‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 18 sur 22 · A FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

A FONTAINEBLEAU

Il est, pour les beautés de la nature, comme un ordre et une série de genres divers entre lesquels elles se partagent et se classent. La simplicité caractérise celles qui s'offrent dans les plaines cultivées où la Nature et l'homme sont unis par une perpétuelle association, où les mêmes lois qui président à la succession des jours et des saisons, donnent le signal et fixent le temps du labeur et du repos à l'activité patiente de ces travailleurs que la lente régularité de leurs occupations tour à tour disperse dans les campagnes et ramène sous le même toit, autour du foyer commun.

Entre ces perspectives paisibles et les aspects sublimes des hauts lieux, une place intermédiaire, un charme tempéré appartient aux forêts. Quoique l'homme les fasse entrer dans son domaine, et qu'elles ne soient pas inviolables pour

lui, du moins elles ne gardent pas, aussi constamment visibles, les signes de sa domination, la marque de sa présence, la trace de son passage. Si le possesseur qui a droit de vie et de mort sur elles exerce ce droit avec des formes brutales, si, pour en user, il déploie tout un appareil de violence, son intérêt même lui commande de ménager de grands repos entre les coups de maître qu'il frappe. Cependant, les sèves circulent, la végétation poursuit lentement son œuvre, et les grands ombrages vont déployant ces tranquilles magnificences qui l'emportent sur la placidité unie des plaines fertiles, autant qu'elles le cèdent à la variété surprenante des montagnes.

Vienne, pour aviver leurs harmonies, pour exalter leurs contrastes, la saison douteuse, la saison de regrets et de menaces qui, trop tôt, mêlera des teintes funèbres aux dernières ardeurs d'une végétation mourante : à ce moment, les cimes des futaies se diaprent de nuances dont les inégales bigarrures offrent au regard qui les observe d'un point élevé des oppositions frappantes, tant les courants de verdure qui se côtoient sans se confondre, marquent nettement, çà et là, la ligne séparative des régions encore intactes et des espaces déjà dégarnis ou qui le seront bientôt. Et si, vers la fin d'un jour tardivement dégagé des brumes matinales, les

rayons obliques du soleil prolongent leur doux adieu* à travers le treillis élargi des ramures, tout ce qu'ils effleurent est transformé. Des écharpes dorées flottent autour de Técorce des bouleaux dont les tiges se courbant l'une vers Tautre font penser à des groupes de dryades près d'entrer en danse. Les franges ciliées qui bordent les feuilles du hêtre ressemblent à de minces auréoles, les aiguilles du pin à des aigrettes de verre pilé. Ramassées ou éparses, les tiges du houx, aux articulations dures et noueuses, font scintiller le lustre de leur feuillage et accrochent une étincelle ou une lueur d'étoile à chacune des épines qui le hérissent.

A l'entrée de quelque avenue ou sur le bord d'une route, le plus remuant, le plus babillard des arbres, le tremble, agite, sans s'interrompre un instant, ses mille languettes. Déjà pâlies, desséchées, elles vont se taire une à une. Qu'il en reste deux encore, elles tournoieront en balançant leurs tiges, jusqu'à ce que, traçant en l'air une spirale déliée, l'une après l'autre aille s'étendre à terre, morte, parmi tant d'autres mortes.

* If chance the radiant sun with fàrewell sweet

Ëxtend his evening beam

MiLTON*s , Paradise lost., liv. II.

Dans des retraites plus profondes, s'accomrnodant de toute situation, rompu à toutes les nécessités qui altèrent ses formes et gênent sa croissance, le genévrier lutte pour vivre et vit de si peu ! Ici, de ses replis il enlace convulsivement la roche dont une fissure l'abrite et nourrit sa racine ; là, il se couronne d'un feuillage arrondi en dôme; ailleurs, il pyramide. Plus souvent encore, rabougri, mutilé, il rabat ses rameaux qui pendent autour du tronc, comme le feraient autour de leur hampe les lambeaux d'un étendard. Au ras du sol, des mousses innombrables se plaquent ou s'allongent en lanières, se ramassent en pelottes, se dressent en houppes plumeuses dont l'assemblage présente l'image réduite d'une forêt. De tous côtés, elles étalent le luxe tardif d'une sorte de parure improvisée entre les richesses que prodigua l'été et les misères prochaines de l'hiver. Çà et là, des dalles aplaties couvrent la terre. Les ombres des grands chênes se prolongent à leur surface et les bouleaux aux fûts d'une blancheur de marbre les frôlent de la pointe de leurs baguettes. Sur ces pierres, à l'aspect sépulcral, reposent des baies noires et amères, des feuilles menues et crispées comme les pétales d'une fleur qui se fane, les unes détachées doucement et restées au pied de leur rameau, les autres venues de loin et roulées par le vent.

Rien ne manque à ces harmonies de la solitude si, tout auprès, sur le penchant d'un monticule, des pins élèvent leurs troncs, régulièrement amincis jusqu'à la cime, étages de manière à figurer une série de tuyaux d'orgue, et penchant leurs sommets sous des ondulations tour à tour grossies et décroissantes, comme s'ils préludaient à la destinée orageuse, aux aventures de mer prédites par le poète :

. . . Ahies casus visura marinos *.

Pourtant, ces asiles précaires, aisément envahis, livrés à des ravages calculés, ne sont pas encore les lieux sacrés où la Nature défend toute salière indépendance; c'est ailleurs, c'est dans les hautes régions qu'elle a vraiment ses trônes et ses sanctuaires. Celui qui a créé la Nature et l'Humanité a voulu qu'au-dessus des vivantes multiludes destinées à rendre et à recevoir des services qui se comptent, s'apprécient et se paient, il y eût un petit nombre de privilégiés auxquels éch-ût un certain don excellent de plaire, de charmer, d'émouvoir, qui s'exerce gratuitement et qui, d'ailleurs, ne saurait être payé. De même, il a permis que la Nature eût en propre

* Virgile, Géorg., liv. II.

un domaine réservé où elle fût soustraite à la nécessité de céder à l'homme, de le servir, de se laisser occuper par lui, où cette sœur aînée de l'humanité jouît pleinement des bénéfices dus à l'ordre de la création, où, enfin, elle eût la perpétuelle liberté de ses fantaisies et de ses mystères, de ses féeries et de ses terreurs.

Partout ailleurs assujettie, ou destinée à l'être, dans les montagnes elle est restée souveraine, et les rois de la terre n'ont pas de promenades arrangées qui égalent la grâce de ses jardins suspendus entre des abîmes, de forteresses qui vaillent ses inexpugnables remparts creusés dans le granit, de salles de fête dont les parois empruntent aux feux allumés par l'art un éclat pareil à la splendeur qui étincelle sur ses murailles de glace et dans ses palais de cristal.

