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n’a vraiment rien à voir ici : jusqu'au xme siècle, l'allemand tolérait parfaitement le groupe s/ à l’initiale ; ce sont les peuples romans qui, dans les mots en s empruntés par eux à l'allemand, ont intercalé un c'.
« Le fromage, c’est-à-dire en ancien français le formage ou, plus complètement, le lait formage, le lait en forme. » Je ne pense pas que M. Darmesteter ait jamais rencontré en ancien français le lait formage, ni formage pris comme adjectif. C'est caseus qui est sous-entendu dans formaticus, employé fort anciennement en bas latin (on trouve aussi formaticum, à cause dela forme très usitée caseum) : il s’agit d’abord d’une espèce particu=.… lière de caseus, celui qui se faisait dans une forme.
« Grivois : 1° soldat de troupes allemandes qui se servaient de grivoises (tabatières à râpe à tabac); 2° soldat aux manières grossières et lestes (comme des soldats allemands); 3° individu non maniéré, au langage leste, indécent ; 4° qui a quelque chose de leste et d’indécent. » Ainsi les grivois auraient reçu ce nom parce qu’ils faisaient usage d'une tabatière appelée grivoise. C’est ce que dit déjà Littré (je ne sais s’il est le premier), mais il faut avouer que l'inverse paraîtrait bien plus naturel, et c’est ce qu'on a cru dans le temps mème où le mot grivoise a apparu (tous lesdictionnaires sont d’accord pour dire que ces tabatières à râpe vinrent de Strasbourg en 1690). Les grivoises, dit l'édi= tion de Furetière donnée par Basnage en 1701, s’appellent ainsi « sans doute parce que les soldats ou grivois s’en servent ». Ce mot grivoise viendrait de l’allemand rapp-eisen ou rib-eisen, éty= mologie peu vraisemblable. Pour rendre quelque peu admissible l’idée que les grivois ont tiré leur nom de la grivoise, Littré en a fait des « soldats de certaines troupes étrangères au service de la France ». M. Darmesteter va plus loin, il en fait des « soldats de troupes allemandes », et attribue à la grossièreté de manière de ces Allemands le sens défavorable qu’a pris gri= vois. Mais on chercherait en vain dans les anciens documents une trace de la nationalité étrangère des grivois. L'édition de
1. Les Allemands supprimaient même le c dans les mots latins ou romans en scl qu’ils empruntaient : escluse par exemple devenait s/üse (all. mod: schleuse), angl. sluice.
LANVIE DES MOTS 309
Furetière de 1701, qui est, je crois, le plus ancien dictionnaire où le mot figure, traduit grivois par « homme qui aime à se réjouir », l'édition de Richelet de 1709 par « bon drôle, bon compagnon », traductions d’ailleurs inexactes, car on voit par l’article même de Basnage cité plus haut, et par un passage qui sera allégué tout à l’heure, que le grivois, à l’origine, est toujours un soldat. L'Académie, qui recueillit le mot dans son édition de 1718, l'explique mieux : « Terme qui se dit d’un drille, d’un soldat qui est éveillé et alerte. » Mais la réfutation la plus probante de l’interprétation ci-dessus rapportée est fournie par un passage du livre de Callières, Les Mots à la mode, que je demande à citer en entier, parce que Callières semble avoir prévu l’erreur des lexicographes modernes; malheureusement il ne nous renseigne nettement ni sur l’origine, ni sur le sens même du mot. Ce livre, qui parut en 1691, est écrit en forme de dialogue entre un commandeur, défenseur des anciennes facons de parler, et un comte et une duchesse amis des innovations. Le comte ayant employé une expression militaire qui ne plaît pas au commandeur, il la justifie comme il peut :
Tous les Grivois, ajoûta-t-il, ne parlent point autrement. — Le Commandeur ne put s'empêcher de rire sur une si forte objection, et il répondit au jeune comte que pour les Grivois il n’avoit pas l'honneur de les connoître. — Les Grivois, reprit la Duchesse, qui voulut faire la sçavante sur les termes de guerre, sont sans doute quelques troupes étrangeres qui servent dans les Armées du Roy. — Bon, dit le Comte en faisant un éclat de rire, les Grivois, des troupes étrangeres ! Est-ce que vous ne sçavez pas ce que c’est qu’un Grivois ? — Vous me ferez plaisir de me le dire, lui répliqua sérieusement la Duchesse. — Un Grivois, reprit le Comte, veut dire un homme qui... attendez... Et après avoir rêvé quelque temps : Un Grivois veut dire un Grivois, je ne puis pas vous l’expliquer autrement. — Il n’y a rien de plus clair, dit le Commandeur.
En somme, les deux mots grivois et grivoise apparaissent à peu près en même temps, vers 1690; le rapport admis entre eux par Littré est fort contestable ; en tout cas les Allemands n'ont rien à faire ici, et grivois se présente dès l’abord avec le sens de « soldat de bonne humeur, bon compagnon, sans gène ».
Guëre vient certainement d’un mot allemand qui signifiait « beaucoup », mais déjà en allemand on ne le connaît que dans les composés négatifs unweiger où neiveiger, et en français on ne
le trouve que dans des phrases négatives ou hypothétiques: M. Darmesteter n’est donc pas autorisé à écrire: « La rien que j'aime guère, c’est-à-dire la chose que j'aime beaucoup, disait le vieux français. » Il sait mieux que personne que dans ces déli= cates recherches il faut apporter la plus scrupuleuse exactitude:
« Mousquet, italien moschello, proprement petite mouche. » Pour que cette opinion fût vraisemblable, il faudrait que l'italien moschetto eût les deux sens. Or ce mot, comme l’esp. mosquele et le fr. mousquet, ne signifie qu’ « arme de petit calibre ». II faut remarquer en outre qu’un diminutif de mosca seraît et est en italien soschelta et non moschetto. Littré rapproche avec bien plus de vraisemblance le mot mousquet de l’ancien français mosket, &« émouchet »; cf. fauconneau, émerillon, terxeruolo, ete: Mais si la métaphore qui a transporté à une arme de tir, origi= nairement plus grosse que l'arquebuse ‘, le nom du plus petit des oiseaux de proie s’était produite en français propre, ls de mousquet ne se prononcerait pas, et l’on aurait même w”ouchet pour l’arme comme pour l’oiseau. Le mot est peut-être d’origine provençale ou gasconne : #0squel au sens d’ « émouchet » est attesté en ancien provençal et vit encore dans le parler méridional.
« L’adjectif français sans pareil (chose sans pareille) amène l'ex° pression inintelligible on pareil (une chose non pareille). » IIme semble que l’histoire du mot le fait paraitre moins inintelligible. À per en ancien français s’opposait non per, souvent écrit en un seul mot nomper : ce qui est on per ou, comme nous disons aujourd’hui par un mot pris au latin, ce qui est impair, n’a pas de pair; de mème ce qui est non pareil n'a pas de pareïl. Non pareil ne doit rien à sans pareil et existe, je pense, plus ancien= nement.
« Roman veut dire, au moyen âge, composition en langue romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, comme les compositions le plus en honneur sont les chansons de gesle;il prend le sens de chanson de geste. À la fin du moyen âge, il veut dire successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie), histoire en prose de quelques grandes