‹ Mélanges littéraires de Benjamin SulteChapitre 3 sur 7 · SÈ: · texte numérisé non relu

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BEUGNOT 1

Il y a sur les bords du Saint-Laurent une petite ville qui porte le nom de Deux-Grèves et que remplit presque à lui seul un personnage sans importance, mais très aimé, très adulé, très persuadé lui-même de sa valeur. Dire que ce bon citoyen s’appelle Euclide Mondroit ce n’est pas trahir l’incognito d’un homme qui ne saurait être célèbre.

Mondroit s’est donné, en 1881, le luxe d’une promenade en Europe. Il en a les moyens. Au départ, il régala ses amis; au retour ses amis le régalèrent. Il emplissait toujours la ville avant comme après le voyage.

Le samedi, 30 septembre 1882, un étranger sonna à la porte de chez Mondroit et remit une carte libellée comme suit : Le comte de Beugnot, secrétaire de Vambassade de France à Londres.

Mondroit lut avec surprise le morceau de carton.

— Secrétaire d’ambassade, diantre ! Faites entrer.

1. Ce petit roman de la vie réelle est écrit dans le style des nouvelles à la main, par conséquent sans prétention au grand genre de roman. Afin de permettre aux journaux de le reproduire, M. Suite ne l’avait pas fait enregistrer au bureau des droits d’auteur, ce que nous avons fait, nous.

BEUGNOT

Un beau grand garçon de trente ans se présenta et salua d’un air de connaissance, presque respectueux. Tenue correcte, simple, de bon ton; des manières attirantes. Une physionomie de charmeur.

Mondroit lui rendit son salut. L’étranger tendit la main et murmura en souriant:

— J’espère que votre santé est toujours excellente?

— C’est donc que vous me connaissez ! répondit Mondroit, en écarquillant les yeux.

— Vous ne me remettez pas? Nous étions ensemble sur le bateau qui nous conduisit de Douvres à Calais, l’année dernière.

— C’est possible, en effet.

— Eh oui, je vous ai été présenté par M. Plumare, le journaliste.

— Tiens ! ça me revient maintenant. Comment se porte-t-il, monsieur Plumare?

— Aux dernières nouvelles, il allait être nommé député.

— C’est fort joli! un assez jeune homme, après tout. Dites-moi quel bon vent vous amène ici.

— Le seul plaisir de vous revoir, M. Mondroit. Envoyé en mission à New-York, j’ai terminé ma tâche et je retourne par le Canada. Deux jours d’arrêt aux Deux-Grèves, à cause du dimanche, et je file vers Londres, via Halifax.

— Ah non! par exemple, vous ne partirez pas si tôt. Les Canadiens-français sont plus hospitaliers que cela.

A part lui, Mondroit se disait:

— ^ Je montrerai ce comte à mes concitoyens, c’est pourquoi il ne faut pas le laisser retourner à l’hôtel.

BEUGNOT

Beugnot, plein de politesse, parut charmé de l’offre, cependant il observa sur un ton très ferme:

— C’est que j’ai des affaires qui m’attendent là-bas.

— Des affaires . . . Bien. Attendez. Que feronsnous? Coupons au plus court: installez-vous chez moi pour aujourd’hui et demain. Lundi, notre club de chasseurs partira en excursion, après un déjeûner selon les règles. J’j^ suis invité, au déjeûner, mais je ne chasse pas. Donc, vous serez des nôtres et nous boirons tous ensemble à notre heureux voyage. Est-ce dit ?

— Assurément, ceci est autant agréable que facile, mais je crains d’abuser.

— Avec moi, jamais! Vous êtes ici chez vous. Je vous garde. Nous vous gardons, monsieur le comte.

L’étranger céda de bonne grâce.

Mondroit avait prononcé emphatiquement les mots : “Monsieur le comte.” Il se disait en son intérieur: “Je vais m’en payer du comte, et du comte et encore du comte ! Les amis seront épatés. Ils verront comment un voyage en Europe vous pose un homme.”

Les petites villes ont leurs grandes vanités. Le premier comte qui foulait le sol des Deux-Grèves devait y faire événement et laisser des souvenirs à la société choisie dont s’entourait ordinairement Euclide Mondroit.

— J’envoie à l’hôtel chercher vos bagages et dans un instant ils seront ici, monsieur le comte.

Disant cela, le maître de céans lançait des ordres aux domestiques d’une voix qui dénotait la plus complète satisfaction. Branle-bas dans toute la maison.

BEUGNOT

Un quart-d’heure après Tarrivée de Beugnot il y avait du comte à tous les étages.

Ne nous étonnons pas de l’enthousiasme de Mondroit. Son hôte se recommandait largement par son extérieur. Il avait dans la taille, la figure, la démarche et dans la parole une distinction innée, ce qui, ajouté à ses titres, était plus que suffisant pour justifier les égards dont il devenait l’objet.

