Paris, Gay
lemant, Paul Tallemant, Boyer, Segrais, Doujat, Regnier-Desmarais, Bossuet et Pellisson : le cahier devait encore être vu par Corneille, Fléchier, Cassagne et Chapelain, qui ne paraissent pas l'avoir eu entre les mains. Il me paraît probable qu'il y avait un second exemplaire manuscrit, qui circula dans l'autre moitié de l'Académie, car en ajoutant aux noms ci-dessus ceux de Balesdens et de Gomberville (rayés), qui s'excusèrent sans doute, on n'a encore que quinze académiciens, et il n'est pas croyable que tous les autres membres, au nombre desquels on remarque Patru, Furetière, Charpentier, Conrart, Racine, etc., n'aient pris aucune part au travail de leurs confrères. M. Marty-Laveaux a extrait de ce précieux manuscrit les notes qui lui ont paru le plus intéressantes, toutes celles entre autres qui appartiennent à Bossuet. J'ai parcouru après lui ces pages curieuses, et j'en ai extrait quelques remarques supplémentaires qui viennent bien à mon sujet. En étudiant ce premier essai, puis les deux éditions successives des Cahiers de remarques sur Vorihographe françoise^ et enfin la première édition elle-même du Dictionnaire \ on arrive à se faire une idée assez exacte de la doctrine générale qui prévalait dans l'Académie à cette époque et des opinions dissidentes qui se firent jour dans son sein. Je joins à ces documents la partie de la Grammaire de Regnier-Desmarais qui est consacrée à l'orthographe (pp. 71-129) ; c'est la justification et en quelque sorte la philosophie de l'orthographe académique, telle que nous l'offre la première édition du Diclionnaire.
Mézeray commence son travail par cette phrase : a La Compagnie déclare qu'elle désire suiure l'ancienne orthographe qui distingue les gents de lettres dauec les ignorants et les simples femmes, et qu'il faut la maintenir partout hormis dans les mots où un long et constant usage en aura introduit une contraire. » Avec des modifications insignifiantes, cette phrase est reproduite dans les deux éditions imprimées. D'ailleurs les diverses remarques qu'elle a suggérées à Régnier, Pellisson et Bossuet, ne portent que sur la rédaction ; pour le fond, tout le monde était d'accord. Cette déclaration, mise en tête du traité, s'adressait directement aux réformateurs orthographiques plus ou moins radicaux qui avaient paru dans les dernières années, et notamment à l'Esclache (1668) et à Lartigault (1669). L'Académie, abusée par l'apparence, crut faire une œuvre de science en adoptant l'orthographe traditionnelle ; elle ne fit qu'une œuvre de
I. Dans la Préface de cette édition, rédigée sans doute par Régnier, qui devint secrétaire perpétuel à la mort de Conrart, on reproduit à peu près, en les abrégeant, les considérations générales qui se trouvent dans les Cahiers.
HISTOIRE DE l'oRTHOGRAPHE FRANÇAISE 655
routine et de confusion. Cete phrase, où l'on repousse si dédaigneusement l'orthographe des « simples femmes », contient le principe de toute l'orthographe académique : plus on a restreint ce principe, plus notre orthographe a fait de progrès ; mais malheureusement il domine encore, soit dans l'Académie actuelle, soit dans le public lettré, et il faudra de longs efforts avant de le réduire à la juste et modeste mesure qui lui convient.
Ainsi, deux principes vont diriger l'Académie : le soin de se distino^uer des is^norants, c'est-à-dire l'étvmoloe^ie, et l'usage. Le principe étymologique, rigoureusement appliqué, n'est pas soutenable, j'ai déjà eu l'occasion de le dire ; et d'autre part, s'il est appliqué sans conséquence, il n'a aucune valeur. Il est facile d'ailleurs de montrer, et j'ai commencé à le faire, que là où elle croit être étymologique, notre orthographe repose souvent sur l'erreur et l'ignorance de ceux qui l'ont créée ou autorisée, et qui en sont en tout cas responsables.
