‹ Mélanges linguistiquesChapitre 32 sur 45 · Cette référence renvoie au court compte rendu que voici · texte numérisé non relu

Cette référence renvoie au court compte rendu que voici

ZEITSCHRIFT FUR ŒSTERREICHISCHE GYMNASIEN, 1877. — P. 197-213, Li chevaliers as deus espees… hgg. von W. Foerster ; compte rendu de M. Mussafia, très long et naturellement très instructif. J'y relèverai une particularité d'un intérêt actuel pour les lecteurs de la Romania. Le poème en question contient le mot ile — mire — medicum; M. M. en prend occasion pour dire que, suivant lui, dans tous les cas où 7 répond en anc. fr. à d latin, le d a passé par /. C’est la même opinion que j'ai exprimée ici (VI, 129)et à laquelle M. Havet a substitué, dans l’article qu’on a lu plus haut [ Romania, VI, 254-257], une nouvelle explication. Mile offre au moins, avec Gile, une autre forme en / M. M. renvoie à une note ancienne sur ce sujet (au mot invilia = invidia) dans son glossaire de la légende de sainte Catherine en ancien véronais ; il a en effet rassemblé dans cette note, que j'aurais dù citer, plusieurs exemples du changement de di en li, dans ces conditions, dans des dialectes de la Haute-Italie.]

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La cause de l’altération du 4 (primitif ou secondaire) dans IS ces mots est évidemment l'influence exercée par le yod voisin, bien que le changement direct de d en / ne soit peut-être pas sans exemples en français. Mais je ne sais s’il faut faire remonter à la période romane une tendance du d à s’altérer dans cette situation. Quelques exemples ladins — comme sal/vdrec — ne prouvent rien, et je ne pense pas qu'on puisse rapprocher du phénomène français celui que présente l’espagnol dans des\formes comme /uwlgo mielga (medica) et les suffixes en 1lgo (= adgo, axgo) ‘. Il faut cependant noter en castillan bomecillo, qui répond visiblement à la forme homecilie que j'ai supposée entre homecidie et homecirie ; quant à Gil, le nom de ce saint provençal a dû être emprunté au lieu de son culte. Vrille, pour en revenir à ce mot, vient donc de ville avec une * simplement épenthétique comme dans breuilles ?, fronde, gouffre, chanvre, [*bruc Rom. XI, 610, | l'it. frustagno, un Ase grand nombre d’autres mots romans.

D [Romania, VI (1877), p. 129-1333.]

1. Sur ces formes et d’autres analogues, voy. les savantes recherches de Mne C. de Vasconcellos, Studien zur rom. Wortschæpfung, p. 234-255.

2. Breuilles, entrailles de poisson. C’est le pluriel d’un mot féminin brueille, qui se rencontre dans des textes du x1ve siècle et qui n’est autre que le mot buille, «entrailles », expliqué ici dernièrement (Rom. , V, 382).

3. [Cet article fut l’objet, dans la Zeitschrift für romanische Philologie, T, 479, d’un compte rendu critique de M. Tobler, auquel Gaston Paris fit une courte réponse, Romania, VI, 630; cf. encore, pour quelques-uns des mots étudiés, ci-dessus p. 143, ci-dessous p.340, et Romania, XIX, 119-123, et XXII, 600.]

sms tbe,

Dans un article que nous avons récemment publié ([ Romania], VI, 133), M. Joret signale l'existence en normand d’une parti cule qui s'ajoute à tous les verbes (sauf à la 2° personne) dans les phrases interrogatives. Cette particule existe aussi bien & français, dans l'usage populaire, que dans le patois, et elle es exclamative autant qu'interrogative. Une chanson soi-disan populaire a pour refrain : Nous avons-li bu, nous avons-tiril Une caricature que j'ai vue il y a bien longtemps représentait un écolier rageur qui s’écriait : Oh! les maîtres ! je les aï-ti !Ta particule # ne s'ajoute pas seulement aux verbes, mais à un adverbe : voilà-ti, vlä-ti, voilä-ti-pas sont d’un usage journalier, et ont été employés entre autres par Molière et Voltaire, comme on peut le voir dans Littré, au mot voilà. M. Littré. montre, comme M. Joret, que dans cette locution voil& est traité comme un verbe (par exemple va-{-il) : c'est un curieux" exemple d’analogie populaire.

