DU FRANÇAIS
Die Lehnivoerter in der Franxoesischen Sprache aeltester Zeit, von Heinrich BERGER. — Les mots d'emprunt dans le plus ancien français, par Henri BERGER. — Leipzig, Reïsland, 1899, In-12, 347 pages.
Le sujet que M. Berger a choisi pour sa méthodique et minutieuse étude présente un intérêt à la fois historique et linguistique. Les emprunts que fait un peuple soit à des langues mortes, soitaux idiomes de ses voisins témoignent à la fois des : lacunes qui existaient dans son vocabulaire et de sa capacité à i accueillir de nouvelles idées ou de nouveaux éléments de cul- | ture; et ils attestent, en même temps, l'influence exercée sur ce | peuple, soit par l'instruction qu'il acquiert, soit par le commerce | plus ou moins amical des étrangers avec lesquels il se trouve en
| rapport. D'autre part, l’histoire phonétique d’une langue ne peut se comprendre dans la pureté de son évolution que si on en sépare les éléments qui ne lui appartiennent pas en propre et | qui lui ont été. incorporés à des époques diverses. Enfin, si les mots empruntés, qui prennent part à l’évolution phonétique de la langue à partir du moment où ils y sont admis, peuvent servir de « témoins » précieux pour la chronologie relative des phé- | nomènes qui composent cette évolution, la détermination de ces mots comme mots empruntés exige, de la part des philologues, une stricte application des lois phonétiques qui contri- | Bue à donner à leur connaissance de ces lois plus de rigueur et | de précision.
| C’est le côté linguistique de son sujet que M. Berger a presque | exclusivement étudié; mais ses recherches sur Thistoire de chaque mot d’ emprunt donnent nécessairement plus d’un résultat intéressant, — et dont l'intérêt ne lui a pas échappé, —
pour l’histoire des idées et de la civilisation. Sur la base de son excellent travail, il serait tentant de reprendre la question à ce point de vue spécial, et de montrer comment le vocabulaire du latin vulgaire de Gaule, réduit par la ruine de la culture romaine à une extrême pauvreté, s’est enrichi sans interruption dès l'époque mérovigienne, et a continué de le faire jusqu'au moment où s'arrête l’investigation de l’auteur (premier tiers du xIi° siècle), en recourant au latin littéraire, resté familier à une bonne partie de la nation, et comment, d'autre part, il a recu inconsciemment l'apport d’une masse considérable de mots appartenant aux langues des envahisseurs germains. De ces deux grands afuents qui, dès une aussi haute époque, sont venus grossir le mince volume originaire de notre lexique, le second s’est très vite tari, les Germains ayant rapidement, sur le sol de la Gaule romaine, abandonné leur langue pour adopter celle du peuple conquis ; le premier n’a cessé et ne cesse toujours pas de se déverser dans la langue ; les puristes ont souvent, depuis le xvI‘ siècle, essayé de le barrer, et on ne peut nier qu'à mainte reprise il n'ait eu, sous l'influence de modes ou d’affectations passagères, un débit vraiment excessif; mais il offre à l'expression des idées et des sentiments une ressource trop commode pour qu'aucune résistance ait pu entraver beaucoup le flot, etil ne s'arrêtera sans doute pas avant qu'un nombre de mots du latin littéraire sensiblement plus grand que celui qui a déjà passé en français n’ait pénétré dans la langue écrite, et de là, bien souvent au moins, dans la langue parlée !. Quant aux langues autres que les langues germaniques, M. Berger, pourla période dans laquelle il s’est renfermé, n'a trouvé à mentionner que quelques emprunts faits à l’arabe (ou au persan); on sait que plus tard Pitalien, l’espagnol, l'allemand, le hollandais,
l'anglais, — pour ne parler que des plus importants parmi les idiomes étrangers ?, — ont fourni à notre vocabulaire de très
1. J'ai déjà dit un mot de cette question et exprimé mon opinion sur l'utilité des emprunts faits au latin dans un de mes articles sur l'Histoire de lu langue française de M. Brunot (Journal des Savants, 1897, p. 607-612, 672) [ci-dessus, p. 204-207, 226].
2. Il faudrait aussi, dans un relevé complet des mots d'emprunt, ouvrir un compte, et des plus importants, à l'élément méridional : beaucoup moins considérable serait celui des divers dialectes septentrionaux.
sérieux contingents, venus surtout par la langue parlée, tandis que le grec, à partir du xvi° siècle, n’a cessé d’alimenter la langue technique et scientifique. Extraire de nos dictionnaires tous les mots reçus aujourd’hui dans l’usage littéraire et quiont été pris à ces diverses sources serait faire l’histoire même du développement de notre culture matérielle et intellectuelle et de linfluence qu'ont eue sur elle les divers peuples qui nous entourent ; tandis qu'à l'inverse le recueil des mots français qui ont passé en si grand nombre, depuis le moyen âge, et continuent de passer dans la langue de ces peuples montrerait la grande influence que la France aexercée sur la civilisation des autres nations.
M. Berger, je lai déjà dit, n'a pas abordé directement ce côté plus général et plus historique de son sujet. Il s’est attaché uniquement à relever dansles plus anciens monuments de la langue française les mots qui n’appartiennent pas au fonds héréditaire du latin parlé, et à déterminer les lois phonétiques dont la non-
| observation en dénote le caractère adventice. C’est déjà une ( tâche considérable, et dont il s’est, en général, fort bien 4 acquitté.
