‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · UNE PENSÉE DE DIDEROT · texte numérisé non relu

UNE PENSÉE DE DIDEROT

A lui, à Fauteur du Neveu de Rameau, qui avait jeté, de verve, tant d'aperçus lumineux sur la vérité musicale, il est arrivé, à deux reprises au moins, d'improviser, de lancer cette idée d'impro^^ visation, que la musique instrumentale représente, relativement à la musique vocale, une simple ébauche, un rudiment, faute de ce complément essentiel qui est un texte déterminé et précis; l'assertion est, de tous points, d'accord avec les préférences de notre goût national et, à ce titre, vaut qu'on l'arrête au passage. Quoi de plus français, en effet, que de tenir pour un genre de composition lyrique inférieur, inachevé, celui qui se passe du secours d'un texte littéraire plus ou moins adéquat, ou d'un programme succinct^ ou d'une tournure nettement, carrément dansante! Quoi de plus français que d'évoquer à tout propos ce secours, ce programme, ou d'épier cette tournure, afin que l'auditoire cesse de composer une réunion d'esprits maîtres de traduire chacun à part soi le langage des sons, d'en dis-

poser par une libre interprétation, suivant que l'imagination s'éveille, suivant que le sentiment personnel en saisit pour un instant la flottante éloquence, pour devenir un groupe discipliné, enrégimenté, tourné d'un même côté, répondant, par ordre, à une formule explicative, qui s'impose pareillement à tous I Quoi de plus français que de se plaire à circonscrire par des avertissements préalables, des prenez-y garde formels ou limitatifs par approximation, les manifestations d'un art dont le vague est l'essence, le génie propre, la beauté suprême, que de prétendre bannir, même de cette sphère indéterminée, leur dernier refuge, la fantaisie, le caprice et le rêve ! Quoi de plus conforme à cet indestructible instinct de race qui, pourchassant en tout et partout l'égalité sans dissidences et sans dissemblances, et faisant fi de la liberté, substitue impitoyablement la banale uniformité à la diversité féconde f

Entre l'ironie française, telle que nous l'entendons aujourd'hui, et l'ironie voltairienne, il y a comme un faux air de famille ; mais celle-ci n'est pas la fille de celle-là; peut-elle même se dire sa bâtarde? L'ironie voltairienne est inséparable de i'esprit (en prenant le mot dans son meilleur

sens), et de temps en temps, assez souvent, laisse transparaître l'âme qui n'est pas loin, derrière elle. Elle dirige et mesure ses coups ; elle choisit, elle voit bien et clairement ce qu'elle vise. L'autre lance ses traits aveuglément, au hasard, d'ici et de là, pour le plaisir de les lancer. Sait-elle seulement si ce qui est devant elle ne serait pas un esprit sincère, une âme digne de respect? Blesser l'un, atteindre l'autre, qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'on atteigne ou qu'on blesse ? L'ironie de Voltaire était une puissance légitime. Elle était d'un temps où des influences intellectuelles (qui semblent ne devoir plus revivre) appartenaient à l'art d'écrire, à la poésie, à l'éloquence, qui n'étaient pas encore obligés de laisser ou de donner la parole au fait tout brut, au merum factum. L'autre n'est qu'une usurpatrice ; aussi oublie-t-on de plus en plus le nom qu'elle portait jadis, pour l'appeler la blague.

Avec quelle grâce fine et suprême la plume d'une femme d'autrefois fixa, dans les deux pensées suivantes, le point de rencontre, le nœud léger de la- morale pratique et familière et d'une sorte d'esthétique courante !

« Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection.

Fragmeï^ts et pensées. 41S

« C'est le bonheur du bon goût de la trouver en « chaque chose. y>

a C'est bien mal passer sa vie que de se nourrir « toujours des imperfections d'autrui. »

« M™e DE Sablé. t>

Que de petits bonheurs entrevus à travers un tel bonheur d'expression I

Avec quelle énergique netteté une femme d'aujourd'hui a posé ce double principe moral de toute création d'art, qui est un désintéressement absolu dans l'incessante recherche de la perfection :

« L'artiste est amoureux d'une toile vierge, « d'une feuille vide (pourquoi pas d'une page « blanchel)y d'un morceau de marbre brut. Dès « que sa main les a rendus immortels, il les « prend en horreur ; et malheur à lui s'il en « restait amoureux ! »

Pensées d'une Reine (la Reine de Roumanie), i882.

Et voici qu'un artiste, parlant en personne, pour son propre compte, exprime, en se l'appliquant, la même idée généreuse : « Je veux que « M. Henri Regnault, mon maître (c'est-à-dire « lui-même) puisse me dire un jour : « Allons,

« drôlel je suis content de vous! » et je désire « cependant que ce inoment-là fuie longtemps « devant moi, car je comm^encerai à décliner le a jour ou je serai satisfait de moi *. »

Dans les Pensées de Pascal, ce qui frappa surtout les contemporains auxquels elles s'adressaient, ce fut la fermeté du dessein qui assemblait ces pièces démonstratives, en vue du point central où tout devait aboutir, c'est-à-dire de Tautel où le feu du Ciel, le coup de la grâce allait frapper et consumer la raison humaine offerte en holocauste. Leur mise en place et leur valeur intrinsèque par rapport à l'ensemble nous importent moins, à nous; mais nous sommes plus sensibles à ce que chacune d'elles, sous ses dehors tremblants, et indépendamment de tout point d'appui, a de puissant et d'achevé. Le temps, qui change les perspectives intellectuelles, a passé, et là où l'on vit d'abord des matériaux assemblés à pied d'œuvre, des ruines sont apparues, avec toute la majesté mélancolique qu'il était au pouvoir du temps seul de leur ajouter; ruines incomparables,

