ce sont là de ces fantaisies d'érudit qui abondent au xvi^ siècle. — Mais, d'autre part, l'imprimeur se retrouve dans des innovations de meilleur aloi : a Nous lui devons, dit M. Didot^ d'avoir inauguré l'usage de l'accent grave sur à préposition, là adverbe. Vapocope'^ , qu'il propose particulièrement en poésie, dans les mots mani'^mcnt pour maniement, paiera, vrai^mciit, hardi^ment, est le premier germe de notre accent circonflexe. » Ici, comme partout, l'orthographe actuelle, en substituant avec raison l'accent sur l'i au signe de Dolet, a procédé sans aucune logique. Elle dit paiera, tuera, mais tûrie ou tuerie, gaité ou gaieté, au choix. Elle a conservé maniement à côté de remercîment, et si dans les adverbes elle supprime d'ordinaire Ye, elle le tolère dans gaiement, ou, dans le même mot, marque sa perte par le circonflexe, gaîmeni (de même iiigénûment'), tandis que vraiment, hardiment, etc., se passent de ce signe. Se peut-il rien de plus bizarre et de plus inextricable ?

Les tentatives de Sylvius, Tory, Dolet, dont je ne donne ici qu'une bien faible idée, montrent que cette question orthographique, plus importante qu'elle n'en a l'air, préoccupait alors les esprits. Les imprimés ordinaires continuaient tant bien que mal à donner l'orthographe confuse et vague qui reposait sur la tradition ; les essais de réforme, froidemtnt accueillis, n'avaient d'autre résultat que d'accroître la confusion et la diversité. Ce fut alors que Louis Meigret entreprit sa révolution radicale.

L'orthographe alors usuelle comprenait, comme la nôtre, trois éléments : i» les lettres qui reproduisent le son ; 2° celles qui reposent sur une prononciation antérieure ou sur l'étymologie vraie ou fausse ; 3° celles qui proviennent du caprice et de l'ignorance des scribes et ont principalement, comme je l'ai dit, leur origine dans les mauvais manuscrits du xv^ siècle. Cette dernière catégorie devait de prime abord être condamnée par tout esprit

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sérieux qui s'appliquerait 3. cette question ; mais on ne pouvait arriver à' la supprimer sans soulever le problème bien autrement compliqué qui concerne les lettres de la seconde classe. Pour celles-ci, en effet, on arrivait tout d'abord à vouloir éliminer celles qui s'appuient sur une fausse étymologie ; mais, en essayant de les discerner, on venait bien vite à se convaincre que la prétention de cette orthographe à être étymologique était très peu justifiée, et que l'étymologie n'y figurait qu'au hasard, sans aucune logique et tort souvent à tort. Les étymologistes d'alors écrivaient par exemple jaide, mieuJx, sans savoir que le c de facta et 1'/ de rnelius étaient déjà représentés par l'f et Vti de faite et mieux. On en arriva donc à se poser ce dilemme : ou introduire partout l'orthographe étymologique, ou n'en tenir aucun compte. Le premier chemin est absolument impraticable ; il mène tout droit à écrire le français en latin, sauf à prononcer autrement. Ce fut dans la seconde voie que Meigret, le premier, avec plus de courage que de bonheur, osa se lancer. Il n'aperçut pas qu'entre les deux théories absolues il y avait place pour un moyen terme plus raisonnable que celui qu'avait alors adopté l'usage général et que celui que l'autorité académique a consacré depuis. Il ne vit pas qu'il fallait faire aux habitudes de l'œil et de la plume certaines concessions sans lesquelles on ne réussirait jamais. L'étrangeté apparente de son système en détourna tous ceux qui- prétendaient à un succès populaire. « l'ai, dit du Bellay dans sa Défense et Illustration de la langue française (1549), peu curieusement regardé à l'orthographie, la voyant aujourd'hui aussi diuerse qu'il y a de sortes d'escriuains. l'approuve et loue grandement les raisons de ceux qui l'ont voulu reformer. Mais voyant que telle nouueauté desplaist aux doctes comme aux indoctes, i'aime beaucoup mieux louer leur inuention que de la suyure, pource que je ne fay pas imprimer mes œuures en intention qu'ilz seruent de cornetz aux apothiquaires ou qu'on les employé à quelque autre plus vil m.estier. »