La place de l'homme est petite en ces lieux ^ et il n'y reçoit qu'une courte hospitalité, mais cette hospitalité est splendide, et ce qui entoure cette place pénible à tenir, demeure intact à travers les âges. Le sol qu'il touche a la vertu de communiquer l'indépendance; il affranchit quiconque l'a foulé. Là, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure, l'inévitable fardeau s'allège,^ une vision de bonheur et de liberté resplendit au milieu des merveilles du désert, speciosa deserti. Là, ni la terre, ni les eaux n'y reconnaissent plus^

leur maître. La terre, au lieu de recevoir, pour les féconder, les semences qui doivent le nourrir, et de porter les fondements des demeures qu'il se construit, lui offre à peine une surface oîi il imprime ses pas et le pouvoir qui s'est rendu les fleuves complaisants, le pouvoir qui! ravit aux vents et dispute victorieusement aux tempêtes l'obéissance des mers, est défié par le torrent dont les flots indomptés ne connaissent nulle entrave, ne supportent nul fardeau, n'entraînent avec eux que ce qu'ils ont eux-mêmes conquis et arraché dans leur course. Telle il la reçut au sortir de son rude berceau, telle le torrent se réserve sa force à lui seul, l'exerce tout entière et sans partage. Fier de son origine, il annonce bruyamment son"passage ; il jette sa voix, grondeuse et railleuse tour à tour, où se mêle parfois le cri de l'oiseau pêcheur qui, de la pointe de son bec taillé en crochet, ou du croissant de son aile recourbée en faux, rase le flot qui recèle sa proie.

Il représente, il met en jeu toutes les forces qu'exerce l'élément liquide pour lutter et pour détruire, pour se dérober et pour fuir ; forces multiples et mystérieuses, tour à tour en réserve ou manifestes, visibles chacune en son temps et en son lieu. Souple autant que violent, il tourne les obstacles aussi aisément qu'il les emporte ; il cède, il dévie là où il ne peut attaquer de front;

il use ce qui lui résiste. Souvent il ménage ce qu'il entraîne sans peine, mais aussi sans profit pour la rapidité de sa course, et, tandis que rocs brisés et troncs fracassés roulent avec lui, il respecte et protège de ses replis quelque lambeau de terre, quelque étroit îlot où de grands arbres s'élèvent en sûreté. Tantôt il glisse avec la vitesse de la flèche et la pureté du cristal à la surface polie d'un fragment de roc, tantôt battu en neige, il rebondit et lance des flocons d'écume qui étincellent au soleil. Divisées parles aspérités du rocher, les eaux se partagent en jets parallèles, en tuyaux liquides, se creusent en cannelures, divergent en éventails irisés que borde une frange bouillonnante. Parfois, autour delà masse confusément précipitée, une colonne de vapeur transparente et légère tourne lentement, l'englobe dans son mouvement circulaire et parait se renouveler sans cesse, comme si, combattue et purifiée par le combat, par la violence qui la divise en elle-même, l'eau, dans sa chute, laissait se dégager lentement et se porter en haut ses parcelles les plus subtiles, les plus éthérées. Ailleurs, sur une roche plate qui paraît à fleur de terre, toute revêtue de verdure, glisse un mince iilet qui a franchi la rive ; c'est à peine s'il incline les mousses, les herbes, les plantes basses qu'il baigne et dont il rafraîchit l'éclat, jusqu'à le

rendre égal en vivacité à celui d'émeraudes vues au travers du plus pur cristal.

, ., As softly green As emeralds seen Thro purest, crystal gleaming * .

C'est bien une lutte sans trêve et une fuite sans répit qu'anime et qu'accélère outre l'impulsion initiale du flot s'élançant après le flot de tant de veines inépuisables, la surabondance d'efforts progressivement accumulés qui pèsent sur une masse d'eau sans cesse grossie. Dante, à l'horizon poétique duquel se montrent si souvent, tantôt par de si claires échappées, tantôt comme de rudes repoussoirs, les aspects des régions montagneuses, tandis que la mer est, plus ordinairement, le fond des tableaux et le cadre des descriptions homériques, Dante n'a-t-il pas, avec plus de justesse et de concision que nul autre, rendu cette pression exercée par les sources profondes,

. . . Ghe Talta vena preme,

et la précipitation des fleuves échappant aux poursuites de leurs affluents qui les harcèlent :

. . . Per aver pace co* segnaci suoi f

Fougue qui n'est pas sans répits ; impatiences non exemptes de ces accalmies, qui interrompent le tumulte des destinées les plus tapageuses, ni

* Thomas Moore, Irish Mélodies. — On the Shamrock»

de ces contraintes que subissent les destinées que l'on dirait le plus complètement maîtresses d'ellesmêmes.

Dans nos Alpes dauphinoises, est-ce la Romanche, venant perdre son nom près de Vizille?Elle naît sous les vastes champs de fleurs qui se penchent mollement et comme en berceau sur sa source. Mais une fois les premiers passages forcés, les premiers assauts livrés, elle aura la plaine unie du Bourg-d'Oisans pour reprendre haleine, avant d'être resserrée et remise à l'étroit pour de nouvelles chutes et de nouveaux soulèvements. Dans les Alpes de la Suisse, est-ce la Reuss? Elle aura la vallée d'Urseren pour y ralentir son impétuosité et s'y reposer de ses fureurs, avant les embûches qui l'attendent au gouffre du Pont du Diable. Près du groupe clair des maisons d'Andermatt, riant aux yeux d'une telle bienvenue, à l'issue d'un sombre défilé, elle coule quelque temps au niveau de surfaces légèrement remuées qui offrent, elles aussi, l'image d'un calme traversé par de légers troubles. Des roches basses relèvent çà et là, sans l'interrompre par de brusques saillies, la couche de végétation presque régulièrement redressée depuis le creux de la vallée jusqu'aux parois monstrueuses qui l'épaulent. Entre les deux rampes tristes, désolées, dont l'une penche vers Fluelen, tandis que l'autre s'attache

aux flancs du Saint-Gothard, TefTet produit est celui du nu, plus ou moins ressenti sous un voile léger, en regard et en comparaison de Técorché. Sera-ce la Reuss encore, ou l'un de ses voisins au nom plus retentissant, le Rhin, le Rhône, le Tessin? Les pauses où ils auront l'air de s'oublier, seront autrement prolongées, autrement dignes de les retenir; ici, les lacs d'Italie où trempent les reflets effilés des blanches villas, faisant, dans l'eau transparente, l'effet de claires racines, de supports tour à tour immobiles et tremblants ; là, d'autres lacs, ceux de la Suisse, où se mirent les grandes ombres penchées de rocs immenses que l'on dirait coupés parla scie et taillés par le ciseau ; ces lacs, dont les reflets de saphir et d'émeraude répondent si bien à la verdure de leurs rives, à cette verdure partout égale de teintes, d'épaisseur, de finesse, aussi serrée qu'un tapis de mousse, d'un ton aussi pur qu'est pure la blancheur d'une neige tombée de frais, comme si, au lieu de percer la terre de ses mille petites pointes, elle y était mollement tassée.