* Ch. Bigot. Peintres Français contemporains, p. 137.

en effet, fragments immortels dont notre époque a su conquérir la signification intime, profonde, au même titre et aussi pleinement que, grâce à des fragments d'un autre ordre appartenant à d'autres âges, elle a recueilli, sur l'Art et au profit de la Science, bien des révélations précieuses et imprévues. Séparés de l'édifice qu'ils avaient charge de soutenir, ces supports isolés n'ont rien perdu de leur forte attitude et de leur fière tournure ; ils conservent intacts le geste interrompu qui, maintenant, s'exerce à vide, le mystère muet que prêtent à la figure humaine ces torses, où circule la ligne d'un mouvement brisé et dont les extrémités se laissent deviner sans se faire voir. Mieux que cela, un sens nouveau n'estil pas venu pénétrer telle sentence tracée en style lapidaire, sous une forme abréviative, telle inscription hiéroglyphique réservée à

une tardive interprétation ? Et que dire de l'esprit qui hante à jamais ces plans ébauchés, ces restes imposants d'un monument sans fin visible de cet esprit que nous sentons encore à travers un tel dédale, de commencements en recommencements, nous pousser vers cette fin, comme pour nous faire tomber de plus haut, toujours de plus haut, au fond d'un abîme !

Dans ces charmantes épithètes, inempta, injussa, appliquées par Virgile à la Nature, il y a comme un sentiment de respect filial. Elles font si bien entendre ce que, gratuitement, sans être sollicitée, une mère fait pour son enfant ! Le regard que des écrivains modernes tels que Rousseau, Sénancour, Maurice de Guérin auront tourné vers la Terre serait plutôt comparable au regard que le jeune homme jette ou fixe sur celle qu'il voit belle et qu'il aime. Sur des terres vierges ou des terres demeurées jeunes. Chateaubriand, lui, répandait cet éclat de pompe nuptiale dont, en religion et en politique, il se complaisait à entourer des alliances tardivement renouvelées.

Flumina plaudent manu

(Psaume 97.)

Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière, L'âme lève du doigt le couvercle de pierre.

(V. Hugo. Marion Delorme, act. V, se. ni).

« En dépit de la fausse ressemblance qui les « rapproche, l'une de ces images, celle qu'a em- « ployée le Roi psalmiste, frappe sans choquer « par sa hardiesse ; celle qu'a risquée le poète mo- « derne le plus familiarisé avec toutes les audaces « du style, blesse et révolte. Pourquoi? Parce que a l'une semble hausser jusqu'à la dignité d'une « émotion humaine l'agitation inconsciente et

« impassible de Tune de ces puissances de la « Nature qui restent placées au-dessous de THu- « manité et en dehors du sentiment ; l'autre, au « moment même où elle nous représente, libre, a dégagée de toute attache, l'essence divine qui <t est en nous, la rabaisse jusqu'à la contrefaçon a d'un geste purement matériel, affectant ainsi « quelque chose de négatif et de contradictoire. « Est-ce erreur, est-ce exagération que de recon- « naître à ce trait, à cette marque isolée, les « affinités par où s'unissent, dans le même « homme, le poète dont la gloire incontestable « demeurera, pour une part, si mêlée et si équipe voque, l'homme de parti dont la mémoire sera « livrée à tant de controverses ; le poète, prenant « à tâche d'associer et d'assortir des valeurs iné- « gales et pour ainsi dire incommensurables « entre elles, sans souci des oppositions pro- « fondes qui les séparent ; le révolutionnaire c( aspirant à transposer, à renverser violemment « les degrés de l'échelle sociale; tous les deux « manquant pareillement du sens des gradations a et répudiant la juste observation des distances. « Ici, dans la sphère purement intellectuelle, là, « dans le domaine des faits sociaux et des instiii tutions, accessible à des expériences pratiques « malheureusement trop commodes, métaphores « et systèmes ont le même vice radical et couvent

« même fortune. Ils vont également à forcer de a profondes incompatibilités, à compromettre ce « qui est légitimement supérieur par des alliances « brutales avec ce qui est et doit rester inférieur. « Ils relèvent en apparence ce qu'ils abaissent en ce réalité, par une prétention de communiquer et « d'étendre la richesse, qui ne réussit qu'à jeter « sur des misères irrémédiables la surcharge « d'une splendeur décevante. »

A merveille ! Critique peut-être plus subtil que profond ; mais comment votre thèse s'accommodera-t-elle de cette phrase de Bossuet :

(( Vous voulez cacher vos années, et non seu- « lement les cacher, mais résister à leur cours <( qui emporte tout, vous soutenir contre leur « effort, et tromper leurs mains si subtiles. . . » ?

Sermon pour le jour des Morts,

Un jour, je vis passer une femme inconnue. Cette femme semblait descendre de la nue. Elle avait sur le dos des ailes, et du miel Sur sa bouche entr'ouverte, et dans ses yeux le Ciel. A des voyageurs las, à des errants sans nombre Elle montrait du doigt une route dans Tombre, Et semblait dire : On peut se tromper de chemin. Son regard faisait grâce à tout le genre humain.

Elle était radieuse et douce, et derrière elle, Des monstres attendris venaient baisant son aile, Des lions graciés, des tigres repentants, Nemrod sauvé, Néron en pleurs ; et, par instants, A force d'être bonne, elle paraissait folle. Et, tombant à genoux, sans dire une parole, Je Tadorai, croyant deviner qui c'était. Mais elle, — devant l'Ange en vain l'homme se tait — , Vit ma pensée et dit : Faut-il qu'on t'avertisse? Tu me crois la Pitié; fils, je suis la Justice.

