‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 96 sur 151 · HISTOIRE DE L ORTHOGRAPHE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L ORTHOGRAPHE FRANÇAISE

les législateurs ?), écrivait d'abord iJuinc, bien que le mot vînt de Jliiniwa; seulement elle ajoutait, comme elle faisait souvent alors : « Plusieurs veulent deux /// à flamme » ; c'était en effet l'orthographe logique; mais ce qui faisait hésiter à l'admettre, l'abbé Tallemant va nous le dire : « l'approuue, écrit-il en regard, l'orthographe de flamme, et ie ne blasmerois point ceux qui escriroient^a/;/<? à cause des uers et qu'elle rime àame. — « Et moy », s'empresse d'ajouter Segrais. Il est certain que si flamme ne rimait plus àvtcâme, la poésie française serait bien empêchée; il ne resterait presque plus pour rimer avec âme, qu>iblâme, infâme, qui est bien fort, et/)^////6',quiest bien vif; tous les autres mots ensemble n'ont pas rimé avccâme, on peut en être sur, moitié aussi souvent ç\uc flamme (quelles jolies études, par parenthèse, on pourrait faire de l'influence de la rime sur le sort des mots, sur leur fortune, sur leur fréquence, et même sur leur signification!)... L'Académie en était là, perplexe, quand Doujat, l'homme de l'étymologie, eut une inspiration : « Flamme, écrivit-il avec double /;/, ne laisse pas de rimer avec âme. » Or ceci était d'une grande hardiesse pour le temps, où la rime pour l'œil était exigée avec une rigueur puérile et où on se permettait, pour l'obtenir, de changer l'écriture habituelle des mots (il y a dans La Fontaine des exemples qui vont jusqu'au grotesque, comme circonspec rimant à bec, une fois l'orthographe yz.v^V, ces licences n'allaient plus être possibles), et la jeune génération de l'Académie pouvait seule avoir cette audace. Régnier approuve en cela Doujat : u Cela est vray, dilil, mais je n'y voudrois pourtant qu'un ;;/. — Ni moy non plus. RossuET. — Ni moy. Pellissow » Régnier avait pour cela une raison fort bonne, c'est que, s^uï flamme, tous les mots de ce genre où Va est long l'écrivent rt suivi d'un m simple, M. Didot a rappelé (p. 53) que Corneille et Racine écrivaient ^am^ : mais Corneille, Racine et Bossuet ont eu tort; la victoire est restée à Doujat. Dans la première édition de notre opuscule, on lisait encore : « Plusieurs en veulent deux 2i flamme » ; dans la seconde, flamme figure sans hésitation dans les mots qui prennent w///; le Dictionnaire l'écrit de même, et maintenant cet /// triomphant sedet œterniimqiie sedehit.

« L ne double point après a : caler, etc. » Le premier mot choisi pour exemple a vu depuis changer son orthographe ; pourquoi ? —

« Après a, p n'est point double : pape, sapin, irape, attraper, etc ;

plusieurs en veulent deux à : grappe, eschapper, sappe, frapper, nappe, happer, japper, lapper. » On ne saura jamais pourquoi ces esprits originaux voulaient deux p à grappe et un p à trape; ce qu'il y a de sûr; c'est que l'Académie actuelle a consacré leur hérésie, sauf à supprimer un ^ à wpt' et laper, et à en remettre un à trappe en laissant attraper avec un p simple. En vérité, je le répète, ces modifications

GGG APPENDICE

sont encore plus surprenantes que les déterminations premières. — « Le / n'est pas double après Va (parmi les exemples, je note faier qI chafc, où on a depuis remis un /, tandis que chaton a été exempt de cette addition).» — «i? après 1"^ est naturellement simple. » Ce iiatiirellcmeni me paraît admirable, surtout quand, après les exemples donnés, on lit : u Elle est double neantmoins dans ces mots-cy : havre, harreaii, . . .marroqiiin, etc. »