Voilà de ces reposées telles que la mer, suivant l'expression de l'historien romain, en formait sur les côtes méridionales de l'Italie ^ Une agitation douce, si douce parfois qu'elle simule l'immobi-

^ . .. Lucrinus et arvernus, qusedam fnaris otia,

Florus, liv, I, XVI.

Ijté, y absorbe les courants qui ont traversé tant de rudes hasards. Ils se dilatent, dans ces périodes pleines de calme où d'autres vies que la vie des fleuves se ménagent et se réparent, en attendant que quelque soudaine inquiétude les reprenne, les pousse et rassemble pour de nouvelles destinées leur activité suspendue et leurs forces un instant relâchées.

Ailleurs, ce n'est plus la nature, c'est l'homme qui se mêlera de ralentira sa guise et à son profit le chemin qui marche, mais qui marche de moins en moins solitaire, une fois qu'il se déroule dans les vastes plaines, ou le long des villes populeuses. Si encore, il y passait comme, au voisinage des montagnes, le Tessin passe contre Beliinzona ou TAdige sous les ponts de Vérone, en courant, en fuyant, en se repliant dans sa fuite; mais non : vers Milan, au milieu des cultures de la Lombardie, il livre son cours accru et paisible à qui voudra le prendre et le diviser. De lui-même, il donne entrée, il donne issue à des rues d'eau qui s'en vont, lentes et paresseuses, à travers les campagnes, vers la ville, sans compter plus d'un ruisseau suspendu, rapide sentier qui les coupe et les franchit d'un bond ; le long de ces rues, des maisons, que nul quai ne tient à distance, sont en communication directe et familière avec elles. Au bas de quelques-unes, des espaces couverts

en forme de hangar reçoivent les bateaux chargés à pleins bords, qui viennent s'y emmagasiner comme le feraient de lourdes voilurées dans des cours librement ouvertes. Des deux côtés de ces allées liquides tracées en pleins champs, se prolongent, par ici, des berges toutes parfumées de menthe sauvage, toutes festonnées de fleurs de liseron, blanches ou rosées; par là, sur la limite des cultures, de minces palissades d'osiers ou de saules aux tiges droites et dégarnies, aux touffes grêles de feuillages ramassées en chapiteaux. Au saut d'une écluse, retentit une chute pesante et uniforme. A peine la transe passée, le courant redevient comme apathique. Plus rien de ce temps de jeunesse et de liberté où de l'énergie déployée contre un obstacle naturel lui venait le bouillonnement de bulles innombrables qui s'enflaient et crevaient tour à tour. Des plaques d'écume, sorte de pustules humides qui exsudent à sa surface, voilà les seules traces de l'effort artificiel qui, pour un moment, pour un seul, aura précipité sa marche régularisée. Ces minces tronçons se rattachent pourtant à une chaîne merveilleusement souple dont les ondulations forment un lien flottant et progressivement élargi entre les hautes régions terrestres où le changement est lent, presque insensible, et la mer où l'agitation n'a pas de cesse.

Entre les montagnes et la mer, quelle comparaison tenter qui ne soit inutile ou hasardeuse? Il faut se contenter de remarquer que le pouvoir et le charme de celles-là et de celle-ci n'opèrent pas, en général, dans le même sens. Il semble qu'à la mer, vue du rivage, appartienne, décidéniient, dans notre hygiène morale de civilisés à outrance, une sorte de fonction d'intervention homéopathique. Ses agitations suivies d'un repos apparent qui n'est qu'une suite de mouvements apaisés et contenus semblent s'offrir à la fois comme un relâche efficace et une diversion appropriée à ceux qui ne se proposent pas de perdre longtemps de vue les horizons d'une vie humaine que l'activité surcharge. Aussi qued'autres distractions ils mêlent à ce bercement des flots qui risquerait de les faire rêver I II convient de porter aux montagnes un esprit de détachement autrement sérieux que le besoin momentané de calme qui dépayse plutôt qu'il n'écarte les bruits du monde.

On se figure que pour ceux-là surtout elles ouvriront leurs sources délicieusement désaltérantes, qui, par une révélation précoce, auront connu les mystérieuses alliances que la mort contracte avec la jeunesse. Soit que la première flamme du matin s'allume au point extrême de leurs cimes, soit que la pâleur de l'azur nocturne y succède aux teintes rosées du crépuscule, soit

que, durant les heures sombres qui précèdent l'orage, bornant l'horizon avec leurs masses noires et leurs glaciers, comme d'épaisses draperies le long desquelles couleraient des nappes de cire fondue, elles donnent envie de redire après le psalmiste :

Montes sicut cera fluxerunt,

tant une association bizarre des livrées du deuil et des couleurs, qui sont l'emblème de l'intacte pureté, y rapproche, y confond et fait ressortir par un contraste fantastique les insignes des pompes nuptiales et la parure suprême des funérailles virginales. C'est qu'en vérité la vie et la mort s'y touchent de près, ou, plutôt, la vie, comme la lumière, ne fait que glisser à la surface de ces formations inanimées. Ailleurs, l'herbe des champs verdit et se fane bien moins vite que n'éclosent pour se flétrir les fleurs des sommets, hâtives, brillantes, caduques. Pour naître, que leur faut-il? un rayon de soleil, un sourire du ciel, une pincée de terre, quelques gouttes d'une eau qui cesse à peine d'être neige ; et pour mourir ? moins encore ; le passage d'une brume nocturne, d'une ombre, d'un souffle I

La rudesse du granit et la dureté des glaces qui protègent ces monuments de la Nature contre l'action des siècles, n'ont point empêché la destruction de pénétrer par certains endroits dans

leurs masses ébréchées. Solides et ruineuses à la fois, elles résistent, mais s'altèrent. Elles ont des parties qui se brisent; mais, le plus souvent, les débris répandus à leurs pieds, détachés d'elles plutôt que séparés, se prolongent en éperons, ou se dressent encore à demi en contreforts. C'est un voisinage qui va bien aux monuments élevés par des mains humaines qui, ayant subi l'épreuve des âges, ont presque tout livré d'eux-mêmes, sauf un reste de forme prêté à la pensée qui les fonda, cette pensée fût-elle la plus haute et la plus mystérieuse qu'il soit donné à l'homme de traduire en posant pierre sur pierre.