L'ancien français distinguait la proposition interrogative de L proposition ordinaire en ‘plaçant dans celle-là le pronom personnel après le verbe. La langue moderne a gardé ce procédé. pour les 2 personnes : aimes-lu ? aimez-vous ? Elle hésite déja. plus à s’en servir pour la 1'° personne du pluriel, et dit plus volontiers est-ce que nous avons ? que avons-nous ? La 1'° personnes du singulier ne Pemploie plus < guère que dans le style littéraire; dans la première conjugaison, on commence même à l'éviter: aimé-je? qui a remplacé l’ancien aim gié? s'écrit à peine et nesse dit pas ; dans les autres conjugaisons, quelques verbes très usités; ai-je, suis-je, vois-je, dis-je, dois-je, fais-Je, l'ont conservé ; pourles autres il est hors d'usage ou employé par raillerie : dorsje cours-je ? En place de cette tournure élégante, les gens cultivés emploient la périphrase : est-ce que je... le peuple dit : j'aimeti, j'ai-ti, je dors-li, etc. À la 3° personne, on a conservé la simple

. inversion ancienne : aÿme-t-il, a-t-1l, vient-il, dort-il, et de même aime-t-elle, etc.

L'application aux personnes autres que la 3° de la syllabe #5 (-Hil) offre assurément un fait grammatical des plus remarquables. Elle provient, d’une part, de l'union indissoluble créée entre le verbe et le pronom personnel précédent par lemploi constant de celui-ci (inconnu au moyen âge), notamment dans les verbes commencant par une voyelle : j'ai, j'aime, etc., d’autre part du besoin de clarté, qu’on a satisfait soit par l’emploi de la périphrase est-ce, soit par la création, à l’aide d’une sorte de transplantation, de la particule interrogative et exclamative /i. Si les monuments de la langue française étaient perdus, et qu'on n’eût pour étudier l’histoire du latin en Gaule qu'un patois, on serait fort embarrassé de rendre compte de l'origine de cette particule.

Nous sommes, grâce à l'étude du développement de la langue, en mesure d'expliquer parfaitement ce fi singulier : il provient de la 3° personne; mais cette 3° personne elle-même y a-t-elle un droit aussi incontestable qu’il le semble? Il faut distinguer. Dans toutes les 3° pers. du plur. le # latin s’est toujours maintenu, ainsi que dans la 3° pers. sing. du prés. de l’ind. des verbes dérivés de verbes latins des 2°, 3° et 4° conjugaisons, excepté habere et vadere: on peut admettre que dans va-t-il le 1 de vat (ou mieux vait) s’est préservé (cf. vat en ville) ; je l’admettrais plus difficilement dans a-1-il, parce que at a disparu de la langue bien plus tôt que vat ou vait [* Erreur], et parce que si on l’admettait pour a-t-il, il en faudrait dire autant de tous les futurs (chantera-t-il, etc.), ce qui est peu probable, comme on va le voir. — Dans les imparfaits, le { latin s'est conservé, aimait-il, etc.; de même dans les conditionnels, et aussi dans les imparfaits du subjonctif : aiñmät-il, fñt-elle, etc. — Dans les parfaits, il faut distinguer trois séries : 1° les parfaits forts précédés anciennement d’un s : dit, fit, ou d’une dentale : wit, ou appuyé sur une nasale : vint, lint; dans ceux-là le ? remonte à l'antiquité; 2° les parfaits faibles des conjugaisons autres que la première : mourut, partit, fleurit, reçut, etc. ; dans ces verbes le / tombe au moyen âge plus souvent qu'il ne subsiste ; cependant on peut croire qu'il s’est maintenu dans la forme inversive ; 3° les parfaits de la première conjugaison : chanta, où le # tombe dès le commencement du xu° siècle : il s’agit

