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mille ans avec d'autant plus de liberté qu’il n’était pas contenu et sans cesse surveillé par une grammaire officielle, réservée à la langue littéraire. Il en résulta un parler qui, dans toute l'étendue de l'empire romain, fut sans doute semblable dans son caractère général, mais qui dans les différentes régions se différencia rapidement. Pourquoi cette diversité ? pourquoi les six grandes langues romanes sont-elles devenues si distinctes, et pourquoi, dans l’intérieur de chaque contrée, tant de dialectes se sont-ils formés ? C’est ici un de ces cas, Messieurs, où la science prudente hésite et aime mieux se taire que de donner des réponses qui ne peuvent avoir de certitude. Quelque jour, je n'en doute point, elle sera plus avancée ; on peut déjà saisir un certain nombre de faits qui se reproduisent assez régulièrement pour inviter à esquisser quelques règles générales ; il est très-sûr qu'il ny a pas d'effet sans cause et que les différences dialectales en ont une comme tous les phénomènes naturels, et il est fort probable qu’on la découvrira plus tard; mais nous n'en sommes pas là, et sauf quelques indications que je me réserve de vous soumettre dans la suite de ces lecons, je dois me borner à constater le fait important dont il s’agit. Tout ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que le climat, la race et lPidiome primitif de chaque pays ont été, pour employer l’expression d’un illustre philologue (M. Littré), les facteurs de cette opération lente; mais en quelle proportion ils se sont mêlés, c'est ce que nous ne pouvons préciser exactement. Ainsi, vers le 1x° siècle, le latin populaire se parlait sous un grand nombre de formes voisines, mais déjà diverses. Les facteurs, quels qu’ils fussent, qui avaient amené. cette diversité, continuant d’agir sans relâche, devaient les éloigner de plus en plus l’une de l’autre. C’est ce qui arriva en effet, comme les monuments qui se succèdent à partir de cette époque nous permettent de le constater. Bornons-nous à ce qui se passa en Gaule. Nous voyons d’abord se détacher nettement, — au moins dans leurs dialectes les plus caractéristiques (car il ne faut jamais oublier les transitions par lesquelles un dialecte en rejoint un autre) — deux grands groupes, correspondant aux divisions naturelles du nord et du midi, les deux groupes qu’on a désignés, d’après l'affirmation qu’emploie chacun d’eux, par les noms de langue d’oc et langue d’oil ou plus tard langue d’oui.
C’est dans ce dernier groupe que nous rencontrerons l’objet de nos recherches. Vers le xn° siècle, il devient visible que la langue d’oïl offre à son tour quelques grandes divisions ; on peut en distinguer cinq, le groupe de l’est, celui du nord-est, celui du nord-ouest, celui du sud-ouest et celui du centre-nord. On appelle généralement les trois premiers groupes les dialectes bourguignon, picard et normand. Le quatrième, encore mal reconnu, peut s'appeler dialecte poitevin. — Entre ces quatre formes, de toutes façons, se trouve la cinquième, dont le domaine comprend à peu près la Champagne et la Brie, l'Orléanais, le Bas-Maine, le Perche, et surtout au nord la province appelée Ile de France, et plus anciennement France tout simplement. Ce nom de France ou Francia avait bien voyagé, avant de se fixer sur ce coin de terre où je vous parle. La première fois qu'il nous apparaît dans l’histoire, il s’applique à une partie de la Hollande actuelle; puis, à mesure que les Francs s'avancent vers l’ouest, il suit le peuple auquel il est emprunté, et les géographes anciens le marquent de plus en plus près de l’empire romain. Avec les Mérovingiens il passe la frontière, et sous les successeurs de Chlodovech il désigne tout le pays occupé par les Francs, en deçà comme au delà du Rhin. Plus tard il paraît se restreindre à la Francia occidentalis où Neustrie, et enfin sous les Carolingiens il ne s'applique plus qu’à une partie de l’ancienne Lyonnaise IVe, dont le chef-lieu est Paris et dont les ducs s'appellent ducs de France; c’est du moins là son sens propre, car dès cette époque il signifie aussi, quoique plus rarement, le royaume entier que les traités de 843 avaient assigné à Charles le Chauve et à ses successeurs : le nom de Carlinga, dont on avait appelé ce royaume, comme on avait nommé Lotharinga les possessions de Lothaire, ne se maintint qu'en Allemagne et seulement jusqu’au xmn° siècle. La fortune des ducs de France, qui supplantèrent les descendants de Charlemagne et prirent le titre de rois de France, ne contribua pas peu à maintenir cette dénomination; toutefois au moyen-âge le mot France désigne le plus souvent la province qui reçut plus tard, à cause de sa situation entre de nombreuses rivières, le nom d’Jle de France.
Le dialecte parlé dans cette province et dans les provinces voisines que jai énumérées s'appelait donc aussi français, et si
ce terme, comme le nom de la contrée, s'applique par exception à l’ensemble de la langue d’oïl opposée à la langue d’oc, il veut proprement dire le dialecte central, et sert souvent, dans les textes anciens, à le distinguer du Normand, du Picard et du Boureuignon. Les mêmes causes qui firent que peu à peu la Gaule tout entière s’appela royaume de France, répandirent le Français hors de ses limites originaires, et en firent la langue des hommes cultivés du royaume entier : mais au commencement ce n’est, il faut bien le répéter, qu'un dialecte de la langue d’oil. Ce n’est pas même un dialecte bien nettement défini ; il se rapproche, suivant la partie du domaine où on l’observe, de l’un des dialectes voisins; dans son foyer propre, à Paris et dans le Parisis, il nous présente entre les sons et les formes des autres dialectes un intermédiaire ou plutôt un équilibre qui le rendait parfaitement propre à les supplanter par la suite ; c’est cependant, comme nous aurons occasion de le voir,
vers le Picard et le Bourguignon qu'il penche le plus; il se sépare d'assez bonne heure du Normand, dont à l'origine il avait dû être peu distinct, et ne subit que bien plus tard une nouvelle influence de ce voisin.
À partir du xue siècle, cette prédominance du dialecte de Ple de France sur les autres devient de plus en plus sensible
à la fin du moyen-âge il les a tous remplacés comme langue littéraire et s’est mème imposé en cette qualité aux peuples qui avaient jadis donné à la langue d’oc une si riche littérature. Langue officielle du royaume, langue de la justice à partir du xvi° Siècle, langue de la poésie, et depuis le xvu° siècle langue aussi de la littérature scientifique, le français, adopté par tous les habitants de notre pays qui ont quelque instruction, a réduit les dialectes, jadis ses rivaux, à l’état de simples patois, qu’on se croit en droit de mépriser et qu’on s'efforce de faire disparaître. Grâce à l'influence politique et intellectuelle de la France, il a rabaissé de même les dialectes de langue d’oïl ou d’oc qui se parlent hors de nos frontières, et il a pénétré, par une fortune sans exemple, dans le monde civilisé tout entier. On a pu rêver pour lui le rôle de langue universelle, et il a du moins été depuis plus de deux cents ans la langue internationale de PEurope : on a vu au siècle dernier des souverains puissants et illustres le parler presque exclusivement, et traiter comme des
patois leur idiome national; on le voit encore employé chez toutes les nations cultivées comme langue de la conversation et des grandes affaires.
