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La vie des mois étudiée dans leurs significations, par Arsène DARMESTETER, professeur de littérature française du moyen âge et d’histoire de la langue française à la Faculté des lettres de Paris. — Paris, Delagrave, 1887, in-r2.
C’est de l’histoire des mots français seulement que s'occupe M. Darmesteter dans le charmant volume qu'il vient de nous donner. Nul ne connaît cette histoire mieux que lui. Il en a écrit un des plus importants chapitres dans son excellent Trailé de la formation des mots composés en français ; il en a étudié la période la plus récente dans son livre sur la Formation des mots nouveaux en français ; il lui consacre chaque année une partie notable de son enseignement à la Sorbonne ; enfin depuis quinze ans il prépare, de concert avec M. Hatzfeld, un: Dictionnaire général de la langue française, dont il nous fait espérer la prochaine publication. Il a donc examiné cet intéressant sujet sous tous ses aspects, poursuivant les mots français depuis leur plus ancienne apparition jusqu’à nos jours, les analysant dans leur forme, les interrogeant sur leur sens, en comparant les divers emplois, discutant leurs affinités naturelles ou électives, signalant leurs débuts, constatant leur fortune plus ou moins grande, notant enfin leur désuétude. De cette longue et pénétrante observation, où M. Darmesteter à toujours apporté, avec la plus rigoureuse méthode, un esprit vraiment philosophique, il a peu à peu dégagé des vues générales, des lois plus ou moins précises, dont il a voulu, dans le présent ouvrage, nous faire connaître quelques-unes. Laissant de côté pour le moment tout ce qui regarde la phonétique, il ne s'est attaché qu'à la signification des mots, à cette partie si délicate et encore si neuve de la linguistique qu'on a appelée la sémantique, et il a essayé de nous faire comprendre comment le sens des mots fran-
çais s'est formé, modifié, restreint ou élargi, et enfin, dans maint exemple, les a abandonnés, soit pour s’effacer tout à fait. avec les mots eux-mêmes, soit pour passer à d’autres. Tel est du. moins le plan du livre; l’auteur n’a pu y rester absolument. fidèle : l’histoire interne des mots ne peut être tout à fait isolée de leur histoire externe. Mais il a réduit au minimum strictement nécessaire l’usage qu'il a dû faire de la partie matérielle du Jan= gage ; c'est la partie intellectuelle qu’il a seule étudiée directement. Je voudrais rendre de son essai, car ce petit livre n'a pas la prétention d’être autre chose, un compte au moins sommaire, reconnaître à vol d'oiseau le domaine où, à travers d’utiles et agréables détours, il promène son lecteur ; mais d’abord il faut déblayer le terrain d’une barrière qui me paraît en encombrer inutilement l'accès. Notre guide nous réclame à l'entrée un péage dont nous demandons à être dispensé ; une fois ce point réglé, nous n’aurons plus guère qu’à le suivre et à l’écouter, sauf à nous permettre çà et là quelque contradiction ou quelque doute.
« S'ilest une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants, dont la vie, pour être d'ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du. règne végétal ou du règne animal.» Ainsi débute l’Zntroduction. Eh bien ! cette prétendue vérité me paraît plus que contestable. Qu'il me soit permis de répéter ici ce que j'écrivais il y a près de vingt ans à propos d’un écrit de Schleicher consacré au développement de la même idée : « Tous ces mots (organisme, naître, croître, se développer, vieillir et mourir) ne sont applicables qu'à la vie animale individuelle, et si l’on emploie légitimement en linguistique de pareilles métaphores, il faut se garder d’en être dupe. Le développement du langage n'a pas sa cause en lui-même, mais bien dans l’homme, dans les lois physiologiques et psychologiques de la nature humaine ; par là il diffère essentiellement du développement des espèces, qui est le résultat exclusif de la rencontre des conditions essentielles de l'espèce avec les conditions extérieures du milieu. Faute d’avoir présente à l'esprit cette distinction capitale, on tombe dans des confusions évidentes !. »