Cependant, malgré le ridicule qui est resté attaché au nom de Meigret, une grande, une très grande partie de ses innovations a fini par être admise dans l'orthographe usuelle. Il a fallu des siècles, comme nous le verrons, et ce n'est que peu à peu que ces témérités ont été tolérées, non sans scandale ; mais il n'en est pas moins plaisant de voir les écrivains de nos jours représenter à Meigret les arguments de ses contradicteurs contemporains et fulminer contre lui dans une orthographe qui, en somme, ressemble plus à la sienne qu'à celle des gens qui lui firent opposition et pour longtemps triomphèrent.

Un vice assez grave de l'ouvraore de Meigret, c'est le caractère

fortement provincial (lyonnais) de la prononciation qu'il s'est efforcé de noter. Pour lui, par exemple, Vo de voler et Vou de vouloir sont absolument semblables ; dans amour et clos il entend la même voyelle ; il prononce chier dangicr, là où les Parisiens disaient bien probablement cher danger ; il écrit sarious, et Pasquier observe à ce propos que « celuv qui a la langue françoise en main prononcera et, par conséquent, escnvâ saurions ». Ceux qui lui ont succédé ont été accusés du même défaut, Jacques Peletier de niainisme, Ramus de picardisnic. Là était la grande difficulté d'une orthographe phonétique, difficulté plus grave alors que de nos jours, parce que les divergences de prononciation, restes des anciens dialectes, étaient bien plus fortes. Chacun des réformateurs prétendait noter la vraie et pure prononciation du français ; Meigret, entre autres, s'appuie toujours sur les courthans. Et, de son côté, il reproche à l'orthographe usuelle de se prononcer différemment suivant ceux qui la lisent, et de ne contribuer en rien, comme elle ne figure exactement aucune prononciation, à répandre la bonne prolation française. Ainsi, après avoir blâmé l'orthographe disoient (il écrit di^oet), Meigret ajoute : « Ceux qui ont mauvaise expérience de la langue françoise ne faudront pas de lire leur ramage sur cette manière d'écriture confuze ; de sorte qu'un nayf Bausseron ne faudra pas de dire venoint en voyant venoient, ne le Picard de prononcer venient ^ » La difficulté vient de ce que le français n'est réellement chez lui que dans l'Ile-de-France et quelques provinces avoisinantes ; dans le reste de la France, il a été importé par la conquête ou l'influence littéraire. Les provincialismes de Meigret étaient faciles en somme à corriger, et ils sont précieux pour nous, parce qu'ils nous représentent des nuances particulières de prononciation qui nous échapperaient sans cela.

Le principe de Meigret est des plus rationnels. Il respecte profondément l'usage dans le langage parlé, et n'en tient aucun compte dans l'écriture. En cela il fait preuve d'un véritable instinct philologique. En effet l'usage dans la prononciation, c'est la langue ellemême; nul n'a le droit et le pouvoir d'y toucher ; le seul rôle du grammairien est de l'enregistrer. Mais l'usage dans l'écriture ne repose sur rien de naturel ni d'organique ; c'est purement et simplement une convention entre les lettrés, que rien ne sanctionne et n'autorise si elle est absurde.

I. J'emprunte ces citations, ainsi que beaucoup d'autres, à l'utile et consciencieux ouvrage de M. Livet, la Gramwaire française et les gratnmairicns an AT/e siècle . — J'ai toujours aussi sous les yeux le livre d'un spirituel érudit, M. Francis Wey, sur les Révolutions du langage en France.