{VArt d'être grand'père, p. 298.)

Dantesques de forme aussi bien que par rémotion qui les consacre, plus que dantesques par le sens moral qu'ils contiennent, ces vers expriment avec une incomparable beauté une sorte de triomphe invisible de la pitié dans les âmes que le moyen âge n'eût su comprendre. En même temps, par la magie d'une mise en scène merveilleuse, ils font surgir aux yeux de l'esprit quelque chose comme ces Triomphes familiers aux arts plastiques de la Renaissance italienne. Enfin, ils évoquent, dirait-on volontiers, l'apparition du génie même de Victor Hugo.

Juvénal, le Romain, aura été purement et simplement impitoyable dans son indignation si rudement morale, nullement sainte.

A une époque où le catholicisme, profondément imbu encore des traditions et des doctrines chrétiennes, était loin de se trouver pitoyablement réduit à leur substituer des pratiques vides de sens et des superstitions de fantaisie, Dante, ce grand catholique, dévoilant les secrets du Souverain juge, aura, dans le* partage qu'il fit des ténèbres infernales et des splendeurs célestes» assigné une place, et- quelle place! à la justice inexorable.

La mission de Yjctor Hugo aura été de proclamer poétiquement, comme il n'avait pas été proclamé encore, et d'étendre, non seulement à l'Humanité entière, mais par delà l'Humanité, le droit à la pitié, et cela, moyennant un évident, quoique tacite démenti donné à ce que lui-même sut écrire de superbement implacable.

Dans le même temps, au-dessus des abîmes du monde moral élargis, approfondis encore par son système philosophique, il arrivait à Schopenhauer de déclarer que le devoir suprême de l'homme est la pitié et de faire apparaître avec éclat cette vertu au terme, au sommet de ses doctrines si controversées, si complaisamment travesties par l'ignorance et le parti pris.

De concert, quoique éloignés l'un de l'autre jusqu'à ne pouvoir s'entendre, le sublime poète et le grand philosophe s'élevaient, chacun de son

côté et suivant la direction de son âme, jusqu'à respirer ce qu'il y a de plus pur, jusqu'à ressaisir ce qu'il y a de plus vivifiant dans les souffles à jamais féconds du christianisme idéal.

Et tous deux, inclinant jusqu'à l'animal les bienfaits de la vertu adorée, ont encore cela en commun, de tenir à ne pas séparer Jésus de Bouddha.

Un théâtre qui tend à rouler uniquement sur les rapports sexuels de l'homme et de la femme considérés au point de vue de leur irrégularité, de leur illégitimité, avec leurs combinaisons variables , leurs conséquences, leurs tenants et aboutissants, soit du côté de la famille, soit du côté de la société, voilà, n'est-il pas vrai, ce que devient notre théâtre? De temps en temps, quand ce sempiternel sujet sert de raison ou de prétexte pour accrocher au passage quelque thèse philosophique ou religieuse, l'effet est plaisant à observer. Jamais peut-être, sur la scène, le spiritualisme n'aura été aussi lestement blagué, dans la langue de la bonne compagnie, que par Le monde où Von s'ennuie. Applaudissements unanimes, sans réserve et sans relâche. Avec Daniel Rochat, le catholicisme pouvait se vanter d'avoir pour lui le mot de la fin. Aussi, pseudo-chrétiens d'ap-

« nous paraît, tout comme à eux ce qu'ils firent, € pénible et incomplet. Ainsi, nous prétendons <t atteindre ce qui nous fuit sans cesse ; nous « perdons de vue le chemin où nous marchons ; « nous regardons à peine, à côté de nous, les « vestiges de nos ancêtres. La trace de leur carce rière terrestre nous échappe; et nous nous « empressons sans fin à poursuivre leurs om- « bres; apparitions divinisées qui, au plus loin- « tain horizon, reposent sur des nuages d'or et « couronnent les montagnes. »

Ce qui, sous le nom de style imagé, figuré, coloré, se caractérise par des termes empruntés aux arts, si on considère les effets qu'il produit et les procédés qu'il suppose, paraît correspondre à deux formes diverses de l'art d'écrire. Ou bien les mots employés se peuvent comparer à des éléments fluides dont les teintes liquides se répandent et se mêlent pour être fixées dans le discours. Ou bien, morceaux solides et brillants de la phrase, ils y restent rapprochés sans être joints, juxtaposés sans être fondus. Dans le premier cas, une teinte fausse fait tache ; dans le second, un mot enlevé fait trou. Ces deux arts, ces deux procédés diffèrent entre eux comme la peinture diffère de la mosaïque. Chateaubriand a

commencé par offrir des modèles achevés de Tun ; il a fini par laisser quelques exemples éclatants de l'autre.

Telle littérature compose des ruines avec des monuments; telle autre refait des monuments avec des ruines.

Quand on voit élevées , multipliées sur les monuments et autour d'eux les effigies des grands écrivains par lesquels d'autres époques furent honorées, on se souvient que jadis des générations affaiblies, voulant orner par la majesté des souvenirs l'appareil des funérailles, y produisaient solennellement les images de leurs ancêtres, et l'on ne peut oublier que dans l'ordre de l'esprit et de la littérature, les générations intellectuelles peuvent, elles aussi, avoir des pertes à déplorer, des funérailles à célébrer, des décadences à tromper et à consoler.