de savoir s'il faut reconnaître dans le { de chanta-t-il le de il chantat qu'on trouve par exemple dans la Chanson de Roland: — La même question se pose pour le présent de l'indicatif de là 1 conjugaison : doit-on considérer chante-t-il comme représentant chantet-il, qui était certainement la forme normale à l’époque où on disait #/ chantet, c'est-à-dire au xI° siècle? Les grammairiens du siècle dernier regardaient le ? de chante t-il, chantera-1-il et chanta-t-il comme purement euphonique;. les grammairiens actuels le regardent comme étymologique; peut-on arriver à résoudre la question ?

Diez (trad. fr. IT, 233) dit, sans essayer de distinguer les divers cas [*voy. Suchier, Reimpr. p. xxxIx], qu'il est difhcile de ne pas reconnaître dans ce / un débris de l’ancienne flexion; mais il ajoute une remarque importante sur laquelle je reviendrai tout à l'heure.— M. Littré (à l’article T du Dictionnaire), après avoir expliqué ce qu'est le ? dit euphonique, s'exprime ainsi : « Ce / est étranger à l’ancienne langue, du moins quant à la prononciation. Dans les très hauts temps, il s’écrivait, mais ne se prononçait pas le plus souvent. A la fin du xu‘etau xt siècle il ne s’écrivait ni ne se prononçait : les vers montrent que l’on disait aime il en deux syllabes, et non comme nous en trois syllabes aime-t-il. Mais la prononciation actuelle était en vigueur dès le xvif siècle au moins ; car les grammairiens de ce siècle nous apprennent que, bien qu’on écrive aime il, on pro= nonce aime-t-{il. » — M. Brachet, aux paragraphes 262 et 288 de sa Nouvelle Grammaire française (Hachette), M. Marty-Laveaux au 186 de sa Grammaire historique, M. Ayer aux 257 et 275 de sa Grammaire comparée de la langue française, xepoussent unanimement et sans hésitation le nom d’euphonique donné à cæ 1, et l’expliquent comme un débris de l’ancienne conjugaison / aimet, etc. On voit que, tandis que les disciples présentent la solution comme certaine, les maîtres sont plus circonspects : Diez a l’air de sentir que le terrain sur lequel il s’avanceest glissant; M. Littré ne donne même aucune explication bien nette.

En revanche il apporte un fait d’une grande importance dans le débat, et qu'ont négligé les philologues qui l’ont suivi : c’est que ce #, prétendu étymologique, n'existait pas aux XII et xiv® siècles. Il ne sufhsait pas de dire avec Diez qu’on trouve

aima on, chanta elle, car on pourrait répondre que, comme au xvi® siècle, la prononciation intercalait le 4 ; il fallait signaler le fait que dans aîme il, chante elle, Ve s'élide et par conséquent n'était pas séparé de la voyelle suivante par un { même prononcé. Cette élision de le est-elle générale au moyen âge ? C’est un point qui demanderait une étude spéciale [‘]. M. Littré a certainement bien tort de dire que, « dans les très hauts temps », il s’écrivait et ne se prononçait pas : c'est un reste des fausses doctrines de Génin, qu'il condamne assurément aujourd’hui, mais auxquelles il n’a pas sans quelque dommage adhéré pendant longtemps. Le { se prononçait au xi° siècle ; plusieurs discussions récentes ont établi ici même que dans le Roland il commence à s'ébranler; maisil est sûr qu’on en trouve des traces, dans l'écriture et dans la prononciation, jusque fort avant dans le xu° siècle. Il est probable aussi qu’il fautdistinguer les dialectes : ainsi le { de mouru, fu, rendi, paraît être tombé de bonne heure en picard et s'être maintenu jusqu'à nos jours dans le français propre. Mais en thèse générale la remarque de M. Littré est incontestable : on prononçait aim il et non aime-t-il. On prononçait aussi chanta il et non chanta-t-il, comme le prouvent des contractions telles que dir elle pour dira elle (Chansons du XV° siècle, p. 13) [* ser(a) elle, Ch. Orl., éd. Guich., p. 234; O. de la M., Tr. des Dames, 36, 2 (p. 99); an = a on, aportan, etc., Sone de N., p. 558]. Au xvi° siècle on intercalait un 4 dans la prononciation, comme l’attestent les grammairiens, et on a fini par l'écrire. Mais est-il croyable que ce { si récent remonte par-dessus quatre siècles au étymologique de chantet, chanterat, chantat ? Je ne le crois en aucune façon.