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L'usage orthographique a pourtant une valeur; et Meigret, je l'ai déjà dit, eut le tort de n'en pas tenir compte. Je ne parle pas ici de la tradition intéressante pour l'histoire de la langue qu'il représente parfois : il lui arrive bien plus souvent de violer cette tradition. S'il faut compter avec lui, c'est par une raison tout autre ; c'est qu'il représente la force d'inertie, si puissante dans les masses, la routine satisfaite d'elle-même et toujours prête à accueillir par de sottes railleries les innovations un peu hardies, l'ignorance qui croit savoir quelque chose parce qu'elle suit sans les comprendre des préceptes docilement et servilement appris. C'est là une grande puissance dans le monde. Il y a longtemps qu'on l'a dit : Stullonini itifuiitits est numerus ; et vis-à-vis des innovations, dans ce bon pays de France, il y a toujours cent à parier contre un que les gens d'esprit prendront le parti... du plus grand nombre'.

Meigret eut d'autres erreurs. Il voulut que rationnellenieut les caractères répondissent au son. Ainsi, sous prétexte que dans la diphtongue au on n'entendait pas le son de 1'//, mais de l'o, il l'écrivit ao. C'est là une préoccupation puérile et d'ailleurs erronée. Il suffit que les caractères aient une valeur fixe, et les groupes déterminés de caractères doivent être assimilés à des caractères simples, c'est-à-dire acceptés dans la valeur conventionnelle que leur a donnée l'usage. Sans cela on arrive à se demander pourquoi a et /' ont le son qu'ils représentent, et l'on se perd dans des hypothèses et des réformes stériles. C'est ce qui est parfois arrivé à Meigret, plus souvent encore à ses successeurs.

Passons rapidement en revue ses plus judicieuses propositions. Il fut le premier à supprimer les lettres étymologiques qui ne se prononçaient plus, ce qui causa un grand scandale, auquel s'associent naïvement les critiques de nos jours. « Quoi ! disaient les adversaires de Meigret (par exemple Guillaume des Autelz, ou, comme il s'appelait, Glaumalis du Vezelet), on va écrire maintenant devoir^ fait, avis, brièvement, besoin, défaut, écrire, être, au lieu de debvoir, faict, advis, briefvement, besoing^ default, escripre, estre ! Se peut-il rien de plus barbare ? » C'est l'orthographe de ces conservateurs qui nous semble aujourd'hui barbare ; car nous avons adopté en principe (longtemps après la mort de Meigret) la suppression de ces superfétations ins^sées, tout à fait inconnues, on ne saurait trop le dire, aux bons textes du moyen âge. Je dis en principe, et avec l'Académie française il faut toujours bien s'attendre à ce que les inconséquences ne manquent pas. On a gardé 1'/ dans faulx et aulx, en le supprimant partout ailleurs ; dans mors de morsus, on supprime le d avec Meigret, mais dans remords de remorsus on le garde soigneusement ^corpus conserve son p dans corps et le perd dans corset, corsage. Mélanges G. Paris. 41

etc. J: pourrais ici comme partout multiplier les exemples. On a tenu a prouver que, si l'on cédait à la raison sur le plus grand nombre de points, on prenait sa revanche en lui résistant sur quelques autres.