1. Revue critique d'histoire el de litlérature, 1868, t. Il, p. 242.
Comme Schleicher, dont l’opuscule est intitulé La Théorie de Darwin appliquée au langage, M. Darmesteter croit que les idées du grand naturaliste anglais sur l’évolution des espèces sont applicables et fécondes en linguistique. S'il veut dire par là que les langues sont dans une transformation perpétuelle, il a évidemment raison : ilen est de même de toutes les manifestations de l’activité sociale des hommes. Mais dès qu’on essaierait d’aller plus loin, le malentendu apparaîtrait. D’après Schleicher, tout un passage de Darwin sur le combat pour l'existence, dans lequel les plus forts s'étendent aux dépens des plus faibles, peut s'appliquer aux langues « sans qu’il soit besoin d’y changer un seul mot ». Mais qu'est-ce qu’une langue plus forte qu'une autre ? De même qu'il n’est pas exact de dire que les langues naissent, croissent, vieillissent et meurent, il n’est pas vrai qu'elles luttent entre elles. L'expansion et la disparition des langues ne dépendent aucunement de leur constitution organique, mais bien des qualités et des succès des homines qui les parlent, c’est-à-dire de circonstances purement historiques et externes. Les objections qu’on peut faire à l'application du darwinisme aux langues sont encore plus fondées quand on veut traiter les mots eux-mêmes comme des organismes; c’est ce que semble faire M. Darmesteter, quand il nous dit que les mots naissent, vivent, se reproduisent, meurent et luttent pour la vie. « Dans le monde linguistique comme dans le monde organique, dit-il en terminant son livre (p. 175), nous assistons à cette lutte pour l’existence, à cette concurrence vitale qui sacrifie des espèces à des espèces voisines, des individus à des individus voisins, mieux armés pour le combat de la vie. » L'esprit humain ne peut s'empêcher de tout transformer à son image. Le sauvage qui adore la hache qu'il a fabriquée ou qui croit sa flèche animée d’une vie propre ne procède pas autrement que le linguiste qui prête la vie aux groupes de sons utilisés par la pensée humaine. C’est dans l'esprit, uniquement dans l'esprit, qu'il faut chercher la cause des changements des langues et des vicissitudes des mots; ce qui lutte, s'associe, se supplante, ce ne sont pas les mots, absolument inertes en euxmêmes, ce sont les idées qui en font leur expression. Si les hommes n'avaient pas, guidés par l'emploi instinctif du cri, fait du son articulé leur moven principal de communication, s'ils
avaient eu recours uniquement au geste, par exemple aux com. binaisons des mouvements et des positions des doigts, ces mou= vements et ces positions auraient formé des groupes semblables à nos mots, et dont l'usage et la signification auraient été soumis aux mêmes chances. Au reste, M. Darmesteter le sait fort bien, et ce n’est que sa manière de parler que je conteste. On croirait vraiment, pour faire aussi de la mythologie, que les mots ont exercé une sorte d’enchantement, comme celui qu'on attribuait aux runes, sur le savant qui prétendait les analyser, et qu'ils se sontamusés à lui faire dire d’eux ce qui n'était pas dans sa pensée. Il montre en maint endroit qu'il se fait du sujet de son étude une conception parfaitement juste : il parle dans la préface de « cette vie que notre esprit préle aux mots », il appelle ailleurs les mots « les instruments que crée la pensée », il n'expose dans tout son livre que des faits d'ordre psychologique. Mais l'attrait qu'exerce sur son imagination une assimilation séduisante se fait sentir parfois même à côté des vues les plus conformes à l’état réel des choses ; on trouve, par exemple, les deux conceptions juxtaposées dans cette phrase qui termine l'Introduction : « Le langage est une matière sonore que la pensée humaine transforme, insensiblement et sans fin, sous l'action inconsciente de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. » Je n'insiste pas, et je n'ai touché ce point vulnérable que parce que l'autorité de M. Darmesteter pourrait contribuer à répandre des idées inexactes, qui ne seraient peut-être pas sans danger pour d’autres. Elles n’ont pas eu d’inconvénients pour lui. Ces images peintes sur la porte, il les a oubliées une fois entré, ou il ne se les est rappelées que pour en faire l'emploi commode et abréviatif qu'on peut leur laisser sans dommage. Nulle part dans son livre on ne voit un mot plus fort lutter contre un plus fuble, ni un mot suser par sa propre décrépitude et enfin mourir de vieillesse : il se serait bien vite aperçu, s'il avait voulu appliquer ses métaphores initiales, que des individus de mème espèce vivent à peu près tous le même âge, tandis que les mots sont usités, pour les raisons les plus diverses, pendant les durées les plus inégales. Il nous montre partout l’action de Pesprit s’exerçant sur les mots, et le jeu, si difhcile à observer directement, des forces intimes de la vie psychique indirectement révélé par l’histoire des mots. Dès lors il importe peu que
