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Je me borne ici aux mots latins

2. M. Berger, d’accord avec d’autres philologues, distingue (p. 6) de tels mots des autres, sous le nom de « mots étrangers », parce qu'ils « ont gardé autant que possible leur forme originaire et constituent dans la langue un élément à part, vraiment étranger ». Cela n’est vrai qu’au moment de la pre-

seurs. Il est plus douteux qu'ils aient appliqué ce système aux. phonèmes du commencement et de l’intérieur des mots. D’après. M. Berger (p. 13 :), « les clercs ont pratiqué sur plusieurs des. mots qu'ils francisaient, pour les faire plus facilement prononcer par le peuple, un changement phonétique qui, en réalité, avait cessé d’agir, mais qui survivait dans leur conscience comme. signe distinctif des mots indigènes. C’est le cas, par exemple, pour le changement de «4 initial en cha, qui remonte sans doute à la fin du var siècle, dans des mots comme chameil, chande= labre, chapitre, charilet, chaste, etc., qui ressemblent à des mots héréditaires par leur initiale, mais qui portent d’ailleurs lempreinte d’une période linguistique plus récente. » J'avoue que je doute de l’emploi de ce procédé?. Parmi les mots en ques:

mière introduction de ces mots, et l’est, à vrai dire, tout autant des mots dont la forme a été quelque peu modifiée quand on les a empruntés: Les « mots étrangers » qui entrent dans la langue courante n'y sont plus sentis comme tels (voir, par exemple, omnibus, iris, piano, ticket), et subissent toutes les évolutions subséquentes du français, comme les mots du fonds le plus ancien. C’est l'orthographe surtout qui nous fait paraître certains mots comme étrangers; si on les écrivait conformément à la prononciation qu'ils ont prise en français, ils ne sembleraient pas plus exotiques que d’autres (voir là-dessus les remarques de M. R. de Gourmont dans son livre sur L'esthétique de la langue française). Ce qui fait que les mots d'emprunt restent où ne restent pas des éléments étrangers dans la langue, c’est moins leur forme plus ou moins accommodée que leur usage plus ou moins étendu. On peut en voir un exemple curieux dans le mot récemment introduit et devenu trop rapidement populaire d’influenza : les uns y sentent encore un mot étranger et le prononcent (plus ou moins exactement) à l'italienne; la plupart le pro= noncent éffüigd (mais ici c’est l'orthographe qui a dicté la prononciation):

1. M. Berger ne fait guère d’ailleurs que reproduire la doctrine de M. Mever-Lübke (Gramm. des langues romanes, I, $ 13).

2. Je sais bien qu'on trouve des faits analogues dans les rapports des patois avec la langue littéraire ; mais les conditions sont différentes. Talle= mant des Réaux raconte que, quand un M. Camus fut nommé intendant.en Picardie, les gens du pays, croyant bien faire, l’appelaient M. Chamus, parce qu'ils savaient qu’on devait dire un chat et non un cal. — Inversement, dans le dicton « picard » cité par La Fontaine, on lit chire et chen pour sire et sen (fr. son), parce que l’auteur savait que cire et ce étaient en picard chire et che.

tion, il en est, comme chameil *, qui ne sont peut-être pas des mots savants ; quant aux autres, pourquoi n'auraient-ils pas été empruntés avant la fin du vu siècle ? Il ne faut pas oublier que les emprunts au latin littéraire, à l’époque dont il s'agit, et même pendant une grande partie du moyen âge, ne se produisaient pas tous comme ilsse produisent de nos jours, c’est-à-dire par la voie des livres. Les clercs, — qui formaient toute la partie instruite de la population, — parlaient à la fois le latin littéraire (plus ou moins correctement) et le latin vulgaire. Il était très naturel qu'ils fissent passer de l’un à l’autre des mots dont ils avaient besoin, soit pour la vie pratique, soit pour l’enseignement religieux, et je ne vois aucune raison pour refuser d'admettre que, dès avant l'altération du ca, ils avaient pu en introduire un certain nombre dans l’usage vulgaire ?. Les mots qu'ils y ontintroduits plus tard, comme calende, cane, canon, cantique, n'ont pas été soumis par eux à la refacon que

s! suppose l’auteur. — Il en est autrement d’un autre groupe de os mots signalé par M. Berger, celui où, comme dans escole, espirisi} tal, estüdie, des mots évidemment d’origine savante ont reçu l’e

prothétique devant l’s dite impure. Ici, il y avait une nécessité d’accommodation à la prononciation du peuple, qui ne pouvait articuler l’s impure initiale sans la faire précéder d’une voyelle | d'appui 5, et bien des graphies montrent que beaucoup de clercs

4) 1. L’a (cf. chemin, chemise) a pu être conservé dans ce mot beaucoup ( moins usité.

2. L’e final de chaste semble assurément l'assigner à une époque posté- À rieure (j'en parlerai plus tard); mais on peut admettre que le mot castitatem a été d’abord introduit (le traitement qu’il a subi et qui en a fait chasteé È indique son ancienneté dans le français), et que chaste s’est plus tard modelé | sur chastedét.

3. On sait que le peuple y trouve encore de la difficulté et ajoute, — ou { ajoutait il n’y a pas longtemps, — cet e aux mots savants qu'il adopte (es/atue, k eslation, etc.). On voit l'usage très hésitant au xvie siècle sur ce point (Thurot, t. I, p. 215-220). Je mettrais à part le mot esciënl, qui se retrouve en ! provençal, et qui a fort bien pu être emprunté en Gaule antérieurement à l’altération du c; postérieurement à cette altération, — qui certainement se produisit même dans la prononciation du latin, — on ne comprendrait pas le besoin de la prothèse (esciènce, qui n'a d’ailleurs pas vécu, s’est modelé sur esciènlt).

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eux-mêmes en avaient perdu l’habitude et ajoutaient cet e même quand ils parlaient latin. Il faut tenir grand compte, et nous reviendrons là-dessus par la suite, de cette condition parti culière des échanges qui se produisaient entre le latin vulgaire et le latin littéraire dans la bouche même de gens qui parlaient les deux. [l faut aussi se rappeler que ces deux langues n'étaient pas nettement séparées. Sans doute, on apprenait dans les écoles à prononcer le latin littéraire conformément à ce qu’on savait de la tradition ancienne; mais cette tradition allait s’aflaiblissant de plus en plus, et il suffit de lire les textes latins écrits à l’époque mérovingienne pour voir que la prononciation du latin par les clercs était fortement influencée par celle du latin vulgaire. Ce n’est qu'après la réforme de Charlemagne, quand on eut restauré à peu près l'orthographe latine, que les deux langues, la morte et la vivante, apparurent comme clairement distinctes en face l’une de l’autre : la conscience de cette opposition se manifeste dans les célèbres dispositions des conciles de la fin du règne qui prescrivent aux curés de traduire leurs allocutions #x rusticam romanam linguam. C’est du reste à partir de ce moment que se produisent les emprunts étudiés par M: Berger, et dès lors ils ont, au moins en partie, un caractère nou: veau. Ceux qui se font oralement et par des gens parlant les deux langues deviennent de plus en plus rares; la plupart sont des emprunts faits par des gens qui veulent écrire la langue vulgaire et qui, habituellement, parlent, mais surtout écrivent ou au moins lisent le latin. Ces emprunts se font surtout dans des traductions ou des arrangements d’écrits latins, et beaucoup d’entre eux ne sont sans doute pas sortis, soit du cercle restreint des lecteurs auxquels étaient destinés ces traductions ou ces arrangements, soit même du livre où ils avaient été introduits par le traducteur ou arrangeur. Celui-ci, en tout cas, a pleine conscience de faire une transplantation voulue d’une langue dans l’autre, tandis qu’à l’époque précédente un clerc ne se rendait pas toujours un compte exact de ce quil faisait en mêlant dans son discours vulgaire un mot qu’habituellement il n’employait qu'avec ses pareils et sous une forme plus strictement latine.