Le crédit toujours croissant que prennent les arts plastiques au détriment des Lettres, n'atteste-t-il pas chez l'homma cultivé de nos jours quelque chose de comparable à l'étourderie et à

la curiosité superficielle de l'enfant qui, des pages négligées du livre, saute aux gravures, aux images, comme il dit ? En cela, comme en bien d'autres choses, les Français contemporains ne paraissent-ils pas de grands enfants ?

Plus on va, moins on se contente de connaître,. par ce qu'ils firent en public, les grands hommes

éloignés ou proches d^s jours présents ; plus o» aime et l'on s'enhardit à pénétrer dans les actes de leur vie intime. Gomme écrire sur eux est infiniment plus simple que s'efforcer à faire comme eux, il est à craindre que le nombre de leurs disciples et de leurs imitateurs n'aille diminuant à mesure que grossira celui des critiques et des biographes qui vivent à leurs dépens, obéissant d'abord à l'inclination avouable qui porte à chercher dans l'existence, les mœurs, le caractère d'un homme, l'explication et le secret des œuvres qu'il a laissées, puis en venant à condescendre toujours plus aux impertinentes curiosités de tant de nouveaux lecteurs des anciens et des modernes chefs-d'œuvre. Sentiment très mesquin et très peu digne d'encouragement ; penchant vulgaire qui fait rechercher comment un homme a conquis la célébrité, dans le même esprit où l'on demande comment tel ou tel a fait

fortune; besoin d'espionnage, de caquets, de commérages, sinon de scandales, comparable à l'empressement trivial de ces provinciaux, de ces habitants des petites villes que la présence d'un nouvel arrivant tient en éveil et met aux aguets. A le prendre de plus haut, l'attrait qu'excite ce genre de découvertes exprime deux des instincts les plus communs de nos jours, c'est-à-dire l'absence du vrai respect et la fureur d'analyse, qui tend à faire prendre aux petites et passagères réalités l'avantage et le pas sur les grandes et éternelles vérités, et qui a reçu ce nom de réalisme, vulgaire et pédantesque à la fois comme la chose qu'il désigne. Alors même que ces procédés minutieux, appliqués à des noms honorés ou à des existences fameuses, ne serviraient pas des intentions malveillantes, jalouses et lâches, ils auraient presque toujours de quoi répugner à un esprit bien fait ; car ils vont plus à dépouiller qu'à orner des mémoires recommandables ; par eux, l'admiration court risque de se tourner en familiarité, et la renommée de s'évanouir et de se perdre dans l'anecdote. S'agit-il des vivants ? la pente est glissante qui mène des interprétations hasardées et des suppositions téméraires au mensonge et au scandale. S'agit-il des morts ? il y a certains manques d'égards dont on se trouve comme offensé pour eux^ On re-

grette que la célébrité n'ait pas été pour les parties réservées, retirées, d'une vie où elle aura jeté son rayon , une garde aussi sûre que la pierre du tombeau pour les mystères de la mort, et que ces demeures qu'habita le génie ou le talent, mal protégées par des héritiers irrespectueux, s'ouvrent non seulement aux amis qui les visitent en s'abstenant de les profaner, mais aux parasites qui s'y établissent effrontément, aux serviteurs infidèles qui méditent une rapine ou une trahison, aux espions qui font trafic des secrets qu'ils surprennent pour les vendre.

Plus l'esprit de Thomme s'élève, plus il sent ce qui lui manque. Il se peut alors que les œuvres intellectuelles, qui annoncent et qui portent en elles-mêmes la prétention d'être pleines et complètes, lui agréent moins parce qu'elles sont comme un démenti donné à sa nature. Il leur préférera ce qui laisse à désirer et ce qui permet de deviner. Un fragment lui parlera plus éloquemment qu'une œuvre terminée, et parmi les monuments achevés, le mieux fait pour lui plaire sera le moins surchargé, le moins massif, celui qui offrira la combinaison de jours et de pleins la plus habilement ménagée.

Moins amis des livres, qu'ils rejettent une fois lus et vidés, qu'altérés de lectures qui se prennent d'un trait et s'épuisent en un coup, combien de lecteurs ont tout justement la soif du buveur qui brise son verre quand il a bu ; amusement peu relevé que certains grands seigneurs ont néanmoins en commun avec le peuple !

On finit par étouffer, dans les ouvrages écrits sur des livres ou d'après des livres. Il faut du jour et de l'air, un autre jour que celui de l'atelier, un autre air que celui du cabinet d'études. On ouvre, pour respirer, un livre écrit sur l'homme. On lit une page faite d'après nature.

Remettez-vous à parler : c'est le meilleur compliment que l'on puisse faire à tel auteur qui écrit tout juste comme il converse. Qu'il continue de se taire, c'est ce qu'on a de mieux et de pis à dire d'un autre qui écrit précisément comme il est habitué à s'entretenir avec soi-même.

Quand le principe oligarchique succomberait partout ailleurs, il lui resterait encore, dans le

domaine du goût, quelques places fortes imprenables, où il n'appartient ni à un seul de commander, ni au nombre de faire loi. Là se perpétuera, il faut le désirer, sans trop l'espérer, une aristocratie légitime, une minorité obstinée, dont le double et vrai mérite sera de savoir se défendre vigoureusement, en se gardant de l'esprit d'exclusion et des tentations d'orgueil par où une aristocratie, quelle qu'elle soit, est sujette à augmenter tantôt le nombre de ceux qu'elle s'aliène, tantôt celui des jouissances de sentiment dont ^Ue se prive.