Une charmante soirée improvisée, chez Mondroit, ce samedi-là. Pas la moindre apparence d’excitation. Toutes les choses comme de coutume. Dix camarades seulement, tous intimes de vieille date, et que l’on désigne communément sous le nom de cercle des Dix.

Conversation à feu roulant. L’art de parler à propos consiste surtout à suivre le mouvement des interlocuteurs. On peut changer de sujet, mais personne ne s’en aperçoit si vous suivez la pente, au lieu de remonter le courant. Consommé dans les roueries des discours à bâtons rompus, le secrétaire d’ambassade faisait honneur à sa position et ne bronchait devant aucun sujet.

L’avocat Pambrin parlait de Paris, du Paris de sa connaissance, et le comte le louait de sa mémoire, tout en ajoutant certains détails qui attestaient d’un long séjour dans la ville incomparable.

Corbichon, le banquier, s’émerveillait des histoires de Bourse dont le jeune étranger possédait un répertoire varié.

Un ancien journaliste, nommé Polidor, blaguait bien un peu la politique anglaise, mais le comte lui

BEUGNOT

expliqua, de fil en aiguille, ce qui en était, tout ainsi qu’un employé du ministère vous confie dans l’intimité les secrets de 1 administration et de la diplomatie de ses chefs.

Avec le docteur Foucheux ce fut tout autre chose. La science a ses prétentions. Le docteur ne croyait pas à la méthode de Pasteur touchant la maladie des poules. Beugnot le prit pour ainsi dire au collet et le convainquit de l’efficacité des remèdes préventifs recommandés par Pasteur.

Mondroit digérait avec délices après un excellent dîner. Son orgueil d’amphitrion se doublait de l’honneur que lui faisait son hôte. Quelles jalousies il allait créer dans la petite ville ! Cet ami d’occasion, ce secrétaire d’ambassade, savait tout! sans compter qu’il se montrait si modeste, si humble qu’il avait toujours l'air de croire ses interlocuteurs plus forts que lui. Le contredire un brin, c’était faire sourdre des souvenirs qui débordaient dans sa conversation. Evidemment, cet homme était trop instruit pour des Canadiensfrançais. Aussi Mondroit jubilait, se tournait les pouces, souriait, approuvait et ne trouvait que des exclamations à mettre au bout des phrases de son hôte. Ah! l’on s’amusait très bien.

Lorsque César Dublanc, président du club de chasse de la ville, eut croisé le fer de la conversation avec le comte et que celui-ci lui eut déroulé, en réplique, une leçon concernant les perdrix rouges, les perdrix blanches, et les brunes et les grises, qui ne se branchent pas comme les autres, Mondroit se pâma d’admiration. Jamais homme si aimable n’avait traversé son cercle. Beugnot enlevait les suffrages à la pointe de la riposte, de l’apostrophe, de l’explication et de la démonstration.

BEUGNOT

A onze heures du soir, en se séparant, les amis se dirent qu’il fallait employer le lendemain, et surtout ne pas manquer de produire le comte.

A la g-rand’messe, le lendemain, dimanche, ce fut un émoi général dans l’assistance. Le bruit de l’arrivée du visiteur de distinction s’était répandu avec l’entrain d’une bonne nouvelle. Le comte fit oublier la dévotion. Quand il sortit de l’église, au bras de Mondroit, escorté par Dublanc et Corbichon, la foule se coupa en deux. Ils passèrent, souriant, saluant, heureux possesseurs du noble personnage qui déjà occupait toutes les imaginations de la petite ville.

Dîner intime. Les Dix y étaient. On mangeait bien chez cet excellent Mondroit. Pas de recherche dans les mets, en apparence, mais un soin de faire joli et de montrer les plats qui aiguisaient l’appétit. C’est la bonne manière. Cette phrase est pour les gourmets.

Tout en causant de banalités, le comte amena la conversation sur des sujets personnels; si bien que Mondroit en vint à raconter, en se moquant amicalement, que le secrétaire d’ambassade laissait traîner son argent sur les meubles. On se récria. C’était pourtant véritable. Il avait ouvert sa petite valise de voyage, et pour la dégonfler, il en avait sorti une liasse d’actions de chemins de fer américains; puis, les ayant placés sur une table, il avait recouvert le tout de pièces d’argent et était parti pour la messe. Les domestiques attestaient de l’authenticité de cet acte d’imprévoyance.

BEUGNOT

Le comte rit et parut s’amuser de l’incident. Ensuite, d un ton bonhomme, et ne voyant là qu’une chose très indifférente, il dit:

— Ce sont des valeurs périmées, qui ne sont bonnes à rien, par conséquent. Je les rapporte à une famille qui m’a chargé de quelques négociations en passant à New-York. Ce sont comme des reçus de ce que j'ai payé. Quant aux monnaies dont vous parlez, il n’y en a pas pour cinq piastres, et je pense que l’on ne vole personne ici. D’ailleurs, je suis trop pauvre pour tenter la cupidité.