L'étymologie sera d'ailleurs sacrifiée « dans les mots où un long et constant usao^e en aura introduit une contraire ». Voilà donc l'Academie, chargée de constituer une orthographe, qui commence par se déclarer impuissante à faire appliquer les régies qu'elle pose et qui s'incline devant Vusage. Mais quel usage ? où le prendre ? où le constater ? comment l'apprécier ? Les remarques autographes des académiciens prouvent surabondamment qu'ils étaient loin d'écrire tous de la même façon. En disant Vusage^ l'Académie a simplement entendu se tirer d'affaire par un détour, esquiver la nécessité de l'application (impraticable) du principe étymologique qu'elle venait de poser, et attendre chacun des cas qui se présenterait dans le cours de son travail pour statuer si l'on conformerait à l'étymologie ou si l'on abandonnerait à l'usage l'orthographe du mot decujus. Aussi cette répartition s'est-elle faite, comme on pouvait le prévoir, de la manière la plus capricieuse.
En réalité, et surtout aux yeux d'un corps aussi considérable- que l'Académie, qui va dresser le premier dictionnaire classique d'une langue, l'usage orthographique, quand il est vicieux, ne doit avoir aucune espèce de poids. Mézeray et ses contemporains ont ici confondu bien à tort l'usasie dans le lanoraae et l'usasre dans l'écriture, que les réformateurs du xvi^ siècle avaient si bien distingués. Regnier-Desmarais, dans sa Granirîiaire, après s'être étonné de l'audace des « particuliers » qui, « de leur propre authorité », veulent changer l'orthographe, et « s'attribuent une jurisdiction qui ne leur appartient pas », leur reproche « d'abuser du principe sur lequel ils se fondent ; que les lettres étant instituées pour représenter les sons, Vescritiire doit se conformer à la prononciation . Cette règle générale, dit-il,
6y6 APPENDICE
a ses exceptions comme toutes les autres règles, et vouloir reformer tout ce qui en est excepté, c'est comme si un grammairien, se fondant sur les principes généraux de la grammaire, vouloit y redresser toutes les conjugaisons des verbes irréguliers d'une langue, et toutes les façons de parler, qu'un long et constant usage a délivrées de la servitude de la syntaxe (pp. 84, 85). » On le voit, la confusion est complète. Régnier ne voit pas que les règles de la grammaire se tirent de Tusage, tandis que l'usage orthographique se tire des règles ; que la langue est un produit naturel et l'orthographe une convention artificielle ; et que ceux qui sont chargés de déterminer cette convention sont étrangement mal venus à dire qu'ils ne peuvent changer l'usage, qu'ils n'ont d'autres fonctions que de fixer et de modifier suivant les besoins cet usage même.
Les autres réponses de Régnier aux réformateurs sont d'une éo-ale faiblesse, et montrent ce dédain des lettrés pour le simple bon sens, cette infatuation naïve, cet orgueil que justifie peu une science douteuse, ce sourire méprisant à l'endroit du vulgaire qui retardent tant de progrès, — même, hélas ! en dehors de Torthographe ! Régnier est certes, en général, un esprit judicieux et un homme instruit;, il a très souvent raison contre ses adversaires sur des points de détail ; mais il est presque ridicule quand il leur conteste la justesse de leur point de départ et le bien fondé de leurs réclamations. Ceux-ci disent par exemple, et cela est évident comme la lumière du jour, que l'orthographe académique crée une difficulté aussi inutile que grave aux enfants qui apprennent à lire ; ils demandent, avec notre bon vieux Rambaud, qu'on aplanisse un peu le chemin de l'instruction, pour que les femmes et les enfants y marchent plus aisément, y avancent plus vite et y reçoivent moins de coups. « Où en seroit-on dans chaque langue, s'écrie là-dessus le secrétaire perpétuel, s'il en falloit reformer les éléments sur la difficulté que les enfants auroient à bien retenir la valeur et, comme parlent les Grantmairiens, la puissance de chaque caractère et les différentes variations qu'un long usage y a introduites ' Et si, parce que quelques femmes en confondent quelques-uns en lisant, il falloit aussi tost remédier à cela par un changement universel de l'orthographe ? C'est aux enfants à apprendre à lire comme leurs pères et leurs grands-pères ont appris ; et pour les femmes qui veulent s'instruire par la lecture et se cultiver l'esprit, c'est à elles à se servir des moyens qui sont entre les mains de tout le monde, par la juste prononciation de chaque lettre (p. 97). » Cela est facile à dire, Monsieur l'abbé ; mais, pour apprendre la juste prononciation de chaque lettre, les enfants passent de longs mois pénibles, courbés sur les tables :