« J^îous sommes tous mortels, et chacun est pour soi *. »

Est-ce que jamais l'on rendit mieux la double et profonde misère qui vient à l'homme de ces deux certitudes, de ces deux nécessités inéluctables : la mort et l'isolement moral? Que le plus grand des auteurs comiques ait donné pour motif, pour occasion, à ce vers plus que sérieux, la mort d'un petit chat raconté par une innocente, qu'il Tait mis dans la bouche d'un parfait égoïste, jouant le dévot quand il y trouve son avantage,

* L'École des Femmes.

n'est-ce pas un trait d'humour rare et piquant entre tous ?

<( Mon Dieu I que rame estgrande,et querhomme est petit'.»

Autre vers non moins larg^, non moins compréhensif, dans lequel le plus grand des poètes lyriques fait tenir tout le mystère de la destinée humaine ! Dans l'affirmation désolante de Molière, dans l'interrogation sublime de V. Hugo, se complétant admirablement l'une par l'autre, i\^ eturtiit, prononcés avec toute la netteté française ' Valpha et V oméga de la pensée, tour à tour portée au plus haut de son élan, et ramenée au plus profond de «on recul ; il y aurait le contraste suprême et nécessaire où en reste l'esprit humain s'en prenant à l'homme, à la condition d'ajouter, pour l'achèvement du tour du monde moral, le vers suivant :

Mon Dieu ! l'amour est tout, et la femme n'est rien !

ce Le désespoir aurait-il raison, et la vérité serait-elle triste^? » A cette demande, trop timide peut-être du Maître, il semble bien que

* Les quatre Vents de l'Esprit.

2 E. Renan.

tout réponde en criant : Oui ; peines inévitables comme plaisirs dégoûtants, luttes haineuses comme poursuites intéressées, tout ce qui fait ressembler le genre humain tour à tour à une bande de fous laissés en liberté, à une foule de bêtes de proie dont le privilège serait de savoir rire à volonté. L'esprit de contradiction, qui ne perd jamais ses droits, a beau vous souffler ceci : Telle page de l'Évangile relue à l'improviste, reluisant au travers des ténèbres intérieures et dissipant ces autres ténèbres que fait au dehors la fréquentation obligée des dévots ; telle bouffée d'une symphonie de Beethoven, d'un drame lyrique de Wagner, d'un lied de Schuraann ou de Brahms, rapportés après des mois de silence et de solitude intellectuelle, par ce vent du souvenir qui se lève au hasard, un coin de terre riant sous le soleil après les frimas et les mortelles tristesses d'un hiver des Alpes; n'est-ce rien? ne fut-ce rien? Hélas! le reflet vacillant d'une parole vouée à l'oubli, l'écho d'un son évanoui, le rayon qu'interceptera le nuage du lendemain, voilà en vérité des arguments bien forts et bien solides, pour qu'on s'y fie et qu'on s'y reprenne !

Il est des contradictions humaines dont les

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éléments opposés restent susceptibles de se compléter ou de se concilier jusqu'à un certain point; et c'est ainsi qu'on passe à tout écrivain bien des inconséquences de détail, à tel grand écrivain l'adoption de genres différents jusqu'à sembler contraires. Mais, d'une sorte d'écart de bout en bout, spécialement admis parles mœurs littéraires de la France contemporaine, écart prémédité, calculé, exécuté à froid, n'ayant rien de cette sorte d'entraînement spontané qui fait passer les voltefaces d'un Alfred de Musset, parce qu'il y mêle ou y laisse l'ombre ou la réalité d'un repentir ; que dire, sinon que c'est renversant? Un homme capable de faire de beaux vers et d'y mettre de l'émotion, puis tout à coup les quittant sans la moindre transition, les plantant là pour courir la plus indécente et la plus effrontément provoquante des proses, comme on s'interromprait au beau milieu d'une prière ou d'un chant pieux pour vaquer à un besoin naturel, disons mieux, pour se livrer à quelque honteux caprice du corps, s'y délecter, n'en pas finir, un homme n'ayant pas son pareil pour le sans-gêne cynique qui le met à même d'achalander la boutique où il tient ses articles pornographiques, en y mettant l'enseigne de l'Amour céleste, cet homme, tantôt en rupture d'idéal à là porte d'un lupanar, tantôt en quête d'un alibi vers le Parnasse, nous l'avons, nous le

tenons; c'est le plus madré des faiseurs littéraires du temps; c'est le plus éhonté entre ceux qui, de nos jours, doivent un nom à leur plume : c'est M. Armand Silvestre. Soyons fiers de lui; car, ailleurs, son pareil est introuvable.

L'exploitation des parties honteuses de l'humanité, qui, par un singulier renversement, a décidément pris le dessus sur tous les autres genres littéraires, possède, en outre des mérites qui la recommandent à découvert, un autre mérite un peu plus caché, qu'une légère réflexion décèle. Elle flatte et caresse l'instinct dominant, le goût dépravé, autrement dit la manie égalitaire de la démocratie française. Est-ce que l'exercice des basses fonctions naturelles n'est pas commun à tous et ne ramène pas incessamment grands et petits au niveau obligé de la même posture ?