Cette glorieuse destinée exerça sur le développement du dialecte de l'Ile-de-France une influence considérable. Au point de vue strictement philologique, l'avènement d’un dialecte au rang de langue littéraire est un accident des plus graves, qui amène nécessairement de grandes perturbations dans l’organisme. J'aurai lieu de traiter ce point plus d’une fois dans la suite de ce cours; je ne veux qu'indiquer ici ce que j'entends en signalant les langues littéraires comme plus ou moins désorganisées. Il ne s’agit en aucune façon de blâmer ce qui a peut-être été indispensable pour obtenir les résultats auxquels je viens de faire allusion ; mais le grammairien ne juge pas les langues comme l'historien ou l'artiste. Il est sans doute fort heureux que le français se soit développé comme il la fait; mais ce développement a été souvent contraire à ses tendances organiques. Une langue est un produit naturel et en même temps un instrument pour penser et échanger ses pensées. Le plus ou moins d'avantage qu’elle offre en cette seconde qualité est toutà-fait indépendant de la mesure dans laquelle elle possède la première. Il est bien clair que le premier besoin d’un peuple cultivé, c'est de mettre sa langue en état d’exprimer ses idées au fur et à mesure qu’elles se produisent et se compliquent: mais comme la langue s’est constituée à une époque antérieure, il n’y arrive d’ordinaire qu’en lui faisant violence. A la place de l'harmonie qui règne dans les idiomes laissés à eux-mêmes, la culture littéraire, qui manie la langue despotiquement, sans en connaître la nature et les lois intimes, introduit souvent l’arbitraire et le conventionnel. Cet arbitraire et ce conventionnel sont, à un certain point de vue, la marque de la puissance de l’homme sur le langage, dont il n’est plus lesclave et qu’il transforme et déforme à sa guise, comme tout ce dont il a besoin dans la nature : M. Bréal, avec cette lucidité qui chez lui éclaire la profondeur, a parfaitement développé ce point de vue l’année dernière, dans sa lecon d'ouverture au cours de grammaire comparée du collège de France. La langue, ainsi violentée par la culture, peut même gagner en beauté dans un certain sens ; car la variété des sons, l’usage précis des formes,
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la richesse de la syntaxe sont certainement des éléments de beauté; seulement c’est une autre beauté que celle que nous admirons dans une langue qui s’est développée tout-à-fait spontanément. J'emprunte là-dessus une heureuse image à un jeune savant que je citerai plus d’une fois dans ce cours, M. Auguste Brachet : « Pour l'artiste, deux arbres qu’on aura tendus ou rapprochés, de manière à former un portique gracieux, pourront avoir leur charme; aux yeux du botaniste, ce ne sera qu'une monstruosité artificielle, qui n’a point sa place dans la classification de la nature. »
Quoi qu'il en soit, le dialecte français devint la langue frans çaise. C’est ce dialecte, depuis son origine la plus reculée jusqu'à nos jours, en l'embrassant également dans sa forme classique et dans son usage vulgaire, que je comprends sous ce nom ; c’est de la langue française ainsi définie que je compte vous exposer la grammaire.
Mais qu'est-ce que la grammaire d’une langue ? À quel genre d'enseignement doivent s'attendre ceux qui voudront bien suivre ce cours? C’est là ce qu’il faut maintenant expliquer.
Une langue peut être définie : l’ensemble des moyens phoniques qu'emploie un groupe plus ou moins considérable d'hommes pour se communiquer leurs pensées. Elle comprend un certain nombre de sons, qui servent à former des mots, lesquels ont un sens déterminé, sont susceptibles de certaines modifications de forme et de modifications corrélatives de sens, et enfin forment à leur tour des groupes qui s'appellent des phrases. Il résulte de là que toute langue offre à l’observateur cinq grands points de vue : l'étude des sons, — la formation des mots, — leur interprétation, — les modifications qu'ils peuvent recevoir, — la façon dont ces mots se groupent pour composer des phrases. Laissant de côté l'interprétation, qui n’est pas du ressort de la grammaire, je dirai un mot de chacune de ces parties essentielles de la constitution d’une langue.
L'étude des sons s'appelle la phonétique. C’est en quelque sorte la chimie du langage; elle ne nous fait pas encore connaître les organes ; elle étudie les éléments qui les composent. Elle se divise à son tour en deux grandes parties, suivant qu'elle étudie dans une langue le système des voyelles
(vocalisme) où celui des consonnes (consonantisme). Dans les voyelles, il faut distinguer la nature, la quantité et l’accentuation. Les consonnes ne sont susceptibles ni de quantité ni d’accent; mais, oùtre leurs différences essentielles, elles sont sujettes, au moins plusieurs d’entre elles, à des variations de nature et de degré; c’est ainsi qu’on distingue, d’après les organes vocaux qui les profèrent, les labiales (4, p), les dentales (d, t), les gutturales (vh, k), etc.; et dans l’intérieur de ces classes se produisent les distinctions de degré entre les douces ou snoyennes (b, gh, d), et les fortes ou ténues (p, k, D). — On voit de suite que la phonétique d’une langue est la base principale et première de son originalité ; ce qui vous frappe dès l’abord, si vous comparez le français à d’autres langues, c’est la diversité phonétique. Qui n’a remarqué cent fois, par exemple, quelle différence établit entre les autres langues romanes et la nôtre la substitution de l’e muet à un grand nombre de voyelles sonores, ou l'effacement de notre accentuation ? Qui n’a senti la barrière que mettent entre les langues germaniques et le français la dureté de leurs consonnes et la force de leurs aspirations ? C’est dans cette partie que la linguistique touche de plus près à l’histoire naturelle; c’est là que les influences de la race et du climat se font sans doute le mieux sentir. Et pourtant ce fondement de la connaissance d’une langue est, le plus souvent, à peine abordé dans nos grammaires.