Dans un coin des Pyrénées, sur un plateau désert, apparaît, seule, loule nue, une chapelle abandonnée *. On l'aperçoit au bas de pâturages disposés en gradins sur le flanc de la montagne et dérobés successivement aux regards, avec les arêtes inférieures qui les portent dans leurs replis. Autour de Tesplanade, dont le faux aspect de plaine l'a trompé d'abord, l'œil reconnaît bien vite que le terrain, à une certaine distance, manque et va, se précipitant par de brusques versants, jusqu'à des fonds invisibles. Le site, ainsi

* Vallée de l'Arboust, près Luchon, au-dessus de Cazeaux.

borné, n'a donc ni l'égale uniformité des horizons aplanis qui satisfait le regard sans le provoquer, ni ces reliefs variés des régions vues de haut qu'il se plaît à dominer, avec la tentation de s'y égarer ou de les franchir par quelque côté. Cette sorte de retranchement naturel, aisément accessible, a déjà de quoi retenir l'attention par ce qu'il montre, et l'occuper en la détournant vers ce qu'il laisse deviner. Lorsque le ^vent des hauts lieux arrive, tout courant, des plaines de neige et des surfaces glacées, tour à tour ternies par les nuées ou reflétant, comme des miroirs sans tache, quelque mobile rayon, ses souffles ne rencontrent dans cette région qu'un gazon qui se courbe mollement devant eux. C'est plus haut que, passant sur des étendues peuplées de tribus végétales, à la physionomie accentuée, à l'abondante facilité de reproduction, il balance dans le même sens les liges que couronne la fleur du narcisse et les longs épis des asphodèles. C'est plus haut encore qu'il fait glisser un court frisson sur ces plaques gazonnantes, d'autant plus humbles qu'elles sont exposées à plus de dangers et de rigueurs, où tant de liges exiguës se blottissent et massent leur menu feuillage. G*est ailleurs aussi, mais plus bas, qu'il balaie les prairies où foisonnent, dans un pêle-mêle de fleurs et avec une abondance sans choix, les espèces familières

à la plaine et à la montagne confondues comme en pays neutre, sur les frontières de Tune et de l'autre. Quelques arbres seulement se montrent vers les contours extrêmes du plateau ; non de ceux qui s'étendent en largeur au-dessus de la terre, comme pour prodiguer autour d'eux leur ombre et leurs fruits, mais portant droit vers le ciel leurs rameaux rigides et infructueux.

Du reste, ni demeures, ni cultures ; rien qui rappelle l'homme, si ce n'est un édifice en ruines, délaissé par les vivants, et d'où les morts euxmêmes ont été éloignés : car le cimetière que bornait l'enceinte extérieure de l'église est vide comme l'église elle-même. Des pelletées de terre et de cailloux rejetés à la place des sépultures dépouillées y figurent ces tertres dont les peuples primitifs recouvraient les ossements de leurs ancêtres, ou font penser à ces champs des morts de l'Italie dont, suivant la croyance populaire, le sol, repoussé au contact des corps, se relevait sur les tombes *.

1 Si dice aiTermentamente da tutti, che gli corpi che vi si mettono in otto ore gonûaao in modo che se ne vede, alzar il terreno... Questo miracolo è simile a quelFaltro del cimitero di Roma, dove se si mette un corpo d'un Romano, la terra lo spinge subito fuora.

(Montaigne. — Journal du Voyage en Italie.)

Ce qui fut le chapiteau grossièrement sculpté de quelque rude colonne d'un temple consacré aux antiques divinités du lieu, a passé, comme une pierre avec d'autres pierres, dans le mur de l'édifice chrétien, pour que, tombant encore et ramassé de nouveau, une dernière déchéance le porte dans la main d'un paysan occupé à clore sa prairie ou à se construire une chaumière. Ce qui fut une lourde croix de pierre, placée au centre du préau ou à l'entrée de l'église, se retrouve sur la muraille disjointe, et lui ajoute une cime penchante. Les coins en sont déformés, non par ces entailles que produisent les chocs ou les coups, mais pour s'être insensiblement usés et arrondis. On dirait que la pierre a fondu et, par cette lente dissolution, œuvre des siècles, elle est devenue ce que devient, en moins d'une heure, le bloc de neige changé en monument fragile par le caprice d'un enfant.

Heureuse l'âme qui aura su se préparer et conserver à sa mesure et à son niveau un abri, un lieu de repos, entre tant de sommets qui la dépassent et tant d'abîmes qui la cernent I Deux fois malheureuse si elle en vient, soit découragement, soit désespoir, à le ravager elle-même, pour n'y voir que des débris. Malheureuse encore, lorsque, sans arracher les fondements de l'édifice, elle le déserte, en retirant tout ce qu'elle

y avait mis, ce qui est vivant en elle, c'est-à-dire ses désirs et ses espérances, et ce qui est mort, c'est-à-dire la cendre des illusions éteintes et la poussière sacrée des regrets, des chagrins, qu'elle lui avait confiées et qu'elle lui redemande I

Telles peuvent donc être les secrètes et harmonieuses influences d'un site, que tout y parle ainsi de solitude et d'abandon. Changez un peu ou transposez d'une certaine façon les éléments qui le composent, et il n'est rien qui ne s'y tourne en grâce austère, en gravité sereine et souriante. Une église encore, non plus fermée et ignorée, mais ouverte au fidèle et au curieux, portant un nom et un nom qui attire ^ appelle de loin les regards, là où les sommets s'abaissent, là où se développe une plaine entrecoupée d'éminences différentes des vraies montagnes, autant que les vagues d'une mer tranquille diff'èrent des flots soulevés par la tempête. Ça et là, des maisons se groupent en villages ; les lignes de leurs faîtes ne se coupent pas en angles aigus et ne sont point recouvertes de l'ardoise dont la couleur est celle du rocher stérile, mais sur leurs toitures peu inclinées, la brique éclate presque aussi vivement parmi la verdure des arbres que la fleur du coquelicot au milieu des

* Saint Bertrand de Comminges.

moissons. Ici, ne souhaitez pas les douteuses clartés d'un ciel triste ; elles y mettraient un contre-sens et une disparate. Ce qui est désirable, c'est la faveur d'un beau ciel et quelque hasard heureux de la saison qui, de toute la contrée, fasse comme un jardin et comme un verger où tout arbre ayant revêtu sa robe verte du printemps, plus d'un, par dessus cette parure de jeunesse, laisse voir encore cette première parure de fête, qui lui fit une couronne tôt venue, tôt flétrie, aux fleurons roses ou blancs.

Gomme autour de la maison de prière, la Nature forme une enceinte spacieuse , un cercle étendu où se joignent les beautés qui appartiennent à deux régions, ainsi, au dedans , deux époques de l'art ont contribué à en orner le sanctuaire.