Un murmure sjunpathique répondit à ces dernières paroles. Il y a des revers financiers pour toutes les classes. Nulle n’est assurée de sa fortune. C’est bien dommage, car l’on vivrait si tranquillement des revenus acquis. La vie n’est pas toujours ce que l’on pense! Qui eût deviné à la figure du comte et à la parfaite tranquillité de ses habitudes, les chagrins qu’il ressentait de ces déceptions d’argent!

— Bah! messieurs, dit-îl, je ne suis pas si malheureux après tout, il me reste bien quelque part une dizaine de mille piastres de rente.

Ce ton léger fit plaisir aux convives. Et, reprenant le dé de la conversation, le comte dit un mot du consul de France à Québec, pour changer le propos.

Dublanc s’alluma tout à coup.

— Une idée ! Demandez le poste de consul général après M. de Sesmaisons.

Applaudissements des Dix. On trinqua. Le projet fut déclaré superbe, réalisable, désirable. Le comte dissipa en riant leurs illusions. Sa carrière promettait bien autre chose, et à courte échéance.

BEUGNOT

Entre la poire et le fromage, il raconta même ses projets d’avenir, mais le tout étant secret, je ne puis risquer de semblables confidences.

Les amis de Mondroit ne savaient comment manifester leur admiration pour un aussi bon caractère. Les domestiques étaient du même sentiment. De la cave au grenier, l’on n’entendait que ces mots prononcés avec ferveur: monsieur le comte! monsieur le comte ! !

Sur le soir de ce même dimanche, il y eut promenade à pied, par la ville. Le comte et Mondroit, le docteur Foucheux et Polidor, Pambrin et Corbichon, formaient trois couples qui tenaient le trottoir, et devant lesquels chaque citoyen s’effaçait pour laisser le passage libre.

Beugnot, signalé partout dans la ville, inspirait de la révérence. Derrière son groupe on se pressait aux portes. D’un voisin à l’autre, l’éloge et l’étonnement circulaient. Comme c’était bien un comte, en effet! Rien qu’à le voir marcher, les têtes se montaient. Et ce vieux Mondroit, avait-il du bonheur de recevoir de pareils amis.

Dublanc activait l’incendie de l’enthousiasme par ses gestes et ses salutations aux personnes qu’il ren* contrait. Pambrin, qui ne s’était jamais compromis, s’abandonnait devant le public et semblait dire aux passants :

— Vous savez, c’est un personnage que nous escortons.

BEUGNOT

Le comte, voyant cet entrain, se montrait bon prince. Polidor méditait d’écrire pour le journal de la localité un article susceptible de transmettre à ses petits-neveux le souvenir de cette journée mémorable. Plus sérieux que les autres, Corbichon, le banquier, songeait à inviter chez lui l’homme étonnant qui les fascinait et les honorait à la fois de tant de marques de considération. Il n’osa pas, cependant, précipiter les choses, mais se promit d’avoir son tour le lendemain, après le déjeuner du club de chasse.

En historien véridique de cette véridique histoire, je dois mentionner ce qui se passa à la fin de ce dimanche mémorable.

Mondroit avait distribué, dès la veille, un billet ainsi conçu :

“Pour saluer le passage dans nos murs de mon- “sieur le comte de Beugnot, secrétaire d’ambassade, “je vous prie de m’honorer de votre compagnie, “demain soir.”

Pas un invité n’eut mal aux dents, ni à la tête, ni aux jambes. Cour plénière. Toilettes de circonstance. Tous les gants blancs sortis. C’est si agréable d’aller chez Mondroit! On se disputait ses faveurs. Le cercle des Dix avait fait à Beugnot une réputation d’endiablé, causant de tout, tapageant et roulant sa bosse. En grande société, ce fut tout le contraire. Le comte posa pour le torse, fut presque muet et circula avec froideur, comme pour plaire aux gens qui le demandaient. Il se fit adorer, littéralement.

Ne pas se prodiguer en de certains moments, c’est un art. Le savoir-vivre transpirait dans les actions et les mouvements de cet étranger. Chacun

BEUGNOT

le comprit. Le respect grandissait à vue d’oeil. Petit à petit, tout le monde s’emballa. Avec cela, une immense gêne se glissait dans les salons, mais personne ne voulut en convenir, sauf Polidor qui était né loustic et, de plus, journaliste. La maison de Mondroit prenait des allures de sanctuaire. Les mots pointus de Polidor circulaient, sans conséquence, vous comprenez. Corbichon, tout à fait empoigné, s’efforçait de les combattre avec l’aide du docteur Foucheux. On ressentait, disaient-ils, un commencement de début ... de sensation . . . qui ressemblait aux . . . impressions, aux airs de la cour . . . ou des grandes réunions diplomatiques . . . que ... et leurs phrases se perdaient. Les échasses de l’étiquette troublaient les cervelles. Etrange monde, beau monde, grand monde où régnait le comte, puisque c’était comme cela. Lui paraissait avoir l’habitude de la chose, mais aux Deux-Grèves c’était nouveau. Enfin, on se promettait de s’y acclimater, puisque le comte vivait dans cet atmosphère et s’en trouvait bien. Le monde des grandeurs était donc ainsi ! chacun croyait cela. Ce devait être vrai puisque c’était si étrange. Ah ! qu’on était donc heureux de voir de si belles choses!