La formation des mols peut être comparée à l'anatomie. Les sons, je viens de le dire, ne sont que les matières premières ; le langage les met en œuvre pour en former d’abord des racines simples, puis des groupes de plus en plus complexes dont il distingue le sens par leur forme. La première de ces opérations ne se produit plus depuis longtemps dans les langues ; elle appartient à leur période primitive, que nous ne pouvons nous représenter que par des conjectures plus où moins bien établies; il en est de mème de la constitution des thèmes primaires ou radicaux, qui n'existent plus sous leur forme nue dans les idiomes que nous connaissons. Ceux-ci n'emploient pour la formation des mots que deux procédés, la dérivation et la composilion. — La dérivation consiste à attacher au thème une terminaison, qui tantôt n'a pas d’autre effet que de l’assigner à une certaine classe de mots, tantôt ajoute à son sens général
une détermination propre. La première forme de dérivation, qu’on peut nommer spécification, appartient aux périodes les plus anciennes du langage; c’est ainsi que du thème reg-, auquel est attachée l’idée de “diriger, on fait en latin par laddi= tion d’une terminaison nominale le nom rex (reg-s) et d’une terminaison verbale le verbe reg-0. Bien qu'il soit plus rare dans les époques modernes, ce procédé y existe encore; c’est celui dont le français s’est servi pour tirer du thème contenu dans regreiter le substantif regret, celui que nous employons encore en disant par exemple chauffe, de chauffer, nous contentant de donner au radical du verbe une forme nominale; il se retrouve également dans les autres langues romanes, comme l’a montré dans un mémoire spécial, avec autant d’érudition que de justesse, un de nos maîtres, le savant professeur de littérature grecque à la faculté des lettres. Mais la seconde forme de la dérivation, celle qui modifie plus particulièrement le sens du mot, est la plus usueile. C’est ainsi que ce thème reg- donne en latin reg-imen, rec-tor, reg-ula, que le thème chauff- donne en français chauffeur, chauffage, chauffoir, chauffereite. — La composition opère sur des mots déjà formés et en réunit ensemble deux ou plusieurs, ainsi inler-rex, cor-rigere, ainsi chauffe-pieds, surchauffer. — La grande différence entre la composition et la dérivation, c’est donc que dans celle-là les deux mots joints ensemble ont, indépendamment de leur agglutination, un sens indépendant qu’ils gardent en se groupant l’un avec l’autre, tandis que dans ceux-ci les terminaisons n’ont pas d’existence isolée et sont dénuées de sens en dehors de la modification quelles apportent au mot. La grammaire comparée nous apprend, il est vrai, qu’elles en avaient un à l’origine, et que toute dérivation est primitivement une composition ; mais dans les langues telles qu’elles existent, cette distinction n’en répond pas moins à quelque chose de réel, et nous diviserons la formation des mots en dérivation et composition. Rerharquons qu'on donne le nom de suffixes aux terminaisons dérivatives, et qu on appelle préfixes les prépositions ou adverbes qui sont fréquemment usités en composition et se placent devant le mot, tandis que les suffixes s'ajoutent au thème. — La formation des mots nous fait voir, groupés et constitués en organes, les élé-
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ments primordiaux que nous avait fournis la phonétique ; elle achève de donner aux phénomènes supérieurs qui vont s’accomplir leur base indispensable. — Elle est cependant, s’il est possible, encore moins représentée que la phonétique dans nos grammaires, qui ne comprennent guère que les deux parties dont il nous reste à parler, la flexion et la syntaxe.
La flexion est l’ensemble des modifications que subissent les mots, suivant qu'ils se trouvent avec d’autres dans tel ou tel rapport ; elle se divise en deux grandes parties, la déclinaison et la conjugaison. Elle n’embrasse pas la langue tout entière ; un nombre considérable de mots lui échappent; ce sont ceux qu’on appelle invariables, et que la grammaire comparée désigne ordinairement par le nom de particules, c’est-à-dire les quatre dernières parties du discours (adverbe, préposition, conjonction, interjection) ; ces particules elles-mêmes (sauf les interjections qui ne sont réellement pas des mots) ont été à l’origine susceptibles de flexion ; mais elles ne ie sont plus dans nos langues. Les six autres parties du discours sont sujettes soit à la déclinaison (article, subsiantif, adjeclif, pronom, participe), soit à la conjugaison (verbe). — Toutes les langues n expriment pas par des modifications apportées aux mots eux-mêmes les rapports que marquent la déclinaison et la conjugaison, et aucune n’exprime ainsi tous ces rapports : un autre procédé fait concurrence à celui-là, c’est l'emploi de particules qui se placent à côté des mots et ne font pas corps avec eux. Dans les langues de la famille indo-européenne, le second de ces procédés, qui existe toujours à côté du premier, tend à le supplanter de plus en plus, si bien que l’âge de la langue, au point de vue de la grammaire comparée, se marque par la plus ou moins grande place faite à la flexion ; ainsi le sanscrit représente sous ce rapport la plus ancienne de ces langues, et l’anglais la plus moderne. — En français, par une application naturelle de cette loi, la flexion est beaucoup plus restreinte qu’en latin; c’est ce qu’on a exprimé en disant que celui-ci est plus synthétique et celui-là plus analytique. La déclinaison n’a pas passé en français, il s’en faut, avec tous les aspects qu’elle présentait en latin : le français a conservé imparfaitement la distinction des genres (il a perdu le neutre), plus complètement celle des nombres et il a abandonné celle des
cas. Pour la conjugaison, le mème fait se reproduit : les formes
de plusieurs personnes se confondent souvent en une seule, et “le passif s’est perdu (sauf le participe passé) ainsi que plusieurs temps de l'actif. On a suppléé à ces pertes en employant pour les noms des particules (de Pierre, à Pierre, au lieu de Petri, Petro), pour les verbes des pronoms (je vois, tu vois, au lieu de video, vides) ou des auxiliaires (je suis aimé, j'avais aimé, au lieu de amor, amaveram). Mais la flexion n’en existe pas moins encore, et son étude constitue une des parties les plus intéressantes de l'analyse scientifique d’une langue. Les organes dont la formation des mots nous a fait connaître la structure entrent par elle en rapport les uns avec les autres, se coordonnent et se modifient suivant la fonction qu’ils auront à remplir.
La syntaxe est l'étude du fonctionnement de ces organes; elle nous fait assister à un ordre nouveau et plus compliqué de phénomènes. Les mots, formés avec les sons qu'a analysés la phonétique et modifiés suivant les règles de la flexion, se groupent pour former des phrases et se subordonnent à l'unité d'une idée. Ici la physiologie se retire tout-à-fait à l’arrièreplan ; la philosophie étudie dans le langage l’image et le moule des opérations de l’esprit. La syntaxe forme ce qu'on appelle essentiellement le génie d’une langue, c’est-à-dire l’ensemble des procédés propres par lesquels une langue s’efforce de rendre la pensée ; elle porte par suite la marque des habitudes et des qualités différentes de la pensée elle-même chez les peuples qui la créent. Le langage atteint avec elle son état le plus intellectuel ; aussi va-t-elle en se développant à mesure que la civilisation d’un peuple grandit et que son esprit s'enrichit et se complique. Au delà, il n’y a que la personnalité même de chaque homme qui parle, personnalité qui, par la culture, se dégage de plus en plus des lois physiques du langage, et arrive à produire le style, c’est-à-dire l’art dans la parole. L'étude du style dépasse la grammaire comme l’étude de la danse par exemple dépasse l’histoire naturelle ; je n’en parle que pour vous indiquer précisément le point où finit la science du langage.
Ainsi : phonétique, formalion des mots, flexion et syntaxe, tels sont les quatre aspects souslesquels on peut étudier une langue. Suivant qu'on les embrasse en général ou qu'on regarde successivement sous chacun d’eux les mots pris isolément, on fait la grammaire proprement dite ou le vocabulaire d’une langue;
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car le vocabulaire doit comprendre ces quatre parties, et chacun des mots qui le composent, comme le plus petit fragment d’un vaste miroir, doit refléter autant que le miroir entier; il en possède en outre une qui lui est propre, l'interprétation des mots; mais pour la commodité du travail, on suppose connu ce qui regarde la phonétique générale et la formation des mots, et on se borne à la flexion et à l’emploi de chaque mot, qui en est la syntaxe. — La grammaire au contraire comprend les quatre parties ; les deux premières, je le répète, peuvent être considérées comme l’anatomie du langage; les deux dernières en sont la physiologie. C'est dans ce sens, Messieurs, que je compte traiter ici la Grammaire de la längue française. Pour achever le programme général du cours qui est le sujet de cette première leçon, il ne me reste plus qu’à vous dire ce que j'entends par grammaire hislorique.
