Voir Jähns, Geschchite des Kriesgswesens, p
aventures imaginaires, puis histoire en prose de quelques aventures inventées à plaisir, et finalement récit inventé à plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette dernière évolution de sens la poésie écrite en roman! » Cet exposé n’est pas parfaitement exact. Un romanz (c’est la vraie forme) paraît signifier d’abord une traduction du latin, puis un livre quelconque écrit en romanx, c'est-à-dire pour la France en français ; Wace, Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Guillaume de Saint-Pair, qui nous ont transmis les plus anciens exemples de ce mot comme substantif, l’emploient dans ce sens ; Joinville appelle les Chroniques de Saint-Denis, dont il copie un passage, un romant ; il désigne de même le résumé, composé par lui, des articles de la foi chrétienne. Je ne me rappelle pas avoir rencontré le mot appliqué à une chanson de geste avant le xiv° siècle, époque où on ne peut pas dire que les chansons de geste sont les compositions le plus en honneur. C’est au xv° siècle que le mot de roman prend le sens d'histoire fabuleuse, parce qu’on désigne surtout ainsi des ouvrages, en vers et en prose, des siècles antérienrs qui contenaient des histoires fabuleuses; maisil ne se dit pas encore des livres que l’on compose nouvellement. Je ne saurais dire quand a commencé l'usage actuel du mot. Robert Estienne et Jean Thierry dans leurs dictionnaires (1539, 1564) ne le mentionnent pas. Nicot même, en 1606, ne le donne pas davantage. Cotgrave donne ce singulier article : « Roman, The most eloquent French, or any thing written eloquently, was tearmed so in old time *. Hence : Le Roman de la Rose, The Romant of the Rose. » Le P. Monet, en 1631, dit encore : « Romant, livre d'histoire fabuleuse, avec quelque fondement de sujet, ou sans fondement, en matière dechevaliers errants, de chevaliers d'aventure. Heroicæ fabulæ rhapsodia. Heroicæ Ébule syntagma. Heroicorum gestorum fabulosa historia. Heroicorum facinorum ficta narratio. » Peu après cependant nous trouvons le mot roman employé couramment dans un sens bien rapproché du sens moderne, entre autres par Pascal et Boileau, et Richelet, en 1680, donne cette définition : « Le Roman est aujourd’hui une fiction qui com-
1. Cette idée se retrouve dans le singulier article Roman du dictionnaire de
Furetière; elle remonte au xvie siècle.
prend quelque avanture amoureuse écrite en prose avec esprit et selon les règles du Poëme épique, et cela pour le plaisir et l'instruction du lecteur’. » Le mot a encore marché, et il ny a pas beaucoup de nos romans modernes qui répondent à ces définitions. É-
« Souffreteux, du vieux fr. souffraite (malheur), est rapporté à souffrir et signifie habituellement souffrant. » Voilà un vrai cas. pathologique : un faux rapprochement, produisant une sorte d’épigénèse, a changé complètement le sens du mot. Pour faire bien comprendre le phénomène, il aurait été bon de donner de” souffraite une traduction plus exacte. Ce mot en ancien français signifie non pas « malheur », mais uniquement « manque, disette », et Littré l’a déjà très bien noté. Il vient desouffraindre (bas lat. suffrangere), qui veut dire « manquer ». Au xviSsiècle le mot avait encore en grande partie son vrai sens; bien que tous les dictionnaires rattachent souffreteux à souffrir, ils concilient l’étymologie prétendue et le sens réel en traduisant : «qui souffre de la misère, de la pauvreté ». L'Académie l'explique encore ainsi en 1835, et y joint, comme dans son édition de Pan vu, cette remarque : « Il est familier. » Dans la première édition, on lisait : & Il est bas et vieillit » ; dans les trois suivantes : « Il est vieux. » Mais elle ajoute pour la première fois en 1835 un deuxième paragraphe : « Il se dit aussi d’une per sonne qui éprouve momentanément quelque douleur. Je suis tout souffreteux aujourd'hui. La pauvre petite était hier toute souffre leuse. » Tout l’article a été reproduit sans changement dans l'édition de 1878, et Littré donne le sens moderne dans les mêmes termes que l’Académie. Il est sûr cependant que la défi: nition de M. Darmesteter, « habituellement souffrant », est plus conforme que celle de l'Académie à l'usage actuel du mot souffreleux.