Les invités se retirèrent sans rire, sans bruit, sans sourciller, sans rien regretter, mais secoués, flattés, glorieux — et ils répandirent par la ville le mot de la situation: “Avez-vous vu monsieur le comte? monsieur le comte! monsieur le comte!”

Il n’est si bonne compagnie qu’on ne quitte. L’heure est venue de se dire adieu. En route. Il faut

BEUGNOT

partir, se séparer de ce paternel Euclide Mondroit, retourner à Londres, reprendre les ficelles de la chancellerie diplomatique, un état bien moins amusant que de grignoter ses revenus dans la ville des Deux-Grèves. C était ainsi que parlait Beugnot, le matin du lundi.

Plaignez-vous donc, monsieur le comte! ripostait son hôte. Plus d’un bourgeois voudrait être à votre Place, ah! oui. Avec votre fortune et votre position, vous nous dépassez tous de cent coudées. Il est vrai, ajouta-t-il philosophiquement, que l’homme n’est jamais satisfait. Partout il nous manque quelque chose, n’est-ce pas, monsieur le comte?

— Ceci est de toute vérité, mon cher Mondroit. Permettez que, avant de nous séparer, je vous donne ce titre si doux et qu’autorise l’amitié.

— Ah! monsieur le comte, hier soir, Corbichon me le disait : “C’est un ami pour toi, un ami parfait.” Il vous estime beaucoup, Corbichon.

L’estime du banquier ne parut pas déplaire au comte.

A neuf heures, le club de chasse était assemblé au restaurant pour le déjeûner de partance. Mondroit et Corbichon en étaient, mais ils ne devaient pas suivre les chasseurs hors de la ville. Leurs goûts ou leurs devoirs les retenaient à domicile. Une franche gaieté animait les convives. Les rapports venus de la forêt promettaient une campagne agréable. La conversation roulait naturellement sur tout cela. Beugnot racontait ses exploits dans les chasses princières de la Russie et de l’Autriche. L’enchantement qu’il inspirait allait jusqu’à l’enthousiasme, le vin de champagne aidant.

Tout à coup, Dublanc dit:

BEUGNOT

— Venez avec nous! Trois ou quatre jours de retard ne sont rien, et c’est une partie que vous ne retrouverez pas.

Un long bravo! courut autour de la table. Le comte ne parut ni accepter, ni refuser, ni comprendre. Alors on le pressa. Il devait rester. La séparation serait trop pénible ce matin-là. On promettait une chasse magnifique. Du gibier, il y en avait depuis le lièvre jusqu’à Tours, des bêtes à faire rêver le roi des chasseurs.

Toujours même silence de la part du noble étranger. Dublanc recommença ses obsessions et finit par un “pourquoi” direct et presque impérieux.

Calme, et moitié souriant, mais avec tristesse, le comte laissa tomber ces mots:

— Je n’ai pas d’argent pour cette dépense. Mes billets de passage et de la monnaie de poche, voilà tout ce qu’il me fallait et c’est tout ce que j’ai sur moi en ce moment.

Explosion des convives. De l’argent ! mais il y en a ici ! Qu’à cela ne tienne, nous vous équiperons, etc...

Vaincu par ces offres spontanés, Beugnot céda, sans empressement toutefois. Il mettait du bon goût dans toutes ses actions.

Corbichon possédait un équipage de chasseur qu’il offrit au comte. Après le déjeûner ils sortirent ensemble. Arrivés dans la rue Bonaventure, près de la banque, le comte s’arrêta devant la vitrine d’un magasin de fourrures.

— Ce projet de chasse m’inspire un caprice, dit-il.

— Lequel ?

— Apporter à Londres quelques-unes des belles pièces que je vois là.

BEUGNOT

— Rien ne s’y oppose.

— Pardon, l’argent.

II pivota sur ses talons, comme pour s’en aller, mais, tournant de nouveau, il regarda une seconde fois la vitrine et murmura de l’air d’un homme qui se consulte.

— Après tout, en tirant sur mon banquier.

— C’est cela même et c’est tout simple, observa Corbichon. Donnez-vous la peine d’entrer.

Le marchand ne se fit pas tirer l’oreille. La facture s’éleva à huit cents piastres. Corbichon fit un signe familier signifiant : “Vous serez payé bientôt.” Le paquet devait être adressé à Liverpool.

Rendu à la banque, le comte se chargea d’un fusil et des choses nécessaires à la campagne qu’il allait entreprendre; puis il demanda une formule de traite, qu’il remplit prestement et signa, pour la somme de deux cents livres sterling sur Baring Brothers, de Londres. Corbichon lui remit l’argent à la minute.