ET à un rie
les trois parties dont se compose le livre soient intitulées :
Comment naissent les mots, — Comment les mols vivent entre eux, — Conument les mots meurent, et que le livre même s'appelle Za vie des mots. Ce sont des façons concises d'exprimer des faits réels et intéressants ; il ne faut pas y voir autre chose. Nous ne pouvons désigner une idée nouvelle que par élaphore, c’est-àdire en lui transportant le signe d’une idée déjà exprimée : c’est un procédé aussi simple que fécond; seulement il faut se garder d’oublier la convention originaire. Il est commode et heureux de dire l’dme d’un canon, l'œil d'une aiguille, mais il ne faut pas partir de là pour s’imaginer que le canon pense et que l'aiguille voit. Ni M. Darmesteter ni moi nous ne croyons non plus que les mots naissent, vivent et meurent réellement, mais je ne vois aucun inconvénient à parler, pour éviter de longues périphrases, de leur naissance, de leur vie et de leur mort :. Le sens qu'attribue, dans le présent livre, M. Darmesteter à l’expression de « naissance des mots » ne laisse pas toutefois d’être un peu surprenant. Il entend par là d’une part, il est vrai, l’apparition de mots nouveaux dans une langue, phénomène qu'il laisse d’ailleurs de côté, mais surtout le développement de signications nouvelles pour des mots existants, en sorte que « cette étude du mot le prend non pas à sa première origine, mais au sens immédiatement précédent d’où est dérivé celui qui est examiné » (p. 26). Voilà, on en conviendra, un commentaire singulièrement restrictif du beau titre : Comment les mots naissent. Ce titre, ainsi que ceux des deux autres parties, risque d’égarer sur le vrai sujet du livre, qui est tout entier dans l’addition au titre principal : La vie des mots étudiée dans leurs significations. C’est une étude sur la façon dont les significations des mots se multiplient, s’altèrent, s'eflacent, que nous a donnée M. Darmesteter, et c’est, comme nous l'avons dit et comme l'auteur le reconnait dès qu’il n’est plus préoccupé de sa méta-
1. Les idées que j'exprime ici ne me sont pas particulières, et l'opinion énoncée plus haut à propos des langues, si elle a été « banale », me paraît aujourd’hui surannée. M. Bréal a plus d’une fois combattu le « naturalisme » en linguistique, et en Allemagne M. Hermann Paul, dans ses célèbres. Principes de l'histoire des langues, représente aussi des doctrines tout opposées.
: 5 : ; «28 phore biologique, une simple étude de psychologie et den
logique. .
Je dis de psychologie et de logique. Il faut s'entendre cependant, et ne pas croire avoir, par ces deux mots, suffisamment … caractérisé les phénomènes en question. Le langage est une fonction sociale, c’est-à-dire qu’il n'existe pas chez l'individu isolé et ne peut être considéré que comme le produit d’une collaboration dont la forme la plus réduite comprend encore nécessairement deux facteurs, celui qui parle et celui qui écoute, le producteur et le récepteur. Cela est vrai surtout pour la sémantique. Un mot n'existe avec un sens susceptible d'être recueilli et enregistré que quand ce sens lui est attaché à la fois par celui qui le prononce et par celui qui l’entend. Au moment où nous articulons chacun des mots qui constituent notre lan= gage, nous nous représentons plus ou moins consciemment, en même temps que l’image, l’idée ou le sentiment que nous vou: lons exprimer par ce mot, l’image, l’idée ou le sentiment qu'il fera naître chez celui à qui nous parlons. Tout dialogue est une suite d'épreuves, de tâtonnements d’un esprit vers un autre pour savoir si la sensation acoustique qu’un des interlocuteurs donne à l’autre produit chez celui-ci l’état psychique que le premier veut faire naître. Généralement l'adhésion est tacite, et ne consiste que dans une réponse pertinente ou dans l'absence d’objection ou de marques d’étonnement ; dans des cas plus délicats, celui qui parle demande qu’elle soit marquée par la physionomie, par un regard, par un geste ; dans des cas réellement difhciles, comme Re celui qui parle emploie un mot nouveau, étranger, ou donne à un mot connu un sens particulier, rare, incertain, ou qu'il parle de sujets qu'il sait être peu familiers à l'interlocuteur, il réclame une assurance explicite qu'il est compris, c'est-à-dire que l'esprit de l'interlocuteur attache bien au mot proféré la même valeur que le sien. Voilà l'espèce la plus simple; mais une langue ne sert pas uniquement à deux personnes : elle est un moyen de commerce intellectuel entre des groupes d'hommes souvent très nombreux ; pour qu'un mot avec ses différents sens en fasse réellement partie, il faut que, à la suite d’une série presque infinie de petites épreuves partielles, il soit devenu intelligible au moins à un grand nombre de ceux qui parlent cette langue. Le point de