D'autres motions de Meigret, non moins raisonnables, n'ont pas été adoptées. S'il y a une absurdité dans l'orthographe française depuis le xiv^ siècle, c'est à coup sûr Vx final ; il n'y a pour cette lettre bizarre et gênante aucune espèce de raison à alléguer. Elle n'est pas étymologique ou elle l'est à tort ; elle ne représente nullement le son de Vx, et elle est d'autant plus fâcheuse que nous employons déjà, à l'intérieur des mots, x avec deux sons différents (^cseig:^) ; n'importe. Rien n'a pu l'arracher de sa place à la fin des mots, et longtemps encore, suivant toute apparence, on emploiera de longs chapitres dans les grammaires et l'on torturera les enfants pour leur apprendre quels sont les mots « qui forment leur pluriel avec un x » ; et longtemps encore on leur enseignera au nom de l'Académie française qu'il faut écrire des choux, mais des cous, des anchois, mais des choix, àes hébreux, mais des habits bleus, etc., etc. ; car ici encore, nos législateurs, en maintenant une absurdité évidente, ont cherché à introduire quelque agrément et quelque diversité dans la lecture en ne l'appliquant pas avec conséquence. Et puis, sans cela, que deviendraient les maîtres d'orthographe?

Meigret attaque encore le double et triple son du r. C'est ici un des cas où, sage, il aurait adopté un juste milieu entre la routine évidemment condamnable et la phonographie qui rompait trop brutalement en visière non seulement avec l'usage, mais, ici, avec l'étymologie. Il paraît avoir eu ici deux systèmes différents ; dans l'un il emploie, d'après l'exemple de Sylvius et de Tory, le ç ; dans l'autre il remplace, devant a, 0, u, ç par s, et devant e, /, il marque c dur par q non suivi d'u. Ainsi : niasoniqe (maçonnique). Notre orthographe actuelle vaut mieux en ce point que celle d'alors, qui était un vrai chaos, mais elle n'est guère bonne non plus. J'ai parlé plus haut des erreurs commises dans l'emploi der et de c doux; un autre inconvénient est le fréquent usage de qu, groupe lourd, désagréable à tracer et à lire, qui ne représente pas la prononciation et n'est pas toujours étymologique (par exemple musique, de musica, et tous les mots analogues). — Sur ce point, je le' répète, la doctrine de Meigret me paraît vague, embrouillée et contradictoire.

Pour le g, l'orthographe présentait les mêmes fautes que pour le c. Meigret essaie de les corriger en remplaçant le g doux par le /, g gardant toujours le son dur. Son système n'a pas été adopté, et ce point est un des plus grossiers de notre grossière orthographe actuelle. Pour rendre g doux nous employons fort souvent j {jatte,

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jaiine^ etc.) sans scrupule ; mais pour d'autres mots le remords étymologique nous prend et nous croyons devoir écrire Georges, g^ole, etc., appliquant ainsi au g cette détestable méthode qui a eu cours aussi pour le c avant le triomphe du c, et qui consiste à intercaler un e entre la consonne et 1'^/ ou Vo suivant. Ces mots sembleront un jour aussi barbares que nous le paraissent comniencea, gerccnre. Quant au g dur devant e, i, nous employons un procédé analogue, plus justifiable en ce qu'il a pour lui dans certains cas une ancienne prononciation française, mais qui actuellement contredit l'oreille autant qu'il choque l'œil ; c'est l'insertion d'un u après le g dans gueule, 0-///, briguer, vcnjue, etc. L'italien ne s'en tire suère mieux avec son gh. Le plus simple serait à cojp sur d'adopter un g marqué d'une sorte de cédille ou d'une virgule (o^') pour le <,t doux, en laissant toujours au g ordinaire sa prononciation gutturale.

Pour // mouillé, gn mouillé, Meigret proposait un / et un ;/ marqués d'une tilde (comme le fi espagnol). Il supprimait 1';/ de ils aiment, ils disent. Ces deux innovations, qui n'ont pas fait fortune, complètent ce qu'il dit d'important sur les consonnes.