A midi, la joyeuse bande des chasseurs prenait le chemin de la forêt.

Le lendemain, le marchand de fourrures se présenta à la banque et voulut savoir s’il expédierait les articles vendus, avant que d’être payé.

— Ne l’êtes-vous pas? demanda Corbichon.

— Je n’ai pas revu votre ami.

— Alors, c’est qu’il a oublié l’affaire. Il était pressé de suivre ses camarades. Ils sont allés à la chasse, vous savez.

— Attendons son retour.

— Attendons. A vendredi.

Mais Corbichon, qui devait, ce jour-là, mettre la traite à la poste, songea à consulter Mondroit.

BEUGNOT

— Quoi donc? dit celui-ci, serais-tu inquiet?

— La somme est forte. Toi qui connais le comte, que dis-tu de sa situation financière?

— Rien, car je l’ignore.

— Vous vous êtes rencontrés en Europe?

— Dame, oui. Il m’a affirmé que M. Plumare nous avait présenté l’un à l’autre.

— Et c’est tout?

— C’est tout, comme tu dis.

— En ce cas, je télégraphie à Baring Brothers.

La Maison Baring Brothers, interpelée par le câble, répondit le lendemain, mercredi: “Pas de fonds.” Trois mots qui en disent long en termes de banque. Corbichon sauta dans une voiture et courut après les chasseurs.

Beugnot existe. Beugnot est en Canada. Beugnot est accessible. Beugnot ne demande qu’à se montrer. Il porte parmi nous son vrai nom de Beugnot. S’il rougit, ce n’est pas de pudeur. S’il change de localité ce n’est pas à cause de l’attachement que ses “amis” lui témoignent au bout d’un mois de connaissance. Beugnot sort triomphant de toutes les catastrophes, par cette vertu, l'audace — en supposant que l’audace soit une vertu. Disons aussi qu’il possède un talent merveilleux pour l’emploi qu’il exerce. Physique, regard, gestes, parole, il a tout pour lui. La carrière qu’il a adoptée nécessite une intelligence très étendue et des moyens d’action peu ordinaires. Il est à la hauteur de la tâche, disons-le.

BEUGNOT

Son lieu d’origine est la Suisse. Dès le jeune âge, il manifestait un vif penchant au luxe. L’héritage que lui laissèrent ses parents fut bientôt dissipé. La misèie 1 effraya. Il courut le monde, les aventures, et se lança dans les escroqueries. Vivre d’expédients plaît à certaines natures. La lutte qui s’engage dans ces imaginations â l’envers contre la société et l’honorabilité, a quelque chose de poétique dont elles subissent le charme, sans se rendre compte du dénouement inévitable où elles courent. Ainsi, d’un pays à l’autre, Beugnot file sa corde, jouant des personnages, faisant des dupes et disparaissant après le coup.

Etait-il disparu des environs des Deux-Grèves? Voilà ce que se demandait anxieusement Corbichon, impatient dans la voiture qui n’allait jamais assez vite au gré de ses désirs.

Le jeudi soir il rencontra les chasseurs qui revenaient. Beugnot, comblé d’éloges pour ses coups de maître, recevait sans broncher les compliments de son entourage. Corbichon résolut de se taire, puisqu’il tenait son homme et pouvait toujours en avoir raison. Tout de même il riait jaune.

Une fois en ville, le banquier invita la compagnie à descendre chez lui. Au moment où le comte levait le verre de vin que l’on venait de lui servir, Corbichon ferma la porte et changea d’attitude.

— Dans cette maison, dit-il, en s’adressant à Beugnot, le vin se paie avant que l’on n’y touche.

Stupeur générale. Le comte ne blêmissait ni ne rougissait.

— Entendez-vous? cria Corbichon.

— Tu perds la tête, mon ami, dirent tous les chasseurs.

BEUGNOT

— Je demande que le comte paie ce verre de vin. C’est deux cents louis.

Et il présenta la traite. Chacun vit clair dans la situation. Le cercle s’élargit autour de Beugnot.

— Chevalier d’industrie, commanda Corbichon, videz vos poches.

Le faux comte regarda la traite et se contenta de dire très naturellement.

— Si la Maison Baring Brothers n’a pas honoré ma signature, je la retire.

Il rendit l’argent, prit son chapeau, sortit et se dirigea allègrement du côté du chemin de fer.

Dublanc, indigné, voulait faire intervenir la police.

— Non pas ! s’empressa de dire Corbichon. Gardons le silence. Si l’affaire s’ébruite, nous serons la fable de la ville.

Pambrin, qui bavarde toujours, m’a conté l’aventure. Vous voyez comment je garde le secret. L’avocat m’a dit, de plus, qu’il manquait quarante piastres aux deux cents louis. On s’en aperçut lorsque Beugnot eut décampé.

Ah! monsieur le comte!