Le contact intime, pendant la période mérovingienne, de la langue des clercs avec la langue du peuple est de nature à jeter

de la lumière sur deux chapitres du livre de M. Berger où il a rassemblé des faits fort intéressants, maïs sans les mettre tout à fait dans leur vrai jour et même sans les embrasser dans un coup d’œil d'ensemble. Ce sont ceux qu'il intitule « Mots latins empruntés qui ne sont pas attestés dans le latin littéraire » et « Formation des mots dans les mots savants ». Il semble, au premier abord, fort surprenant que l’on signale en français, comme empruntés au latin, des mots que le latin ne connaît pas, et on aurait souhaité que l’auteur nous dit comment il s'explique ce fait. Les mots qu’il range sous cette rubrique, après qu’on en a retranché ceux qui, à mon avis, n’ont pas droit d’y figurer ’, sont en partie des dérivés ? ou des composés 5 latins parfaitement réguliers, qui se retrouvent pour la plupart dans les autres langues romanes, appartiennent donc au fonds latin, et ne sont que par hasard absents des monuments du latin littéraire antérieurs au vin‘ siècle qui nous sont parvenus 4. Toutefois cette absence même nous fait croire qu’ils sont

1. Domnizelle, dans Eul., n’est qu'une graphie imparfaite pour domnezelle — domneïselle; le mot n’a donc aucun caractère savant. -— On ne sait d’où peut venir esterminals, qui paraît désigner des pierres précieuses au v. 1662 du ms. d'Oxford du Roland, et qui est sans doute altéré. — S/upla, forme du latin vulgaire pour stipula, aurait dû, d’après M. Berger, donner en latin estoill west une théorie que je discuterai plus loin ; mais estoble remonte à une forme subla et n’est'pas un mot savant. — Menestrel n’est savant que si on accepte l'opinion de l’auteur sur menestier, dont je parlerai plus tard. — La forme la plus ancienne d’oriflamme est drie flambe et doit être entendue comme deux mots, dont le premier, die, a été étudié en son lieu. — Monicum pour monachum n'est qu’une altération analogique. — Palatinus est dans de nombreux textes latins. — Defaciun (Lois de Guill.) n’est qu’une graphie de desfaçon. — Vassus est attesté de si bonne heure que je n'aurais pas rangé ici VASSUS VASSOr UM.

2. Tels sont acutiare, cullivare, putritura, regnalus, salvitas, tapilium, troparium, hymnarium. — Le mot censa, attesté d’ailleurs dans du Cange, est surprenant; c’est peut-être un déverbal de censare plutôt qu’un féminin donné à census. — Monochordion est un emprunt fait au grec byzantin.

3. Condignare, propausare (inutile d'admettre ici l’immixtion de ponere), translatare, transvasare.

4. C’est là ce que M. Berger entend par Schriftlalein ; car plusieurs des mots en question, comme il leremarque lui-même, sont attestés dans le baslatin.

venus au français du latin parlé par les clercs et non des livres Mais il en est quelques-uns qui sont plus intéressants et qui méritent, à divers points de vue, d’attirer notre attention :.

Le mot a. fr. nobilie (plus tard nobile, nobire) « de race noble ? », est, à coup sûr, un mot savant, et paraît répondre à un latin nobilius. Ce mot latin n’est dans aucun texte. Il doit. cependant avoir existé dans le vocabulaire des clercs de l’époque mérovingienne, auquel nous pouvons le restituer d’après le français. C’est, à mon avis, une imitation du germ. adelene, lequel s’est conservé en provençal, mais qui, dans la France du Nord, a suscité un équivalent latin 5 ; cet équivalent a passé de a langue des clercs dans celle des laïques.

Un autre mot fort curieux est celui que représente le fr: aveugle, qui remonte évidemment à un latin aboculus, « sans. yeux ». « En sa qualité de formation nouvelle introduite tardi vement par les savants, le mot, dit M. Berger, n’a plus pu se

1. L'origine du mot anc. fr. chadable, chedable, est très douteuse, aussi bien que son caractère savant.

2. C’est là le vrai sens du mot, qui ne fait pas tout à fait double emploi avec noble : il ne se dit jamais que d’une personne (sauf au x1v® siècle, oùlle mot n’est plus qu’un archaïsme, repris à la littérature antérieure et qu'on ne comprend plus bien). — M. Meyer-Lübke (Literalurbl. für germ. und rom: Philol., 1899, col. 277) ne veut pas admettre une formation nobilêus : «Je ne puis voir là, dit-il, qu'un génitif pluriel, ce qui, syntactiquement, ne convient guère, ou un wobiles accentué à la manière savante, qui, après l'action des lois relatives aux [voyelles] finales, a été admis sous la forme mobile eta été assimilé aux mots également étrangers silie, etc. » La seconde hypothèse est inadmissible, d’abord parce qu’à l’époque dont il s’agit les clercs avaient encore gardé l’accentuation latine (cf. wtele, dmele, etc.), ensuite parce que l'assimilation de nobile à milie (nobilie) est plus qu’invraisemblable. La première serait peut-être acceptable (on serait parti de filius ou filii nobilium); mais je ne vois aucune impossibilité à la création d’un nobilius telle que je l'ai indiquée (cf. levius, mixltilius, novius, rapidius, cités par A. Thomas, Essais de philol. française, p. 79).

3. Diez (suivi par MM. Mackel et Kôrting) rattache à ce mot un soidisant anc. fr. elin, « gentilhomme », pour lequel il renvoie à Roquefort: -Mais Roquefort a pris le mot à Carpentier, qui cite le passage unique de Froissart, où le mot (qu’il faut sans doute corriger en edelin) est expressé= ment donné comme un mot frison.

développer régulièrementen avueil. » On se demande pourquoi les savants sont allés forger un mot aussi dénué d’analogie :, quand ils avaient caecus et orbus (lumine), et pourquoi la langue vulgaire le leur a emprunté. M. Grôber a cru pouvoir, bien qu'avec des restrictions, attribuer aboculus, non au latin des savants, mais bien au latin vulgaire ; après avoir cité le prov. avugle, le fr. avugle, aveugle, lit. avécolo, il ajoute : « Seule la forme italienne est régulière; le prov. et le fr., avec y et eu pour 6, indiquent une introduction tardive; gl pour ©1, également, est étranger au provençal et au français. Le mot n’a donc été vulgaire qu'au plus tôt dans le latin tardif. » Il faut faire des distinctions dans ces remarques. L’it. avécolo n’est nullement régulier si on le compare aux mots vraiment héréditaires (cf. cchio de oculus) et est certainement un mot d’emprunt. Le gl du provençal et du français indique aussi un emprunt, mais un emprunt très ancien 2. Quant à la diphtongue we de l’ancien fr. (d’où eu), loin d’être moderne, elle est un signe de haute antiquité qui nous prouve que le mot existait dans le latin vulgaire de la Gaule du Nord avant l’époque, assurément fort ancienne, où lo tonique s’est diphtongué en wo puis ue. Il résulte de ces faits qu’aveugle est bien un mot d'emprunt 5, mais que l'emprunt remonte au moins au v° ou vi siècle; il n'avait donc pas, d’après le plan de M. Berger, à figurer dans son livre. Mais il est intéressant de rechercher comment il s’est formé. Je pense qu'aboculus est une simple imitation du bas-grec areppäros, et que peut-être celui-ci est le déverbal d’un verbe éropyar 4 ou ércoupatitw 5 (que les’ textes ne nous ont pas conservé),

1. Diez compare amens, abnormis, etc., mais aucun de ces mots n’a passé en roman, et ni le bas latin ni le roman n’ont formé aucun mot de ce genre.

2. Je reviendrai en détail sur ce point intéressant dans la suite de la présente étude.

3. Dans le Dict. général, aveugle est donné comme mot populaire tiré d’aboculus, avec renvoi à divers paragraphes du Traité de la formation de la. langue, qui n’a pas encore paru.