Les voyelles lui offraient un terrain plus mobile, et où il a marché avec moins de sûreté. Je ne l'y suivrai pas, bien qu'il ait eu en cette matière plus d'une idée ingénieuse et pratique. Mais c'est là que les provincialismes qu'on lui a tant reprochés se montrent le plus clairement. C'est aussi une erreur de supprimer, comme il le fait, et de remplacer par une apostrophe Ve muet final qui ne se prononce pas : on peut admettre ce procédé, comme a fait l'usage actuel, pour le, de, que, et d'autres monosyllabes ; mais, généralisé, il donne à l'écrivain autant de peine que s'il lui fallait tracer la lettre supprimée : il l'oblige à une attention f^énantc, et n offre aucun avantage sérieux. Il en est surtout ainsi maintenant, où Ve muefinal se supprime dans la prononciation, même devant les consonnes, bien plus qu'au temps de Meigret. L'écrivain ne peut dès lors avoir la prétention de prescrire au lecteur les cas où il doit supprimer cet e ou le faire entendre, et cette liberté même de la prononciation est une des orrâces de la bonne et naturelle diction française.

Suivant toujours M. Didot, je laisse de côté les discussions violentes auxquelles donna lieu le nouveau système ; leur résultat, je l'ai déjà indiqué dans les paroles de du Bellay : les gens d'esprit sourirent de ces luttes pédantes, et craignirent de se rendre ridicules en s'v engageant ; ils trouvèrent que Meigret avait raison en principe, mais qu'il avait tort en pratique. L'ancienne orthographe rent tra en paisible possession.

Elle fut troublée dans celte quiétude, vingt ans après l'entreprise de Meigret, par un nouvel et plus terrible ennemi, le célèbre profes-

seur de grec et de latin, le grand ennemi de ki scolastique, l'audacieux agresseur d'Aristote, Pierre Ramus. Il publia la première édition de sa Gramère en 1562. Esprit libre et hardi, Ramus combattit la routine sur le terrain de la grammaire comme sur t.ms les autres. Savant, il eut le courage bien rare chez les savants de rejeter l'appareil pcdantesque qui impose à la foule et de faire appel au bon sens dans des questions dont il est le vrai juge. Dans cette histoire de l'orthographe qui a eu ses luttes acharnées, ses péripéties, ses persécutions et ses victoires comme une vraie religion, Ramus est le héros du parti progressiste ; il en est presque le martyr, caries ennemis qui l'assassinèrent en 1572 avaient certainement été augmentés et exaspérés par la nouvelle outrecuidance de cet homme « qui ne respectait rien », et qui venait, cette année même, de publier une nouvelle édition, très augmentée et refondue, de la Gramère de P. de la Rainée. — Ramus rend justice à Meigret et aux autres réformateurs qui l'ont précédé : « Jacques du Bois, dit-il (je transpose son orthographe, reproduite par M. Didot), excellent professeur de médecine, a tâché; entre autres choses, à réformer notre écriture et la faire cadrer à la parole. Etienne Dolet a fait quelque traité, comme de points et apostrophes ; mais le bâtiment de cette oeuvre plus haut et plus magnifique, et de plus riche et diverse étoffe, est propre à Louis Meigret. Toutefois il n'a pas persuadé à un chacun ce qu'il prétendait touchant l'orthographe : Jacques Peletier a débattu ce point en deux dialogues subtilement et doctement ; Guillaume des Autels l'a fort combattu pour défendre et maintenir l'ancienne écriture. Les plus nouveaux ont évité cette controverse »

Comme Meigret, mais avec plus de mérite parce que les érudits sont d'habitude aveugles en cette matière, Ramus tient, en fait de langage, le peuple pour seul souverain, et se rit des prétentions des grammairiens à refaire et réglementer la langue. « Le peuple est souverain seigneur de sa langue, et la tient comme un fief de franc alleu, et n'en doit reconnaissance à aucun seigneur. L'école de cette doctrine n'est point es auditoires des professeurs hébreux, grecs et laiins en l'Université de Paris ; elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Grève, à la place Maubert, etc. » Et il pose en principe que l'orthographe, renonçant à V étrange barbarie où l'a conduite le pédantisme, doit se proposer uniquement de reproduire « la prononciation du peuple >■>.