On a contesté, avec beaucoup de talent et d’autorité, à la science du langage, le droit de figurer dans les sciences historiques ; on a soutenu qu’elle appartenait exclusivement aux sciences naturelles. Je ne vois pas, je l'avoue, entre ces deux séries de sciences, l’abime qu’on a voulu y mettre. Les sciences naturelles, dit-on, ont pour objet les œuvres de la nature, les sciences historiques les œuvres de l’homme. Mais l'homme fait lui-même partie de la nature, et ses œuvres sont aussi par conséquent des œuvres de la nature, des œuvres au second degré si l’on veut. Il est certain que les modifications que les langues subissent par le cours des siècles sont produites en grande partie par des causes qui agissent avec la régularité et la constance des lois naturelles, et si l’on entend parsciences naturelles celles où l’observation constate des lois, la linguistique est à coup sûr une de ces sciences. Ces lois reposent en dernier ressort sur celles de la physiologie et de la psychologie, en sorte qu’on peut dire que dans la hiérarchie dessciences naturelles elle serait à peu près aux deux que nous venons de nommer ce que la biologie, par exemple, est à la chimie et à la mécanique. Mais ce n’est là qu'un des aspects de la question, et si par ce côté la linguistique, bien que dans un sens restreint, a droit de figurer dans les sciences naturelles, elle se range tout-à-fait, par un autre, dans les sciences qu'on appelle historiques.
Ce n’est pas que le langage soit une œuvre arbitraire et
volontaire de l’esprit humain, mais c’est qu’il ne peut se produire et se développer que dans un milieu historique. Les langues n’ont pas en elles, comme les êtres organiques, leur loi de croissance et de dépérissement; elles n’ont pas de forme nécessaire, d'organes en rapport constant avec cette forme, et quand nous les appelons organiques, que nous parlons de leur organisme, nous ne prétendons pas constituer « un quatrième règne de la nature » ; il faut se garder de prendre, comme on le fait trop souvent, une métaphore pour une définition. On entend seulement par organique ce qui est conforme aux lois primitives d’une langue, par inorganique ce qui les viole. Mais les langues ne sont pas, toute métaphore à part, des êtres vivants : elles ne naissent pas (ou du moins elles ont commencé une fois pour toutes à une époque bien antérieure à l'observation), elles ne croissent pas d’après cette sorte de loi propre aux êtres organisés qu’on nomme la force plastique, elles ne dépérissent et ne meurent pas ; il n’y a de langues mortes que celles qui ont disparu avec les peuples qui les parlaient ou ont été abandonnées par eux. La part de l’action historique est donc considérable : pour emprunter aux sciences naturelles une de leurs meilleures formules, nous dirons que le développement du langage est dirigé par des lois qui lui sont propres, mais rigoureusement déterminé par des conditions historiques. Sans doute ces conditions ne changent en rien ces lois elles-mêmes, maiselles leur permettent de passer de la virtualité à l’acte. Si le petit peuple romain, au lieu de conquérir le monde, avait eu le sort des Étrusques ou des Samnites, non-seulement on ne parlerait pas latin ou néo-latin actuellement en France et en Espagne, — ce qui peut être envisagé comme un simple accident historique,
— mais les germes des langues néo-latines, qui reposaient dans le latin, ne se seraient jamais développés. Si au contraire les Étrusques, par exemple, avaient joué le rôle des Romains, non
seulement la langue étrusque n'aurait pas péri si complètement
qu'on ne sait à quelle famille de langues en rattacher les rares
débris, mais des forces latentes qui étaient dans cette langue,
que n'y soupçonnaient pas ceux qui la parlaient, que nous
ne pourrions guère démêler si nous la connaissions encore, ces
forces latentes, dis-je, seraient arrivées à l’expression etauraient
produit des langues qui seraient à l’étrusque ce que les langues
néo-latines sont au latin. Mais ce n’est pas seulement l’existence de la langue ou de telle de ses formes possibles qui dépend de circonstances historiques; la nature de la langue en est profondément affectée. La psychologie, qui est une des deux causes du changement des langues, est par certains côtés une science historique, aussi bien que naturelle. Qui niera par exemple que le caractère des Romains soit en partie le produit des conditions politiques et sociales de leur existence, et qui niera l'influence de ce caractère sur la nature dela langue latine? Unsivantet éloquent historien (M. E. Curtius). après avoir fort bien établi la place du grec dans le groupe des langues indoeuropéennes, n’en ajoute pas moins : « Le premier acte historique des Hellènes est la construction de leur langue, et c’est aussi leur première œuvre d’art. Oui, entre toutes celles de la même famille, la langue hellénique mérite d’être regardée comme une œuvre d'art, à cause du sens exquis qu’elle révèle pour l’harmonie et la variété, la clarté, l'élégance et la proportion. Quand les Hellènes auraient disparu en ne nous laissant que la grammaire de leur langue, c’en serait assez pour nous permettre d’apprécier leurs merveilleuses aptitudes. » Et né sentons-nous pas chaque jour, en comparant l’allemand au français, que la profonde différence entre les deux peuples se reflète entre les deux langues ?
Sans doute cette psychologie des peuples rentre, par un certain côté, dans les sciences naturelles ; alors il faut effacer la distinction qu’on a voulu établir, et reconnaître qu’elle est peu fondée, car la classification des sciences doit s'appuyer sur leur méthode et non sur leur objet. Mais si on veut conserver cette distinction, on sera obligé d'admettre que la linguistique appartient également aux deux séries de sciences. — La grande objection, il est vrai, de ceux qui veulent absolument exclure la linguistique de l’histoire, c’est que les volontés individuelles n'ont pas de part au développement des langues, tandis que dans l’histoire politique, celle des lettres ou des arts, ce sont les volontés ou les qualités individuelles qui composent toute la science. Mais ces deux propositions sont également fort contestables. D'une part en effet les volontés personnelles, les conventions influent certainement au moins sur une partie du langage, sur le vocabulaire, qu'on ne peut cependant négliger
tout-à-fait; et la phonétique elle-même, au moins dans les langues cultivées, subit des influences arbitraires : nous voyons chaque jour sous nos yeux notre orthographe, qui est le produit d’une convention souvent bien peu raisonnable, réagir sur la prononciation ; c’est ainsi que nous nous sommes remis à dire des mœurs, des ours, registre, promplitude, quand le xvn: siècle disait des m1œur, des our’, regitre, prontitude ; que nous prononçons servir, dormir, là où la cour de Louis XIV prononcait servi, dormi, et que l’7 mème des infinitifs de la première conjugaison, aimer, donner, tout-à-fait tombé dans les patois, reparaîtra un de ces jours, grâce aux efforts des instituteurs primaires. — Et d’autre part, l’histoire des nations, des religions, des littératures et des arts est-elle bien réellement le produit de volontés individuelles et arbitraires ? Ne commençons-nous pas à saisir aussi dans ces grands développements des lois que linitiative personnelle peut entraver ou seconder, auxquelles elle donne occasion et moyen de se produire, mais qui ne lui en sont pas moins supérieures ? Et qu'est-ce, après tout, que l’initiative personnelle elle-même ?... À mesure que la psychologie, qui est encore dans l'enfance, deviendra plus scientifique, l’idée d'arbitraire ira en s y restreignant de plus en plus, et finira sans doute par en disparaître comme elle l’a fait de la physique.— Pour résumer cette discussion, la division profonde qu’on a voulu établir entre les sciences historiques et les sciences naturelles ne repose donc sur rien de solide : dans les unes comme dans les autres il n’y a que des phénomènes dirigés par des lois et soumis, pour se produire, à des conditions qui les déterminent; mais si on maintient cette distinction, comme on peut le faire pour la commodité du discours, la science du langage appartient aux deux groupes et sert pour ainsi dire de transition de l’un à l’autre.