Une première et très délicate question se posait dès le début | à l’auteur d’un pareil travail. Que faut-il entendre au juste par | « mot d'emprunt » ? ou, en d’autres termes, comment se définit k ce « fonds héréditaire du latin parlé » dont il s'agit de séparer | les mots qui sont venus successivement s’y adjoindre : ? « Par mots Ê héréditaires, originaires, populaires, on entend, dit M. Berger, des | mots, qu'ils soient d’origine latine, grecque, germanique ou
celtique, qui existaient dés le commencement (von Anfang an) | dans le latin vulgaire de la Gaule, et qui, par conséquent, ont | été soumis à toutes les lois françaises de phonétique et d’accen-
tuation auxquelles ils pouvaient être sujets en raison de leurs
phonèmes et de leurs groupes de phonèmes. .. Les mots d’em- | prunt au contraire, où mots savants, n'appartiennent pas à la couche la plus ancienne, mais sont venus plus tard, d’un idiome apparenté ou étranger, dans le vocabulaire gallo-roman ou, respectivement, français, et, suivant la date de leur introduction, ont pris part à un plus ou moins grand nombre des changements phonétiques qui se sont produits dans la langue après qu'ils y ont été admis. » Voilà qui semble suffisamment clair et pré-
bi à de —
cis; il y a cependant un point qui reste vague et obscur. Qu'est-ce que l’auteur entend au juste quand :il parle des mots qui appartiennent au latin vulgaire de la Gaule « dès le commencement » ? Pour le savoir, il faut arriver à la partie de Pin: troduction où il est question des mots d'emprunt d’origine germanique. De ces mots, dit l’auteur (p. 23), « ne viennent naturellement en considération pour nous que ceux qui ontété introduits de l’ancien haut-allemand ! dans le gallo-roman (ou le français) après la seconde substitution des consonnes, dont les débuts se placent au vi siècle et qui peut être considérée comme accomplie au vi‘. Ceux au contraire qui ont été empruntés au moment des invasions et sont aussitôt devenus des éléments du français commun, en sorte que les règles de l’évolution phonétique ont pu être suivies par eux aussi bien que par les anciens mots populaires, doivent être rangés parmi les mots héréditaires. » On voit tout de suite qu'une pareïlle distinction est purement historique et externe, et n’a aucune base linguistique. Il est clair qu’un mot allemand emprunté au vie siècle n’est pas moins un mot d’empruntqu'un mot allemand emprunté au IX‘. L’un et l’autre ont participé à l’évolution de la langue depuis qu’ils y ont pénétré, et n’ont pas participé à l’évolution antérieure ; cette évolution était plus avancée, naturellement, quand le second à commencé à y prendre part; mais cela ne change en rien le rapport de chacun d’eux avec l'idiome où il a pénétré. M. Berger pense-t-il donc qu'il y ait une cou: pure dans cette évolution, et que le « français » ait commencé au vue siècle? On ne saurait trop répéter, — bien que tout le monde le sache aujourd’hui en théorie, mais parce qu'on loublie sans cesse dans la pratique, — qu’il n’y a aucune solution de continuité entre le latin et le roman, ou, plus spécialement, entre le latin et le français. Il faut même remonter plus haut encore. De ce qu’un mot étranger sera entré dans le latin cinquante ans avant la conquête et la latinisation de la Gaule ou cinquante ans après, il ne s’ensuivra pas la moindre différence, au point de vue linguistique, dans le phénomène que représente cet
1. On ne voit pas bien pourquoi les mots d'emprunt sont attribués uniquement au haut-allemand ; le bas-allemand a dù en fournir d'au moins aussi nombreux.
= À éme
emprunt; il n’y en aura pas davantage si le mot est entré dans le latin plusieurs siècles avant cette conquête. Le mot lettre, si, comme on le croit, il vient du grec die0épa, n’est pas pour le linguiste un mot d'emprunt moins légitimement que tel mot pris tout récemment à l’anglais. Il a, en eflet, été, comme celui-ci, introduit dans la langue à un moment donné et na, naturellement, participé à l’évolution de cette langue qu’à partir de ce moment. Il en est de même, à plus forte raison, d’un mot germanique introduit dans le gallo-roman avant l’époque des invasions et d’un mot introduit après : burg a beau avoir été admis dans le latin parlé dès le 1° siècle de notre ère, le mot qu'il a fourni au latin et qui vit encore dans la plupart des langues romanes n’en est pas moins un mot d'emprunt, tout aussi bien que ceux qui représentent hariberga, emprunté en Gaule sans doute au vi siècle, sciber, emprunté LUS OURS landsknecht, emprunté au xv*°, ou blockhaus, emprunté au x1Ix°. M. Berger aurait dû intituler son livre : Les sols empruntés par le français à partir du vurre siècle et conservés dans les plus anciens textes. Il aurait ainsi évité ce qu'il y a de peu scientifique dans sa définition des mots d'emprunt.
Mais un livre ainsi limité demandait une préface qui manque à celui de M. Berger. L'auteur aurait dû commencer par nous donner un tableau de l’état où était arrivée l’évolution phonétique du français au moment où les mots qu'il se proposait d'étudier y ont pénétré. Dès lors tout mot qui aurait participé aux phases antérieures devait être exclu, sauf les cas, indiqués un peu superficiellement par l’auteur, où ceux qui introduisaient des mots latins‘ dans la langue vulgaire les ont accommodés en quelqu’une de leurs parties aux formes existantes de cette langue. C’est ce que nous faisons encore inconsciemment, au moins la plupart du temps, pour les terminaisons : les mots comme agenda, virus, muinium, iris, facies, cruor, sont relativement rares? : nous accommodons généralement les terminai-