En formulant cette règle, impraticable dans sa rigueur à une époque littéraire, en l'appliquant dans son livre, Ramus tombait dans le même excès que Meigret. Il alla encore plus loin, et commit une erreur capitale en introduisant dans notre écriture des caractères

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empruntés à l'alphabet grec ['], et encore avec une autre valeur (p. ex. ; pour (7;, y, pour gn, etc). Une réforme orthographique sensée ne doit pas rompre à ce point avec la tradition ; elle doit surtout éviter de mettre un écart aussi grand et aussi inutile entre l'écriture française et celle du latin ou des autres lano;ues modernes. Ajoutons que le mélange des caractères empruntés à divers alphabets a quelque chose en soi de barbare : on le voit par exemple dans l'alphabet russe, si désagréablement composite. L'écriture pourrait encore s'en accommoder; elle saurait bien au bout de quelque temps assimiler aux formes qui lui sont habituelles celles des lettres qu'elle aurait conquises; mais l'imprimerie a consacré pour les caractères romains des types qui ne changeront pas et avec lesquels jurent d'une façon choquante ceux des caractères grecs. Pour essayer avec quelque chance de succès le perfectionnement de l'orthographe, il faut avant tout en accepter sans discussion les données fondamentales. C'est pour ne pas avoir aperçu cette vérité que Meigret ne réussit pas ; Ramus la méconnut, comme on voit, plus gravement encore.

En général, là où il s'est éloigné de son prédécesseur, c'est pour aller plus loin que lui, et d'ordinaire pour faire fausse route. xVIeigret indiquait par des apostrophes la suppression de Ve muet ; Ramus marque ainsi celles des consonnes finales que la prononciation éteint (Je plu nouveau, depui treuf aus, etc.). On se rappelle que Sylvius, dans le même cas, marquait d'un trait vertical ces consonnes qui ne se prononcent pas. Les deux systèmes sont mauvais. Ramus, comme la plupart- des réformateurs en tout genre qui ont voulu faire table rase du passé et élever leur édifice sur un sol complètement balayé, a poussé trop loin la sollicitude du détail, la préoccupation de la logique et la minutie de la réglementation. Il n'y a pas grand mal à ce que des consonnes qui se prononcent devant des voyelles s'éteignent, devant d'autres consonnes, pour l'oreille, tout en se conservant pour l'œil. Bien plus grave est l'inconvénient du système de Ramus, d'après lequel le même mot, suivant sa place dans une phrase, s'écrit de deux façons différentes. L'orthographe doit se préoccuper de la prononciation de chaque mot isolé ; quant à leur accord dans le discours, elle peut se dispenser de le prévoir.

Ramus, qui n'est en somme qu'un disciple de Meigret, ne fut pas plus heureux que lui. Il ne réussit qu'en un point spécial, la distinction, définitivement adoptée maintenant, de Vu et du v, de 1'/ et du y ; « ces deux dernières lettres, dit M. Didot, ont porté longtemps le nom de consonnes ramistes, en souvenir de leur célèbre patron. » Toutefois, qu'on ne s'y trompe pas, cette réforme si sage, si simple

I. [Voir la note au début de la seconde partie de cette étude.]

et si claire ne triompha pas d'emblée ; ce ne fut qu'au xviii^ siècle qu'elle devint enfin officielle. Tantce tnolis eratî...

