HISTOIRE DE L ORTHOGRAPHE FRANÇAISE
et, quand ils ont quitte l'ccole, s'ils négligent pendant quelque temps, au milieu des travaux de la vie qui commence, de s'exercer dans cet art rebutant, ils ne voient plus qu'un grimoire dans le premier livre écrit avec vt>tre orthographe qui vient à leur tomber sous les veux ; aussi, cent cinquante ans après vous, nos compatriotes apprennent-ils à lire juste autant « que leurs pères et leurs grandspères ont appris », et la moitié de la 1-rance n'est pas à l'heure qu'il est capable de puiser à la source de toute instruction. Quant aux femmes, pour en arriver à v se servir des moyens qui sont entre les mains de tout le monde », c'est-à-dire à mettre l'orthographe, elles ne passent guère actuellement en moyenne qu'une dizaine d'années à travailler tous les jours ; encore, je dois le dire à leur honte, la plupart n'y arrivent pas. Il y en a, et des plus spirituelles, qui n'osent écrire une lettre parce qu'elles craignent de trahir leur ignorance ; or, dans la France moderne, on le sait, il n'est pas de plus grand déshonneur que de ne pas savoir cette orthographe absurde qui fait le bonheur des maîtres d'écriture et des institutrices. Faire des failles d'orthographe ! Mieux vaut mille fois faire
des solécismes en conduite, comme dit le bon Chrvsale Mais je
n"ai pas l'intention pour le moment de réhabiliter \<:s Juiifes iVorthographe ; j'y viendrai peut-être. Je passe à un autre argument de l'abbé.
Les étrangers, lui dit-on, se plaignent de ces bizarreries gênantes qui encombrent notre écriture. Après s'être bien enfoncé dans sa perpétuelle confusion, et avoir allégué que les Allemands ne suppriment pas leur u', ni les Espagnols leur y, ni les Italiens leur gJ, pour nous faire plaisir (ce qui n'a aucun rapport à la question), il conclut triomphalement : « Comme c'est à ceux qui sont estrangers dans un pavs à se conformer aux loix et aux coustumes du pavs, c'est aussi à ceux qui veulent apprendre une langue qui leur est estrangère (toujours la même erreur) à s'assujettir à ses règles et à ses irrégularitez. Pourquoy donc changerions-nous en cela nos usages pour les estrangers, qui ne changent les leurs pour personne ? » Mais le plus beau mouvement de Régnier- Desmarais, c'est quand il s'écrie, à propos du mot Christ (que quelques-uns écrivaient sans /;) : « N'est-ce pas une espèce d'attentat à des particuliers, de défigurer ainsi les mots les plus saints et les plus sacrez ?... Avec le temps, il ne tiendra pas à eux qu'à force d'escrire crêtieiis au lieu de chrestiens, ils ne donnent lieu de prendre tous les peuples qui font profession du christianisme pour des peuples venus autrefois de Crète (p. 93). » \^oilà les raisonnements du seul défenseur convaincu qu'ait trouvé jusqu'à présent l'orthographe académique. Heureuse-
Mélanges g. Paris. 42
ment pour elle, elle n'a pas besoin d'être défendue. Mole sua siat. La grande raison pour laquelle on ne la change pas, c'est qu'on serait très embarrassé delà remplacer; c'est ce qui la maintient depuis des siècles, et ce qui, j'en ai peur, la maintiendra longtemps encore.
Après sa première déclaration, l'Académie, par la plume de Mézerav, en fait une seconde qui est, celle-là, pleine de bon sens : « I/ancienne orthographe, dit-elle, ne pèche presque qu'en lettres superflues. Il ne faut pas les appeller ainsy quand elles seruent à marquer l'origine, mais quand elles y sont inutiles et mesme vitieuses ; par exemple quand dans un mot qui vient du latin, de l'italien ou de quelqu'autre langue on a changé quelque lettre en une autre, si on y remet cette lettre là auec celle mesme pour laquelle on l'a changée, on y en met une de trop, et c'est vouloir, pour ainsy dire, auoir tout ensemble la pièce et la monnoye. » Cette observation a passé dans l'imprimé, sauf la comparaison de la fin, qui est cependant juste et bien trouvée, mais qui parut à la plupart des académiciens « basse » et superflue.