Quand on a pénétré sous les hautes arcades, ce n'est pas l'autel qu'on aperçoit tout de suite devant soi; avant d'y arriver, l'œil est arrêté par les surfaces et les reliefs diversement travaillés d'une sorte de rempart intérieur en bois sculpté, qui étend les limites ordinaires du chœur, ou plutôt ne fait qu'un du chœur et de la nef qu'il circonscrit. Le long des sombres parois et sur chacun des panneaux qui les divisent, s'enlèvent non des médaillons étalant à plat une rangée de profils sans lien entre eux, encore

moins une suite de mascarons présentant de face des yeux fixes et pétrifiés que rien n'attire, que rien ne détourne, mais une série de têtes, de dimensions médiocres, détachées, et comme s*élançant du fond où rentrent les courbures inférieures du cou et des épaules. A la différence de ces figures d'un autre âge, enfoncées dans des niches, séparées par des colonnes, dont les yeux baissés à terre, tournés au ciel ou dirigés en avant, expriment la fixité de la méditation, l'immobilité de l'extase qui suspend la pensée, et par dessus tout, l'isolement contemplatif, rien en elles qui ne soit désir du mouvement, envie de voir et d'agir. Chacune se tourne de côté et semble portée vers la figure voisine par la première tentation d'une curiosité qui s'éveille. Ainsi rapprochées deux à deux, à moitié retenues, à moitié dégagées, ni tout à fait captives, ni complètement libres, elles obéissent à une sorte d'attraction morale qui les dispose à s'interroger, à se répondre, comme si elles avaient quelque chose de nouveau à se demander, d'intéressant à s'apprendre. Têtes soucieuses et austères de politiques, de magistrats, de guerriers à la barbe fourchue et flamboyante, têtes de jeunes femmes expressives, animées, quelques-unes graves, d'autres souriantes, ou mêlant la vivacité au recueillement. Ces joues presque enfantines, contre

lesquelles une chevelure élégamment bombée est contenue par des bandelettes ou bien enfermée dans un réseau qui se recourbe en coquille, n*ont point la rondeur quelque peu massive et rebondie, mais corrigée par une grâce exquise, que Filippo Lippi, par exemple, prête à ses têtes d'anges ou de saints, et que Pérugin n'a pas toujours su éviter. Leurs contours s'éloignent encore davantage du moule vulgaire, d'où l'Albane et Pierre de Gortone tirèrent tant d'empreintes amollies. On dirait plutôt une réduction des types heureux que fixa la main de Paul Véronèse, ou la reproduction atténuée de quelques-unes des créations de l'art vénitien qui précédèrent les siennes.

Le sens et l'attrait de ces aimables figures tiennent à ce qu'elles ont à la fois de précis et d'incertain, d'élancé et de réservé. On se persuade que ce sens et cet attrait, plutôt que de s'achever, risqueraient d'être compromis et affaiblis, si la main qui les sculpta les avait représentées en pied. Sans doute, elles y auraient perdu cet air de curieux empressement, cette attitude de jeune oiseau craintif qui tend le cou hors de son nid. La recherche, le goût de l'action, voilà ce qui les caractérise avant tout. Ce n'est plus la sainteté, ce n'est pas encore la passion. Trop peu saintes, au gré de quelques-uns, pour la destination qui

leur fut donnée, qui donc aurait le courage de les trouver assez profanes pour être exclues du lieu saint qu'elles occupent? Peut-être vaut-il mieux ne pas les interroger avec une intention trop marquée, les prendre pour ce qu'elles sont, sans recherche ni prétention. Si des images de fleurs et d'animaux ont pu être figurées dans le bois et dans la pierre, à l'usage des temples religieux, la fantaisie qui s'en est prise à cette sérieuse et virile fierté, à cette grâce purement féminine qui, dans le domaine de la Nature, comme dans le royaume de l'Art, sont rapprochées pour un si légitime vis-à-vis , n'aurait-elle pas les mêmes droits, et faudrait-il la tenir pour suspecte si elle approche de trop près les autels? Ici l'Art fait mieux encore ; autant qu'il est en lui, il perpétue un moment de floraison et d'épanouissement; il manifeste en faveur de ce qui mériterait tant de durer, la puissance qu'il exerce pour combattre le temps qu'il ne peut vaincre, tandis que la Nature a le privilège de recommencer perpétuellement ce qui dure trop peu et ce qu'on regrette de voir finir. Ni à l'un ni à l'autre ne demandons rien d'impérissable , mais entre les apparitions qui passent sans retour et les objets éternels où l'homme a peine à fixer directement son esprit, l'un et l'autre, chacun à sa façon, remplissent leur office, ménagent leur médiation, sauvant les

contrastes, multipliant les degrés, préparant les approches, faisant gagner quelque chose enfin, si peu que ce soit, sur les intervalles immenses, qui, au dehors, défient la vue, et, au dedans, effraient la pensée.

La Nature abandonne à Thomme les plates contrées, les molles surfaces où il exerce ses forces, déploie ses ressources, cherche des produits et conquiert des richesses. Elle semble se réserver avec jalousie de rudes endroits qu'il est interdit d*entamer, d'inexpugnables forteresses, où cet étranger n'est admis que par grâce, à grand peine, mais qui se déroberont toujours à ses prises. — De la présence de l'homme dans ces régions qui se refusent à lui, quel vestige reste? Une tente au désert, une station de nuit sur le roc, le sillage vite effacé du vaisseau que la mer renvoie de vague en vague. Là où il peut faire plus pour assurer son passage et s'ouvrir des voies qu'il rende fixes et certaines, les caractères qu'il imprime à ces travaux de ses mains demeurent variés comme la peine qu'il y a prise, et les obstacles qu'il a surmontés, inégaux et opposés comme les lieux où il les a poursuivis. Le chemin qu'il trace couramment, qu'il élargit à son gré au milieu de la plaine, qui s'y étale et y rampe et nô

s'écarte guère du niveau, nous invite et nous dit d'autant moins qu'il nous en découvre plus long; on est si vite au fait de sa platitude banale et si tôt découragé de lui demander rien de nouveau, rien de secret I Mais la route, la grande route frayée à travers la montagne, admettant le voyageur qui s'y fait porter ou traîner , offrant au piéton qui en use familièrement avec elle un surcroît de salutaire animation, par où il regagne plus de forces que ne lui en ôte la lassitude de la marche, celle-là, dès ses premiers élans, si libres et si bien calculés à la fois, elle captive les regards; et puis fiez-vous à elle du soin de tenir l'attention en haleine et en suspens, d'intriguer l'imagination par ses saillies imprévues, les caprices de ses lignes serpentantes, les inégalités des degrés de plus en plus raccourcis par où elle monte à l'escalade. Sans cesse en quête et en peine du lieu où elle va se placer, faite d'écarts et de changements, au gré de la fantaisie même qui entraîne le voyageur, elle sauve, elle tourne les difficultés plutôt que de les vaincre par la force. Gomment elle est venue à bout des obstacles opposés par la Nature (chaque pas vous le montre), c'est en se tordant et en glissant, en s'insinuant et en biaisant à propos, par des alternatives de luttes et de surprises, par beaucoup de souples inflexions et par quelques brusques

attaques, par des enlacements et des étreintes qui ressemblent plus souvent à des caresses qu'à des violences. On le voit surtout, à mesure qu'on est porté par elle plus près du point culminant d'où partent, se séparent, et vont, se déroulant en sens contraires, ses longues inclinaisons.