4. Cf. Æouuaroiv, qui signifie en même temps « faire voir clair » et « aveugler ». Diez connaît aussi un éfouparos (ou éEduuaroc), qui n’apparaît qu'à une époque très basse.

s. Voir les verbes du même type cités à la note [3 de la page suivante].

qui avait donné un latin aboculare. Diez remarque en effet que « l’it. avécolo est tombé en désuétude ', tandis qu’avocolare per siste même dans les dialectes »; en anc. prov. on ne trouve attesté que avogolar. On peut donc croire que avécolo, avuegle, sont tirés du verbe avocolare, avogler 2. Je pense, en effet, que le verbe a été fabriqué à un certain moment dans le latin vulgaire d'Italie, d’où il a passé dans celui de la Gaule, pour désigner le supplice de l’éxcécation, qui fut si usité aux temps du Bas-Empire, et qui resta surtout familier aux Byzantins : aboculare signifie « priver des yeux » et aboculus « celui qui en a été privé ». Nous comprenons ainsi la raison de la création du mot ;, et nous nous expliquons qu'il ait passé dans l'usage vulgaire ; mais il l’a fait à une époque antérieure à celle où M. Berger voulait circonscrire son étude.

J'en dirai autant d’un autre mot intéressant qu’il a enregistré dans ce chapitre, le mot conjugula, qui a donné en anc. fr. con: jogle, conservé uniquement au v. 84 du Pélerinage de Charlemagne et dans une charte wallonne du xin° siècle citée par Carpentier 4. Le mot a cependant dû être fort usité : il désigne des courroies de forme particulière qui servaient à atteler deux bœufs ensemble, et il a sans doute été formé lors de l'invention même de l’objet 5. La forme du mot conjogle prouve simplement,

1. Le subst. adj. existe néanmoins dans quelques dialectes, et même sous des formes plus populaires que l’it. avécolo ; voir les formes du Val d'Aoste avüljo aüljo, citées par M. le comte Nigra, Arch. glottologicoital., XIV, 369 (quoiqu'on puisse douter de l'identité de ce met avec différents mots qui désignent le lézard). Sur l’ancienne forme lombarde avogal, voir Keller, Die Sprache der Reimpredigt des Pietro da Bersagapé (Frauenfeld, 1896), au glossaire.

2. En revanche, on a tiré en ancien français de l’adj. le verbe avoglir.

3. Et aussi cette singulière formation avec ab: ab n’est que la reproduction du grec àx0; des formations de ce genre se rencontrent dans le grec byzantin et déjà dans le grec ancien (ärodeouat aroylwrruw, äroz:2akWw, aromdap®, 4rootey®, aroctouay uw, drorezv@, aroyetpitu).

4. Cette charte porte, dans le texte de Carpentier (reproduit par Godefroy); congles ; mais je pense que c'est une faute d'écriture ou de lecture pour con= jougles (ou peut-être conjongles; cf. les exemples de conjuncula cités dans la note suivante).

s. Du Cange donne, d’après des Glossae veteres, conjuglae Cevrrñpes, et, d’après les gloses anglo-saxonnes d’Aelfric, conjuncla, vristra ; à noter, outre

par la persistance de g/, qu'il ne remonte pas au vieux fonds du latin vulgaire, et le lat. conjugla apparaissant dès l’époque mérovingienne, on doit croire que le mot vulgaire est contemporain !.

Un mot curieux est paterne, fém., qui, dans plusieurs chansons de geste et déjà dans le Boëce provençal, est employé comme synonyme d’abord de Dieu le père, puis de Dieu en général ?. Il résulte d’un texte cité par Carpentier que paterna désignait en latin une image de Dieu le père (ce qu'on appelait aussi majestas), en sorte qu'il faut y voir une locution abrégée pour #mago palerna 5. Le fait que cette désignation, toute ad cale à l'origine, s’est répandue dans la langue des laïques et a fini par y Senifier simplement « Dieu », porte à croire que les images de ce genre occupaient dans les églises une place importante et de nature à frapper l'imagination. On pense à ces colossales images de Dieu le père, à ces « majestés » en mosaïque, qui remplissent le fond des absides ou les voûtes des coupoles dans les églises byzantines, et on a peut-être le droit de voir dans l’usage vulgaire de ce mot latin une trace de la décoration usuelle des églises, tout au moins à l’époque carolingienne.

Le chapitre que M. Berger intitule « Wortbildung der gelehrten Wôrter » présente de faits du même genre, et d’ail-

deux exemples de conjuncula tirés d’autres textes, celui-ci, qui précise le sens et l’usage du mot : Accessit ubi boves juncti erant, et juncturas super capita eorum, quas rustici conjunculas appellant, omnes truncait.

1. Je ne comprends pas ce que veut dire la remarque de M. Meyer-Lübke sur ce mot (/. c., col. 277) : « Que faut-il penser de conjugle ? N’appartient-il pas à cette classe de mots dont j'ai parlé dans ma Gramm., II, Ç 412 ? » A l'endroit indiqué il est parlé des dérivés en -ucu.

2. Parfois même spécialement de Dieu le fils (voir l'exemple de Guillaume de Palerne, v. 3131, cité dans Godefroy). — Dans la locution « par la paterne Dieu », employée comme serment, il y a une sorte de pléonasme.

3. Encore au xvie siècle nous voyons un peintre enluminer le canon d’un missel (il s’agit du « missel du grand autel »), « garny de sa paterne, lectres et vignettes »; voir la notice de M. Ém. Picot sur l’enlumineur parisien Guillaume Richardière dans le Bulletin de la Soc. de hist. de Paris,t. XVI, p. 38. — Godefroy traduit : « affection paternelle, sentiments paternels, qualité de père », mais on ne trouve aucun passage qui autorise cette explication.

leurs plusieurs des mots qui y sont enregistrés auraient aussi bien pu figurer dans le chapitre précédent ‘. Il contient des composés et des dérivés, dont quelques-uns sont sans doute postérieurs à l’époque où commencent les plus anciens monuments français, mais dont beaucoup appartiennent assurément à ce latin mérovingien, parlé bien que surtout appris dans les livres, encore vivant jusqu’à un certain point, comme le fut d’ailleurs le latin jusqu’à la Renaissance, où une restauration du latin classique plus radicale mit fin au développement du latin médiéval:. À cette formation latine appartiennent visiblement des mots comme anfianusi, contrariare#, contrariosus, incensare, gratiareS, justitiare, justitiarius, paganismus, seminosus, etc. Plu= sieurs d’entre eux ont dû passer dans l’usage vulgaire avant l'époque où M. Berger a voulu faire commencer son relevé. Mais c’est là une inconséquence qui se retrouve souvent dans son livre, et qu’il aurait sans doute évitée s’il avait, comme je le disais tout à l’heure, placé dans son introduction un tableau aussi précis que possible (il ne saurait l’être entièrement dans l’état de nos connaissances) du point où en était arrivée l'évolution phonétique de la langue au moment où il la prend.

Cette introduction est d’ailleurs intéressante. Elle se divise en deux parties. Dans la première l’auteur examine les prinei= pales sources des mots d'emprunt tirés du latin : la religion, le droit, la science, le commerce, les arts; puis il essaie de déter-

1. Je ne comprends pas pourquoi nobilius, par exemple, est dans le pre= mier et antianus dans le second.

2. Voir sur ce point les remarques que j'ai présentées dans la Romania, t. XXIII, p. 590-594.

3. Anlianus étant représenté, outre le français et le provençal, par l'italien et l'espagnol, la formation en bas-latin doit en remonter très haut. Quelle mot soit savant dans les langues romanes, c’est ce qu'a très bien montré M. A. Thomas (Romania, t. XXVIII, p. 170); mais je suis moins porté à croire à un emprunt de l'italien et de l’espagnol au gallo-roman. Le mot a dû être formé sur antea, prononcé anfsia par les clercs eux-mêmes. 4. Contrariari est déjà dans un auteur du 1ve siècle, et confrariare, au sens du fr. contrarier, n’est pas rare en bas-latin. S. Graliare à été tiré par les clercs de gratia prononcé gralsia, comme antianus d’antsia. Il se trouve déjà dans des documents latins de lépoque mérovingienne.