départ du développement d’un sens nouveau dans un mot est toujours individuel; mais pour que l'initiative de l'individu soit suivie de succès, il faut qu’il y ait dans le sens existant du mot un rapport logique et facilement concevable avec le sens qu'on veut y ajouter. Il sufhra souvent alors du contexte dans lequel on encadrera ce mot pour faire comprendre le sens nouveau où on le prend. Supposons qu'on n'ait pas encore employé, par exemple, les mots souche et rejelton dans le sens métaphorique où les prend le français, il est clair que, si je dis : celte famille a sa souche en France el des rejelons dans toute l'Europe, je serai facilement compris ; si au contraire je voulais employer ces mots dans des sens qui n'auraient aucun rapport avec leurs significations premières, je ne provoquerais que l’inintelligence etla risée. Les sens nouveaux naissent donc d’une invention individuelle chez l’initiateur, mais il faut qu’elle se produise dans des conditions où l'auditeur l’admette : l'éclair ne jaillit que par la rencontre de deux électricités, le sens nouveau ne naît que par la rencontre de deux, puis de plusieurs intelligences. Ainsi s'expliquent la prudence et la lenteur graduée des évolutions du sens des mots; moins que partout ailleurs la nature ici fait des sauts. Les bonds auxquels notre sensibilité ou notre perception rapide se laisserait emporter sont refrénés par la pensée toujours présente de la nécessité d’être compris. Les poètes, il est vrai, se permettent d’autres allures : ils franchissent dans leur vol un degré intermédiaire et passent d’un premier sens à un troisième, en en supposant connu un deuxième possible; quelquefois même ïls sont plus hardis encore. Mais leurs métaphores ne fournissent pas de mots à la langue ; elles restent des manifestations individuelles, plus ou moins comprises, et dont le succès appartient au domaine de l’art. S'ils réussissent, le vague même où reste une partie de leur pensée, l’effort qu’il faut faire pour la suivre, agrandissent leurs paroles hors des proportions ordinaires et leur donnent une beauté émouvante et profonde, semblable à celle de la musique; mais s'ils ne sont pas doués de ce don merveilleux d’instinctive sympathie qui leur fait pressentir jusqu'où ceux à qui ils parlent peuvent les suivre, ils risquent d’échouer misérablement, soit qu’ils restent inintelligibles, soit qu’ils manquent l'effet qu'ils ont voulu atteindre, soit que le travail qu’ils nous
imposent pour les comprendre fasse disparaitre tout le plaisirque nous procure d'ordinaire la découverte de rapports nouveaux entre les idées. Le style des époques de décadence, trop satus nu rées de littérature, est presque toujours caractérisé par une tens dance maladive vers l'excès des métaphores et par la suppression des intermédiaires poussée jusqu’à l'obscurité; cette poésie peut offrir de grands charmes aux initiés, et .elle développe les res sources les plus variées de l’art et de l’artifice; mais elle nest jamais nationale ; elle ne s'adresse qu’à de petits cercles rafhnés, où l’on est fier d’une compréhension laborieusement acquise : quand ils disparaissent, la poésie qu'ils ont admirée meurt avec eux, et ne laisse plus aux âges suivants qu'une collection d'énigmes rebutante, sauf pour la curiosité des érudits. Revenons à la langue ordinaire. Le nouvel emploi d’un mot a d'autant plus de chances d'y prendre pied qu'il se produit dans des conditions plus favorables. Ces conditions peuvent être externes ou internes. Parlons d’abord des premières, que notre auteur n’examine pas. Les conditions externes tiennent à linitiateur, mais surtout au récepteur. Un homme éminent, un chef, un grand écrivain, un orateur populaire fera plus facilement qu'un individu obscur accepter les sens nouveaux quil donnera aux mots qu'il emploie. Mais les conditions où les mots sont reçus sont bien autrement importantes : les mots qu'un grand nombre d'hommes entendent en commun, étà emploi nouveau desquels ils donnent ensemble leur adhésion, ont une force incomparable de propagation. Le théâtre, dans ce genre, a des effets prodigieux : une foule de locutions, de métaphores, de sobriquets, aujourd’hui employés couramment, proviennent de pièces de théâtre souvent tout à fait oubliées: Pendant des mois, des milliers de spectateurs ont été émus, indignés, égayés par une expression heureusement détournée de son sens : ils Pont répétée en se revoyant, ils en ont sèmé leurs entretiens ; peu à peu elle est entrée dans leur langue et s’est répandue autour d'eux. Une pièce à succès fait son tour de France : le mot nouveau sera ainsi transporté dans toutes les grandes villes, qui seules renouvellent le langage dans une société comine la nôtre. Plus grande encore, quoique s’exerçant un peu différemment, est l’influence du livre et surtout du journal. Un mot lancé par un journal et qui comble quelque
lacune momentanée est bientôt répété par tous les autres, dans une intention d'approbation ou de polémique; les lecteurs de journaux causent entre eux, discutent à leur tour et emploient le mot nouveau; peu à peu il devient indispensable à l’expression de leur pensée et il entre dans la langue générale, c’est-àdire dans celle de la partie cultivée de la nation. Si on joue les mêmes pièces dans toute la France, on y lit plus encore les mêmes journaux ou des journaux semblables; ces deux influences agissent sans cesse et puissamment. La première s’est fait sentir il y a longtemps déjà, quoique moins fortement ; la seconde est toute récente. Avec les théâtres, les journaux et la facilité des communications, la langue recoit très rapidement, jusque dans les recoins les plus éloignés de son domaine, les éléments quon injecte dans sa circulation au point central. Il en résulte pour l’évolution des sens une phase nouvelle, qui présente des caractères particuliers, notamment quelque chose de hâtif, de tumultueux et de superficiel : la langue littéraire prend une souplesse inconnue jusque-là, mais elle perd singulièrement en homogénéité et en harmonie. Elle arrive aussi, comme toutes les langues européennes d’ailleurs, à perdre en nationalité : l’influence des autres langues littéraires, grâce au nombre beaucoup plus grand de Français qui les parlent ou les lisent, ou d'étrangers qui parlent ou écrivent le français, se fait sentir sur la nôtre, très particulièrement dans le sens donné aux mots. D'autre part, les progrès constants de l'instruction, la place de plus en plus grande que prend la lecture dans la culture générale, rapprochent perpétuellement, à tous les degrés de la société, la langue parlée de la langue écrite. Qu'adviendra-t-il de ce mouvement fébrile, qui ne peut guère qu'aller en s’accroissant ? Il serait téméraire de le prédire; mais il est certain que les langues des nations civilisées entrent, au moins au point de vue du vocabulaire, dans une période nouvelle.
Les conditions internes des modifications du sens dans les mots sont l’objet propre du livre de M. Darmesteter ; toutefois il n'examine pas un des aspects de la question, l'envers de celui qu'il étudie. Il nous montre avec une ingénieuse et savante perspicacité comment les mots se prêtent à exprimer des idées nouvelles ; il ne recherche pas comment les idées nou-
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velles s’arrangent pour trouver leur expression dans les. mots. Cette étude, qu'on n'a guère abordée encore, si je ne me, trompe, serait d’un sérieux intérêt : elle nous ferait connaître quelles sont les conditions internes favorables à l'admission de sens nouveaux dans la langue; mais là n’en serait pas la prin=. cipale importance. Avons-nous des idées indépendamment des mots? Que nous ayons dans l'esprit des images muettes, c'est incontestable; que nous ayons des idées générales dont nous puissions prendre conscience en dehors des signes qui les expriment, c'est ce qui a été contesté par des penseurs fort éminents. Je ne veux pas aborder une discussion qui m'entraînerait bien au delà du sujet de cet article ; je veux seulement faire remarquer que la création de sens nouveaux pour un mot suppose dans l'esprit, non pas la conscience claire d’une idée nouvelle encore dépourvue de signe, mais tout au moins un pressentiment de cette idée et une aspiration vers un signe qui la présente clairement à la conscience. Rien ne serait plus intéressant, à ce point de vue, que de rechercher les causes des créations de sens nouveaux. Souvent, et M. Darmesteter a indiqué ce point, il s’agit toutsimplement d'objets nouveaux, de faits encoreinconnus: il est clair que l’objet, le fait préexiste au mot ; pour le dési: gner, la langue a recours à des procédés dont l’analyse serait très féconde pour la psychologie. Mais quand il s’agit