Jeux. C'était là l'argument des conservateurs
2. Par diphtongues Ronsard entend, je pense, ce que nous nommons maintenant homophones.
HISTOIRE DE l'oRTHOGRAPHE FRANÇAISE 649
instruits. Seulement, en plus qu'au xvF siècle, il y a un corps dépositaire de l'autorité grammaticale et qui règle spécialement l'orthographe. C'est ce corps qui a fait et qui maintient celle que je viens de caractériser en second lieu.
Je me borne à indiquer les épisodes saillants de la longue guerre dont il s'agit. On se rappelle qu'elle a pour point de départ la défaite de Ramus et le triomphe, par la bouche modérée de Pasquier, de l'opinion des gens « raisonnables ».
Il faut siornaler au moins le curieux ouvrasse d'Honorat Rambaud, maître d'école à Marseille. Dans sa déclaration des abus que Fou commet eu escrivant (1578), il ne touche rien de moins que la création d'un alphabet tout nouveau, sans aucun rapport de forme avec celui que les Latins nous ont transmis. Cette tentative trop audacieuse était faite pour échouer ; mais les motifs qui y avaient encouragé l'honnête maître d'école méritent d'être rapportés. Il pose très nettement un des éléments les plus graves du problème orthographique, le plus dédaigné des lettrés superficiels, et le plus intéressant, à savoir la facilité de l'enseignement de la lecture. « Écrire, dit-il, est faire un chemin, par et moyennant lequel nou's voulons conduire et guider nous-mêmes et les autres aussi. Et puisqu'il est nécessaire que tous les hommes, femmes et enfants, présents et à venir, y passent, il est très nécessaire qu'il soit bien aisé. Et l'on a fait tout au rebours, tellement que peu de gens y peuvent passer ; et quasi tous ceux qui y passent le font par contrainte et à force de coups. Et je n'en parle pas par ouïr dire ; car il y a trente-huit ans que je contrains les enfants à passer par ledit chemin; durant lesquels ayant eu loisir de contempler les tourments qu'ils endurent et endureront si on ne répare ledit chemin, etc. » Depuis trois siècles on l'a bien peu réparé, ce chemin où l'on veut maintenant, avec tant de raison, faire marcher tout le monde.
Trente ans se passent sans nouvel essai de ce genre : la France a autre chose à faire, pendant ce temps, qu'à réformer l'orthographe. En 1609, reparaît un réformateur, Robert Poisson, avec son alphabet nouveau de Ja vrée et pure orthografe frausoiie, mais il n'a ni logique, ni justesse dans les vues ; on peut en dire autant, d'après M. Didot, de Pierre le Gaygnard, auteur de VAppretimoIirc (apprends-moi à lire) frauç-ois, qui parut la même année. Rien n'est à prendre non plus dans la Vraye et ancienne Orthographe frauçoise restaurée du médecin Et. Simon, publiée aussi en 1609. Quelques réformes modérées se trouvent dans la Langue françoise de Jean Godard, Parisien (1620), et divers autres publications.
Cependant l'orthographe routinière, qu'avait si bien fustigée Ronsard, régnait encore. Un autre grand poète, Pierre Corneille, fut
frappé de ses nombreux inconvénients. Mais à l'époque de Corneille il ne pouvait plus s'agir de réformes radicales : la tendance générale était de purifier, de régulariser, d'ennoblir ce qui existait bien plutôt que de le détruire violemment. C'est cette tendance que Corneille représente dans l'orthographe. Les réformes qu'il a non seulement proposées, mais hardiment appliquées dans la grande édition de ses œuvres (Rouen, 1664, in-fol.) sont généralement ingénieuses, mais ne se piquent pas de conséquence. Il emprunte d'abord aux imprimeurs de Hollande qui l'avaient conservée depuis Ramus % l'indispensable distinction de // et v, i et ;'. « Leur exemple, dit l'auteur du Cid, m'a enhardi à passer plus avant. J'ay veu quatre prononciations différentes dans nos s et trois dans nos e, et j'a}' cherché les moyens d'en oster toutes ambiguïtez, ou par des caractères différens ou par des régies générales avec quelques exceptions. Je ne sçay si j'auray réussi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner jour à faire un travail plus achevé sur cette matière, et peut estre que ce ne sera pas rendre un petit service à notre langue et au public. » Quatre prononciations de 1'^! c'est beaucoup. L'innovation consiste surtout à écrire 1'^ par/ quand cette lettre ne se prononce pas : c'estce que j'appelle encore le système de Sylvius : conservation des lettres étymologiques, mais en indiquant qu'elles ne se prononcent pas ou ont modifié leur prononciation. L'Académie a été plus radicale ici que Corneille : elle a supprimé l'^ muette partout, — sauf dans est, parce qu'il faut bien une petite exception. — Quant aux trois e, c'est tout simplement la distinction, par les divers accents de 1'/, et de 1'^', qui remonte au grand Corneille. Elle est bonne en soi, mais on en a abusé, et on ne l'a pas toujours appliquée avec discernement. L'Académie ne l'admit, au reste, que cent ans après.
