‹ Mélanges linguistiquesChapitre 2 sur 45 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

… L'objet de ce cours est la Grammaire historique de la langue | française. Je voudrais, dans cette première leçon, définir exacte- : ment ce que j ehfends par là.

La première question à laquelle j’essaierai de répondre est celle-ci : Qu'est-ce que la langue française ? Il semble au premier abord que la réponse soit des plus simples; elle ne l'est pourtant qu en apparence : si on pénètre au fond des choses, on reconnait bien vite combien cette simple question soulève de problèmes délicats.

La première définition qui se présente, et celle que donneraient sans doute, au premier moment, toutes les personnes interrogées, est celle-ci : la langue française est celle que parlent “les Français. Il est clair que cette formule est à la fois trop large ét trop étroite, puisque les Bretons, les Basques, les Corses, les … Alsaciens sont français et ne parlent pas français, et que d’autre art, hors de France, les Belges, les Suisses, les Canadiens se ï servent de notre langue ; mais ceux qui emploient cette for- L' mule ont conscience de ce double défaut, et si elle ne soulevait pas d’autres objections on pourrait encore l’accepter. Mais il y pe. à des difficultés bien plus graves. Allez en Picardie, en Nor- … mandie, en Lorraine, en Saintonge ; interrogez le premier paysan venu, vous nentendrez que fort imparfaitement ce qu'il NV vous dira : il est français cependant. Ce sera bien autre chose ER

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si le paysan qui vous parle est gascon ou provençal; vous reconnaitrez à grand peine dans son langage quelques mots que vous devinerez plutôt que vous ne les comprendrez, et pourtant les Gascons et les Provençaux sont des Français. Je ne dis rien, bien entendu, dans ces différentes provinces, des gens lettrés qui parlent également le langage du pays et le français, ou même le français seulement: l’histoire nous apprend d’une façon irrécusable que leurs ancêtres ne le parlaient pas, et que, par suite de circonstances politiques ou littéraires, il est devenu d'usage, dans ces pays, pour les gens cultivés, d'apprendre un langage importé d’ailleurs. — La définition ci-dessus proposée est donc complètement insufhsante.

Dirons-nous que le français est la langue de la littérature française, celle dont l’Académie a dressé le vocabulaire, dont les manuels classiques nous donnent la grammaire ? Quoique plus voisine de la vérité, cette réponse laisse encore bien à désirer. D'abord un grand nombre de mots et de formes, employés journellement dans la conversation, ne se trouvent pas dans les livres ; le peuple a son langage à lui, qu'un étranger qui saurait très-bien le français classique aurait souvent peine à comprendre ; une littérature n'offre jamais que des fragments plus ou moins considérables d’une langue. — Puis, si la précédente formule rencontre bien vite des contradictions géographiques, celle-ci soulève des difficultés chronologiques plus graves encore. Le français du xim° siècle ne serait donc plus du français ? Admettons-le un instant; au xIV*, au xvV°, au xvI° siècle en sera-t-il de même ? Au xvir siècle, la langue qui existait avant le moment où le français a été, dit-on, Jixé, n'était-ce pas la langue française ? Et les membres de l’Académie auxquels on doit le Dictionnaire, avant de l'avoir publié, ne parlaient-ils pas la même langue qu'après ? — Cette seconde définition, vous le voyez, est aussi imparfaite que la première.

Pour en trouver une qui satisfasse aux deux exigences d’une

définition bien faite, — de contenir tout ce qui est essentiel dans l’objet défini et de ne rien contenir qui n’y soit pas, — il

faut exposer sommairement l’histoire de la langue latine sur notre sol.

Le latin populaire qui, en se modifiant diversement, est devenu les diverses langues romanes, se développa pendant

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