« Toilelte, après avoir signifié petite toile, et spécialement petite toile blanche qui recouvre un lavabo, désigne le lavabo; l’ensemble des objets servant à la parure,» etc. La succession
1. Furetière est moins élogieux. « Maintenant, dit-il, il ne signifie que les livres fabuleux qui contiennent des histoires d'amour et de chevalerie, inventées pour divertir et occuper les faineants. »
Le
des sens ne me paraît pas ici bien exprimée. On n’a jamais mis une petite toile sur un lavabo, à moins que ce ne fût une toile cirée. La toilette était la pièce d’étoffe que l’on posait sur la table qui servait non à se laver, mais à se coiffer, se farder, etc. Cette table s’appela ensuite /able de loilette où simplement toilette, d’où étre à sa loilelle, pour se parer, se coiffer. Faire toilette, avoir une jolie toilette, etc., sont des expressions encore un peu trop modernes, et qu'on ne trouverait guère dans des auteurs soigneux. Littré, qui explique fort bien tous ces mots, se trompe au sujet du terme de « marchande à la toilette ». S'il désigne « une femme qui porte dans les maisons des hardes, des bijoux, des étofles pour les vendre », ce n’est pas parce que ses marchandises servent à la toilette des femmes, mais parce qu’elle les porte dans une toilette ou serviette.
« Les Vandales et le vandalisme ont conservé jusqu’à nos jours le souvenir des atrocités commises en Afrique par les barbares compagnons de Genseric. » Il faut avouer que, si le fait était vrai, nous aurions là un bien merveilleux exemple de la persistance d’une tradition historique, sans compter que les Romains de Gaule, à l’époque de Genséric, avaient assez à faire aux Barbares chez eux pour se préoccuper sans doute modérément de ce que les Vandales pouvaient faire en Afrique. Il est vrai que les Vandales avaient traversé la Gaule, et on retrouve même leur nom dans une chanson de geste qui raconte en eflet leurs cruautés. Seulement ce nom y a la forme de Wandres, et s’il avait vécu jusqu'à nous il ne serait pas redevenu Vandales, contrairement aux lois de la phonétique. Littré nous apprend que le mot vandalisme a été créé par l'abbé Grégoire ; mais il est probable que le nom de Vandales avait déjà été employé au xvine siècle, par des lettrés bien entendu, pour désigner en gros les ennemis des arts et de la civilisation. Le nom des Goths avait eu la même fortune à l’époque de la Renaissance, et c’est pour bien marquer le mépris qu’on faisait du moyen âge que les humanistes avaient affublé son art et ses mœurs de lépithète qui désignait pour eux les Barbares par excellence. Le mot gothique vient d’Italie, où les Goths avaient établi le premier royaume barbare, et il a d’abord servi à désigner ce qu’on appelait « l’ordine gottico », c’est-à-dire l’architecture du moyen âge. Je ne sais si Voltairea dit Vandale dans un sens analogue ;
? cd à CA
ila souvent employé, pour flétrir les ennemis du « bon goût » tel qu’il entendait, les mots de Huns, de Goths, de Visigoths. et de Welches. Vandale et vandalisme sont des termes d’érudits et ne conservent assurément aucune tradition.
Le livre de M. Darmesteter n'offre et ne pouvait offrir qu'un choix de mots servant d’exemples et d'illustration aux observations faites sur la variation des sens. Ces observations trouveront leur vérification complète dans le Dictionnaire général de la langue française, à l'introduction duquel le présent volume pourra être incorporé presque en entier. On attend ce Dictionnaire avec une vive impatience, et il n’est pas douteux qu'il ne fasse époque dans l’histoire de la philologie nationale. MM. Darmesteter et Hatzfeld n'ont pas prétendu refaire avec des matériaux nouveaux le monument grandiose élevé par Lit= tré à la langue française et à la science française. Ils ont travaillé sur un autre plan, et ont groupé à un point de vue particulier les richesses accumulées par leur illustre devancier et accrues par eux-mêmes. Si le Dictionnaire de Littré doit être longtemps encore pour tous la base de l’histoire matérielle du français, le Dictionnaire de MM. Darmesteter et Hatzfeld, beaucoup moins vaste, en présentera surtout l’histoire intellectuelle et morale: C’est là une œuvre aussi diffcile qu'intéressante, et pour l’entreprendre la science ne sufhsait pas : il y fallait de rares aptitudes. Quand on connaît les divers travaux par lesquels M. Darmesteter, notamment, s’est préparé à sa belle tâche, on ne doute pas qu’elle ne soit bien remplie.
[Journal des savants, 1887, février (p. 65-77), mars (p. 149-156) et avril (p. 241-249).]