LES ORIGINES
Sous ce titre, M. Brunot expose ce qu’on sait de l’histoire du latin parlé en Gaule depuis la conquête romaine jusqu'au x siècle. Son exposé est en général exact et clair; mais on peut lui reprocher d’être parfois inutilement prolixe, d’être un peu vague et surtout d’être incomplet. Les hypothèses surannées qui rattachaient le français au grec, à l’hébreu, au celtique, sont brièvement exposées dans le premier chapitre (Origine latine du
1. Hisloire de la langue et de la littérature française, t. I, p. 1-LXXX.
français), et l'identité du français et du latin‘ est affirmée et appuyée de quelques preuves que l’auteur a jugées utiles pour ses lecteurs. Cette démonstration me parait bien longue, et j'en dirai autant à plus forte raison du chapitre qui suit, intitulé: Conquête des Gaules par le latin, et qui ne contient pas moins de vingt-huit pages sur quatre-vingts qui composent toute cette partie. On voit tout de suite que c’est beaucoup trop, et que l’histoire interne est sacrifiée à un détail de l’histoire externe qui na en somme pour le sujet qu'un intérêt secondaire. Quelle que soit la valeur des témoignages historiques qui établiraient la persistance du gaulois jusqu’au 1v®° siècle (et pour ma part je continue à la regarder comme très douteuse), il est certain que le latin a remplacé le gaulois (ainsi que le ligure et l’aquitain), comme langue parlée en Gaule, antérieurement à l’époque mérovingienne, et ce n’est qu'à cette époque qu'on peut commencer à parler de « français ». Dès lors il était inutile de discuter longuement des questions qui concernent en réalité l’histoire de la latinisation de l'empire romain et non celle de la langue française ?.
Avec le chapitre II, intitulé : Le latin parlé, nous entrons dans une partie plus intime et plus essentielle du sujet; mais c'est ici, je dois le dire, qu’une véritable déception attend le lecteur. L'auteur définit judicieusement ce qu'il faut entendre
1. L'expression n’a rien que de juste si on la prend dans un certain sens ; elle aurait dû cependant être expliquée et restreinte (voir ci-dessus).
2. J'aurais à noter des divergences sur plus d’un point ; mais j'en omettrai plusieurs, car j’ai déjà exprimé ailleurs les opinions que M. Brunot n’a pas cru devoir suivre et que je maintiendrais encore. P. Xxv-xxvI : « La victoire ‘du latin n’a pas été aussi soudaine que beaucoup de romanistes — et des plus grands — Je prétendent aujourd’hui... Il est plus que douteux qu’en un siècle, comme le voudraient quelques-uns, Rome ait changé le parler de plusieurs millions d'hommes. » J’ignore, pour ma part, quels sont les romanistes qui ont fixé une telle date à la conquête du latin et qui ont parlé de cette victoire «soudaine ». — P. xxIx, M. Brunot proteste vivement contre l’opinion qui veut que le basque ait été réimporté dans son domaine actuel par des Vascons venus d’Espagne. « C’est, dit-il, une conjecture née dans l'imagination de ceux qui croient que le latin s’imposa partout sans peine et sans obstacle. » Je m'étonne qu’il n’en dise pas autant de la réimportation du celtique en Bretagne ; il l’accepte au contraire sans objection (p. xur). L'idée qu’il combat
par le « latin vulgaire » et indique les sources où nous pouvons en puiser la connaissance ; mais la description qu'il en donne … est tout à fait insuffisante et n’est même pas toujours exacte dans les traits trop peu nombreux qu’elle comprend. Toute la phonétique tient en quelques lignes, — où l’auteur prétend avoir cité de préférence les traits qu’on attribue au latin de Gaule (et que je suis incapable de discerner), — et dans ces quelques lignes sont placés, sans aucun ordre, des faits qui appartiennent à des époques successives et qu'une « histoire de la langue » devait classer aussi bien que possible. L'étude du vocalisme se borne à constater la transformation de la quantité en qualité (un fait aussi capital aurait demandé des explications), la chute des voyelles atones placées entre l'accent et la finale ‘ (n’en était-il pas tombé entre l’initiale et l'accent ?), la résolution (?) de quelques hiatus, celui de quietum, mortuum et d’autres par l'élimination de ; et de u?, celui de vidua, vinea par la consonification de w et de f, d’autres par la formation de diphtongues : ce dernier cas, si l’auteur a eu dans la pensée quelque chose de précis, aurait du être éclairci par des exemples; le précédent est d’une importance extrême et méritait quelques détails. Pour les consonnes, on nous signale la chute de l’h initiale, du à de parabola 3, du v d'avunculum, du g de ego, et enfin de la nasale (lisez de l’n) placée devant une 54.
n’est nullement née dans l'imagination des philologues (auxquels il est bien indifférent que la latinisation ait rencontré une barrière au sud ou au nord des Pyrénées); elle s’appuie sur des faits historiques et linguistiques que l’auteur, je le crains, n’a pas examiné d’assez près. — Je signalerai en revanche l’ingénieuse explication du mot gallice dans un passage bien souvent cité de” Sulpice Sévère : ce gallice n'est, d’après M. Brunot, qu’un synonyme de celtice, amené par une plaisanterie sur le nom (Gallus) de celui auquel elle s'adresse.
1. Domnum et colpum ne devraient pas être mis sur le même plan; le premier est beaucoup plus ancien que le second.
2. Quelum n’est pas devenu kelo, qui serait en français ci, mais queto, d’où quei, coi. Mortum est une forme ancienne et n’a pas une origine phonétique.