‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 17 sur 22 · VUES PMSES EN ITAUE, A FONTAINEBLEAU PRÈS DES PYRÉNÉES ET DES ALPES · texte numérisé non relu

VUES PMSES EN ITAUE, A FONTAINEBLEAU PRÈS DES PYRÉNÉES ET DES ALPES

SOUVENIR DE VÉRONE (vue de ville)

Pour imprimer sur une cité et sur ses alentours un caractère exceptionnellement déterminé et tout à fait distinct, il se peut qu'avec ces deux facteurs, la Nature et l'Art, ait concouru l'Histoire, telle qu'elle passa par là, laissant des traces dirigées toutes dans un même sens. C'est bien à une harmonie de ce genre, à une harmonie grave et sévère, en somme plus que douce, que se rapporte 'l'effet produit sur la vue et sur l'esprit par l'aspect et la position de Vérone.

Machiavel, en mission dans cette ville, retrou*

vait, dans le site qu'elle contribue à composer, quelque chose de ressemblant à celui de Florence. Frappé par la première apparition et par le déploiement successif, à l'extrémité des plaines uniformes qu'il achevait de parcourir, de ces montagnes aux proportions modérées encore, aux replis accidentés et multiples, l'ambassadeur florentin put mettre quelque complaisance à forcer l'analogie en la relevant. Il s'en faut, néanmoins, qu'elle soit illusoire. Un certain dépouillement dans les devants aplanis du paysage, l'âpreté nue qui rend commune, même aux éminences légèrement abruptes où s'adosse Vérone, le caractère de hautes cimes plus distantes, reproduisent bien, sinon en le portant au grave, du moins en prenant jusqu'à un certain point sur la douceur qui les tempère, l'accent et l'effet pittoresque des contrées voisines de l'Arno.

Quant à ce qu'on pourrait appeler le signalement historique de cette région, la stérilité relative de' plaines ondulées, propices aux grands rassemblements et aux manœuvres militaires, le cohtraste que forme, avec l'ardeur violente de certains effets de lumière, l'ombre massive et comme impénétrable des cyprès qui dressent, çà et là, leurs pyramides funèbres, en découvrent, dès l'abord, quelques traits. Insistez, interrogez l'aspect de la ville elle-même, sous les découpures

de la couronne murale qui l'orne et la protège, et vous reconnaissez bientôt que rien, dans son apparence, ne dément la destinée, qui la désigna de bonne heure pour être un passage de grande importance, un refuge d'armées, un camp retranché ayant tout à l'entour comme une circonférence de champs de bataille. Qu'elles recueillent les impressions présentes, ou qu'elles se dirigent vers le passé, l'imagination et la mémoire en suivent l«s mêmes pentes, tant le genius lody qui hante visiblement encore la vaste étendue que dominent les points culminants de l'enceinte fortifiée de Vérone, est le génie même de la guerre !

La perspective matérielle à laquelle correspond intimement cette sorte de sens intelligible, y réunit, dans un même ensemble, l'Arc-de- Triomphe romain et le Palais qui date de la Renaissance, l'Amphithéâtre, destiné aux jeux sanglants, et le vaste hôpital militaire, l'un des derniers monuments de la domination tudesque. Aussi naturellement et d'aussi près, les souvenirs échappés des anciennes annales et les plus récentes émotions de l'histoire s'y associent pour faire passer la pensée par quelques-unes des oscillations les plus vibrantes, les plus prolongées qui puissent entre le présent et le passé la balancer el l'agiter. Bien des œuvres de l'homme qui sem-

blent étrangères Tune à l'autre, y parlent, à mots, plus ou moins couverts, le même langage ; églises placées volontiers sous Tinvocation de saints, dont les noms ont émigré de l'Orient * et dont l'un, saint Georges, offre le type consacré d'un guerrier et d'un vainqueur. Statues de preux remontant à l'épopée carolingienne, Roland et Olivier, qui se dressent à l'entrée d'un temple chrétien, comme pour mettre en relief tout ce qui, en fait de renommée et d'honneur, peut survivre à la défaite, et le long des murs latéraux de la même cathédrale, ces contreforts, alternativement rectangulaires et semi-cylindriques , qui relèvent, en apparence, de l'art du constructeur de citadelles et de bastions ; demeures inégalement élevées, dont les unes dominent et paraissent encore opprimer les autres, conservant ainsi l'image des caprices et des saillies sans frein de la liberté individuelle, au lieu d'attester le régulier développement de la vie publique servie par des forces collectives et concordantes ; maisons plongeantes, qui trempent le bas de leurs façades dans les eaux troubles que l'Adige amène des défilés de Rivoli, sous les arches du pont crénelé qui étale la longue rangée de ses dents aiguës et.