Les excès de Ramus, et surtout ses contradictions avec Meigret et Pelletier (autre continuateur de celui-ci), donnèrent beau jeu aux partisans de la tradition. Dans une curieuse lettre, que M. Didot reproduit presque en entier, Etienne Pasquier parla au nom du juste milieu. Tout en reconnaissant qu'il y avait dans l'orthographe usuelle « quelques choses aigres », il condamna les révolutionnaires par l'éternelle raison des conservateurs : « Je suis de l'opinion de ceux qui estiment qu'il vaut mieux conserver une loy à laquelle on est de longue main habitué et nourry, ores qu'il y ait quelque défaut, que sous un prétexte de vouloir pourchasser un plus grand bien en introduire une nouvelle, pour les inconvéniens qui en adviennent auparavant qu'elle ait pris son ply entre les hommes. » On remarquera dans cette citation le maintien de 1'}' pour Vi à la fin des mots. Plus heureuse en cela que pour r.T, la raison, deux cents ans plus tard, réussit à supprimer cet autre vestige de la barbarie du second moyen âge ; mais l'Académie, toujours sage, a eu soin de garder dans un seul mot cette notation qu'elle a exclue de tous les autres, et elle a laissé à 1)' l'adverbe de lieu qui ne se compose que de cette lettre, comme une retraite d'où elle peut contempler tous ses anciens domaines perdus. Elle garde aussi la finale d'un grand nombre de noms de lieu en ay ou y ; mais là, c'est triste à dire, l'Académie n'a rien réglé ; il n'y aurait pas d'orthographe officielle si l'administration des postes n'avait pas avisé. Soit qu'elle ait trouvé l'Académie indiscrètement novatrice, soit que l'y, à la fin des noms de lieux, lui ait paru leur donner plus de caractère et d'étendue, l'administration des postes l'a maintenu, tant dans les mots en av, comme Épernay, que dans ceux en y, comme Chaunx. Cet y remonte cependant à la même époque que ceux de vra\ et de rtwv, qui ont disparu, et il n'a plus de raison d'être ^

Pasquier exprimait l'opinion du plus grand nombre. Il devait en être ainsi de son temps ; il en est de même du nôtre. On ne se résigne pas lacilement à modifier tout à coup des habitudes prises dès l'enfance : « Où est la grande utilité de ces innovations ? ne s'en est-on pas fort bien passé jusqu'ici ? N'allons pas ainsi sonder toutes choses, car vraiment nous prendrions peur en voyant combien

I. Il m'est arrivé, je ne sais par quelle inadvertance, de féliciter l'administration des postes d'avoir supprimé cet y (Revue critique cChistoiie et de liltej'alure, 1867, t. I, p. 346) ; je retire mes compliments. Je crois qu'en Belgique on a eu plus de bon sens ; au moins vois-je toujours le nom de Tournai écrit par un i.

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sont ruineux les fondements sur lesquels nous n'en vivons pas moins tranquilles depuis des siècles, My, /jmiI Kaaap-^vxv àxtvY-o; yxp àasivcov. » Pasquier appliquait là à l'orthographe les principes que son ami Montaigne avait retirés de son ironique et souriante contemplation du monde : « Mieux vaut garder une loi médiocre que d'en introduire une bonne par une innovation qui est toujours dangereuse et rarement raisonnable»; ainsi raisonne à chaque page l'auteur des Essais. Et cependant, sur la question orthographique, Montaigne est plus hardi que Pasq-uier. lia expressément indiqué quelques réformes à introduire dans ses œuvres, et ce qu'on a de sa main est conforme à ces indications. On s'attend du reste à ce que ces réformes soient faites un peu au hasard et sans prétendre à une logique absolue; mais elles sont en général assez hardies. Les deux plus saillantes sont 1'^ final à la place de l'.v {ans, deiis pour aux deux), la suppression des lettres inutilement redoublées {houe, corne, pour bonne, comme), et la substitution de 1'^? à Ve dans les adverbes en ment {honemant pour bonnement). La première est absolument inattaquable, je l'ai déjà dit, et l'on ne peut que lever les mains au ciel en songeant qu'après trois siècles elle n'est pas encore réalisée. La seconde touche à un des points les plus délicats de l'orthographe, et je reviendrai plus tard à en parler. La troisième va trop loin dans la voie phonographique. Du reste, cette orthographe n'a pas été rigoureusement suivie par M''^ de Gournay dans son édition ; il faudrait l'appliquer dans l'édition qui ne peut manquer d'être prochainement donnée d'après l'exemplaire annoté de Bordeaux.

