Gillon le Muisit, t. Il, p
restreint, deintié en ancien français signifiait en général « morceau délicat, friandise », par une évolution analogue à celle qui nous fait dire « un morceau de roi ». Seigneurie avait pris le même sens : on voit, dans Audigier, un héros burlesque manger, aux grandes fêtes, de la chèvre à la lie de vin :
Por ce qu'il fu norriz en Lonbardie Ou l’en en fait daintiez et seignorie.
Le sens de « bon morceau », conservé dans l’anglais dainty, a fini par ne plus subsister que dans la langue de la chasse, avec une acception très spéciale. En tout cas je m'étonne que M. Darmesteter, qui en général se borne à constater les faits, voie ici de la « pathologie » : l'oubli de l’étymologie est, d’après luimême, une des conditions nécessaires de l’évolution sémantique, et la restriction du sens est un des phénomènes normaux qu'il a étudiés. Il n’y a pathologie que quand il y a erreur ou confusion sur le sens du mot, ce qui n’est pas le cas ici.
« Le mot esclave rappelle les luttes terribles où furent écrasés, au début du moyen âge, ces peuples de l’Europe orientale qui, dans leur langue, s’appelaient les «brillants », les «illustres », les Slaves, et que les Germains appelèrent, en corrompant leur nom dans leur rude prononciation, les Sclaven, faisant, par une cruelle ironie, de ce brillant nom un des plus misérables des langues modernes. » Cette « cruelle ironie » des Germains paraît peu probable. Des Slaves furent, il est vrai, transportés comme colons par les empereurs dans intérieur de l’Allemagne, et y eurent une condition intermédiaire entre la liberté et la servitude; mais le mot S/aves dans les textes latins écrits en Germanie désigne toujours, si je ne me trompe, de vrais Slaves d'origine. C’est à l’époque des croisades et par l’intermédiaire des Vénitiens, qui faisaient en Esclavonie d’immenses ra/zias, que le mot sclavus entra dans l’usage général de l’Europe avec le sens d’esclave ; en allemand même le mot n'apparaît pas avant le xim° siècle, et vient sans doute du dehors ‘. Quant à la rude prononciation des Allemands, elle
1. Voirentreautres Matuscev, Monumenta Slavorum meridionalium, Varsovie, 1874.