d’idées, le problème est bien autrement profond, etil intéresse l’histoire même de Pesprit humain. Les langues que nous parlons remontent toutes, par leurs racines, à une époque bien antérieure à toute histoire, aux commencements mèmes de la civilisation. Depuis qu'elles nous servent à nous communiquer nos sensations Et no$ idées, ce n’est pas seulement le monde extérieur qui achangé pour nous : le monde intérieur aussi s'est profondément modifié. Il est probable que les conditions physiologiques de la sensation elle-mème ont varié : les études qu'on à faites sur les désionas tions successives des couleurs semblent prouver, où que l'œil humain, il y a quelques siècles encore, ne percevait pas des nuances qui lui sont aujourd’hui très sensibles, ou tout au moins que la perception de ces nuances n'arrivait pas à la con: science. Mais c’est dans l'intelligence et dans la sensibilité morale que les changements ont été le plus grands : combien d'idées et de sentiments l'âme humaine a acquis par la suite des
temps! combien elle en acquierttous les jours! Les mots légués par les générations précédentes ne suffisent pas à rendre des nuances que celles-ci ou ne discernaient pas ou n'éprouvaient pas le besoin d'exprimer. Tant que ces nuances n'ont pas été désignées par un mot qui les caractérise extérieurement, elles ne sont pas perçues directement par la conscience ; mais l'esprit, qui sent vaguement quil les discerne, éprouve un besoin latent, un tourment continu qui le pousse à chercher à les : nommer. Il se livre alors sur quelques mots d’un sens plus Ou moins voisin à un lent et persévérant travail, que nous ne pouvons constater qu'après qu’il a heureusement abouti.
Pour faire comprendre ce qu'il ya d’absolument réel dans ces considérations, où l'imagination pourrait sembler jouer un rôle dominant, je veux prendre un exemple qui montrera par quels chemins divers et souvent détournés l'esprit arrive à satisfaire - une aspiration qu'il ne connaît bien que quand il l’a réalisée.
Le latin n’a transmis au français qu’un seul adjectif pour expri-
mer la beauté; pulcher, decorus, speciosus, formosus, venustus,
lepidus, ont péri avec la langue rafhinée qui avait créé ces expressions diverses pour différentes nuances de la même impression.
Bellus, qui dans le latin classique signifiait plutôt « joli », a
suffi au langage des couches inférieures de la Gaule romanisée,
qui est devenu le français, pour rendre tous les aspects de la beauté. Mais il n’a pas toujours sufh ; la civilisation se perfec-
tionnant et s’enrichissant, l'esprit français a senti qu’il y avait f
une espèce de beau qui, touten charmant l'œil, était distinct du
beau proprement dit en ce que l'impression accessoire de grandeur en était complètement absente, et nous avons maintenant, sans parler d’autres, les deux mots au et joli. D'où vient ce dernier, qui n'est pas d’origine latine, et comment est-il arrivé à nous rendre le service qu'il nous rend si parfaitement aujourd'hui? Son histoire est des plus curieuses. Ce mot si familier, si mignon, si français, dérive d’un mot bien éloigné, apporté dans l'empire romain par les envahisseurs germains : jo/, jul signifiait dans leurs langues la fête du solstice d'hiver, qu'ils célébraient par des assemblées et des banquets, et que les
Romans accueillirent d’autant plus volontiers qu’elle coïncidait
avec la fête chrétienne de la Nativité : le yule-clog anglais (allemand Julklotz) correspond à notre bûche de Noël, au calendau
Pt à Pas
(calendalis) des Provençaux '. Le mot jul, jol prit sans doute pour les Romans le sens de « fête » en général : il est singulier. qu’il n'ait laissé dans le bas-latin ni dans les langues romanes aucune trace directe de son existence individuelle. En revanche, sur le modèle de festivus, on forma le dérivé julivus Gt. giulivo) ou jolivus (afr. jolif, pr. joliu), avec le sens de « gai, en train, de belle et brillante humeur ». C'est de ce sens que commence à se dégager au xvi° siècle celui d’« agréable, plaisant à voir», au xvuie siècle, tout en conservant, dans des locutions toutes faites, l’ancienne signification, le mot est déjà tout voisin de celle que nous lui donnons; il ne l’a cependant pas encore tout à fait atteinte. Dans la période suivante, il dépouille à peu près tous les restes de sa valeur ancienne, et arrive à désigner exactement la nuance d'impression esthétique qu'il nous sert à expri mer. C’est par l’idée de gaieté, en forçant insensiblement ce que cette idée, en elle-même subjective, contient d'agrément objectif, que le français est arrivé à satisfaire son besoin d exprimer la beauté à un degré inférieur.