* Saint Zenon, sainte Anastasie, saint Georges.

bifides, puis, sous les moulins agiles dont les roues n'arrêtent pas, le fleuve lui-même, précipitant la fuite qui le porte brusquement de détour en détour, ce fleuve turbulent dont, aux temps de la République romaine, les Barbares, venus du Nord, autre tourbillon impétueux, essayèrent vainement de vaincre la résistance ; enfin, ces rues qui, à deux pas des larges espaces ménagés par les exigences stratégiques, se rétrécissent en tortueux passages, s'étranglent en recoins qui sentent le guet-apens. De toutes parts, mine de guerre et de défense, avec le reflet, non effacé, sur les lieux et sur les choses, des agitations, des violences et des trahisons, par où s'exercèrent, entre nations, entre familles, et jusqu'au sein de la même famille, entre fils d'un même père, les haines publiques et les rivalités privées. A ces haines, à ces rivalités, tour à tour élevées à leur suprême puissance pour commander les destructions méthodiques, au-dessus desquelles la gloire passe avec tout son bruit et son auréole vite pâlie, et rabaissées jusqu'aux déshonorantes surprises de l'assassinat, la mémoire restitue, sans effort, leurs emplois et leurs exploits.

Vers l'horizon qui, du haut des remparts, se découvre en s'élargissant de plus en plus, le regard atteint ou la pensée va cherchant bien des arènes, maintenant silencieuses, où le sang coula,

et pour tant de causes! Ici, pour la domination ou pour la vengeance ; là, pour la conquête légitime de l'indépendance ; plus près, dans les arènes proprement dites, par caprice, par jeu. Là, fut préparé ou soutenu plus d'un de ces chocs décisifs où il ne s'agit de rien moins que de faire échoir l'Empire romain à l'un ou à l'autre, à V^spasien, puis à Odoacre. Bien loin de ces âges reculés, et tout près de nos jours, là aussi, ces conférences, qui font mine de régler souverainement le destin et le repos des peuples, ne semblent-elles pas moins subir le même ascendant fatal ? Quoi de plus stérile en œuvre de paix, que le congrès tenu en ce lieu, il y a un peu plus d'un demi-siècle ! Quoi de plus incomplet, quoi de plus vite dépassé par le cours des événements et par la force des choses, que les stipulations et les accords si vains de Villafranca ! Non loin des routes par où les légions romaines s'étaient rendues à la terrible rencontre de Bédriac, s'ouvrent celles qui aboutissent à Gastiglione et à Rivoli, à Solferino et à Gustozza, celles qui menèrent les vaincus de Galdiero à la revanche d'Arcole, les vainqueurs de Goito au désastre de Somma-Gampagna. Autant de domaines et d'apanages de la Victoire, qui emprunte, pour un jour, son nom à quelque lieu jusque-là obscur, et le rend, avant la fin du soir, désormais immortel.

. Sauvées, elles aussi, de Toubli, mais par une triste aventure d'amour, les haines des Capulet et des Montaigu eurent, ici, leur commencement et leur fin. Ailleurs, plus sûres d'un lendemain que la Victoire, parce que, au lieu de sacrifier des vies, elles maîtrisent des âmes, la Poésie et la Musique devaient en relever la mémoire, en célébrer la légende, en composer la complainte.

Eux-mêmes, par l'animation mensongère qu'ils affectent, les monuments funèbres s'ajustent au sens et à l'efFet de ce qui les entoure. Tel sarcophage, suspendu à côté d'une église, chevauche .avec ostentation sur la muraille qu'il a l'air d'enjamber et qui le tient en équilibre. Les tombeaux des seigneurs de la Scala portent haut, par-delà le trépas, une image de défiance, avec une intention de défi. Remparées dans l'enceinte que protègent des grilles aussi flexibles qu'une cotte de mailles, les lourdes tombes aux encoignures saillantes en forme de créneaux, couvrent, de leur armure de pierre, d'équivoques héros, qui semblent avoir voulu se retrancher jusqu'au fond du cercueil.

Tout à côté, l'Art les ranima, leur rendit les apparences de la vie telle qu'ils la connurent et l'aimèrent. Les voilà, avec des aigles aux pennes éployées pour cimiers, fièrement campés sur des destriers, qui ont l'air harassé comme au sortir

du champ de bataille, et portent, en guise de suaires, les housses traînantes dont ils sont bardés. Qu'ils figurent bien, sous cet appareil miparti de combat et de deuil, la fin d'une existence fougueuse arrêtée court ! Ainsi, frappé soudain, le guerrier, au-dessus de Tattitude rigide imposée par la mort, garde le reflet de la lutte ardente qui continua sans lui.

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