miner la proportion dans laquelle les textes qu’il a dépouillés: sont munis de mots savants et n'oublie pas que cette proportion dépend beaucoup du caractère de chacun d’eux?; il parle ensuite, brièvement, des emprunts au grec et au celtique, emprunts qui, n'ayant pas été directs à l’époque dont il s’occupe, rentrent pour lui dans les mots latins, et, un peu plus longuement, des mots germaniques (nous avons vu qu’il exclut les plus anciens) et orientaux. Dans la seconde partie, l’auteur passe en revue les travaux, — dont quelques-uns fort distingués5, — qui ont déjà été consacrés au sujet de son étude, dis-

1. Ce sont, — outre les Serments, Eulalie, Jonas et Léver, — les Psautiers d'Oxford et de Cambridge, les Wers del juise, le petit poème imité du Cautique des cantiques, le Sermon en vers, V Alexis, le Compot de Philippe de Than (le Besliaire est exclu, sans doute faute d’une édition critique, mais c’est regrettable), et comme textes profanes, — outre les Lois de Guillaume, — le Pèlerinage de Charlemagne, Roland, le Couronnement de Louis et le Charroi de Nimes (plus le fragment d'Alexandre, qui n’est pas français et aurait dû être exclu, comme l’a été le poème de la Passion). On ne comprend pas bien pourquoi l’auteur a choisi ces deux chansons de geste entre toutes (quand il a laissé de côté Gormond et Isembard); elles sont certainement anciennes, mais nous ne les avons pas sous leur forme premiére (en outre on n’a pas du Charroi une édition critique). — On regrette l'absence du Lapidaire et surtout de la Vie de saint Brendan.

2. Au reste, il est impossible de l’évaluer avec certitude. M. Berger remarque avec raison que des mots dont la forme semble savante ne sont pas savants pour cela, parce qu'ils sont influencés par des congénères (onorer au lieu d’ondrer à cause d’onor, etc.); maïs en revanche il y a des mots qui ne violent aucune des règles de permutation, parce que leur constitution ne les soumettait à aucune de ces permutations, et qui n’en sont pas moins ou n'en peuvent pas moins être savants : vers, par exemple, répond régulièrement à versus, mais il peut très bien avoir été emprunté au latin (de même durer, ferment, punir, et beaucoup d’autres). D'autres ont subi toutes les modifications régulières qui caractérisent le français et même le roman et n’en sont pas moins des mots empruntés, comme bulesme, evesque, etc.

3. Notamment ceux de MM. Flaschel, Pakscher et Keesebiter (celui-ci, particulièrement intéressant, sur les mots d’origine chrétienne dans le développement du français). — M. Berger n’a connu qu'après avoir terminé son livre la dissertation de M. Eïselein sur le développement phonétique des mots d'emprunt français d’origine latine. Il en a depuis rendu compte dans le Literalurbl. für germ. und rom. Philol., 1899, col. 409-413.

cute certaines assertions de ses prédécesseurs! et expose la méthode qu’il a suivie et les limites qu’il s’est prescrites dans le dépouillement critique qui fait le véritable objet de son livre et qu'il me reste à examiner.

Comme je lai dit en commencant, M. Berger s'est surtout attaché au côté proprement linguistique du sujet qu'il étudiait. Son livre est essentiellement un index raisonné, par ordre alphabétique, — divisé, on l’a vu, en trois parties détendue et d’importance très inégales, — des mots d'emprunt qu'il a relevés dans les plus anciens textes français. La première partie, consacrée aux mots d’origine latine, de beaucoup la plus longue et la plus importante et qui forme le vrai fond du livre, — c’est la seule dont je m’occuperai, — comprend trois chapitres; jai déjà parlé des chapitres 11 et 111, qui n’ont à eux deux que 33 pages; je vais présenter quelques remarques sur le chapitre 1, qui n'en comprend pas moins de 234, et qui est consacré aux « mots empruntés au latin littéraire ».

L'auteur déclare qu’il a renoncé à déterminer pour chacun des mots qu’il étudie, d’après les évolutions phonétiques qui y sont ou n’y sont pas accomplies, la date de son introduction dans la langue vulgaire. La tâche était en effet très difficile, peut-être même au-dessus des moyens dont dispose aujourd'hui la science. Il est regrettable toutefois que M. Berger n'ait pas essayé, çà et là, d'aborder ces problèmes intéressants et délicats. Sa pénétration et son exactitude lui auraient sûrement permis d’en résoudre plus d’un, et il aurait pu ainsi planter quelques jalons utiles pour l’histoire de la phonétique du français à l’époque si importante et encore si obscure qui précède l’appa= rition des plus anciens documents écrits. Il est vrai que souvent les résultats auxquels il serait arrivé lui auraient montré que

r. C’est à tort que l’auteur conteste (p. 30-31) le caractère emprunté du mot empereur. L'intercalation euphonique d’un e dans le groupe pr n'a aucune analogie (l'interversion de femprer en tremper est tout autre chose); sperare ne pouvait donner qu’eiperer, parce que le de sperare est à la syllabe initiale du mot (le prothétique ne change jamais rien à cette condition), et desperer a conservé son e à cause de son rapport avec esperer. Imperalor a été réintro= duit dans l’usage vulgaire, d’où il avait disparu depuis trois siècles, quand Charlemagne a restauré en sa personne la dignité impériale.

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l'emprunt remontait bien au-delà de la période où il a voulu se renfermer : cela l’aurait amené soit à exclure les mots en question, soit, ce qui eût mieux valu, à reculer les limites de cette période ; en tout cas, cela l'aurait sans doute engagé à fixer ces limites, dès le début de son travail, avec plus de précision qu’il ne l’a fait. J’ai déjà donné quelques exemples de faits de ce genre; c'est à en signaler d’autres que je m'’attacherai surtout dans ces notes.

Mais, avant d’aborder les critiques de détail, je dois rendre hommage aux qualités solides et à l'utilité durable du travail de auteur. M. Berger joint une information très précise et très étendue à une méthode rigoureuse et à une intelligence remarquable des phénomènes linguistiques. Il a imaginé, pour bien faire comprendre le caractère des mots qu’il étudie, un procédé aussi simple qu'ingénieux, mais qui demandait une connaissance peu commune de la phonétique : il établit pour chacun d’eux la forme qu'il a ou qu’il devrait avoir d’après l’évolution normale des mots héréditaires, et, d’autre part, la forme la plus savante qu'il a prise ou qu’il aurait pu prendre; ainsi il place le mot chapille (d’où chapitre) entre la forme cheveil, que capitului aurait aujourd’hui s’il s'était comporté comme w/ulum, et la forme capitule, qu’il a reçue dans la langue scientifique moderne. Ce double schéma dispense de beaucoup de longueurs et de répétitions, et frappe vivement l’esprit du lecteur. Dans Sa construction des formes normales, M. Berger a poussé très loin la rigueur de ses exigences : il l’a parfois, comme on le verra, poussée trop loin ou dans une direction qui ne semble pas la bonne; mais, par là même, il fait réfléchir, et, en inquiétant dans leur possession traditionnelle nombre de mots qui passaient pour légitimes et auxquels il trouve des signes cachés d’intrusion, il pousse à une utile revision de tout notre vocabulaire, où déjà, depuis que la phonétique historique est solidement constituée dans la plupart de ses traits, un si grand nombre de radiations ont été pratiquées dans la liste des mots héréditaires au profit de celle des mots empruntés. Si, comme il arrive, on se sent instinctivement porté à contester telle ou telle de ses exclusions, on est obligé, pour justifier la demande en réintégration qu’on veut introduire, de discuter de près ses arguments, et cette discussion ne peut que tourner au profit de la

phonétique historique, l’auteur n’avançant rien à la légère etne fondant ses décisions que sur des arguments qui valent toujours: d’être pesés avec soin.

Un autre mérite, secondaire mais fort louable, du livre de M. Berger, c’est le soin qu’il a pris de relever et, quand il ya lieu, de discuter les opinions émises avant lui sur les mots qui font l’objet de son étude. La tâche lui était facilitée par le Dictionnaire latin-roman de M. Kôrting; mais ce répertoire, qui d’ailleurs a rendu et rend tant de services à la lexicologie romane, est déjà vieux de près de dix ans, et depuis dix ans on a beaucoup travaillé dans ce domaine. Puis M. Kôrting n'admet précisément les mots d'emprunt qu'avec réserve (il est vrai que dans un grand nombre de cas il ne les discerne pas nettement des autres), et en général ces mots, comme il était naturel, ont été plutôt négligés par les philologues. Il à fallu à M. Berger des lectures étendues pour réunir sur beaucoup d'entre eux ce qu'on en avait dit avant lui, et il est très commode pour le lecteur d’en trouver, dans chacun de ces articles, l’indication et la critique.