Si les esprits sensés refusaient avec Pasquier de marcher dans la voie ouverte par Ramus, si les libres esprits comme Montaigne ne s'y engageaient qu'à demi, les esprhs hardis et généreux avaient envie de s'y lancer à toute bride ; mais l'opposition des bourgeois les en empêchait. Rien n'est plus intéressant à ce point de vue que les paroles de Ronsard. Comme du Bellay, Ronsard n'osa pas mettre en pratique la réforme qu'il approuvait ; mais il a exprimé du moins sa conviction et s'est vengé des sottes barrières qu'on lui opposait avec une verve et une justesse qui sont loin de l'aveu nonchalant du poë-ie angevin. Écoutez ce style ferme et franc ' : « Pavois délibéré, lecteur, suiure en l'orthographe de mon livre la plus grand' part des raisons de Louys Meigret (homme de sain et parfait iugement qui a le premier osé dessiller les yeux pour voir l'abus de notre escriture), sans l'advertissement de mes amis, plus studieux de mon renom que de la vérité ; me peignant au devant des yeux le vulgaire.

[. Avertissement autecteur, en tête de VArt poétique, chez M. Didot, p. 65

l'antiquité et l'opiniastre advis des plus célèbres ignorans de nostre temps ; laquelle remonstrance ne m'a tant sceu espouvanter, que tu n'y voies encore quelques marques de ses raisons, » Il parle alors de certaines réformes qu'il a faites, et entre autres de la suppression de « cet espouvantable crochet de y. Et si tu le vois encore en ce mot yeux seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées, obéissant à mes amis, ie le laisse maugré moy, pour remédier cà l'erreur auquel pourroient tomber ces scrupuleux vieillars, ayant perdu leur marque en la lecture dts yeux et des ieux ^, n etc. « Quant aux autres diphtongues 2, ie les ay laissées en leur vieille corruption, auecques insupportables entassemens de lettres, signe de notre ignorance et peu de iugement, en ce qui est si manifeste et certain ; estant satisfait d'auoir deschargé mon Hure, pour cette heure, d'une partie de tel faix... Et si tu m'accuses d'estre trop inconstant en l'orthographe de ce livre, escrivant maintenant espee, epee, — accorder, acorder, — vestu, vêtu, — espandre, epandre, — blasmer blâmer, — tu t'en dois colerer contre toi mesme qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moyens que je puis de servir aux oreilles *du sçavant, et aussi pour accoutumer le vulgaire à ne regimber contre l'eguillon, lorsqu'on le piquera plus rudement ; monstrant par cette inconstance que si i'estois receu en toutes les saines opinions de l'orthographe tu ne trouverois en mon livre presque une seule forme de l'escriture que sans raison tu admires tant. »

A la fin du xvi^ siècle, l'orthographe traditionnelle, à peu prés uniforme quoique moins réglementée que maintenant, est installée partout. Elle n'a guère pris aux divers réformateurs que la cédille sous le c, l'accent aigu sur Ve masculin à la fin des mots, et l'apostrophe après quelques monos3'llabes en e muet. Dès lors, l'histoire de la question ofi"re deux séries de faits : d'une part, réformes radicales, plus ou moins semblables à celles de Meigret et de Ramus et échouant comme elles ; d'autre part, introduction lente et successive, dans l'orthographe usuelle, d'une partie du système de Meigret, ou, pour mieux dire, des po^tulata du sens commun. Après cette lutte de trois cents ans, nous nous trouvons actuellement encore dans une position analogue du xvi<^ siècle : d'un côté, des esprits absolus nous proposent des systèmes que leur trop grande logique et leur rationalité pure empêcheront de triompher jamais; de l'autre côté, une orthographe insensée, pleine de contradictions, d'inconséquences et dabsurdités, est acceptée par tous les gens

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