On examine ensuite de même, avec autant de logique et de profondeur, les consonnes qui sont simples ou doubles après les voyelles t\ /, 0, u. Je m'abstiens de suivre la docte compagnie dans ces laborieuses recherches; je ne pourrais que répéter sans cesse les mêmes observations ^ Je relève seulement un article qui souleva les objections de l'abbé Tallemant lui-même, en général très réservé. Après avoir dit, suivant l'usage : « L après o n'est point double », on ajoutait : « Exceptez foJh\ foUemeni et molle, d'où vient amoîir, handcroUcy hricolle, décoller, collier, collet, collerette. Ils viennent du latin coUum qui en a deux. Il n'y a qu'un / à. folie et à folement. » — - « Cet article, dit Tallemant, donne assez de peine à entendre, car il ueut deux / à inoUement et follement, et met amolir par un / seul, et mesme il les contredit ensuite en exceplânl folie et folement. » Four fol ementfoUement, qui figurait ainsi dans la règle et dans l'exception, on a choisi la seconde forme ; mais on a gardé folie et affoler pour avoir de la variété. On a aussi retranché un / de handerolle, qui s'écrit maintenant comme casserole et virole. Il est vrai que houteroUe et furolle ont gardé 1'/ double. Franchement, n'est-il pas du dernier ridicule de demander à des enfants qui ont tant à apprendre et si peu de temps, des heures irréparables pour leur enseigner de pareilles distinctions?

Le chapitre m traite de Veu, « en quels endroits on en oste Ve et en quels on l'y laisse ». L'Académie, dans les mots comme encoigneiur, fîestrisseure, conse\\\e de conserver l'^, ou au moins, comme font plusieurs, de le remplacer par un accent circonflexe; cette orthographe est surtout bonne pour les mots « coèffûre, vestùre, morsure, morfondnre ». L'Académie, évidemment, est ici tout à fait dans le vague; pourquoi 1'//, en place à^eti, vaut-il mieux dans coëff'ure que

I. Voici une petite curiosité qui n'estpas orthographique Dans les mots en elle, Mézeray avait cité ameletle. Là-dessus discussion : « le croy qu'il fiiut ovietelle comme venant d'oeufs. Perrault. Bon. Tallemant. La cour dit amdelle et j'ay consulté à des personnes très polies. Segrais. Ameletle est pelîte ame, la raison vQut omeîelle, et beaucoup d'honnestes gens le prononcent ainsy. Doujat, La cour est aussi incertaine et aussy partagée que la ville.

ReGNLER. ))

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dans chaussure? Cela n'a aucun sens. Et quant à niorsiirc et luorfondiirc (auxquels on peut joindre beaucoup d'autres mots, comm^ ouverture, peinture, tousure, etc.), ils ne doivent pas prendre d'accent circonflexe parce qu'ils n'ont jamais eu Se avant 1'//, non plus que leur type latin. — Perrault le moderne, sans faire ces différences (d'ailleurs négligeables), écrivit en face de l'article : « Je n'y veux point à'e et me passerois de circonflexe; je ne le blâme pas neantmoins. » Il trouva des approbateurs : « Bon », dit Tallemant. « Je crois cela libre; les loix sont mal suiuies très souuent », observe Segrais. Doujat lui-même sacrifie l'étymologie : « J'ayme mieux chaussure, etc. » Malgré cela, la règh' a passé telle quelle dans l'imprimé, et le Dictionnaire (f^ édit.) l'applique généralement en gardant le circonflexe. Plus tard, on. l'a supprimé, et on ne lui a laissé qu'un mot, le mot piqûre. Il est vrai que là, dit-on, il est nécessaire, parce que d'habitude Vu après le q ne forme pas une voyelle distincte; l'accent joue ici le rôle que jouait jadis le tréma avant la séparation de v et u, dans mouiller, etc. (qu'on aurait pu prononcer moviller). Il serait plus simple d'écrire picure; mais on dit qu'alors on ne saurait plus que c'est le substantif de piquer ; comme si on n'écrivait pas fabrication, placage, vacance, de fabriquer, plaquer, vaquer, et comme si dépiquer on n'avait pas h'il picoter] — Quant à eu pour ti, nous l'avons conservé dans gageure et deux ou trois autres mots pour une raison analogue : on a trouvé barbare d'écvire gajure. du'en résultet-il ? c'est qu'on se met à prononcer gageure comme majeure ^ — Dans tous les autres cas où eu se prononçait u, l'orthographe moderne a justement supprimé Ve, sauf dans un seul; car il semble qu'elle ait tenu à ne pas perdre une occasion d'être inconséquente. On a eftacé Ve di^creu, veu, feu, etc., où l'ancienne Académie le maintenait ; on l'a conservé dans eu, .où il n'est ni plus ni moins justifié. On dirait que l'Académie a une affection particulière pour les monosyllabes mal orthographiés; eu (aj. eus, eut, eûmes, etc.) est le pendant de v et de est, que j'ai déjà signalés, et auxquels on peut joindre et, yeux, nœud, et d'autres encore. Ces mots, s'ils étaient bien écrits, offriraient une simplicité qui ferait horreur au goût gothique d'où est sortie leur forme traditionnelle, et qui s'est maintenu, à ce qu'il paraît, dans l'Académie française.