J'examinerai dans cet article quelques-uns des traits de l évolution phonétique du gallo-roman qui ressortent de l'étude de nos plus anciens mots d’emprunt'; mais je dois d’abord rappeler et compléter une observation que j'ai déjà faite et quil est important de ne pas perdre de vue quand il s’agit d’apprécier les emprunts faits anciennement par le français au latin. Le latin littéraire a été longtemps une langue parlée en même temps que le latin vulgaire et précisément par les gens qui ontintro= duit dans l’un plusieurs des mots de l’autre? : ces mots ont donc passé dans le latin vulgaire tels qu’ils étaient prononcés en latin par les lettrés. Cela complique quelque peu la question de

1. Il nvarrivera de citer des mots qui ne figurent pas dans le livre de M. Berger, parce qu'ils n'étaient pas dans les ouvrages qu’il a dépouillés, L'auteur lui-même a plus d’une fois mentionné, à titre de comparaison, des mots qui sont absents de son répertoire alphabétique.

2. On sait que si le latin littéraire a fait pénétrer beaucoup de mots dans le français, en revanche le bas-latin a, pendant tout le moyen âge, admis un très grand nombre de mots français, en les affublant plus ou moins adroitement de formes latines.

chronologie phonétique. Le fait se produit encore de nos jours : les mots latins que nous empruntons.entrent dans notre langue avec la prononciation que nous leur donnons en latin ; ce serait une grave erreur de croire, parce qu'ils se soumettent à certaines évolutions phonétiques très anciennes, qu'ils sont antérieurs à ces évolutions. Il serait absurde, par exemple, de conclure de ce que dans murène l’a du latin #uraena se prononce à que le mot a été introduit en français avant l’époque, encore incertaine, où l’& latin s’est changé en #. Ce qui saute aux yeux pour l’époque moderne est aussi vrai, mais moins facile à vérifier, pour l’époque ancienne. Les évolutions phonétiques qui se sont produites avant la séparation nette et consciente du latin littéraire et du latin vulgaire ont dû atteindre la prononciation de l’un et de l’autre. Une évolution phonétique est le plus souvent un relâchement dans la prononciation, et on conçoit diffilement que les gens qui s’y laissaient aller dans l'usage vulgaire du latin aient pu s’en préserver dans l'usage grammatical de la même langue. Nous voyons clairement, par la graphie des textes écrits en Gaule aux temps mérovingiens, que la prononciation du latin par les clercs était en beaucoup de points identique à la prononciation vulgaire ; mais dans le détail nous sommes insuffisamment renseignés. Il est cependant quelques faits qui sont assurés. Ainsi la prononciation assibilée du # puis du « devant en hiatus, plus tard du c devant e, à simples, a été dès l’origine commune au latin des clercs et au latin vulgaire ‘. De là vient qu’il serait déraisonnable de conclure de la prononciation du € dans un mot comme celeste qu'il a été emprunté antérieurement à l’assibilation du c. Mais il y a des cas beaucoup plus compliqués. L’un des phénomènes les plus anciens de l’évolution phonétique du latin est la modification subie par li en hiatus, qui a de très bonne heure cessé d’être syllabique et a pris la prononciation 7?, puis s'est généralement

1. Cela se voit par les emprunts faits au latin par d'autres langues. Ainsi lallemand, qui, jusqu’au vie siècle, conserve encore le c avec sa valeur ancienne dans les mots qu’il emprunte (Keller, Kirsche, etc.), lui donne le son /s à partir de cette époque dans des mots pris au latin des clercs (Zins, Zirkel, etc.). Des faits analogues s’observent en anglo-saxon, en gallois, etc.

2. Je désigne ainsi la consonne que l’on a en français dans pied, yeux, en italien dans pit, jettare, en allemand dans Jar.

fondu avec la consonne précédente en l’altérant d’une façon o d’une autre, à moins qu’il ne passât derrière elle pour former diphtongue avec la voyelle précédente. Jusqu’à quel point le latin. des gens cultivés a-t-il pris part à toutes les étapes de cette évo= lution progressive ? Nous ne pouvons le dire avec précision. Et comment se sont comportés les mots nouveaux qui ont-été introduits dans le latin pendant qu’elle se poursuivait ? Il semble que la plupart se soient accommodés aux formes en usage, surtout ceux qui contenaient des suffixes ayant déjà subi l'évolution. Mais d’autres paraissent y avoir résisté : l’2 syllabique s’est maintenu par exemple dans christianum (cf. angustiare >> angois= sier), dont l'introduction remonte cependant au premier siècle !. I ya là beaucoup. de petits problèmes qui demandent à ètre étudiés chacun à part.

Il n’est pas non plus facile de dire jusqu'à quel point la réforme carolingienne a restauré la prononciation classique du latin. Elle n’a pas rétabli la prononciation antique de 1, q, dec. devant e, i, mais elle a rendu à li (e) en hiatus sa valeur sylla= bique, d’où parfois de singuliers compromis, qui subsistent. encore dans notre prononciation du latin et du français. Prenons; par exemple, le mot latin portionem, originairement de quatre syllabes : la prononciation vulgaire en avait fait portonem puis portsonem ; la réforme a rendu à l’; sa valeur syllabique?, mais en conservant après le 4 l’s qui n'était qu’une transformation de cet ? devenu 7 : portsionem, devenu dans notre prononciation. porsionem (fr. portion). — La réforme a remis graphiquement à leur place, telle que la fixaient les modèles classiques et les traités d'orthographe qu’on avait pris pour guides, les voyelles e et , Ô et à, sans cesse confondues dans l’écriture mérovingienne; mais elle ne leur a pas rendu leur valeur ancienne dans la prononciation : elle a prononcé é et é, à et d’après des règles inconnues du latin classique; elle a assimilé

1. Des mots nouvellement formés comme anciien (voir ci-dessus, p.328, note 3), champion (omis par M. Berger, quoiqu'il soit dans le Roland), ont également li syllabique. Ù

2. Au moins en théorie et dans la versification, car en fait nous prononçons en latin porlionem, en français portion, avec une s suivie d’un y. (jorsœ nent, porsjà).

1 à 7, à à à, fautes aussi graves dans leur genre que celles qu’elle corrigeait. À quelle époque ces nouvelles habitudes ont-elles définitivement tiomphé? A quelle époque s’est introduite dans le latin la prononciation française ä pour #, qui, en latin, s’est étendue même à #? A quelle époque l’accentuation latine, qui s'était maintenue, a-t-elle cédé à l'accentuation uniformément oxytonique que nous donnons au latin ? Autant de questions qui sont loin d’être résolues et qui intéressent celle des rapports du latin vulgaire ou français avec le latin littéraire. Une histoire de la prononciation du latin au moyen âge serait fort utile; malheureusement les renseignements précis font défaut, et on n’a pas encore essayé sérieusement d'y suppléer par les rapprochements et les inductions légitimes".

Je grouperai sous quelques cliefs un certain nombre de mots enregistrés par M. Berger. Voyons d’abord les faits qui concernent l’accent. Il est, cela va sans dire, conservé dans les paroxytons ; il l'est même, en général, comme nous le verrons tout à l’heure, dans les proparoxytons. Il y a cependant, pour cette dernière classe de mots, quelques exceptions. Les unes concernent des formes verbales telles que estudiel?, graciet, saxiet5, contrariet, qui sont déterminées par les formes accentuées sur la terminaison, estudiier, graciier, saxiier, contrariier, où li avait repris en latin sa valeur syllabique; les clercs qui francisèrent ces mots ne pouvaient instituer une correspondance de formes comme esftdjet, gräcjet, säxjet, conträrjet. La même observation s'applique à des formes comme glorifiet, justifiet, moltepliet, senifiet, vivifiet, créées sur les infinitifs correspondants.