Tantôt, au bord du vaste entonnoir, sur le penchant duquel se ploient et se reploient ses circonvolutions apparues tout à coup et toutes ensemble, elle se suspend et flotte contre les abîmes du ^àint-Gothard ; écbeveau embrouillé qui se dévide irrégulièrement, sans jamais se rompre, et dont l'œil suit et démêle, sans trop de peine, les complications à travers le tortueux labyrinthe du Val tremblant. Tantôt, à une curiosité autrement sollicitée elle offre une satisfaction différente. Circulant sur le rebord de la haute corniche qui s'arrondit entre les deux versants du Simplon, sous le giron même du glacier d'où s'échappent, encore souillées, les eaux d'une cascade tout près de leur naissance, elle provoque le regard à saisir, pour en chercher, en tenter le raccord, ces parties d'elle-même que fragmeïitent d'apparentes coupures, et que le hasard semble avoir jetées et rejetées de ressaut en ressaut. Elle lui donne à deviner par quels intervalles, d'abord inaperçus, se raccordent et se rejoignent les bouts de cette chaîne qui paraît

tant de fois brisée. Il faut qu'il s'y reprenne souvent pour réussir. Il s'y plaît, mais il n'atteint pas d'un seul trait l'achèvement d'un plaisir que tant de suprises se partagent. Apercevoir comment se constitue la suite bizarre de tant de tronçons disjoints, ce n'est pas une jouissance intuitive qui se résume en un étonnement subit et sans renouvellement ; c'est la récompense acquise d'une étude, poursuivie avec ardeur, d'observations répétées, de vues discursives portées tout à l'en tour, par où se développe et se manifeste graduellement sur place l'explication cherchée. Autant de progrès faits sur la pente, autant de problèmes résolus, de lacunes comblées, de fractions ramenées à l'unité qu'elles forment par leur assemblage, autant de démonstrations nouvelles obtenues en marchant, qui, pour être assurées, veulent devenir palpables et auxquelles l'esprit et le regard ne se rendent, pour ainsi dire, qu'à la condition de les toucher.

Ces efforts, vainqueurs des résistances de la Nature, ne sont pas les seuls dont ces régions portent l'empreinte et rendent témoignage. Ils occupent une place intermédiaire, ils se trouvent à mi-chemin entre d'autres entreprises non moins hardies. Au-dessus, l'audace personnelle qui est le fait d'un petit nombre, l'audace qui vise toujours plus haut, peut atteindre les cimes

PAYSAGES SANS FIGURES. 49i

OÙ la libre contemplation voit reculer de plus en plus ses limites. Là elle trouve que ces masses^ dont l'aridité austère paraît ennemie de toute vie, enserrent dans leur abri inviolable d'autres masses d'une dureté égale en apparence, mais qui, au dedans comme par leurs bords, perdent cette dureté, s'amollissent et fondent; vastes et secrets réservoirs où s'alimente une double fécondité qui, s'exerçant sur place avec de régulières alternatives, se porte au loin sans arrêt et sans relâche. Sur place, elle ramène par d'infaillibles retours la croissance et l'épanouissement des milliers de germes qui, du sein de la terre, se répandent en légions de fleurs. Au loin, elle s'étend et se multiplie par l'épanchement des eaux, que versent tant de veines intarissables, tant de sources, d'abord invisibles et muettes, mais qui, à peine venues au jour, transforment si vite leur silence en murmure, et ce premier murmure en un bruit sans cesse accru.

Une audace tout autre qui suppose, à la place de l'intrépidité personnelle d'un petit nombre et d'une épreuve de quelques heures, l'énergie collective et soutenue qui ne compte ni les années ni les bras nécessaires à son œuvre, attaquera vers leurs bases ces colosses dont les sommets se laissent seulement effleurer. Elle les percera de droit fll par une blessure profonde, et de vastes

ouvertures, béantes sur les ténèbres, y feront pénétrer les voies nouvelles où passeront, précipitamment et obscurément, des multitudes affairées ou curieuses. Le grand jour, le grand air sont bien loin. On leur emprunte, par artifice, juste ce qu'il faut dé souffle pour ne pas étouffer, de lumière pour ne pas cesser de voir. Du ciel, plus rien ne se découvre et c'est à peine si Ton songe à le regretter. De la terre, devenue comme une prison qui enveloppe de ses ombres fixes une autre prison mobile et rapidement entraînée, Ton ne distingue plus que des profondeurs creuses et des couches massives, dont toute résistance s'est ou brisée ou docilement courbée.

Aspirer, atteindre aux sommets que l'esprit assigne comme but à ses plus sublimes élans, où l'intelligence court ses plus grandes aventures, n'est-ce point le partage ou la tentation du petit nombre de ceux qu'animent une noble ardeur d'aller au plus haut et l'espérance d'en rapporter quelque découverte digne de mémoire? Là, du moins, si ce dernier bonheur leur est refusé, leur vue, maîtresse des vastes espaces, n'aura presque plus rencontré de limites; ils auront reconnu comment ces abstractions spéculatives qui dominent à tous les ordres de la pensée, et que le vulgaire croit ingrates et stériles, participent, en réalité, de deux natures, et quelles transforma-

lions elles reçoivent ; fixes et enchaînées par une extrémité, libres et entrant en mouvement par l'autre, à la fois immuables comme le roc dont elles ont la dureté, et douées, comme la source dont elles égalent la pure fluidité, du don de se répandre et de se communiquer à travers tout le monde intelligible; circulant par des conséquences et des déductions toujours plus fécondes, en même temps qu'elles abondent en impulsions bienfaisantes ; elles-mêmes au dessus de tout emploi et de toute application ; dérivant, néanmoins, et comme penchées vers tant d'emplois et d'applications où elles condescendent.

Cheminer un peu plus bas, à quelque distance de ces premières origines, avec une liberté de vue un peu moindre, mais des risques de moins à courir, c'est le sort d'une autre élite de l'humanité , plus nombreuse sans l'être beaucoup encore, pour gui l'exercice constant de l'imagination et de la réflexion est à la fois l'aiguillon, l'attrait et le prix de la marche. Elle ne se déplaît pas aux circuits qui la retardent en lui permettant d'étendre ses observations, de multiplier ses études, d'assister à la formation changeante de spectacles, où des éléments encore puissants et fortement distincts varient leurs combinaisons; même elle accepte sans effroi les émotions tempérées que lui donne de temps en temps un

coup d'œil jeté sur les abîmes qu'elle côtoie et qu'elle sonde en les évitant. Elîe admet à parts égales, sans exclusion, sans prédominance, l'attention répandue sur ce qui l'entoure, et la recherche animée, sans impatience, de ce qui l'attend.