Le mot historique, appliqué à la grammaire d’une langue, n'implique pas d’ailleurs qu'on étudiera dans cette langue toutes les influences historiques qu’elle a pu subir. Il ne préjuge pas la question que je viens de traiter, car, ainsi que la fort bien remarqué M. Max Müller, on dit l’histoire de la terre bien que la géologie soit à coup sûr une science naturelle. Ce mot signifie seulement ici que les phénomènes grammaticaux se produisent non ensemble mais successivement, en sorte que
l’état d’une langue à un moment donné de son existence est toujours la conséquence de son état antérieur, modifié soit par les lois qui lui sont immanentes, soit par des causes externes. Il en résulte que prétendre faire la grammaire d’une langue sans connaître l’histoire de cette langue, c’est-à-dire les phases qui ont précédé celle qu’on étudie, c’est renoncer à tout résultat scientifique. Le travail se réduit alors à une simple constatation empirique, comme dans les manuels à l'usage des étrangers, où à une technique, comme dans nos grammaires ordinaires, qui portent en tête cette maxime : La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement. Là où la grammaire empirique constate, la grammaire historique explique ; l’une donne, à un moment donné, le comment d’une langue, l’autre en donne le pourquoi; car, en science, le comment de l’antécédent est le pourquoi du conséquent.
Il ressort déjà pour vous de la manière dont j'ai défini la langue française que je ne puis l’étudier qu’historiquement. Puisque je comprends sous ce nom le dialecte de l’Ile-de-France depuis sa plusancienne apparition jusqu’à nos jours, je dois embrasser dans mon examen toutes les périodes successives de ce dialecte. C’est en effet ce que je me propose de faire, mais notre étude ne sera pas rigoureusement bornée là. D’une part elle s’appuiera toujours sur le latin, en s’attachant autant que possible à déterminer les formes du latin vulgaire, qui n’est qu'un état plus ancien du français ; elle interrogera aussi les autres idiomes, surtout l’allemand, qui ont concouru à former notre vocabulaire, et parfois influé sur notre grammaire proprement dite. D’autre part, elle s’éclairera sans cesse par la comparaison avec d’autres langues ou dialectes; cette comparaison embrassera trois degrés : d’abord, et le plus ordinairement, nous rapprocherons du français proprement dit les autres dialectes de la langue d’oïl, soit qu'ils se soient développés de même, soit qu’ils offrent des différences avec le nôtre ; — puis nous ferons plus sommairement le même travail pour les autres grands dialectes dérivés du latin et surtout pour le provençal, qui forme avec le français une sous-division particulière ; — enfin, et beaucoup plus rarement, nous aurons occasion soit de comparer le latin, dans les caractères qu'il a légués aux langues romanes, avec les autres membres de la famille indo-européenne, soit d'emprunter en
général à l’histoire d’autres langues quelques faits qui jettent de la lumière sur des faits analogues dans le développement de la nôtre. — En principe, c’est le latin qui sera la limite de nos recherches ; nous ne poursuivrons pas plus loin notre travail. En effet la tâche de la philologie romane est accomplie quand elle est arrivée à rejoindre au latin les langues qu’elle étudie ; c'est à la grammaire comparée des langues indo-européennes à reprendre la chaîne au point où le romaniste la lui tend et à la continuer pour son compte. — De même nous ne chercherons pas à déterminer quelles sont les causes physiologiques et psychologiques des lois que nous observerons; c’est à la science générale du langage à profiter des données que lui aura fournies l'étude spéciale d’une langue pour en tirer des conclusions qui dépassent cette étude même.— Examinons rapidement quels seront, dans chacune des quatre parties de la grammaire, les procédés et les résultats de la méthode historique ainsi définie.
La phonétique, envisagée à ce point de vue, prend un caractère tout nouveau. Les sons et leurs modifications ne sont plus seulement des faits, donnés par la réalité, qu'il n’y a qu'à accepter et à enregistrer ; il faut découvrir leur forme la plus ancienne, l’époque et la nature de leurs variations. — Dans le cas spécial qui nous occupe, la grande question est de fixer le rapport de la phonétique du français avec celle du latin. Si nous prenons les deux points extrêmes, le français moderne et le latin classique, nous trouvons une telle différence que nous sommes d’abord portés à voir dans le français une création toute nouvelle. La tâche de la grammaire historique sera ici de restituer, autant qu’elle le pourra, tous les degrés de l'échelle par laquelle la phonétique latine est devenue la phonétique française, en passant par le latin vulgaire et l’ancien français. Prenons un exemple. Notre mot épaule répond à spatula ; mais en les mettant l’un à côté de l’autre, on croit plutôt avoir affaire à une traduction qu’à une modification du même mot. Rien n’est cependant plus évident si on suit la marche indiquée. En efet, les inscriptions nous apprennent que le latin populaire avait une tendance à faire précéder d’une sorte de demi-voyelle les combinaisons 5€, st, sp, etc., quand elles commençaient le mot, et à dire par conséquent scamnum, istella, ispatula. I] est d’ailleurs
à remarquer que le latin avait déjà exclu, au commencement des mots, des combinaisons de ls avec une lettre suivante, qu’admettent parfaitement le grec ou l’allemand, comme sl, sm, sb, sf; on a constaté en outre qu’il est difficile de prononcer tous ces groupes de consonnes sans les faire précéder d’une sorte d'aspiration vocale, qui est comme l’élan que prend la voix avant de franchir ce petit obstacle ; aussi d’autres langues ont-elles imité le: latin dans ce procédé. Plus les inscriptions sont récentes, plus les formes en À deviennent nombreuses ; elles abondent dans les inscriptions chrétiennes, qui laissent largement pénétrer le parler vulgaire, et en particulier dans celles de la Gaule. Cet i, qui n'existe pas en valaque et n'existe qu'à peine en italien, s’est conservé tel quel dans le dialecte sarde (istella, ispiritu) ; dans les quatre langues de l’ouest il est devenu e, et c’est sous cette forme qu’il nous apparaît dans les plus anciens monuments. Nous obtenons ainsi la forme espatula ; mais il arrive très-fréquemment en latin vulgaire et déjà en latin classique que la pénultième brève d’un mot accentué sur la deuxième avant-dernière tombe (cf. seclum, periclum) ; c'est ce qui est arrivé ici; et on a eu espatla. La suppression de l# met en présence le ? et l’/ dans un ordre que ne tolérait pas le latin, et que le provençal seul admet entre les langues néolatines ; aussi a-t-il conservé la forme espatla. Pour détruire ce groupe, les autres dialectes ont employé deux moyens: l’espagnol, par un procédé qui lui est des plus familiers, a interverti les deux lettres, et il a eu espalda, en adoucissant t en d ; les autres langues ont eu recours à l'assimilation, c’est-à-dire qu’elles ont remplacé le 4] par deux /, ce qui a donné en italien spalla, en sarde sspalla. Le français change l’a final en e muet, et il a ainsi formé espalle, qu’on trouve dans les anciens textes. À une époque que je crois être la première moitié du xni° siècle, un nouveau changement intervient ; le français change en ” le premier / de tout groupe de consonnes où cette lettre est la première, et par conséquent aussi de ceux où elle est double : ona donc espaule, et sous cette forme le mot traverse tout le moyen-âge. Vers la fin de cette période le mot subit sa dernière modification : la prononciation ne tolère plus l’s devant les consonnes même dans le corps du mot, et on dit épaule, mais ls se maintient par tradition dans l'orthographe jusqu’au
xvire siècle, et c’est la troisième édition du dictionnaire de l'Académie, en 1740, qui enregistre officiellement pour la première fois la forme admise aujourd’hui. Vous avez là un échantillon abrégé de la phonétique française, telle que je l’étudierai devant vous; vous voyez dans quel sens cette étude sera historique.