Pour les noms, le fait est beaucoup plus rare4 : on ne trouve

1. Thurot, dans ses Extraits de manuscrits latins pour servir à l'histoire de la grammaire au moyen dye, a donné (p. 77-79) un intéressant document du xe siècle sur la prononciation. Il a souvent aussi indiqué la prononciation du latin dans son livre sur la Prononciation du français depuis le XVIe siècle.

2. Je note par £, d la dentale vulgaire répondant à un /, d latin intervocal ; elle se prononçait comme le /h anglais dur ou doux et est plus tard tombée.

3. Saziier (satiier, saciier) a été, je ne sais comment, oublié par M. Berger; on lit cependant dans Alexis: Ne puis lant faire que mes cuers s’en sazit.

4. Armonie reproduit l’accentuation du mot grec, qui persistait, sans doute, en latin. — Perfide et exercile du S. Léger peuvent très bien, dans ce texte

guère d’assurés que calix (ou calice), cantike, martir, timpane,. introduits à une époque où on n'osait plus, comme on l'avait. fait jusque-là, créer des proparoxytons français‘. Compot semble. remonter à l’époque où les latinistes prononçaient encore l comme 0°; il faut alors admettre qu’il y avait eu dans ce mot une sorte de « recomposition » et que l’accent s'était porté sur. la première syllabe du second élément. Esperit5 s'explique peut être par le latin, où on a, dans la versification rythmique, des” traces de l’accentuation spirilus. En dehors de ces cas isolés, laccentuation des proparoxytons latins a été conservée dans les mots d'emprunt les plus anciens, et a produit des proparoxy tons français.

Les proparoxytons latins se divisaient en deux groupes. Dans: le premier, la pénultième était séparée de l’ultième par une consonne : on conserva ces mots tels quels, en affaiblissant seulement, suivant une loi qui parait avoir existé dès l’époque antérieure, toutes les pénultièmes en € : ainsi érguene, —

rempli de latinismes, avoir encore l'accent sur l’antépénultième. — Estatue peut s'être prononcé es/atve, comme je l’ai dit autrefois, ou estdtue. — Adultere (ou plutôt avullere), dans les Lois de Guillaume, est une graphie anglo= normande pour avolire. 1. Plusieurs de ces mots ont peut-être été aussi introduits comme proparoxytons. Ainsi il est très possible que le chalice du Ps. de Cambridge soit une graphie latinisante de chdlece (on trouve de même virgine, dnime) : le ch initial semble, en effet, attester une haute antiquité; mais calice est assuré par les deux textes des XIe et x11e siècles cités par M. Berger. — L'ancienne forme martre, qui se trouve dans des textes du xrIe siècle, peut être tout à fait populaire ou avoir passé par martere. — Le mot fimpane n’est pas le même que le fimbene postérieur (d’où /imbre), qui remonte oralement au grec tÿuravov, emprunté sans doute, avec l’objet lui-même, à l’époque des Croisades, quand depuis longtemps le ur grec se prononçait #1b : c'est ce qui explique la forme du mot français, restée jusqu'ici obscure (voir Diez etle Dict. gén.); l'emprunt ne peut être très ancien à cause de l’? (et none) répondant à v. Le prov. fempe, au contraire (voir Thomas, Essais de philolo gie, p. 216), est le latin /impanum fidèlement représenté. 2. M. Thomas pense que compol pour comput a été influencé par compost; il est vrai que, plus tard, les deux mots ont été confondus, mais compol est trop ancien pour qu’on puisse y admettre une pareille confusion. 3. Ou esperile: voir ci-dessous, p. 339, n. 5. 4. Elle existe aussi en provençal, où cependant l’a atone à d’autres places

ängele, — tmele, ütele, 4neme, érdene, virgene, — apôstele, idele. Cela se fit d'autant plus facilement qu’il existait en français des proparoxytons héréditaires, provenant, soit de proparoxytons latins où la pénultième, étant a, avait persisté (dnede, diese’, chäneve, lämpede, 6rfene, pässere®, plädene, ete.), soit de mots où la pénultième avait été maintenue par la nature des consonnes entre lesquelles elle se trouvait (judvene, chärpene, érpece, tiévede, etc.)5. Tous ces proparoxytons, populaires ou empruntés, ont plus tard été ramenés à des paroxytons par des procédés qui n’ont été les mêmes ni pour tous les mots, ni dans toutes les variétés de la langue, et dont l'étude ne peut être abordée icit.

Une place à part, dans ce groupe, doit être faite aux mots où la pénultième est -/-. On sait qu’en latin, dans les terminaisons -älus, -üla, -ülum, Vi est tantôt originaire, tantôt parasite, et que la prononciation du même mot varie souvent chez le même auteur. En général, ies sufhxes en -bül-, -pül-, -gül-, -cül-, avait perdu leur # (s'ils en avaient un) dès l’époque proprement latine, et n’ont passé en roman qu’à l’état de -b/-, -pl, -gl-, -cl-. Ce n’est cependant pas toujours le cas. M. Ascoli a montré, dans un article qui a jeté une lumière toute nouvelle sur beaucoup de faits jusque-là obscurs, que le même mot

ne s’est pas, comme en français, affaibli en e (Voir Thomas. Essais de Philol., p- 213 Ss.).

1. Cette forme, assez fréquente (on trouve aussi aiesier, aïesement, etc.), fournit un argument notable en faveur de la belle étymologie de M. Thomas: aise de adjace(ns).

2. Les formes romanes de ce mot remontent en grande partie à passarem.

3. Pour presque tous ces mots, M. Thomas (Essais de Philol., p. 214-216) a cité des formes méridionales qui montrent qu’ils ont appartenu au galloroman. On pourrait ajouter à la liste quelques noms de lieux ou de personnes.

4. Cette étude a été abordée, surtout pour les dialectes orientaux du français, qui présentent des faits particulièrement intéressants, par M. Horning (Zeitschr. für rom. Philol., XV, 491-503). On y est, depuis, revenu plus ou moins occasionnellement, mais l’étude générale est encore à faire (cf. Romania, XXI, 120).

s. Archivio glottologico tlaliano, XIII, 452-463. Voir aussi le Ç 430 du tome II de la Grammaire des langues romanes de M. Meyer-Lübke.

MÉLANGESs G. Paris.

avait souvent dans le latin parlé, sans doute d’après les milieux. sociaux différents où il était usité, une forme en -b/-, etc., et. une forme en -bäl-, etc. De là vient que certains mots ne peuvent s'expliquer en roman que par la forme avec #, que l’on serait, a priori, porté à regarder comme inconnue au latin vulgaire: Quoi qu’il en soit, nous ne trouvons l’# de -xl- conservé, sous la forme d’e, dans nos anciens mots d'emprunt qu'après { (capi= tele, titele), le groupe 11 étant difficile à prononcer et les clercs … n'osant plus, comme l'avait fait jadis le latin vulgaire, le changer simplement en c/ (vetulus > vetlus > veclus dès le mr siècle): Il n’y a pas d'exemple assuré de -dàl5. Les autres suffixes n’ont été empruntés qu'avec la syncope de là : -ble, -ple, =gle, -cle; nous aurons à reparler de l’un ou de l'autre.

Le second groupe des proparoxytons latins comprend ceux où la voyelle pénultième, ? ou e devenu if, était contiguë à l’ultième. Dans le latin parlé, nous l’avons vu, li dans ces conditions avait de bonne heure perdu sa valeur syllabique et cessé d’être une véritable voyelle et même, en général, un phonème distinct. La prononciation des lettrés ne devait pas, à l’origine, se distinguer beaucoup de celle du peuple. Mais, de bonne heure, influence de l'orthographe rendit à l’; en hiatus, dans la prononciation du latin, sinon sa valeur syllabique, au moins son existence distincte de la consonne qui le précédait : il.se prononça, comme nous le prononçons encore, avec la valeur de

1. C’est ainsi, par exemple, que s'expliquent les différentes formes romanes du mot spatula, qui, s’il avait subi la syncope de l’#, donnerait par exemple en it. spacchia, en fr. espaille. Noir Meyer-Lübke, . L., et cf. Romania, XXVIIE, 513 (cette note a été écrite sans que j’eusse consulté le passage afférent de la Gram. des Langues rom., et j'en modifierais quelque peu la teneur: il n'est pas tout à fait exact, notamment, de qualifier ce mot et d’autres semblables de mots « d'emprunt »).