La morale de ceci . . . mais pourquoi parler de morale puisque l’histoire de Beugnot n’est pas terminée! Depuis son départ des Deux-Grèves, j’ai suivi sa trace. Il a parcouru la rive nord du Saint-Laurent, partout fêté, partout choyé, partout chassé. De deux comtés en deux comtés, il prend langue et s’installe. Ses plans sont dressés d'avance. Jamais il n’arrive dans une

BEUGNOT

paroisse sans y être invité par un citoyen notable. Sa petite malle est bondée de lettres qui le recommandent aux gens qu’il visite. Le billet d’invitation de Mondroit est 1 une de ses meilleures pièces. En, vingt-quatre heures il se fait un cercle de connaissances et en tire de 1 argent. Des lettres couvertes de titres mirobolants lui arrivent par la poste; il en laisse traîner les enveloppes; on les lit et l’effet est produit. Dès que ses créanciers manifestent des soupçons, il s’envoie sous un honnête prétexte. Mondroit est alors accablé de télégrammes demandant: “Qui est le comte de Beugnot?’’ Il répond, en rageant: “Défiez-vous de ce chevalier d’industrie.’’

Mais des paroisses nouvelles sont toutes prêtes à crier: Vive monsieur le comte! Par devant le secrétaire d’ambassade, c’est un concert d’exclamations. Par derrière, Mondroit le voue aux gémonies.

— Monsieur le comte I monsieur le comte !

— Ah ! le filou ! le filou ! Quand je songe qu’il m’a fait “accroire” que nous nous étions connus en Europe!

Lorsque vous lisez, dans les grands romans, la description de semblables caractères, vous les croyez sortis du cerveau des écrivains. Cependant ils existent, ils sont même nombreux en Europe. Le Canada n’a guère été exploré par eux, mais cela commence ; il y a progrès.

Nos mœurs, tranquilles et naïves, sont faciles à comprendre. Un chevalier d’industrie nous fait emballer, nous joue et nous roule sans effort. Le bon accueil est dans la nature des Canadiens-français. Du moment où un étranger se montre “dans nos murs”, il est le bienvenu. Nos portes sont ouvertes sans contrôle à qui veut se moquer de nous.

BEUGNOT

— Et Beug’not ? me demandez-vous. Comment a-t-il fini?

Il n’a pas fini; il n’est pas fini.

Après avoir exploité une partie de la rive nord du Saint-Laurent, il n’a fait qu’un saut en Californie. Là encore, il a rencontré des Canadiens-français et il a utilisé le billet d’invitation de Mondroit, sans compter les autres. Ses dépenses d’hôtel ont été soldées, à San- Francisco, par nos compatriotes.

Puis le comte est tombé sur Québec, tout à coup, avec un entrain admirable. L’un de ses souscripteurs de San-Francisco l’a rencontré chez Laforce et ils ont failli se serrer la main. . . ou la gorge. L’aventurier a filé vers un comté voisin.

La rive nord parcourue, il traversa le fleuve. Quelques années se passèrent. En 1884, on me le signala aux environs des Trois-Pistoles. Ensuite il fit une course à la Floride. Puis il reparut dans la Beauce. Son “chien” étant mort dans ces endroits, il passa au Cap-Breton. L’automne de 1885 il revint et enleva Sherbrooke.

A chaque nouvelle fin de la comédie, le télégraphe apostrophe Mondroit.

— Qui est le comte de Beugnot?

Et Mondroit répond encore en rageant:

— Défiez-vous de ce chevalier d’industrie.

Corbichon, Mondroit et leur Cercle des Dix se donnent un mal énorme pour que l’aventure des $800 ne s’ébruite pas dans les Deux-Grèves, cependant on commence à la connaître à Québec et à Montréal.

Un' jour, un ami de la province de Québec m'a demandé en riant:

— As-tu vu Beugnot?

BEUGNOT 79

Pas encore, lui répondis-je. J’apprends qu’il est dans le comté d’Yamaska, en ce moment. On me fait savoir qu’il visitera prochainement la vallée de l’Ottawa, nous le recevrons. Je vais écrire son histoire. Les journaux se chargeront de le présenter au public de la capitale fédérale.

Les journaux firent en effet si bien les choses, qu’à son apparition à Ottawa, Beugnot fut pris et condamné à dix ans de pénitencier.

UN VOYAGE DE NOCE MANQUE

Un proverbe dit: “Ne comptez pas sans votre hôte.” Je vais vous donner la preuve que c’est chose véritable.

L’aventure est toute fraîche, mois d’août 1899. Mais pour commencer, remontons plus loin.

Isidore Pincemailles avait un père, un petit frère et une sœur. Le père était parcimonieux, ce qui veut dire près de ses pièces. Le frère était industrieux et tenait de son père pour la restriction des dépenses. La sœur se laissait vivre et craignait son grand frère Isidore. Bonne pâte de fille.

Voilà tout le sujet d’un drame.