Tout contre terre, enfin, passe en grande hâte et avec grande rumeur, la foule pressée que possède une fureur de prendre au plus court, d'avancer vite, d'arriver au plus tôt. Elle porte en avant ses recherches, ses poursuites, pousse ses progrès sans se ralentir, et fait de la vie quelque chose qui tient à la fois d'une captivité volontaire, d'une course accélérée et d'une fuite interrompue par de courtes haltes.

A côté des affections terrestres qui ont pour objet des êtres comme nous, des êtres qui peuvent nous être enlevés à chaque pas nouveau fait vers le terme inévitable; au-dessous delà fidélité gardée à certaines grandes et austères convictions, qui font passer avant tout ce que la vie sociale a de factice et de convenu l'Honneur et le Devoir; au-dessus, bien au-dessus de ces passions inférieures auxquelles la généralité des hommes n'échappent pas, ne fût-ce que pour se hausser d'un cran, et de ces applications non moins profitables qu'exactes de la, science qui, après tout, ne représenteront jamais que le plus vulgaire des modes d'activité de l'esprit, une place légitime et honorable, mais combien écartée, combien peu enviée de nos jours I est réservée à l'amour de la Nature, au culte des Lettres

et des Beaux- Arts. A l'un et à l'autre il appartient de cacher, en le couvrant de fleurs, le grand abîme ouvert entre l'Idéal et le Réel, devant celui qui s'efforce en vain de réaliser de belles abstractions, ne pouvant faire vivre ce qui se refuse à' la vie, comme devant celui qui, pour s'être donné tout entier à quelque créature périssable, souff^re en pensant que le privilège d'aimer est uni à l'impuissance de faire durer la vie. Si les objets de cet amour et de ce culte ne portent point une marque sûre d'immortalité, du moins ils dépassent la mesure de notre courte existence ; nous accompagnant jusqu'au bout et destinés à nous survivre, ils admettent dans les jouissances qu'ils procurent, sinon la pleine confiance de l'amour divin, du moins une sécurité inconnue aux tendresses humaines. Avec la consolation de savoir que ce qui nous a dévoilé la gloire de Dieu et le génie de l'homme, les dévoilera encore à bien d'autres, après nous, ce que nous leur devons, c'est moins que le bonheur, sans doute, mais c'est bien plus que le plaisir frivole.

Moralement et matériellement parlant, ce qu'on appelait jadis la belle nature^ ira toujours reçu-

lant et cédant la place à une nature ornée, préparée, arrangée, artificielle.

LaNatureades forces et des beautés. L'homme, trop complètement maître d'elle, abuse des unes et ne jouit plus des autres. Il est de plus en plus, vis-à-vis de la création, ce qu'étaient jadis les souverains au-dessus et à l'égard de leurs sujets. Il y met l'ordre avant tout, un ordre d'autant plus visible que la résistance opposée aura été plus grande, d'autant plus frappant qu'il se montre là où l'on s'attendait le moins à le trouver. (Vous le savez, si vous avez aperçu de loin, de bas, sur le flanc de la montagne nue et abrupte, quelque étroite prairie dont la verte entaille vous paraissait découpée et circonscrite avec une précision presque géométrique, avec la fausse régularité d'une épure imparfaite qui se trouverait plaquée au milieu de l'apparent désordre de l'ébauche la plus magnifiquement réussie.) Quand il y introduit la liberté, c'est une liberté factice plutôt que réelle, et quand il y ajoute une certaine harmonie, elle est extérieure et superficielle autant que les harmonies que Dieu y a mises demeurent secrètes, intimes et profondes. Comprendre celles-ci, en jouir en s'y tenant, suppose vis-à-vis de la Nature un privilège très distinct de toute souveraineté

et de toute afTectation de puissance terrestre, un privilège analogue, par essence, à celui qui appartient, vis-à-vis de THumanité, au génie qui, sans lui commander, sans la forcer, la pénètre et la domine invisiblement.

Remplacer ce que Ton dirait perdu, transformer ce qui paraît détruit, amender, corriger au lieu de supprimer, voilà les procédés familiers à la Nature, voilà son secret pour rester perpétuellement jeune, saine et féconde. Renvoyez à cette école, à ce régime, à cette fontaine de Jouvence tant d'esprits atteints d'une disposition vraiment sénile et maladive, qui les porte à régler le monde moral d'après des principes tout opposés. S'agit-il de politique? Au lieu de faire sortir la liberté réglée de la liberté déréglée, et de l'en séparer, ils jettent tout, pêle-mêle, dans l'ordre absolu. De religion ? Dédaignant de croire à la raison, ils ne mettent rien de raisonnable dans les croyances. Du développement de l'homme individuel? Au lieu de chercher à transformer les premiers enthousiasmes, intempérés et hasardeux, en admirations pures et bien ménagées, ils les condamnent à succomber et les ensevelissent dans une morne indifférence. De tout ce qui ne doit pas périr, dans l'ordre moral, quelle part inappréciable, irréparable, périrait, s'il ne tenait qu'à eux?

Si Ton compare les grandes voix de la Nature au langage humain, on trouve que l'élément qui a la propriété de déterminer, de limiter, de clore, la consonne leur manque ; mais il semble que le chant de l'oiseau bégaie des voyelles libres, incertaines, et que des diphthongues roulent et grossissent avec le cours des eaux , s'enflent confusément et se prolongent avec le crescendo des vents.

La Nature reste jeune; l'Humanité vieillit terriblement. Spontanéité, indépendance, élan, relief, tout ce que l'une, laissée à elle-même, conserve ou retrouve sans fin, l'autre le perd toujours davantage, à mesure qu'elle avance en âge et gagne en civilisation matérielle, scientifique. Gomment le commerce que l'Homme et la Nature ont ensemble ne se ressentirait-il pas de cette inévitable et croissante différence d'âge ?

Ce que la Philosophie de la matière a décoré du nom de Nature est à la vraie Nature à peu près ce que l'invention sociale et factice que l'homme appelle le Monde est à la société qui serait conforme aux lois divines.

500 ÉCHAPPÉES SUR La'naIPURE ET SUR L'ART.

La Nature a ses lumières et ses ombres. Livrée aux influences combinées de la Terre et du Ciel, elle est solide et elle flotte. Pour apercevoir confusément ce mélange, il suffit de la contempler à la hâte, de l'étudier à la légère; et, en effet, la plupart des esprits s'en tiennent à ce genre de contemplation et à cette ébauche d'étude. Plus audacieux ou plus subtils, quelques-uns ne s'arrêtent pas là et décomposent par l'imagination les éléments que la réalité unit. S'ils ne voient de la Nature que la face tournée vers le Ciel et qui en reçoit la lumière, ils appartiennent à la famille des poètes. S'ils considèrent surtout le côté obscur, terrestre, qui en est comme le plat et le ferme envers, ils sont de la race des théoriciens et des philosophes de la Nature tels que le Polythéisme en avait produits, tels que le Matérialisme du XVIII® siècle en suscita de nouveau.