Je pourrais donner des exemples pareils de Papplication de cette méthode aux autres parties de la grammaire; mais le temps me manque, et je me contenterai de l’indiquer. Dans la formation des mots, la grammaire historique du français distingue ce qui a été transmis par le latin et ce que le français a ajouté à son patrimoine soit en fécondant des germes restés stériles, soit en modifiant l’emploi de moyens connus, soit en faisant des emprunts à d’autres langues ; elle montre quelles terminaisons ont été le plus usitées et à quelles époques, quels sufhxes sont morts de bonne heure et sont devenus impropres à la création de nouveaux vocables, lesquels au contraire ont gardé leur vitalité et nous servent encore tous les jours. — Dans la flexion, elle suit la destruction toujours croissante du système latin depuis l’importation en Gaule du latin vulgaire jusqu'aux patois actuels de la langue d’oui ; elle rend compte des bizarreries de la déclinaison que la grammaire ordinaire se borne à constater ; elle montre dans la conjugaison la prédominance de certaines formes, la désuétude où tombent quelques temps, l'emploi toujours plus fréquent de certains autres. — Dans la syntaxe enfin, partie plus délicate et encore moins bien connue, elle tâche de suivre l’esprit français dans ses efforts successifs pour se construire un instrument qui convienne aux phases de son développement; elle étudie les modes de grouper les mots légués par la langue latine, et fait voir comment le français supplée par des procédés sans cesse nouveaux à ceux que les perturbations de la flexion rendent de plus en plus insufhsants. — En un mot, sur la longue route que le latin de Plaute a faite pour devenir le français d’aujourd’hui, la grammaire historique l'accompagne pas à pas, marquant les étapes, indiquant les haltes et les marches forcées, prenant note avec soin des changements qu'ont éprouvés dans ce grand voyage l'ordonnance et la composition de chaque groupe, comptant les morts et enregistrant les recrues.
Telle est, Messieurs, la tâche difficile que j’entreprends devant vous. Cette année, après une rapide introduction sur la langue latine et quelques indications sur les autres langues avec lesquelles elle s’est trouvée en contact sur le sol de la Gaule, nous étudierons la phonétique ; et si vous voulez bien me prêter le concours de votre indulgence, j’espère passer ensuite à la formation des mots, à la flexion et à la syntaxe. Je serais heureux de pouvoir le faire, et d’avoir enseigné pour la première fois dans son ensemble la vraie grammaire de notre langue. Je me fais peut-être illusion en me promettant un nombre d’auditeurs suffisant, bien que nécessairement restreint ; et cependant il me semble que le momentest heureux pour des études de ce genre. Elles datent d’hier dans notre pays, et déjà elles y trouvent un écho intelligent et sympathique ; sous leur forme la plus savante, elles ont des maitres et des élèves qui préparent la fondation d’une école philologique française. Sous la forme plus modeste où se renfermera ce cours, elles ont droit d’intéresser autant, et elles le font plus directement encore, puisque leur objet est la langue même que nous parlons tous. Il ne saurait être indifférent de savoir ce qu'est au juste cette langue, d’où elle vient, par où elle a passé, et les lois qui la constituent. Aride au premier aspect, la grammaire historique n’en a pas moins, pour les esprits réfléchis, un attrait sérieux et puissant. L’obscurité étrange, et, comme tant d’autres, si facilement acceptée du vulgaire, qui enveloppe le langage, a quelque chose d’effrayant. Qu’est-ce que cette langue que nous parlons, dans laquelle nous pensons, dans laquelle nous vivons de notre plus belle vie, de notre vie intellectuelle et morale, que nous aimons, et qui nous est cependant si singulièrement étrangère ? Chaque génération à son tour, en arrivant au jour de l’existence, s’en saisit, s’y suspend pour ainsi dire, et la repasse ensuite plus ou moins altérée à la génération suivante. Insoucieux, indiflérents à tous ces mystères qui nous environnent, nous reprenons les vieux mots sur les lèvres de nos mères, nous les mêlons et'les agitons sans cesse pendant notre courte vie, jusqu’à ce qu'ils viennent écrire sur notre tombe ce que nous avons cru être, et nous ne leur demandons presque jamais les histoires qu'ils ont à nous dire, et d’où leur vient cette mystérieuse puissance de faire vivre notre pensée. La grammaire
historique nous l’apprend; touché par sa baguette magique, chaque mot nous raconte sa destinée, chaque forme repasse par toutes ses métamorphoses, et peu à peu des lois fixes, bien que variées, apparaissent à nos yeux. Ramené à la régularité de son développement spontané, le langage n’est plus quelque chose d'extérieur et d’arbitraire ; il retrouve sa place dans l’harmonieux ensemble des choses, dans cette grande trame vivante que tissent les lois éternelles de la nature et dans laquelle sont entrelacés tous les fils de notre frêle existence. La linguistique conduitainsi pour sa partau plus beau résultat de toute science, qui est de rattacher au grand tout les parties en apparence les plus fragmentaires, et de nous faire sentir la solidarité de chaque détail avec l’ensemble. — En comprenant que notre vie n’est pas un fait isolé et fortuit, que toutes ses manifestations trouvent leur raison d’être, aussi bien que leur expression, dans ce vaste univers dont le microcosme humain est l’abrégé, nous accroissons cette vie elle-même de tout ce que nous y mêlons de nouveau, en même temps que nous diminuons l'importance excessive que tend toujours à s’'arroger notre personnalité passagère ; et tout en constatant les lois auxquelles nous sommes soumis, nous jouissons du plaisir élevé de les voir à l'œuvre et de les subir au moinsen connaissance de cause.
[Grammaire historique de la langue française. Cours professé à la Sorbonne, rue Gerson, en 1868. Leçon d’ouverture.]
Histoire de la langue française, par M. Ferdinand Brunot, maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris. (Fait partie de l'Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900, publiée sous la direction de L. Petit de Julleville, professeur à la Faculté des lettres de Paris. Paris, Colin, 1896 et ann. suiv., in-8°.)