Est-ce donc qu'il faut en revenir au { « euphonique » de nos pères ? Je ne le pense pas non plus. Chante il n’a rien de choquant pour l'oreille, et nous disons depuis sept cents ans j'ai eu sans éprouver le besoin d’intercaler une s, #l à eu sans avoir même gardé le # étymologique. D'ailleurs l’euphonie est une tendance réelle, mais qui ne s'exerce qu’à l’aide de matériaux qu'elle ne crée pas. La grande perturbatrice des lois, ici comme ailleurs, c’est l’analogie. On disait : chantent-ils, chantait-1l, chantaïent-ils, chanteront-ils, chanterait-il, chanteraïent-ils, chantät-

[f1. V. Tobler, Franz. Versb., p. 52.]

LR re mm vue de —

mr — ——

Ce.

il, chantassent-ils ; on a dit de même chante-t-il, chantera-tils chanta-t-il. On a dit en outre chante-t-il parce qu’on disait hoitil, dort-il, court-il, est-il, recoit-il, etc. On a d’ailleurs renoncé par là aux formes contractes ain il, dir elle, qui nuisaient à la clarté, et on a tendu obscurément vers ce qu'a réalisé plus tard le parler populaire, la création d’une particule interrogative #, abstraite de toutes ces 3‘ personnes en -#1/, et favorisant à la fois la clarté dans l'expression et la paresse dans l'élocution, puisque grâce à elle l'auditeur comprend tout de suite le caractère de la phrase, tandis que le parleur n’a pas à se donner la peine de recourir, soit à une interversion qui dérange le moule habituel de son discours et la forme constante de ses mots, soit à une annonce périphrastique (est-ce que) qui a l'inconvénient de devoir se placer avant le verbe et d’exiger par conséquent un certain effort de prévision de sa part.

Tout ce que je dis de l'interrogation, il faut l'appliquer à l’exclamation [*et à la simple inversion]. Voilà a dû à sa terminaison, analogue à celle de chanta, chantera, et à son usage particulier, l’addition du fi réservé d’ordinaire aux verbes. Parmi ceux-ci, la 2° personne s'y soustrait généralement; cependant j'ai déjà entendu dire plus d’une fois : T’as-ti bu ? vous passerez ti par là ? On entend aussi, bien que rarement : as-lu-li bu? viendrez-vous-li me voir ?['] 11 y a là l'accumulation maladroiïte de deux procédés ; elle est certainement éphémère, tandis que l’emploi de /i comme particule interrogative nécessaire (comme li en russe) ira certainement en se généralisant et finira par pénétrer dans la langue commune, lentement et malgré de longues résistances si nous conservons une Académie et un enseignement officiel de la grammaire, brusquement et sans luttes s’il arrive qu'une invasion étrangère détruise chez nous, comme elle l’a faitil y a quatorze siècles dans l'empire romain, la culture et la transmission de l’usage classique.

En résumé, si je ne me suis pas trompé, sur ce terrain enlevé triomphalement à l’euphonie par létymologie, c’est l'analogie qui a le droit de poser son trophée. Elle compte déjà, dans l’histoire de notre grammaire, plus d’une heureuse revendica= tion de ce genre, et elle en a encore plus d’une à exercer.

[Romania, VI (1877), p. 438-442.|

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