Avec le Panthéisme, la Nature devient aisément matière à hyperboles. Avec la religion chrétienne, elle est « le langage. . . qui accompagne et com- « mente les révélations de la conscience et celles « du Verhe fait homme ^ » ; autrement dit, elle n'est

* De Laprade. Le Sentiment de la Nature avant le Christianisme. (P. xxxvi de Tlntroduclion.)

bonne qu'à fournir une provision ou une collection dç paraboles. Avec la doctrine catholique qui dispense de la lecture de TÉvangile, elle n'est plus môme cela. C'est pourquoi, vis-à-vis de toutes les puissances morales et à rencontre de tous les esprits qui portent le pli inflexible du catholicisme, le mot de Nature, entendu dans n'importe quel sens, qu'il implique les dangers que l'homme rencontre en lui-même, ou les spectacles qui lui sont offerts au dehors, ce mot est, par excellence, matière à exorcisme.

Des cultes qui furent voués à ces trois filles du Maître des Dieux, Minerve, Vénus, Diane, ceux qui s'adressent aux deux premières doivent-ils à tant de changements subis par les sociétés et les mœurs une augmentation ou une diminution notables dans le nombre de leurs sectateurs? Y a-t-il beaucoup moins de poursuivants du plaisir, ou beaucoup plus d'adorateurs de la sagesse? Il en est autrement de Diane, la virginale et mystérieuse déesse. De fait et de nom, ce qui se personnifia en elle s'enfuit, sans retour, sans compensation, devant le grand jour et les lumières artificielles de la civilisation. L'attrait inhérent à tout ce que la pleine lumière ne saurait atteindre, dans les espaces célestes et terrestres où plonge,

OÙ s*étend le regard de Thomme, les secrets difficilement pénétrables des lieux souterrains, le demi-jour du ciel nocturne, les retraites mollement éclairées des forêts montueuses, voilà ce que désignait aux vœux des mortels celle qu'adora Hippolyte, celle qui aima Endymion.

i< A moi une ville, une seule, n'importe laquelle; mais à moi toutes les montagnes ^ d, voilà ce qu'un poète qui la comprenait bien lui faisait demander à Jupiter : des acropoles à elle, des acropoles qui,au lieu de défendre leshommesavec leurs cités, se défendent d'eux, exposées à leurs approches, mais inviolables. Dianœ sumus in fide^, s'écriait plus tard un autre poète, près des lieux mêmes où, dix-huit siècles après, le dernier venu parmi les adorateurs poétiques de la déesse répondait à ces paroles comme un écho répète et prolonge la voix qui le provoque. Et Shakspeare ne Tavait-il pas plus d'une fois invoquée avec des accents d'une pureté ineffable ? Et de nos jours, l'Art, ouvrant encore seul aux plus beaux rêves du passé des asiles que la réalité brutale et la critique naturaliste, sa sœur et sa protectrice, ne cessent de leur disputer, lui a rendu quelques

' Aoç Si yLOt orjpsct nà^jrvj 7ro).tv §1 jjLor y;vTtva vctuov, etc.

(Callimaque. Hymne à Diane,) . ^ GATUX.LE. {parmen xxxiv.)

sages hommages. Prud'hon n'a-t-il pas su, après Corrège, faire reconnaître en elle la sœur, une sœur chaste, de Vénus? Et celui de nos compositeurs qui semble se plaire le plus particulièrement à associer la puissance et le charme de son art aux grandes traditions poétiques répandues des époques lointaines jusqu'aux âges qui nous touchent, Benjamin Godard, n'a-t-il pas fait honneur à la même déesse encore de la plus parfaite peut-être de ses évocations musicales, à coup sûr la plus heureusement imprégnée des souffles et des fraîcheurs limpides de la Nature?

Si, à défaut de ses autels abattus, la fille de Zeus pouvait encore revendiquer, chez un tout petit nombre de civilisés, quelque chose comme sien, ce serait l'amour des montagnes, tel qu'une élite privilégiée le garde fidèlement, un amour bien rare, n'ayant rien de commun avec cette sorte de passion sans respect, de plus en plus répandue qui, avide de conquêtes, ne s'en prend à la Nature que pour le profit de la science.

Parmi les spectacles naturels qui entourent l'homme, les montagnes ne sont-elles pas, avec la mer, celui qui lui offre la plus fière image d'indépendance? Tandis que la mer éveille l'idée d'une lutte sans cesse recommençante , d'une soumission toujours remuante et fréquemment révoltée, les montagnes perpétuent en apparence

la projection silencieuse et ferme de forces sans mesure fixée, dans l'attitude que leur aurait imposée quelque formidable élan. Le secret des énergies terrestres, qui le criera plus haut que ces filles de la terre sorties violemment de ses entrailles? Qui dira mieux, aussi, le secret des solennels repos? N'ont-elles pas leur privilège de solitude, leur temps de retraite absolue, alors que, le voile blanc de neige et Tépais capuchon de glace au front, elles refusent impérieusement à tout accès profane leurs sommets tournés vers le ciel? Telles, près des bornes de l'horizon moral, apparaissent aux générations qui se suivent, quelques grandes idées, toujours les mêmes, faites pour les attirer mieux que pour les satisfaire, telles, portant sur leur imposante stature la double marque avec le double défi de l'obstacle et du mystère, elles se dressent au fond des horizons que mesure le regard de l'homme. Les annales des nations, comme l'histoire des individus, si courte, recueillent certains moments de secousse féconde, d'exaltation aussi puissante que passagère, qui représentent, ici, la valeur de toute une vie, là, le prix d'existences sans nombre. Alors, ce qu'une longue concentration avait resserré dans l'intimité de l'esprit éclate enfin, et les effets produits au dehors attestent par leur hauteur et la mémoire qu'ils laissent, la profondeur des

causes morales qui les firent surgir. Dans l'ordre purement naturel qui préside au développement des choses inanimées, rien ne correspond mieux à ces solennelles manifestations que l'érection des monuments où sont inscrites les dates les plus reculées de l'histoire de notre globe. Eux aussi s'élèvent en témoignage d'un soulèvement irrésistible, après une longue compression ; ils proclament l'expansion de ce qui était resté caché, durant combien de siècles ! Sur eux, debout, en raccourci, apparaît ce qui, ailleurs, demeure enfoui ou s'étend, vague et sans relief, au gré des espaces et des climats, de ces espaces que les monts dominent, de ces climats qu'ils résument. N'est-ce pas, enfin, un dernier trait de ressemblance que mettent entre ces créations colossales et les plus hautes aspirations de l'homme les signes ineffaçables, par delà les ardeurs primitives, du refroidissement suprême ?

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