‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 16 sur 22 · FINIS LITTERARUM · texte numérisé non relu

FINIS LITTERARUM

Gomment il se fait qu'au sens littéral du mot, on lise encore, en France, mais que, littérairement parlant, on ne lise plus : voilà un sujet digne d'exciter les moralistes et les auteurs de profession. En cherchant les causes de ce phénomène, ils découvriraient que bon nombre des mêmes causes expliquent pourquoi, tout le monde faisant de la politique, la politique qui prévaut est celle que Ton connaît; pourquoi, le jour où tout le monde saura dessiner, les grands Arts du dessin seront étrangement compromis; pourquoi, le jour où tout le monde saura jouer du piano ou fera partie d'une société musicale quelconque, c'en sera fait du goût musical ; pourquoi, enfin, devant la comédie de salon et le monologue triomphants, l'Art dramatique n'aurait plus qu'à plier bagage.

En ce qui est de la lecture particulièrement, il faut tenir grand compte de deux préjugés, dont l'action dirigée en sens inverses va, en cette matière, aux mêmes fins : du préjugé catholique, qui rend toute paresse d'esprit recommandable , du

préjugé démocratique, qui met à rien tout développement, tout exercice de l'esprit impropre à servir l'homme dans ce qu'il est convenu d'appeler la lutte pour la vie, euphémisme qui, traduit en langue vulgaire, veut dire tout bonnement et tout platement le sacrifice de tout au gain et au plaisir, de telle sorte que, considéré à ce point de vue, le maximum d'intelligence pratique qu'il s'agit d'acquérir, suppose, en fait de goût désintéressé pour les choses intellectuelles, un m^inimum de plus en plus rapproché de zéro.

Le préjugé démocratique est en même temps le préjugé égalitaire; comme tel, n'est-il pas l'ennemi juré de toute lecture, dès qu'il est question d'un bon livre fait pour réchauffer le cœur, d'un beau livre destiné à mettre l'imagination en joie? En effet, cela, qu'est-ce autre chose qu'entrer dans la pensée d'autrui, que se laisser persuader, charmer, séduire par elle? Qu'est-ce (pour un moment du moins), sinon reconnaître un supérieur, presque un maître, se mettre en danger d'admirer? Oui, rien que cela; oublier sa dignité d'homme, de citoyen, pour passer sous les fourches caudines de l'admiration! Gomment donc ! En un temps où c'est chose reçue que de pouvoir couper la parole à n'importe qui, sous prétexte de conversation, on serait aux ordres d'un écrivain, en ce sens qu'il faudrait le suivre

page par page, sans Tinterrompre ? Bon, cela,, quand l'écrivain connaît et fait son devoir, qui est ou d'amuser ou de se rendre utile, quand il se fait le pourvoyeur de nos gaietés sensuelles,^ si ce n'est le proxénète de nos cyniques dépravations ; ou bien quand il nous renseigne sur la cote de la Bourse, sur le crime du jour, sur la nouvelle politique de la dernière heure, c'est-àdire quand il est ou reste complaisant, notre humble serviteur, ou notre donneur de conseils financiers, sinon, non ; car, de rester avec lui, de faire attention à sa pensée (une attention muette),, de consentir à le suivre où, de sa personne, il veut nous faire aller, n'est-ce pas, de toutes les manières de perdre le temps, ce temps qu'il faut mettre à profit, la plus discréditée par sa niaiserie ?

Parmi tant de coups portés aux Lettres, nul (en dépit des euphémismes de rigueur et des atténuations de commande), n'est plus droit et ne porte plus avant que la suppression prochaine^ inévitable, de l'enseignement des langues mortes^ parce qu'on ne s'en sert pas ; mais, vivantes, apparemment, en ce sens que tout ce qui reste du génie littéraire d'une époque en est l'âme, une âme toujours prête à se communiquer. A quel être sensé et doué de réflexion fera-t-on croire que Shakspeare, Goethe, Schiller, Dickens, Georges

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Eliot, vont bénéficier de ce que perdront Euripide, Virgile, Tacite? Pour aller à ceux-ci, comme pour venir à ceux-là, manque ce premier moyen de rapprochement, ce premier éveil de faveur, sans lequel toute lecture, changée en opération inanimée, perd son prix et devrait perdre son nom, c'est-à-dire l'attention désintéressée et sympathique. Le grief le plus apparent que l'on relève contre les anciens est de représenter un passé hors d'usage ; on oubhe qu'ils expriment ce qu'il y a de plus général, de plus constant, dans les manières de sentir et de penser dont THumanité dispose ; et ce n'est pas la moindre de leurs incompatibilités avec ce public moderne, qui, en dehors d'un cercle étroit de sensations momentanées, immédiates, ne cherche rien, et n'accepte rien de ce qui s'offre.

A dire vrai, tout obéit et tout cède à la basse et fausse direction que prennent sans retour les choses humaines. Il y a là comme une force redoutable, irrésistible, à laquelle rien n'échappe ; à son approche, il n'est sanctuaire voué à un culte purement intellectuel qui, s'il n'est déjà tombé, ne vacille. On sut jadis ce qu'était la barbarie avant la lettre; demain, sans doute, l'on saura ce que peut être la barbarie après la lettre, la barbarie de civilisés aussi savamment dressés à courir après le gain pendant les années de

paix qu*à repousser et à détruire des ennemis durant les mois de guerre ; mais, en temps de paix comme en temps de guerre, invariablement résolue à faire fi des âmes, à encanailler les esprits, à transformer l'homme en une machine à produits et à profits savamment outillée.

Ami, vous faites nombre avec ceux qui, dans leurs actions, vont, sans se détourner, vers le bien, et vous avez la faiblesse d'attendre une expression de reconnaissance qui vienne du cœur et non des lèvres. Et vous, ami, faisant, de votre côté, partie de cette imperceptible élite, dont les pensées et les écrits, orientés vers la vérité, ne tendent qu'à elle, vous vous laissez aller à solliciter, je ne dis pas des lecteurs, mais un seul lecteur, hors de vous-même. Tous les deux, et chacun à sa manière, vous faites, je suis fâché de le dire, acte de mendicité. Et à votre mendicité, morale pour l'un, intellectuelle pour l'autre, manque l'excuse qui, pour la mendicité proprement dite, tient à ce qu'elle implore le nécessaire ; car ce que vous quémandez l'un et l'autre, c'est le superflu.

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