Cette Reine des Sociétés modernes, la Reine la plus avide d'usurpations qui fut jamais, S. M. la Science, suivant les jours et suivant les cas, se vante ou d'être venue à bout du sentiment religieux, ou de vivre bien avec le catholicisme, sans le déranger, sans le contrarier. Quant aux Lettres

et aux Arts, que serait-ce pour elle, sinon des provinces secondaires, dont l'annexion coûte peu, ou plutôt va toute seule? Une fois cette annexion définitivement consommée, ces mots déjà surannés, un autre monde, une autre vie, auront perdu toute raison d'être. Une autre vie, là-bas, là-haut, pour tous, par voie de résurrection : telle fut la pensée consolante, réparatrice, des temps d'ignorance. Une autre vie ici même, pour quelques élus, par voie de transfiguration rapide, momentanée; tel restait le charme mystérieux inhérent à ces signes, une ligne écrite, une note de musique, quand une âme les épelait ou les possédait. La Science et la Vie resteront donc seules en présence, et quand nous disons la vie, nous n'entendons, puisqu'il le faut, que l'existence présente, réelle, que cette existence a la face tour à tour redoutable par tant de menaces, et rebutante par tant de dégoûts, dont la Science persiste néanmoins à dire pour la flatter : Tu n'es pas un masque; tu es, grâce à moi, la figure du vrai. Et le rabat-joie de la Science sera de ne pouvoir, sur cette figure, faire naître ou laisser deviner le moindre, le plus fugitif des sourires.

Savoir se diriger seul, ce premier pas, cette mise en mouvement élémentaire de l'activité cor-

porelle devrait être, mais devient trop rarement le dernier progrès, l'éducation suprême de cette haute faculté intellectuelle qui confère le droit et la puissance d'admirer. Que l'on commence par prendre quelque chose de beau ou d'expressif^ par l'amener, par le tenir devant l'esprit, c'est bon. Mais qu^on exerce l'esprit à chercher par lui-même ce qui est beau, ce qui est expressif, qu'on l'habitue à le poursuivre, à l'atteindre, à s'en emparer où qu'il soit, voilà qui est mieux, ou plutôt voilà qui est excellent.

Telle et si bizarre est la faiblesse de l'esprit humain, qu'il peut lui arriver de tourner la passion de l'excellent en injustice à l'égard du Beau .

A rencontre de la grosse foule adonnée au culte énervant du médiocre et du trivial, il convient que la cause du Beau ait constamment un corps de partisans et de défenseurs qui, divisés en deux rangs inégaux, la soutiennent malgré l'infériorité de leur nombre; eh avant, les amis du Beau qui, sans ravaler leurs complaisances, he les restreignent pas trop, s'efforcent de les multiplier tout en les tenant constamment bien

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placées ; en arrière et dans une position dominante, formant une élite et une réserve nécessairement réduite, les amants de la perfection aux prétentions exigeantes comme celles de l'amour, dont le propre est de ne savoir se contenter de peu et de se porter aux extrêmes, qui tiennent haut les approbations qu'ils donnent et se retranchent en des préférences étroites et assurées. En d'autres termes, la découverte, l'appréciation et la mise en valeur des richesses intellectuelles , ces fonctions de la haute et vraie critique, veulent des affineurs et n'excluent pas les orpailleurs; ou bien encore, si on l'aime mieux, elles comportent également les tendances aristocratiques qui trouvent naturel d'accorder des privilèges éclatants, mais réservés à un très petit nombre, et les instincts démocratiques, qui permettent de graduer et de varier des distinctions moins exclusives, à la condition qu'elles aillent où il faut.

En avez- vous assez des lieux communs oratoires ei magnifiques du xvii^ siècle? Les ardeurs philanthropiques du siècle suivant vous laissent-elles froid? Le moment est venu d'adopter un autre ordinaire intellectuel. Demandez la vérité vraie, sans trompe-l'œil, à la prose d'Obermann, à la prose et aux vers de Leopardi. De temps en temps»

pour le rêve, pour l'illusion (ce sont des extra qu'il est bon de se passer), invitez Shelley ; qu'il vous verse un de ces divins mélanges où se fondent et se perdent, l'une dans l'autre, l'Ame et le Plaisir, la Nature et l'Esprit, la Liberté et le Bonheur, la Révolution et l'Éden.

Pourquoi ne pas appliquer à ces voyages d'agrément à travers les pensées d'autrui, qui sont les lectures, des termes de comparaison et des images convenant plutôt aux voyages proprement dits? Elle aussi , tantôt ligne droite , tantôt pente sinueuse, la route qui se déroule de page en page n'admet- elle pas, entre le point de départ et le point d'arrivée, des divisions exemptes de toute brusque interruption? N'offre-t-elle pas des espaces riants, non sans quelque passage aride? Ne rencontre-t-on pas, en la suivant, tantôt des effets de nature, d'une nature parfois abandonnée jusqu'à la sauvagerie, tantôt des endroits cultivés artificiellement? Elle aussi a ses descentes et ses montées, ses hauts et ses bas. Par moments, elle ménage des ascensions sans fatigue, sans dérangement, qui découvrent à l'intérieure contemplation des points de vue sans limite.

Il est un cas particulier où le charme de la lecture rappellerait plutôt le plaisir que l'on prend

à se laisser doucement porter sur un courant parsemé d'îles élégantes et de gracieux îlots. L'une après l'autre, avec des proportions restreintes et des formes ou rétrécies inégalement, ou finement allongées, îles et îlots retiennent la vue qui, tour à tour, glisse sur celui-là ou embrasse celleci. Pour aller du coin de terre déjà doublé au bord qui commence à surgir , on traverse un entre-deux flottant où tout effort s'oublie. Ainsi se pose et se repose le regard de l'esprit quand il s'abandonne à la lecture d'un ouvrage de fragmentiste et se laisse aller à la suite de pensées belles, agréables, ou fines, ou simplement naturelles, indépendantes entre elles et isolées par des blancs.

Le talent est la noblesse de l'écrivain; la sincérité, son honneur.