Il advint que le père mourut, que le petit frère mourut aussi, et que la succession comibinée des deux personnes échut à Isidore et à sa sœur Zétulbée — en tout vingt mille piastres, chacun la moitié, libre et franc du collier.

Isidore conserva la maison paternelle, garda chez lui sa sœur, soigna la succession en général. C’est un grand diable, que cet Isidore. Ce qu’il veut il le veut bien résolument. Zétulbée, d’un caractère flottant, ne demandait qu’à se laisser vivre et à lui obéir.

Si vous voulez que je l’explique,

Ce garçon n’a rien de marquant.

Il n’a même rien d’apparent,

Mais c’est un frère... sans réplique.

UN VOYAGE DE NOCE MANQUÉ

Parfois Isidore se mettait en dépense pour sa sœur. Il lui achetait des pains d’épices. Le jour de la grande procession il lui présentait un parasol.

Isidore n’a jamais épaté la terre et j’oserais dire qu’il ne songe pas à cela. Il y avait entre lui et sa sœur comme l’étoffe de deux vieilles personnes. Ni l’un ni l’autre ne semblait vouloir se marier. Isidore prévoyait que le capital de la communauté se doublerait sans effort en quinze ans, dépenses non incluses.

Un aussi beau rêve n’est pas de ce monde. L’amour mit des bâtons dans les roues. Zétulbée se laissa prendre aux filets d’un garçon tailleur — taillé lui-même admirablement.

Dans la ville des Deux-Grèves où se passe cette histoire véridique, il y a nombre de beaux garçons, mais pas un seul n’est comparable à Lucien Gobédi, le majestueux, le délicat, le poétique, l’adorable Gobédi.

Zétulbée le vit et en fut éprise. Isidore l’examina et le prit en grippe. Deux natures en sens contraire. L’une est issue d’Harpagon; l’autre est dépensière.

Gobédi demanda Zétulbée en mariage. Isidore refusa. Zétulbée trembla devant son frère et, malgré ses vingt-six ans, se soumit. L’amant persista. Le mariage fut arrangé pour le 20 juillet tout dernier.

On fit même des emplettes,

On prépara des toilettes,

Toute la ville en parla.

Nous prenions un air de fête.

C’était à tourner la tête.

Mais l’affaire en resta là.

Et pourquoi ? Parce que, en apprenant cette nouvelle, Isidore alla dans la forêt, coupa un bâton

UN VOYAGE DE NOCE MANQUÉ

raisonnable et dit à sa sœur qu'il le lui briserait sur le dos, le matin de la noce, à la porte de l’église. Pas légal le procédé, mais fraternel !

La noce n’eut pas lieu. On en parla dans la ville des Deux-Grèves ! Gobédi n’était plus à son aise après cet échec. Les gens se moquaient de sa déconfiture. Il prit une grande résolution, il prit aussi un verre de bière et détermina Zétulbée à le suivre.

Le dimanche 30 juillet, Isidore étant dans son banc à l’église paroissiale, entendit l’annonce du mariage de sa sœur avec Gobédi. Il lui semblait que l’orgue jouait:

Nous ferons noces complètes,

Toute la ville en sera.

Sur les marches du temple on le félicita. Mais son cœur ne parlait pas ainsi.

Sa première visite fut pour le curé, qu’il ne réussit pas à convaincre. Notre homme menaçait de sa canne tous ceux qui voudraient épouser sa sœur, à commencer par le curé. La sœur battit en retraite, et toute la ville en fit des gorges-chaudes.

Mais le mercredi, trois voitures partirent à la fois de la place publique et se dirigèrent du côté de La Ripouste, village situé à deux lieues plus loin. Le curé des Deux-Grèves avait signé un bon billet demandant à son voisin de célébrer le mariage, pour dérouter le grand frère Isidore qui voulait commettre une esclandre et démantibuler la noce.

Le curé de La Ripouste était absent !

Isidore finit par avoir connaissance de ce qui se passait. Il monta à cheval et courut après la noce pour arrêter la cérémonie. Les camarades du fiancé

UN VOYAGE DE NOCE MANQUÉ

lui télégraphièrent l’annonce du péril. Alors ce dernier, prenant un air héroïque, s’écria: “N’attendez pas. En avant ! Fuyons jusqu’à Tamponneau !”

La caravane se remit en voitures. Isidore suivait à franc étrier, se promettant d’arriver assez tôt pour empêcher le commencement de la consommation. Il prit un chemin de traverse et dépassa la bande. Lorsque celle-ci monta le perron du presbytère de Tamponneau, l’affaire était dans le sac, par la vertu d’Isidore,

Le curé de Tamponneau reçut la compagnie cordialement, lut la lettre du curé des Deux-Grèves, déclara qu’elle était adressée au curé de La Ripouste, ce qui était vrai, et renvoya les fiancés dos à dos. Le même soir, la noce rentra aux Deux-Grèves, sans tambours ni trompettes.

Les amis avaient préparé des bouquets et de la musique pour recevoir les mariés. Au débotté on complimenta Gobédi sur toute la ligne. Puis les explications s’en suivirent... pas gaies du tout !