On reproche souvent, dans ces remarques, à Mézeray d'employer des termes bas, de choisir de préférence pour exemples des mots vulgaires ou surannés K Je note ici ce détail, parce qu'il va bien avec tout ce qu'on sait de Mézeray : il était resté, comme l'a si bien dit Sainte-Beuve, gaulois au milieu du siècle de Louis XIV. Cet amour de Mézeray pour le vieux et Yinipoli n'a pas été sans influence sur
I. A propos de r redoublé après a, il cite : « Arni)icr,\nQU\ mot » (on dit aussi arninier, c'est un terme de marine) ; ce terme était sans doute inconnu à ses confrères; car on lit sur le cahier : «: J'osferois cela. Pellisson. Et moy. DoujAT. Olés. Boyer. Tallemaxt jeune. Ostcs. Tallemant aîné. Ostei. Régnier. » (Remarquez ces trois manières différentes d'écrire ôte^; nous en avons maintenant une quatrième). Des observations de ce genre se répètent souvent. Cela rappelle ce que raconte Charpentier dans le dialogue qu'il a composé contre Furetière : (< Feu Mézeray, qui estoit un homme d'un mérite trcs-singulier, mais qui avoit quelque bassesse dans le stile, avoit souvent le déplaisir que beaucoup de mots et de phrases qu'il vouloit mettre dans le Dictionnaire ne plaisoient pas à la Compagnie, ce qu'il avoit peine à digérer. Un jour, à ce qu'on m'a dit, il fut dans une grosse colère de ce qu'on ne voulut pas mettre ce beau mot que vous n'entendrez peut-estre pas : helivaine. Il sortit encore tout plein d'indignation qu'il avoit contre les ignorans qui banissoient des mots si nécessaires à la langue. Il prend avec luy Furetière, qui avoit esté de son avis, et ils vont ensemble promener aux Thuilleries ; là on dit qu'ils firent entre eux deux le beau projet de faire un Dictionnaire à leur fantaisie, lequel, par l'addition de tant de beaux mots et de si belles phrases qu'on rebutoit tous les jours, devoit estre un chef-d'œuvre d'érudition et de politesse. » (Recueil des factnius de Furetière, édition Asselineau, II, 228.)
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notre orthographe. Régnier, qui aurait été chargé sans cloute de dresser ce plan sans Mézerav, aurait fait plus de concessions au goût nouveau, au besoin de simpHfication et d'élégance. Dans leurs écritures comparées, les' diftérences sont grandes : Mézeray (comme Tallemant l'ainé, Segrais, etc.) se refuse encore à distinguer les «des V, les / des y, tandis que Régnier (avec Pellisson et Perrault) a adopté cette heureuse innovation, que Bossuet (wv. Marty-Laveaux, p. xxvi) approuve sans la pratiquer. Qiielques-uns, comme Perrault précisément, auraient été plus loin sans doute, mais ils n'osaient pas trop parler. C'étaient presque des gens du monde, et en face de Mézeray, aussi violent dans la discussion qu'entier dans ses idées, de Régnier, débordant d'instruction et accumulant des exemples tirés des diverses langues modernes qu'il possédait fort bien, de Doujat, le jurisconsulte érudit, grand et souvent judicieux étymologiste, et partisan acharné de l'orthographe savante, les hommes qui auraient plus accordé aux ignorants et aux simples fonnies ne pouvaient protester que sur tel ou tel point '.