Le chapitre iv « de l'.s- muette », débute ainsi : « Il faut conserver les 5 muettes. » Ce point fut adopté sans réclamations, même pour

I . Dans envergure, le ^ a mangé Ve, et grâce à l'Académie on entend maintenant dire envergure, mot mal formé, car il vient de verge et non de verg-tie.

des mots comme gesiier, traisner, etc., où Vs n'est pas étymologique. Regnier-Desmarais, dans sa Grammaire, défend les 5 avec une énergie qui montre que cette orthographe, déjà bien ébranlée dans la pratique, commençait à sembler difficile à soutenir même en théorie. Nous verrons en effet que l'heure fatale était près de sonner pour ce débris d'une prononciation dés longtemps disparue.

Le chapitre v, qui traite des formes du verbe, m'entraînerait trop loin si j'en voulais discuter les décisions, qui ont singulièrement contribué à obscurcir non-seulement notre orthographe, mais, en apparence du moins, notre grammaire. J'arrive au chapitre vi, « de quelques lettres initiales et finales ». Il traite d'abord de 1'/;. Nous y apprenons que Vh initiale persiste dans les mots français qui l'ont en latin, et, comme exemple, on cite entre autres heur, heureux : on croyait alors que ces mots venaient de hora, horosus; mais comme ils dérivent certainement d'augurium, auguriosus, leur orthographe actuelle est un barbarisme. — J'ajoute que dans quatre mots, que l'Académie a oubliés, 1'/; latine n'est pas restée dans l'écriture du mot français : c'est ou (Jwmo), or (horis), avoir Çmhere') et orge (hordeum). Alors que devient la règle? L'Académie remarque, au contraire, que certains mots qui, en latin, n'ont pas d'/;, en prennent une en français, c'est-à-dire dans l'orthographe qu'elle adopte, orthographe qui est justifiée quand Vh est aspirée % mais qui est absurde dans le cas contraire. Dans les mots de ce genre, — huile, huis, huître, huit, hièhle, — Vh est une addition pure et simple des scribes du second moyen âge, destinée à empêcher qu'on ne prît pour un I' 1'// et pour un y 1'/* qui commencent ces mots ^, mais 1'/;

1. Je note quelques observations intéressantes pour l'histoire de la prononciation de 17;. Le texte de Mézeray portait : « Dans tous les autres mots, Vh aspire fort, quovque les gents des provinces d'outre-Loire et des pays tirant vers le Lyonnois, mesme les Parisiens, l'abolissent tout à fait et disent : Cela est onteux, le fils d'Henry, il porte Vhaleharde, et des poi -bâtis pour dire des pois hâtifs. » — « Ostés la remarque, elle est fausse. Tallemaxt. — Très fausse,, les gueux de province qui viennent gagner leur vie aux halles peuvent parler de la sorte, mais les Parisiens non. Regxier. » La rédaction définitive ne tient compte qu'à demi de cette réclamation : "... quoy que le mauvais usage introduit par les gens des provinces d'outre-Loire, et mesme par le peuple de Paris, s'efforce de l'abolir tout à fait. Ainsi il faut escrire et prononcer Henry, Hinrues, haleharde, harangue, haster, hastif. » Remarquez au reste que la prononciation poi-hatis prouve qu'on aspirait 1'/;, et non le contraire.

2. La preuve, c'est qu'œillette, dérivé d'huile, mais avec une autre initiale, s'écrit sans /;, et que l'Académie, pour traduire ehiilum, permet hièhk et yèble : les deux formes atteignent le même but.

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