Le mot d’ordre aujourd’hui est: “A quand la noce ?”

Plaignez, messieurs, mes dames,

Plaignez, charitables âm.es.

Plaignez deux amoureux Qui sont bien malheureux !

LE NOM DES MOIS

Il y avait une fois un petit garçon qui demandait à son père la signification du mot novembre; il reçut cette réponse :

— C’est emprunté à la langue latine ; cela veut dire neuvième mois de l’année.

Mais l’enfant se mit à rire et dit:

— Je sais compter; c’est le onzième mois.

Le père se trouva un instant interloqué, puis il expliqua que, dans l’ancien temps, l’année commençait avec le mois de mars.

Autre question le lendemain:

— Papa, que veulent dire les mots février, mai, août?

Cette fois, on eut recours au grand dictionnaire, la boîte à surprise par excellence.

Février est la corruption d’un terme qui, chez les très anciens Romains, désignait une série de fêtes, appelées expiation, purification, que sais-je! Les fehruares étaient surtout marquées par des sacrifices pour apaiser les dieux infernaux et les rendre propices aux morts. Fehruare veut dire purifier. Les lettres h et V sont souvent prises l’une pour l’autre dans notre langue, de sorte que “février” est sorti de febrioarius, et nous sommes très contents de posséder cette expression qui n’a pas de sens pour nous. Les dieux de Numa Pompilius doivent nous trouver drôles sous cette appellation mortuaire!

LE NOM DES MOIS

Mai vient de raaius, qui provient de Maïa, la mère de Mercure ; d’autres disent que ce mois était consacré aux vieillards (majores) , comme le mois de juin était attribué aux jeunes gens (juniores) . Nous sommes bien heureux d’apprendre tout cela!

Août, c’est tout simplement Auguste mal prononcé et encore plus mal écrit. Le mois d’Auguste, empereur romain, un monarque que l’on a retiré de la circulation depuis près de dix-neuf cents ans. Je voudrais le ressusciter un instant pour lui entendre prononcer son nom à notre mode: a-ou, a-ou, a-ou.

Singulière machine que le calendrier!

Le même petit garçon disait aussi :

— Papa, comment expliquez-vous le mois de janvier?

Il faut reculer de trois mille ans pour répondre à ceci. Le défunt Janus avait laissé une grande réputation en Italie, et passait pour avoir été le fils d’Apollon, lorsque Romulus lui éleva un temple dans lequel sa statue montrait deux visages, l’un regardant en arrière, l’autre en avant. De Jamuiriîis nous avons fait January et janvier, ce qui n’est pas malin, mais cela manque d’actualité dans notre milieu.

Le dieu Mars, un guerrier, a aussi son mois. Durant des siècles on s’est demandé pourquoi. Est-ce à cause des équinoxes du printemps? Nul ne pourrait nous renseigner. En mars 1885, nos volontaires sont partis pour combattre Riel et c’est alors seulement que la chose s’est expliquée. Ce hasard était attendu depuis le débarquement du pieux Enée à Carthage, ou ailleurs, car les auteurs ne s’accordent pas sur la localité où il a planté sa tente.

— Et juillet, papa, est-ce Roméo et Juliette?

LE NOM DES MOIS

— Hélas! dit le père, c’est Jules César, comme qui dirait Napoléon. Il faut que nous soyions rudement arriérés pour en être encore à ce bonhomme. Le mois de Jules, mon fils! Que tu dois te trouver heureux d’écrire pendant trente jours le nom de juillet, qui veut dire Jules parce que César se nommait Julius!

Sans se décourager l’enfant continua:

— J’ai calculé que le dixième mois tombe en octobre, qui pourtant veut dire huitième mois; et décembre, qui signifie dixième, est le douzième. C’est un peu mêlé.

— ^Tu as raison, mon fils, tout cela est de travers; que veux-tu que j’y fasse! Le monde marche à béquilles.

Très surpris, l’enfant s’aperçut qu’il embarrassait son père, et il se crut savant ou en train de l’être.

— Septembre ne veut-il pas dire septième mois?

— Assurément. Tu sais, néanmoins, que c’est le neuvième. Eh bien, es-tu satisfait à présent?

Le père n’avait jamais fait ces observations. Elles le surprenaient et il en souriait en tournant les pages du dictionnaire.

— Alors, reprit l’enfant terrible, nous radotons douze fois par année en prononçant le nom des mois?

— Onze fois seulement, car avril vient à.’aprilis “qui ouvre,” parce que, en cette saison, la terre s’ouvre pour recevoir les semiences. Voilà où nous en sommes, après trois, quatre ou cinq mille ans de travail et de dépense d’esprit; nous avons réussi à nommer avec à propos l’un des douze mois du calendrier! Si jamais nous arrivons à les baptiser tous correctement, il faudra user bien des siècles — et à ce compte la fin du monde est loin.

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