Les autres langues romanes ne possédaient pas non plus de mot correspondant à cette nuance d'impression; elles aussi cependant sont arrivées à la rendre plus ou moins nettement : elles ont atteint leur but par des chemins bien différents. Le provençal moderne dit poulit, c’est-à-dire originairement « propre » ?. l'italien, à côté de hello, emploie carino (diminutif de caro), leggiadro (qui se rattache à /eggiero), vago, mais aucun de ces mots, de provenance bien diverse, ne répond parfaitement au joli français. L’espagnol, qui n’a pas gardé bellus et l'a remplacé par formosus 3, possède au contraire pour l'idée de joli
1. Le mot jul, jol existant à la fois en scandinave, en anglais, et en gothique (fruma jiuleis — le mois de novembre), il n’est pas nécessaire de croire avec Diez, suivi par Littré, qu'il nous vient des Normands, d’autant moins que l'italien giulivo, l’anc. esp. juli renvoient à jul, le français et le provençal au contraire à jol. Quant à l’identification, proposée par Grimm et Ihre, de jolà hjol, angl. wheel « roue », elle paraît bien contestable.
2. Le motoliu, qui existait en ancien provençal, n’y a pas développé le sens qu'il a pris en français.
3. Le mot bello, usité en espagnol moderne, paraît bien être un emprunt fait à l’italien.
des nuances plus fines, rendues par lindo (de limpidus), bonito (diminutif de bueno), pulido (identique au prov. poulit); le portugais, sauf qu'il ne connaît pas ce dernier mot, se comporte à peu près de même. Si des langues romanes nous passions aux langues germaniques, nous verrions l'esprit arriver at nême but par des voies encore plus éloignées des nôtres. Pas plus que le roman primitif, le germanique ancien ne possédait de mots pour exprimer les aspects nuancés de la beauté; et de même que nous, nos Voisins ont éprouvé à un certain moment le besoin de désigner ces aspects : ils y sont arrivés, comme nous, en forçant d’abord, puis en restreignant à son nouvel emploi, le sens de mots qui exprimaient autre chose. Pour rendre le français joli, les Anglais ont deux mots, handsome et pretty; le premier signifie proprement « maniable », le second « fastueux » (allem. prächtig). Les Allemands traduisent très exactement Joli par bübsch, qui n’est qu’une autre forme, spécialisée dans ce sens, de hüfisch « courtois » ; artig, niedlich, ont des sens un peu différents. Les Hollandais, à côté de hupsch, ont such, qui veut dire d’abord « paré, élégant » (Pallemand schmuck ne s’est pas autant rapproché du sens de joli). Le danois, outre artig, a nel, d'origine française (pour le sens cf. poulit, lindo), täckelig, vacker, proprement « brave! » (notez en provençal moderne un emploi analogue du mot bravo). Le suédois à à peu près les mêmes mots (moins #ef, qui vient au danois de l’allemand) ?. Tenons-nous-en aux langues romanes. Pour exprimer plus ou moins semblablement la même nuance dans l'idée de beauté, elles ont eu recours, nous l’avons vu, à des adjectifs, qui signifiaient « gai, propre, assez cher, trop
. Le sens originaire de vucker est celui du latin vigil « éveillé » ; de là « se » et aussi « dispos, en train ». Il y a de la ressemblance entre l’évolution de vacker en scandinave et celle de jo/if en français.
2. Que dirions-nous si des langues germaniques nous passions aux langues slaves, qui, elles aussi, ont éprouvé le besoin de rendre l’idée du joli, qu’elles ne possédaient pas à l'origine? Nous trouverions les moyens qu’elles ont employés encore bien plus différents des nôtres : le russe, par exemple, traduit joli par prekrasnyi, c’est-à-dire proprement « très rouge ».
3. Nous laissons de côté le roumain, qui rend à peu près jo/i par un mot d’origine slave.