Bossuet, qui malheureusement n'applique point au principe posé par Mézeray en lui-même sa réflexion puissante, en critique souvent l'application avec une lucidité et parfois une profondeur des plus remarquables. Ainsi les deux premières phrases lui inspirent cette réflexion très juste : « Les deux premiers articles ne donnent pas une idée assez étendue du dessein de la compaignie. Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et qu'elle a dessein de retenir il y en a qui ne seruent guère à faire connoistre lorigine. » Cette observation aurait dû conduire Bossuet à demander la suppression de ces lettres, comme r.v par exemple et Vy : il n'a pas poussé, je le répète, la critique jusqu'au fond ; mais ces mots suffisent à démontrer l'inanité des prétentions étymologiques de l'orthographe traditionnelle. « De plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler, car l'ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l'origine à l'égard des langues étrangères latine, italienne, alemande ; et d'autres qui font connoistre lancienne prononciation delà France mesme. » Cette dernière remarque est également très judicieuse, et l'on ne peut que s'étonner qu'un homme qui appréciait si sainement le vrai état de la question n'ait pas conclu qu'il fallait représenter par l'orthographe la prononciation non ancienne, mais actuelle de la France. Il se borne à
I . L aimable poète Segrais, qui était fort léger de latin et de grec, soupire de temps en temps au milieu des discussions de Régnier avec Doujat ou Pellisson : « Il se trouvera, dit-il une fois, qu'on prétend faire un traitté d'ortographe, et on en fait un d'etymologie. »
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dire : « Il faut demesler tout cela. Autrement dès le premier pas on confondra toutes les idées. » Il ne lui échappe pas non plus combien la déclaration (« ce terme, dit-il ailleurs, semble trop juridique ») qui consiste à dire qu'on veut suivre l'orthographe des lettrés est vague et impraticable : « Cn ueut suiure, dit-on, lancienne orthographe, et cependant on la condamne ici (à propos des lettres deux ibis représentées), et ailleurs une infinité de fois ^ » Si, au lieu de ne faire que quelques remarques sur le travail de Mézeray, Bossuet en eût été chargé à sa place, il est probable que nous aurions obtenu dès le commencement bien des réformes dont les unes se sont fait longtemps attendre, dont les autres ne sont pas encore accomplies. On en juge surtout par la manière dont il écrit lui-même, soit dans ces notes que j'ai reproduites textuellement après M. Marty-Laveaux, soit dans les fragments que M. Didot a relevés sur le manuscrit autographe des Sermons (p. 399). En plusieurs points il était plus moderne que l'Académie. Il a cependant repoussé catégoriquement, dans une longue note écrite à la fin du manuscrit de Mézeray, les prétentions de la phonographie : « La compaignie, dit-il, ne peut souflTrir une fausse règle qu'on a uoulu introduire d'écrire comme on prononce, parce qu'en uoulant instruire les étrangers et leur faciliter la prononciation de nostre langue, on la fait meconnoistre aux François mesmes. » Cette objection est bien faible;' si les Français apprenaient à lire dans une orthographe réformée, en deux générations l'inconvénient allégué aurait disparu. « Si on ecrivoit tans^ chan, cham, emais ou émis, connaissais^ anierreman^ faisaiet^ qui reconnoistroit ces mots ? » M. Didot, qui cite ce passage (p. 131), remarque fort à propos que ce qui paraissait monstrueux à Bossuet s'est réalisé en grande partie : nous écrivons aimais, connaissais, faisaient, et nous trouvons cela très naturel. Quant aux différents mots où les réformateurs substituaient anien, le précepteur du Dauphin est sur ce point en singulière contradiction avec lui-même II semble, dans le passage ci-dessus, souscrire à cette singulière' règle posée par Mézeray : « C'est une vilaitie et ridicnlc orthographe d'escrire par un a ces syllabes qu'on a toujours écrites en et ent , par exemple d'orthographier antreprandre, commancemant, anfant, sansémant, etc. » Il ajoute en note, à cet endroit, que la règle est « de retenir en partout où il v a en ou ui en latin », sauf dans les participes et gérondifs, qui prennent Va, mais qui « deuenant adiectifs reprennent Ve comme inlelligens, intelligent, patiens, patient, negligens, négligent et ainsi des autres » ; c'est le système que l'Académie suit