Corneille était lui-même alorsmembrede l'Académie depuis dix-sept ans; mais cette compagnie, fondée en 1635 pour donner « des règles certaines » à la langue française, n'avait point encore jeté les yeux sur la question de l'orthographe. Un heureux hasard nous a conservé quelque trace des discussions qui plus tard s'élevèrent à ce propos dans son sein, et des opinions diverses qui se produisirent. Rien ne
I. Rodilard, a.uiQurdQ Doutes sur V orthographe f ramené (166}), dit également : « C'est une chose honteuse à nous de voir que les étrangers nous aprenent à écrire nôtre langue naturele : car on ne peut pas disconvenir que les Holandez (ou du moins des Francez qui se sont retirés en Holand) ne nous ayent apris à mettre les r ronds et les ; longs, puisque pour marque de cela on les apéle dans l'imprimerie des z' et ; à la Holandeze. »
HISTOIRE DE l'oRTUOGRAPHE FRANÇAISE 65 I
peut mieux nous faire apprécier l'unité des principes et la maturité des réflexions qui présidèrent à la confection de notre code orthographique. On trouverait, si on le voulait bien, plus d'une analogie entre les séances où l'Académie a fixé notre orthographe (une première fois du moins) et celles où le conseil d'Etat de Napoléon a fixé notre législation. Mais je ne veux pas presser la comparaison : je me contente de l'indiquer. Les deux illustres assemblées ont cherché avant tout à faire œuvre de conciliation et de fusion : tradition et mnovation, droit romciin et coutume, philosophie et routine, elles ont tout mêlé dans des proportions, il est vrai, respectivement difi"érentes. Mais ce qui caractérise surtout leur œuvre, à toutes deux, c'est l'absence de vues générales et de plan fortement conçu. Chaque question est résolue à mesure qu'elle se pose, sans qu'on ait beaucoup de souvenir des solutions déjà admises ou beaucoup de prévision de celles qu'il faudra chercher par la suite. Dans de telles œuvres, les contradictions ne sauraient foire défaut. On en a fait disparaître un grand nombre dans la législation civile; il en reste beaucoup plus dans la législation orthographique. Et cependant il y a bien longtemps que celle-ci est exposée à la critique, et l'on a eu tout le loisir d'en voir les défauts et d'en combler les lacunes; mais si le peuple français aime à réagir de temps à autre, dans le domaine politique, par des révolutions contre son amour inné de l'autorité, il est des sujets, plus sérieux, à propos desquels il ne se permet pas de pareils écarts. L'orthographe surtout est restée pour lui chose sacrée; l'Académie a conservé tout le prestige qu'ont perdu d'autres institutions. Car il ne faut pas s'y méprendre : les railleries qu'on ne cesse de diriger contre elle sont les meilleures preuves de sa puissance. On ne fronde que ce qu'on ne peut renverser, et, pour nous en tenir au domaine orthographique, on peut définir l'autorité qu'y exerce l'Académie : une aristocratie absolue, tempérée par des épi-
grammes,
Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une Histoire de la réforme orthographique depuis le xv« siècle jusqu'à nos jours, par Ambroise Firmin Didot. Deuxième édition, revue et considérablement augmentée. Paris, 1868; in-8° de 485 pages ^.
L'Académie française, dans les premières années de son existence,
I. J'ai à demander excuse aux lecteurs d'une erreur assez grave qui s'est glissée dans mon premier article, et dont je dois accuser ma négligence. Je
annonçait quatre grands ouvrages, quatre monuments qu'elle devait élever à la langue et à la littérature de la France, un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique. Nous devons nous estimer heureux que les deux derniers livres n'aient jamais été faits; ils auraient opposé sans doute au libre mouvement de notre littérature une barrière difficile à renverser : l'Académie parait d'ailleurs en avoir assez vite abandonné la pensée. Quant à la Grammaire, « il n'est pas moins difficile que des gens de lettres travaillent en corps sur un sujet de cette nature, qu'il le seroit que plusieurs architectes fissent et exécutassent en commun le plan de quelque grand édifice » (Regnier-Desmarais). L'Académie renonça donc également à faire elle-même une grammaire, et se contenta d'approuver et de recommander celle que publia en 1706 l'abbé
