CHAUD OU FROID
question, n’est-ce pas? Je me retourne et je reconnais le gouverneur.
— Pourquoi bon appétit, lui dis-je?
— Parce que, dans ce cas, je vous emmènerais souper avec moi.
— C’est que je suis bien mal habillé. Songez-y: un scieur de bois!
— Je ne m’adresse pas au scieur de bois, mais au politique, car je vous connais, maître Moïse.
“Vrai! le compliment me flatta. Si j’étais plus instruit, vous entendriez parler de moi. Ce n’est pas que j’aie une grande ouverture d’intelligence, mais pour le génie de la politique, je ne suis pas battu à Ottawa. Lord Dufferin le savait.”
Moïse était superbe en parlant ainsi.
“Rendu chez le gouverneur, continua-t-il, je n’étais pas embarrassé du tout.
— Si nous commençions par un verre de riquiqui? demanda le gouverneur.
— Pas de refus, suivant la coutume.
— Le prenez-vous chaud ou froid? Pour ma part, je l’aime mieux chaud.
Moïse changea de ton et me dit:
— Vous comprenez que je me serais bien gardé de voter pour le froid. Je lui dis donc vivement: Chaud ! mon gouverneur, chaud !
— Attendez cinq minutes.
“Là-dessus, le gouverneur alluma une petite lampe de forme particulière, plaça au sommet une tasse de fer blanc, et vida dans la tasse un demiard d’eau.”
La figure de Moïse s’allongeait tandis qu’il prononçait ces dernières paroles. Il y eut un silence.
— Ensuite?
CHAUD OU FEOID 91
— Ne m’en parlez pas: j’avais fait une sottise. Si j eusse accepté le verre froid, c’était pris sur le moment. Mais 1 eau n’était pas encore chauffée que je me réveillais!
C’est un rêve que vous me racontez ?
— Hélas! oui, monsieur, un rêve, bien mal fini: l’eau n’était pas encore chaude.
— Que pensez-vous de ce flacon. Moïse? Ressemble-t-il à celui du gouverneur?
— Tout à fait!
— Prenez-vous chaud ou froid?
— Froid, mylord, froid !
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