La violence qui, si souvent, tient lieu de la sincérité, peut bien aussi lui servir d'alliée ; mais c'est la moins sûre et la pire des alliances.

Pour former le sens musical, l'habitude de^ lire la musique doit se joindre à la capacité de

l'entendre. Pour former le sens littéraire, donl le propre est de mettre en goût de talent et de sincérité, Tamour de ta lecture et le choix des lectures ne suffisent pas. Il faut en outre le perfectionnement que donne l'habitude de penser par soi-même et d'écrire rien que pour soi.

Quand vous aurez écrit avec talent, sincérité, indépendance, sur de hautes questions morales, le plus sûr pour vous sera de rester étranger au grand nombre qui ne sait ce que c'est qu'écrire, de déplaire fortement au petit nombre de ceux qui écrivent, mais chacun à sa manière, dans son sens, suivant ses idées préconçues , hors desquelles il ne conçoit rien ; de rester d'accord avec vous même. Oui, la plupart du temps; pas toujours, pas en tout, néanmoins.

Dans les classements que l'on opère entre écrivains, de haut en bas, par colonnes verticales en quelque sorte, suivant les ressemblances de principes et de doctrines, les préférences religieuses, potitiques, etc., que d'inégalités de talent entre supérieurs et inférieurs, que d'alliances forcées entre la sincérité et la prétention qui la contre-

fait! Ce que la raison et la justice exigent, c'est le rapprochement horizontal, suivant la plus haute ligne, la ligne de faîte, qui des sincères et des convaincus ne fait qu'une série occupant le rang supérieur. Ce rapprochement en idée est l'œuvre du plus haut désintéressement intellectuel.

Quel mirage flotte et ne doit cesser de flotter sur les mots I Pour compenser ce qu'ils n'ont de précis et d'arrêté qu'en apparence, voyez la diversité, pour ne pas dire la contrariété des sens, qui, tirés des choses, peuvent se cacher sous une mince expression où ils ont l'air de se confondre. Voyez la variété des formules, des manières de dire qui peuvent correspondre à un même objet. Prenez ce qui a tant d'importance comme caractéristique d'un individu, le sentiment religieux. Vous verrez cette même expression, homme pieux, couvrir à la fois une imperceptible minorité de chrétiens vraiment humbles, sincèrement résignés, et une énorme majorité de catholiques militants dont le zèle est fait surtout d'ignorance, de haine et d'orgueil. Étrange coalition ! Congrégation antipathique ! Prenez ce qui est devenu et ce qui doit devenir de plus en plus l'essentiel de la destinée des nations, que de points de vue dissemblables jusqu'à être con-

tradictoires ouvre ce seul mot, la Guerre ! Tout ce que l'esprit de domination et de convoitise peut faire naître de rêves coupables, et tout ce que le dévouement et la noble passion du Devoir peuvent susciter de généreuses pensées et d'actions héroïques, tout ce que l'amour de la liberté contient de sérieux et de saint, et tout ce que peuvent suggérer les lâches conseils d'un égoïsme souverain, disposant d'obéissances illimitées, tout cela compliqué de mille nuances, distribué entre mille combinaisons, pourra se ranger et devra tenir sous l'étroite enveloppe d'un terme unique. Ce terme ne reste-t-il pas invariablement le même pour désigner ou la nécessité la plus terriblement onéreuse au prix de laquelle s'achète le salut d'un peuple, ou le luxe de pouvoir le plus effronté, le plus criant, que puisse se donner un despote, lorsque la prospérité générale l'ayant mis en fonds, lui permet d'affirmer que son honneur est en danger, s'il n'y a une grande tuerie? A tant de contrastes frappants, d'oppositions profondes, qui tiennent à l'essence morale des choses et des êtres, on fera tout au plus l'honneur ou la grâce de les mettre en relief comme on pourra,, par quelque épithète superficiellement accolée au terne et insignifiant substantif, sans réussir à leur donner ainsi le sens, l'âme, la vie, qu'il n'a pas par lui-même.

A rinverse, un même objet ou bien un même ensemble d'objets est susceptible d'admettre des désignations de genres divers, de valeur inégale^ parce qu'elles correspondent à des rapports, à des séries de rapports infiniment multipliés. Il en est alors, à ce point de vue, non pas grammatical, mais intellectuel, comme d'une même langue, se décomposant en plusieurs idiomes, en vocabulaires nombreux ; et l'on voit des expressions qui semblent unies pour une même signification matérielle, donner, au fond, l'exclusion à toute synonymie morale. On sent bien qu'il ne sera jamais indifférent de dire une grande fortune ou de gros capitaux, un bel établissement ou un bon mariage, de parler de riches troupeaux qui couvrent la campagne, ou de viande sur pied dont la qualité constate une exploitation agricole diC premier ordre.

Autre exemple, d'ordre purement intellectuel, celui-là : Un professeur de Faculté occupe en province une chaire que son talent exceptionnel transforme en une chaire de Sorbonne. Un livre^ un recueil de cours inspiré par la ^critique littéraire la plus large et la plus fine, la plus libre et la plus sûre, le recommandait. Supposer que, dans les conférences ainsi recueillies par écrit, il eût employé, avec un air de faveur, la qualification de libre-penseur. A quoi, grands Dieux f

se fut borné son auditoire 1 Heureusement à cette expression si crue, il en avait substitué une autre, identique pour le sens, mais bien moins effarouchante en la forme, celle d'esprit affranchi, 0 triomphe de l'euphémisme ! Celui qui en avait si bien et si discrètement usé fut récompensé par la présence d'auditeurs des deux sexes, sans préjugés de dévotion, qui, grâce aux recrues féminines, s'élevait parfois à dix, dans les bons jours.