n'avais pas vu de mes yeux le livre de Ramus quand j'ai apprécié son système; grâce à l'obligeance de M. Didot, je l'ai actuellement entre les mains. Or le reproche que je lui fais (ci-dessus pp. 644-5) d'avoir emplové des caractères grecs au milieu de caractères français repose sur une méprise : Ramus a en réalité inventé des caractères tout particuliers pour rendre le ch, \q gn et 1'/ mouillé; M. Didot, pour remplacer ces caractères dans ses citations, avait employé /, T^ et À, ce qui m'a induit en erreur, le savant auteur n'ayant fait part de cet expédient au public que dans sa seconde édition. — Au reste, cette seconde édition est tellement augmentée que la première ne peut aucunement la remplacer. Une des additions les plus intéressantes est celle d'un tableau synoptique (p. 112) où l'on suit l'orthographe d'un même mot dans le Dictionnaire latin-français de Le Ver (i 420-1 440^ précieux manuscrit que possède M. Didot), la Grammaire de Palsgrave(i 530), le Catholicon abreviatum (15 16), le Vocalndarius nehrissetisis Çi ') 24), les Dictionnaires ào. Robert Estienne(i549), Laimarie (1586), Nicot (1613), Monet (1630), Duez (1659), Oudin (1660), Richelet (1680), Furetiére (i69o\ Académie (1694, 1740, 1835). L'influence déplorable de l'érudition sur l'orthographe se fait sentir vivement dans le rapprochement de ces quinze documents; d'ordinaire le mot, écrit avec une juste simplicité dans Le Ver, trouve sa plus mauvaise forme dans un des textes du xvie siècle, se rapproche ensuite un peu de la première et finit, dans le Dictionnaire de 1835, par être écrit mieux qu'au xvF siècle et moins bien qu'en 1420. Ainsi : parrin (Le Ver) devient pairrayn (Palsgrave) et patrain (Catholicon^, parrein dans Richelet et parrain dans l'Académie (les bons textes du moyen âge donnent ^an«, la meilleure forme). Mais d'autres fois l'Académie a conservé la plus mauvaise écriture Ainsi Robert Estienne écrit encore donter, mais Monet clomter, et Duez, que tous les autres suivent, dompter; Le Ver écrit excellemment henf, et tous en font autant jusqu'à ce malheureux Duez, qui introduit bœuf, et est suivi par Oudin; Richelet cependant revient à beuf, mais l'Académie admet bœuf dans sa première édition et le maintient dans toutes les suivantes.
HISTOIRE DE l'oRTHOGRAPHE FRANÇAISE 653
Regnier-Desmarais, son troisième secrétaire perpétuel. Je reviendrai tout à l'heure à cette publication qu'on peut appeler semi-officielle.
Restait le Dictionnaire ; il fallait bien que l'Académie fit quelque chose, surtout après que Louis XIV, succédant en 1672, en qualité de protecteur delà compa^^nie, au chancelier Séguier, lui eut donné un logement au Louvre et les fameux quarante jetons à distribuer entre les membres présents. « Jusque-là, dit d'Olivet, encore incertaine de sa fortune, et n'ayant point d'assez puissant motif pour s'opiniàtrer à une entreprise aussi triste que l'est celle d'un Dictionnaire, elle n'avoit qu'imparfaitement ébauché le sien. Ainsi la révision de ce grand ouvrage, mais révision bien plus longue et bien plus pénible qu'une première façon, ne commença qu'en 1672, et il fut achevé d'imprimer en 1694 ^ » Il faut reconnaître cependant que des matériaux sans doute considérables avaient été amassés dans la période précédente ^. C'est en 1685 que V affaire Fnretière^ qui se prolongea pendant trois ans, appela l'attention du public sur le travail auquel se livrait l'Académie, et compromit par avance le succès du livre qui devait paraître quelques années plus tard. Les violents débats auxquels cette querelle donna lieu jettent un jour qu'il faut savoir diriger et atténuer sur les travaux intimes d'où sortit le Dictionnaire. Mais, pour ce qui regarde spécialement l'orthographe, nous avons heureusement d'autres lumières.
En 1673, xMèzeray fut chargé par l'Académie de rédiger un manuel des régies orthographiques qu'on suivrait dans le Dictionnaire ; il fit faire de son travail une copie disposée de façon à laisser une page blanche en regard de chaque page écrite. Les académiciens devaient tour à tour déposer sur cette page blanche les observations que leur suggérerait le texte. Quand ce fut fait, Mèzeray revit son travail, et on le fit imprimer à un petit nombre d'exemplaires qui furent distribués aux membres de l'Académie pour recevoir leurs nouvelles remarques. Enfin une commission de trois membres (Mézeray, Doujat et Regnier-Desmarais) retoucha une dernière fois l'opuscule, qui fut imprimé dans cette forme définitive. De nos jours, M. Marty-Laveauxen a donné une troisième édition, kV Introduction ào. laquelle j'emprunte lesdétails ci-dessus 3. Le savant éditeur a retrouvé à la Bibliothèque impériale (ms. fr. 9187) la copie du travail de Mézeray, avec les remarques autographes de Perrault, François Tal-
1. Histoire de V Académie française depuis 1652 jusqu'à 1700, par M. Tabbé d'Olivet, Amsterdam, Bernard, MDCCXXX, p. 26.
2. Voyez là-dessus, Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VIII, art. Vaugelas.