2. Plus tard, le étant tombé, on a eu chapitle, lille, et on a facilité la pro= nonciation en changeant / en r : chapitre, litre (de même dans aposire, epistre).

3. Les mots comme wodle, etc., présentent des difficultés particulières, mais ne sont pas nécessairement des mots d'emprunt.

4. Les mots en -uus, -ua, -uurt ne sont pas représentés (sauf stalua, voîr ci-dessus, p. 335, n. 4).

1, et les mots qui passèrent, à dater de cette restauration, du latin des lettrés dans le latin du peuple gardèrent fidèlement cette semi-voyelle. C’est ce qui nous permet de reconnaître comme étant sortis pendant un temps de l’usage général et y étant rentrés à une époque relativement récente, quoique certainement très ancienne, des mots qu’on aurait cru appartenir de toute antiquité au fonds populaire, comme wilia! et surtout ôleuin?.— Les mots de cette classe enregistrés par M. Berger sont, en bonne partie au moins, plus anciens que l’époque où théoriquement il se renferme, puisqu'ils se retrouvent en produ vençal, également sous une forme qui les dénonce comme n’ap- { partenant pas au plus vieux fonds populaire’, et qu’ils ont dû par conséquent pénétrer dans le gallo-roman à une époque où il était encore sensiblement pareil dans toute la Gaule.

Pour les atones ultièmes des paroxytons, les mots d'emprunt de l’époque ancienne se comportent comme les mots populaires : 1 ils représentent a par e et laissent tomber toutes les autres voyelles, sauf quand l’euphonie s’y opposet. En cela ils diffèrent des mots d'emprunt plus modernes, qui très souvent gardent, en les représentant par e, les finales latines e, à, 0, u, sans que l’euphonie rende une voyelle d'appui nécessaire 5. Dans les pro-

1. Milia donnerait régulièrement yrille avec / mouillée (comme filia > fille), etnon milie mile (que nous écrivons à tort mille). Mil de mille est au contraire populaire : on voit la culture inférieure d’un peuple qui ne comptait plus au delà du premier millier.

2. Dans toutes les langues romanes le mot qui répond à oleum a le carac-

tère d’un mot rentré tardivement dans le langage vulgaire (en français régulièrement on aurait weil). Voir sur ce fait singulier les remarques de M. Mever- Lübke, Literaturbl., L. c., col. 275).

3. Tels sont les représentants de beaucoup de mots en -arium, -erium, -orium, et de diluvium, eboreum, fluvium, gladium, imperium, pallium, refugium, sabium (voir ci-dessous, p. 345), séudium.

4. Seulement les mots d'emprunt ont conservé des groupes qui, en latin vulgaire, s'étaient modifiés de façon à ne plus postuler de voyelle d'appui : c’est ainsi qu'on a en français les terminaisons -cle, -vle, les mots magne, regne, benigne, dione, épacte.

s. Il y en a cependant un certain nombre, surtout quand la finale était un groupe de consonnes : chaste (voir ci-dessus, p. 321, n. 1), juste, triste (on a aussi just et {rist), tomolle, omnipotente, oriente (les formes sans e sont plus

paroxytons au contraire, que la pénultième fût séparée de Puls tième par une consonne : ou qu'elle fût un z en hiatus, l’e final ne manque jamais : de là les formes en -érie, -érie, -6rie, -urie, et les mots comme envidie, estüdie, rie, glädie, uélie, milie, palie, sävie, etc.?, que la langue a plus tard accommodés à ses habi= tudes, soit en supprimant li atone (envie, estude, mile, -ere, =üre), soit en le faisant passer derrière la consonne (-aire, -oire, estuide, glaives, ueile uile4, paile, saives, soit par d’autres moyens que ce n'est pas ici le lieu d’étudier£.

Les voyelles atones qui précèdent la tonique et qui ne sont pas à l’initiale tombent, comme on le sait, en français, à l’excep-

ordinaires), monde (à côté de monl), et, sans cette condition, calice (à côté.de caliz), cantike, esperile (esperit prédomine), sacerdote (aussi sacerdot), ysope, ides:

1. C’est ce qui indique que comple est un mot savant : il provient d'un ancien compele, qui a donné compe dans les dialectes orientaux, où d'ordinaire on a réduit les proparoxytons à des paroxytons en supprimant la dernière syllabe, tandis qu’en français propre on a plutôt supprimé la pénultième: Compulum populairement aurait donné cont (cf. redemptum >> reent); con, 1re pers. ind. présent de couter, est-il populaire ou est-il refait par analogie? il est difficile de 1e dire.

.2. Le provençal, qui a peut-être eu à l’origine des formes semblables, les a de bonne heure abandonnées, ne gardant que l’i, auquel il donne une valeur syllabique : 6/i, 6ri, gläzi, pdli, sdui, etc. Tous les mots provençaux qui présentent cet 2 sont des mots empruntés.

3. La forme actuelle de ce mot, qui apparaît dès le xxre siècle, a donné lieu à bien des discussions. Je ne suis plus aujourd'hui aussi sûr qu'autrefois que gladies dans le S. Eéver soit un pur latinisme, et je suis porté à voir dans glaive un cas de changement du d médial en v (en passant par d), semblable là celui du 4 final en f(dans blef, bief, Marbeuf, etc.). Ce changement ne se produit que dans des mots introduits à une époque relativement récente (xif, meuf sont à étudier à part); je serais porté à le retrouver dans parevis € paradisum, avollre < adulterum (que j'ai jadis expliqué autrement), et aussi emblaver, dont l’a empêche qu’on,y voie un simple dérivé de blef.

4. On voit qu'ici le déplacement de l’i s’est fait avant la contraction de we en #1; de même empire, matire, doivent être pour empieire, malieire, formes antérieures à la contraction de fei en à.

s. Je reviendrai plus loin sur ce mot.

6. Dans plusieurs de ces mots, l’/ est devenue ”"(nobire), et le den a fie \\ autant, en passant d’abord par d et peutgtre par / (envire). 5

tion de l’a qui s’affaiblit en e’. Un des caractères les plus frappants des mots d'emprunt est de les conserver, même quand il s’agit d’un 7 en hiatus (curios, breviaire, graciier), et de leur donner la prononciation que leur assigne l’orthographe latine : ainsi qualitét, abiter, ariditét, auloritét, jubilacion. Il y a quelques exceptions à cette dernière particularité pour des mots très anciennement empruntés : tels sont chastedét (devenu chasteé chasté), fermetét et autres pareils (moins anciens à cause de la conservation du t), mesericorde (à côté de misericorde)? ; on peut encore compter ici deable (à côté de diable) et cresteien (à côté de crestiien). — M. Berger a rangé dans les mots savants, du chef de leur traitement des atones protoniques, deux mots que je ne saurais apprécier comme lui, #enestier et menestrel. Ces deux mots ne présentent aucun des caractères des mots empruntés : le second ? de minisierium, ministerialem, est conservé à cause du groupe de consonnes dans lequel il est enfermé ; il devient régulièrement e comme l’i de la première syllabe 3. La forme mestier, qui a prévalu sur meneslier (il n’y a pas au contraire de forme mestrel), ne saurait être regardée comme la normale (la chute de l’#, dans ces conditions, y est contraire à toute analogie); elle s'explique, comme mostier, par quelque contamination que nous ne pouvons pas déterminer avec sûreté, et n'empêche pas que meneslier, menestrel, ne soient les seules formes vraiment régulières5.

1. Dans les mots d'emprunt de date relativement récente l’a reste a et ne devient pas e comme dans les vieux mots héréditaires ou empruntés : avarice, palazin, paradis (mais à côté paredis et parevis).

2. Dans crucefis, decepline, esperit, glorefiier, il v a peut-être dissimilation postérieure.

3. Les formes meneslerel, menesteral, où l’e protonique semble être conservé ont été refaites sur menestier à l’époque où ce mot était encore usité à côté de meslier.