Par ces deux genres d'observations, comme par deux points de départ fort distincts, on en vient à reconnaître jusqu'où le langage, ce monument de l'intelligence de l'homme, porte les signes de l'imperfection, non seulement par sa pauvreté, mais jusque dans ses richesses; on juge de la nécessité où l'on s'est mis de se payer d'abstractions, par suite de la fausse généralité des expressions employées avec trop peu de choix ; on voit quelle importance doit s'attacher à la valeur de relation de ces appellations si nombreuses, qui, au regard l'une de l'autre, sont nobles ou vulgaires, sacrées ou profanes, à quel point la substance des choses qui, seule, pourrait attribuer une valeur absolue aux mots, se dérobe à l'esprit humain. Tant il est vrai que, plus nous avons de manières de nommer les choses, mieux il paraît que le nom complet.

véritable, de chacune d'elles nous échappe ; et tant Leibniz et l'adversaire de Leibniz (sur bien des points), Locke ont raison de s'entendre pour déclarer que si nous connaissons les essences nominales, les essences réelles nous échappent.

Si les mots ont leur mirage, les noms propres ont leur magie. Ceux qui viennent de nécessité et non de choix, par lesquels on est lié à une race, à une famille déterminée, ne sont pas tous nobles ; on s'efforce à disputer sur eux et à se les disputer. Mais les noms qui ont appartenu aux élus de Dieu et à la grande élite de l'Humanité, ceux-Jà sont livrés en commun à tous. Tous s'accordent à les prendre, et, dans cette sorte de parentage fictif, créé par les noms propres, par ces noms qui sont de choix, apparaît une intention moins délibérée qu'instinctive de se soustraire à toute roture morale. Il ne pouvait échapper à une philosophie qui se proclamait ennemie des préjugés et de la superstition, que dans ces appellations e.t dans les préférences qu'elles révèlent, il est une Noblesse et une Religion. Aussi, voulut-elle que désormais chaque homme, dès son entrée dans le monde, portât un signe, marquant ostensiblement la place réservée à l'Humanité elle-même par les systèmes

matérialistes qui font cléborder sur elle d*une part Tabstraction, de l'autre ce qu'ils appellent la Nature. Par la plus logique des déductions, elle fit passer djes choses aux personnes l'étrange vocabulaire où, parmi les noms de vertus de convention et de circonstance, êtres moraux, créations de l'esprit, se trouvaient confondus des noms de créatures inanimées, et jusqu'à ceux des productions inférieures de la Nature, au niveau desquelles tomba autrefois la trivialité des plus abaissés entre les cultes païens. C'est bien une superstition, en effet, que la persistante habitude de choisir et de faire incessamment revivre pour le patronage des générations successives, les noms des saints, des noms de souverains et de guerriers, et ceux de ces autres héros, enfants romanesques du génie et de l'imagination. C'est un préjugé naïf de figurer, d'animer en quelque sorte les présages familiers, les espérances favorites, les chances heureuses de destinées commençantes, et de remettre le fil même de ces existences nouvelles à la Religion, à la Gloire, à la Poésie, comme à trois Fées, à trois Parques, à trois Grâces. Cette superstition et ce préjugé peuvent changer de forme et de côté, comme toute crédulité vulgaire et tout raffinement de la fantaisie religieuse. Voyez plutôt la prétention pieuse de faire de tout premier né un Joseph, de

toute fille aînée une Marie, qu'affiche de nos jours, pour se conformer à la mode du jour en fait de dévotion, la société bien élevée. Mais ils ont leurs racines au plus profond du cœur des mères.

Il est certains mots dont les fortunes et les disgrâces donnent la mesure des changements survenus dans les habitudes d'esprit. Mettons parmi eux, au premier rang, cette appellation : les délicats. Aux époques où le sentiment pur et la pensée désintéressée survivent et gardent leur prix, le mot répond à quelque chose d'exquis dans cette pureté de parfait, dans ce désintéressement. Viennent les temps, âprement positifs, où bien des grossièretés, naguère intolérables, non seulement se font accepter, mais s'imposent, quel surcroît quant à l'application compréhensive de ce même mot, et, tout ensemble, quel déchet dans sa valeur qualificative I C'était jadis le plus fin des éloges réservé à la plus rare élite : c'est aujourd'hui le plus inofifensif des ridicules, mais un ridicule qui contient et distille sa goutte de venin, ni plus ni moins que tant d'autres.

Après les temps où bien écrire s'appelle bien écrire, il en vient où la même qualité, exactement la même, s'appelle faire des phrases.

Suivant les fluctuations inégales des valeurs intellectuelles, le penseur honnête et consciencieux baisse jusqu'à être pris pour un songecreux, et le songe-creux, coté en hausse, s'affiche comme un penseur.

Qui dit inventaire, laisse entendre un cas de mort, ou tout au moins une déconfiture, une faillite. Est-ce donc qu'au moment où l'inventaire le plus complet de la langue française aura été dressé par le plus consciencieux des savants *, par suite du débordement d'un passif formidable sur un actif devenu mince, la fortune littéraire de la France tournerait mal et sentirait la misère?

Si cette fortune est réduite et compromise.

1 Littré.

n'est-ce pas à l'avilissement de la lecture qu'il faut s'en prendre?

Pourquoi ne dirait-on pas le savoir-lire et le savoir-rire, comme on dit le savoir-vivre? Ce sont trois raretés de valeur fort approchantes.

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