La grande histoire générale de la littérature française depuis les origines jusqu’à nos jours, que M. Petit de Julleville, assisté de nombreux collaborateurs, est en train de mener à bonne fin, a pour complément une histoire de la langue française. M. Ferdinand Brunot, maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris, s’est chargé de cette œuvre considérable, qui existe à côté et indépendamment de l’autre, et à laquelle seule nous consacrons le présent compte rendu. M. Brunot est déjà avantageusement connu des philologues par sa Grammaire historique du français moderne et par sa belle étude critique du commentaire de Malherbe sur Desportes. En acceptant la tâche ardue de retracer l’histoire de notre langue pendant les quinze derniers siècles, le jeune maître de conférences a montré un courage devant lequel on doit s'incliner, et il aura l'honneur d’avoir réalisé le premier un dessein que plus d’un, sans doute, a formé, mais que nul avant lui n'avait osé exécuter, car le livre que Littré a publié sous le nom d'Histoire de la langue française (et qui n’est qu'un recueil d'articles parus presque tous dans le Journal des savants) ne mérite aucunement ce nom, et les quelques esquisses superficielles qu’on a depuis données sous ce titre ne valent pas même la peine d’être mentionnées. Ce courage, M. Brunot le justifie par le savoir et le talent avec lesquels il a exécuté, au moins jusqu’à présent, — il est arrivé à la fin du xvi* siècle, — sa dificile entreprise; il a doté la littérature scientifique d’une œuvre qui lui manquait, œuvre qui n’est pas et ne saurait être
parfaite, mais qui est partout consciencieuse et intelligente, nouvelle en beaucoup de points, tout à fait excellente en certaines parties, et qui mérite de la part de la critique la plus sympathique attention. Il est à souhaiter que l’auteur, une fois terminée la grande publication collective à laquelle cette œuvre est annexée, Ven dégage pour en faire un livre à part, qui sera assurément, quand il laura revu, complété et perfectionné, un des livres les plus importants, les plus distingués et les plus utiles que la philologie du xix° siècle léguera à l’âge qui vient. C’est pour contribuer à la préparation de cette revision que je vais soumettre à l’auteur un certain nombre d'observations qui porteront surtout sur la partie de son travail relative à la période ancienne, car pour celle qui s'occupe de la Renaissance, je n'aurai plus guère, — tant parce que l’auteur est mieux préparé que parce que je le suis moins bien, — qu’à signaler l’étendue et la nouveauté de ses recherches, et à résumer les résultats fort intéressants auxquels elles ont abouti. A plus forte raison en sera-t-il sans doute ainsi des parties, non encore parues, qui concernent les époques plus rapprochées de nous.
Mais avant d'aborder l'examen de l’œuvre de M. Brunot, on me permettra de poser une question préliminaire que l’auteur ne pose pas et peut-être n'avait pas à poser, mais qui ne laisse pas d’être et assez importante et assez difficile à résoudre: Qu'est-ce que l’histoire d’une langue ? Quelle en est au juste la matière? Et par quelle méthode convient-il de la traiter ? Ces questions seront ici examinées particulièrement au point de vue du français.
Tous les linguistes qui réfléchissent sont aujourd’hui d'accord pour reconnaître que c'était par une conception erronée qu’on attribuait jadis aux langues une sorte de vie propre, comparable à celle des êtres organisés : une langue — cela est maintenant bien établi — n’a ni naissance, ni évolution conditionnée par Sa constitution, ni mort naturelle (les langues dites « mortes » sont simplement celles qui ne sont plus parlées). Une langue est l’ensemble des signes phoniques qu’un certain groupe d'hommes emploient pour se communiquer leurs pensées ; ces signes sont transmis à l'enfant par le milieu où il les apprend, et transmis par lui à son tour; jusqu'à quel point, à l’origine, ils ont été naturels ou conventionnels, c’est ce que la lin-
guistique n’a pu encore déterminer ; mais dans l’état de choses que nous pouvons observer ils sont purement traditionnels. Il est de fait cependant qu'ils ne restent pas immuables à travers les générations dans un même groupe social : ils se modifient plus ou moins dans leur forme (phonétique et morphologie), dans leur nombre et leur sens (lexique) et dans leur mode de groupement (syntaxe). La raison de ces modifications se dérobe la plupart du temps à notre observation ; mais leur existence est attestée pour toutes les langues et forme même la cause principale ou (si l’on admet l’unité primitive du langage) la cause unique de leur diversité. Le temps — c’est-à-dire la succession des générations, dont chacune altère quelque peu la tradition qu’elle a reçue — étant le facteur essentiel de ces modifications, on voit tout de suite que toute langue a une histoire, qui doit être le tableau de ces modifications dans leur ordre chronologique. Mais les changements produits par le temps ne sont pas les seuls que subissent les langues, et l'étude de ces changements ne constitue pas toute leur histoire. La loi universelle de laltération insensible n’agit pas pareillement, dans une seule et même langue, à tous les endroits où elle est parlée : plus le groupe d'hommes à qui cette langue sert est nombreux, plus surtout le territoire où elle se parle est étendu, plus il se produit de ces variations qu’on appelle « dialectales », et dont l'existence prouve bien que l’altération des langues n’est pas une évolution organique prédéterminée dans leur nature propre. Dès lors l’histoire de la langue doit tenir compte de ces variations ; mais c’est ici que se pose le problème le plus difficile : où commencent et finissent respectivement la notion de dialecte et celle de langue ? Le latin nous apparaît comme une langue distincte en regard des autres langues indo-européennes parce qu'il en est séparé par des étendues de temps et de lieu qui nous cachent les gradations intermédiaires par lesquelles il se rattache à elles; mais, au fond, il n’est qu'une variation locale de la langue indo-européenne, de même que le grec ou l’indien. A leur tour, les langues romanes, que nous sommes habitués à admettre au nombre de huit (sarde, italien, roumain, ladin, espagnol, portugais, provençal, français), ne sont que des variations locales du latin, et ici la distinction entre elles est plus visiblement arbitraire, parce que généralement elles sont reliées
les unes aux autres par des dégradations insensibles. Mais ces noms sont surtout arbitraires si on les envisage en eux-mêmes : l'italien est pour nous tantôt l’ensemble des parlers romans usités en Italie, tantôt la langue littéraire, c’est-à-dire foncièrement un de ces parlers, — le toscan, — qui n’est que dans une réoion très limitée l’évolution spontanée du latin (encore a-t-elle rèçu bien des éléments dialectaux ou exotiques). Il en est de même du français. On est convenu de ne pas attribuer ce nom à l’ensemble des parlers romans qui continuent le latin en Gaule ; on les désigne sous l'appellation commode de « gallo-roman », mais le mot « français » signifie, pour les philologues, tantôt le groupe de ces parlers qui occupe le nord de la France jusqu’à une limite qui reste et restera toujours très flottante, tantôt le parler spécial de l'Ile-de-France, qui est devenu la langue littéraire et même usuelle de la France entière. Une histoire de la langue française sera-t-elle l’histoire du groupe des parlers de la France septentrionale ou une histoire du français propre, du « francien », comme on commence à dire pour éviter l’équivoque ? M. Brunot ne s’est pas nettement prononcé sur ce point; mais il résulte de la lecture de son travail que c’est essentiellement l’histoire du francien qu'il a entendu faire, tout en laissant, dans la partie ancienne de cette histoire, une certaine part aux dialectes, ce qui ne pouvait guère être évité, puisqu'ils ont largement contribué à la littérature « française » du moyen âge’. À partir de l’époque où le francien devient décidément (sauf coloration dialectale involontaire chez tel ou tel auteur) la seule langue écrite de la France, il ne s'occupe plus des dialectes.