4. On a plus d’une fois proposé l'influence de mysterium, et elle n’est pas sans quelque vraisemblance; on peut aussi rappeler que #inus a dû avoir en latin vulgaire une forme parallèle #1ens (d’où le gallo-roman #es-), qui a pu agir sur winislerium. Pour mostier, on peut songer à l'influence de wostrare.

s. L’espagnol a normalement menester, de même qu’il ne connaît que menos (et non es) de minus.

Pour les voyelles toniques, — aussi bien que pour les voyelles atonés conservées en tant qu'initiales, — le plus ancien des changements qui caractérisent le gallo-roman ‘(sans parler bien entendu de la transformation générale de la différence de durée en différence de timbre) est l'identification de 16, de na. Nos mots d'emprunt se comportent sur ce point de deux facons, suivant Ja date de leur admission dans la langue vulgaire. Ceux. qui rendent régulièrement à par e, # par o (batesme, evesque, pre veire, — moltepleier, avolire, tomolte? sont antérieurs à la réforme carolingienne. Dans ceux qui ont été introduits plus tard, nous voyons la prononciation des voyelles calquée sur la graphie latine : epistele, lilele, multiplier; — multiplier, occulle, estidie, dilivies. — Vient ensuite la diphtongaison de l’é tonique en we, de là tonique en wo, ue. À la première ont encore participé des mots comme *eclésia+, impèrium, matèria, *anléphonaÿ, lèpra, d’où egliésie, empiérie, matiérie*, antiévene, liepre? ; à la seconde,

1. On sait que la fusion de j avec &, de à avec 0, se retrouve dans toutes les langues romanes, sauf en sarde et (pour l’à) en roumain ; elle est done extrêmement ancienne, et attestée en effet graphiquement dès l'époque impé= riale.

2. Multiplicare est rentré plus tard dans le français, sous la forme plus savante #ulliplier; de même {umulle.

3. Le mot fluvium donne lieu à beaucoup de difficultés (voir larticle de M. Berger); je crois, avec M. Suchier, qu'il était, en latin vulgaire, fovium, d'où le mot d'emprunt fuévie, devenu flueve, fleuve. Flüvie est plus récent et n’a pas prédominé.

4. Voir Meyer-Lübke, De aturbl., 1899, col. 276. L'e devrait être long, mais les formes romanes, aussi bien que l'emploi du mot par les poètes chré= tiens à partir du ve siècle, attestent qu'il était bref:

5. Adaptation du grec anliphona par substitution du latin anfe au préfixe incompris auti (mais antiphona s'est maintenu dans antoine). La même substitution a eu lieu dans Anlechristus pour Antichristus. Dans les deux cas, elle a détruit le sens du composé.

6. Ces formes ne se trouvent pas telles quelles, mais sont nécessaires pour expliquer eglise, etc. Pour plusieurs de ces mots, on a aussi des formes (d'em= prunt postérieur) où l’e n’est pas diphtongué : emperie, malerie, etc., d'où plus tard empeire, mateire et empere, matere. La forme matière est moderne, et modelée sur manière.

7. Cette forme, que M. Berger considère comme « demi-savante »,

des mots comme ôleum, *flüvium, *abüculum, d’où uélie’, fluévie, avuegle. Dans les mots plus récents, nous ne trouvons plus la diphtongaison : cedre, — escole, cofre, apostélie, chandnie, mônie, estérie, memérie. — Plus récente et plus particulièrement française est la diphtongaison de & (i) en ei oi, de ü (x) en ou eu. Nous la trouvons encore observée dans anteivene, antoine, de antiphona ; mais elle ne l'est plus dans livre, envidie, digne, noble, etc. — Le changement tout français de a tonique en é a dû être subi par des mots empruntés, mais nous ne pouvons les distinguer des mots héréditaires que par le sens2. — Enfin les emprunts enregistrés dans le livre de M. Berger sont sans doute tous antérieurs à l’époque où, au moins dans le français normal, le son d’u répondant à # latin, s'est changé en celui d’x.

Si des voyelles nous passons aux consonnes, nous nous trouvons en présence d’une foule tellement considérable de faits que, pour les examiner tous au point de vue qui nous occupe, il faudrait faire l’histoire entière des consonnes gallo-romanes à l’époque mérovingienne. En outre, comme on l’a déjà vu, la question est très compliquée par lincertitude qui règne sur la prononciation des clercs à cette époque et même à l’époque subséquente. Aussi me bornerai-je à étudier un petit nombre de points sur lesquels l’examen des anciens mots d'emprunt me semble prêter à quelques observations intéressantes.

La transformation de diverses consonnes par leur fusion avec un {(e) suivant en hiatus, devenu 7, est en latin vulgaire un fait

semble prouver que la réduction de p à est antérieure à la diphtongaison de lé. — La forme ordinaire est lepre.

1. Cette forme, qui est dans le Livre des rois, a donné régulièrement uile et, d’autre part, oile et uele (eule). Les formes comme oeille, uille, oille, enregistrées par Godefroy, sembleraient représenter une dérivation toute populaire du pluriel neutre olea: mais, en présence de l’accord de toutes les langues romanes (et germaniques) à ne posséder ce mot que sous la forme d’un mot d'emprunt (voir ci-dessus, p. 339, n. 2), il faut plutôt y voir de simples variantes graphiques.

2. Il ne faut, naturellement, pas tenir compte des suffixes, comme la terminaison de l’infinitif -er et celle des substantifs en -é/ : on a ici une de ces accommodations à l’usage dont il été parlé plus haut, et que nous pratiquons encorefaujourd’hui.

d'une très haute antiquité. Aucun des mots enregistrés par M. Berger n’y est soumis : l’?, comme nous l’avons vu, s’y maintient (avec valeur de y après l'accent, avec valeur syllabique. avant l’accent), et la consonne (sauf , c) reste inaltérée : supérbie. (au lieu de soverge), glädie (au lieu de glai'), refiigie (au lieu de. refui?), estidie (au lieu d’estui), fluévie (au lieu de fluege), uélie, milie, pälie (au lieu de weil, mille, pail), pecünie (au lieu de peügne),, etc. Quand la consonne est r, elle n’est pas altérée, en gallo= roman, par l’ suivant, mais cet z passe derrière lr et forme diphtongue avec la voyelle précédente : dans nos mots | reste à sa place et maintient, le cas échéant, sous forme d’e, la voyelle. finale destinée à tomber : memérie, estérie, luxrie, rie, adjutôrie, etc.*. Dans le suffixe -arium, -aria (et aussi dans -erium, -eria) le français populaire, par un procédé qui n’est pas encore sufhsamment élucidé, a produit -ter, -iere; dans les emprunts on a .-drie, érie : conträrie, malérie, empérie, etc. Tous les mots de ce genre sont donc postérieurs aux évolutions qu’ils ne subissent plus; mais ces évolutions sont si anciennes que cette constata= tion ne nous renseigne que d’une facon très vague sur la date des emprunts.

Très ancienne aussi est la transformation du b intervocal en

v. La plupart de nos mots y échappent : abiler, nobilie, abis où abisme, labor, obedir, ete.+. Mais les mots avuegle, ivorie, dont Ie caractère emprunté n’est pourtant pas douteux, la subissent : il en résulte qu'aboculus, eboreus, existaient en vulgaire non avant la réduction de b à v, mais avant que la réforme carolingienne eût restauré le à dans la prononciation du latin; ils n'auraient donc pas dû figurer dans la liste de M. Berger. Le d intervocal avait pris de bonne heure, en Gaule, une prononciation affaiblie (d) qui, dans la France du Nord, a abouti à sa chute complète. Je suppose qu'elle existait aussi dans le

1. Glai existe populairement avec le sens de « glaïeul ». . Refui, forme populaire, existe en ancien français.

3. Plus tard ces mots ont fait passer li derrière l’r, ou bien l’i est tombé: memoire, estoire, gloire, — memore, estore, glore, luxure; mais le traitement de la vovelle tonique montrerait toujours que ce sont bien là des mots d'Emprunt, mème si on n'avait pas les formes anciennes.

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