Étant donné que le francien — à cause de ses destinées politiques et littéraires — est seul considéré comme une « langue » parmi le groupe des parlers du nord de la France, et qu’on veut en écrire l’histoire, en quoi cette histoire doit-elle consister ? D'abord évidemment, comme on la dit plus haut, dans lexposition en ordre chronologique des modifications qu'a subies le latin, à partir de son introduction dans l'Ile-de-France, dans sa
1. À vrai dire, comme on le verra dans la suite de ce compte rendu, cette part n’a pas été faite, dans l’ouvrage de M. Brunot, aussi large qu’elle aurait dù l'être.
MÉLANGES G. Paris. 12
phonétique, sa morphologie, son lexique et sa syntaxe. C’est là l’histoire « interne », qui constitue à elle seule une tâche immense. Elle comprend deux objets assez différents : l’histoire du francien ou français parlé et l'histoire du français écrit. Dès qu’on écrit une langue, —et la nôtre s'écrit depuis mille ans, — on la modifie en quelque mesure : l’histoire de la graphie dans ses rapports avec la phonétique offre déjà un vaste sujet d’études, et l'analyse même de cette graphie est notre principal moyen de connaître la prononciation de la langue parlée dans les périodes que nous ne pouvons observer directement et où les témoignages des grammairiens nous manquent encore. Mais les éléments de la langue autres que la phonétique ne se développent plus, du moment qu'il existe une tradition littéraire, avec la pleine liberté qu'ils ont dans les langues uniquement parlées : la morphologie tend à se fixer et à se conformer à des modèles antérieurs, le lexique et la sémantique sont souvent ou archaïques ou personnels, la syntaxe devient plus riche, plus compliquée et plus rigoureuse que dans l'usage familier et improvisé; enfin naît le style, mélange inégal dans chaque écrivain d'imitation et d'innovation. Tout ce travail, à partir de la Renaissance, s’accomplit sous le contrôle, souvent sous la direction des grammairiens. On n’a guère observé jusqu’à présent que les transformations du français écrit; celles du français parlé sont beaucoup plus difficiles à suivre, puisqu'on ne les connaît ou qu'on ne les devine qu'à travers le français écrit; mais l'historien de la langue doit s’eflorcer de ne pas perdre de vue ce double objet de son étude.
Voilà donc ce qui constituerait à peu près l’histoire interne du français ; mais l’histoire externe n’est pas moins importante et moins complexe. Il faut d’abord déterminer exactement où s’est formé le parler qu’on appelle francien ou français et ce qui le distingue des parlers avoisinants ; étudier l'emploi qui en a été fait dans les diverses classes de la société ; rechercher quand on a commencé de l'écrire; suivre pas à pas les progrès de son extension hors de son domaine primitif, d’abord dans la France du Nord, puis dans celle du Midi, et mème en dehors des limites de la France ; distinguer si cette extension, là où elle se produit, affecte la langue parlée ou seulement la langue écrite, la langue populaire ou seulement la langue officielle, et faire
voir les réfractions locales que le francien a pu subir en pénétrant dans des milieux de plus en plus éloignés de son centre. La question des rapports du français avec d’autres langues appartient à son histoire externe autant qu'à son histoire interne ; elle touche surtout le lexique, mais là elle a une grande importance : les mots empruntés au latin constituent aujourd'hui une masse énorme des mots de la langue écrite, une masse encore très considérable des mots de la langue parlée; il faut savoir quand, pourquoi, par quel canal ils ont passé des livres latins dans l'usage français. Les mots germaniques, tous — sauf quelques rares exceptions modernes — entrés par le contact direct, forment aussi une part importante et très intéressante de notre lexique, auquel le gaulois, le grec, l'italien, l'espagnol, l'arabe, l’hébreu, plus récemment diverses langues de PAsie, de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie ont apporté leur contribution. Ce qui est tout à fait de l’histoire externe, mais ne saurait être négligé, c’est la diffusion du français en dehors de son territoire, son emploi, à certaines époques et dans certains pays, à côté ou plutôt au-dessus des langues nationales, ses conquêtes sur les langues limitrophes. Enfin à l’histoire externe appartient encore celle des travaux qui ont été accomplis sur la langue, de l’idée qu’on s’en est faite, des institutions qui ont eu pour but d’en activer ou d’en guider les lentes modifications, et du travail considérable accompli par les grammairiens.
Tel seraitle programme d’une histoire pour ainsi dire idéale de la langue française (définie comme elle l’a été ci-dessus). Dirai-je que M. Brunot l’a complètement rempli? Assurément non. Il ne le pouvait pas, étant donné les dimensions restreintes qui étaient assignées à son travail; mais il ne l'aurait pas pu, quand même il aurait eu plusieurs gros volumes à sa disposition, et j'ajoute qu'il n’est aucun philologue aujourd’hui qui fût en état de le remplir. Il est déjà extrêmement remarquable que le même auteur ait pu traiter des « origines » de la langue, de son histoire au moyen âge, et de son histoire au xvi°, au XVII, au XVII et au xIx° siècles, sinon avec une compétence partout égale et une information partout aussi étendue, du moins toujours en pleine connaissance de cause et presque toujours en apportant à la science des faits nouveaux et des vues nouvelles.
J'ajouterai que ce programme, si M. Brunot ne l’a pas rempli dans toute son étendue, il se l’est bien proposé tel à peu près que je viens de le tracer; il n’en a tout à fait négligé presque aucune partie, et il en a développé quelques-unes d’une façon dont on n'avait pas eu l’idée avant lui. A l’honneur d’avoir conçu un si vaste ouvrage il a joint le mérite d'en bien comprendre les conditions et les données. Fil y a néanmoins dans son œuvre, au moins pour les premières périodes, quelques lacunes sensibles qui préparent au lecteur des désappointements assez vifs, ce n’est pas qu’il n'ait pas eu la notion de l'intérêt et de l'importance des questions qu'il laissait plus ou moins entièrement de côté; c’est qu'il a cru devoir les écarter à cause de la nature même de son ouvrage, qui, nous dit-il expressément (t. I, p. vi), ne s'adresse pas aux savants. La même raison l'a fait s'étendre plus peut-être qu'il n'aurait été nécessaire sur des questions de principe « depuis longtemps vidées », et l’a engagé à maintenir parfois son exposition dans une généralité qui peut paraitre excessive. Je crois, pour ma part, qu'il eût bien mieux valu, justement pour des lecteurs peu au courant de la matière, préciser, approfondir et détailler davantage, et s’abstenir en revanche de certains développements superflus. Mais cette critique, qui s'adresse d’ailleurs surtout aux deux premières parties de l'ouvrage, sera mieux à sa place dans l'examen que je vais en faire.