‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · COUCHER DE SOLEIL SUR LA VALLÉE DU GRAISIVAUDAN · texte numérisé non relu

COUCHER DE SOLEIL SUR LA VALLÉE DU GRAISIVAUDAN

Par un beau soir d'été, quand Tastre qui s'incline Sur le pic, le glacier et la creuse ravine

Dardant ses traits de feu, Illumine des monts les pentes et la crête. Tout le long des versants de nos Alpes c*est fête.

Fête qui dure peu.

On dirait qu'au dehors, réfléchis et visibles. Les trésors que leur sein conserve inaccessibles

Loin des clartés du ciel, A leurs fronts, transformés par une ardente empreinte. Jettent rapidement, d'une magique teinte,

L'éclat superficiel.

Rude anneau de la chaîne où surgit Belledonne, Plus d'un sommet neigeux, portant haut sa couronne

De marbre et de frimas.

Pour un instant revêt la splendeur minérale Qu'aux yeux ferait jaillir d'argent fin et d'opale

Un chatoyant amas.

Où perçait le granit, où s'écaillait le schiste, Le grenat tout en feux rougit sur l'améthyste.

Jadis, d'un vert manteau Parés, ces mamelons, que divise une gorge, S'empourprent des reflets de l'airain que la forge

Va livrer au marteau.

Contre un fond d'azur pâle, en nettes découpures. Se détachent la cime et les fentes obscures

Du Moucherotte altier.

Entre deux défilés, Chamechaude se penche. Son haut bonnet de doge au surjet d'avalanche,

Prend des airs de cimief .

Le casque de Néron, dont la rude crinière Trempe, par un côté, dans un flot de lumière,

Du bronze florentin, A reçu la patine, et la roche ébréchée Qui sur Crolles s'escarpe, est toute panachée

D'onyx, d'ocre et d'étain.

Dernière illusion; courte métamorphose ; Tout lilas ou tout rose, un rideau de vapeurs

Voile le firmament.

La nuit a fait un pas ; ce n'est plus que fumée. Évanouissez -vous, vision enflammée,

Surprise d'un moment.

Des trésors enfouis, l'heure révélatrice

Sur r&me aussi se lève. Une flamme propice,

Du plus profond du cœur, Fait Teffet de jaillir^ portant à la surface, Comme pour en fixer l'indélébile trace,

Ce qu'il a de meilleur ;

Je vois, non, je crois voir la piété fervente, La franchise sans fard, la vaillance bouillante,

L*intacte pureté.

A Télan sans portée aux jeux de l'apparence, Bientôt rien ne survit, que froide résistance

Et que fragilité.

Immaculé cristal, métal pur d'alliage.

Où faut-il vous chercher ? Éblouissant mirage,

Qu'êtes -vous devenu ?

Pas un reflet qui tienne. Au lieu de la chimère Qui brille et passe, il reste, ô stérile misère !

La glace et le roc nu.

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Pour vanter le séjour des grandes villes, et ses avantages et ses plaisirs, il y a, outre quelques voix autorisées, le cri public, le chœur bruyant des femmes, des oisifs, des hommes d'affaires dont le nombre s'accroît toujours. Pour en décrier agréablement les embarras, les tracas, tant de trouble, de confusion , de contre-temps, il y a l'esprit plaisant de quelques poètes, de ceux surtout dont le talent s'emploie à mettre le bon sens en saillie et à le rendre piquant. Pour les nlaudire tout bas, il y a la souffrance , aussi peu connue qu'elle est peu désireuse dô l'être, la tristesse silencieuse, cachée au milieu de la foule et incompatible avec elle, qui est le drame intime d'un petit nombre ; cette souffrance, qui naît d'un désir jamais satisfait de se rapprocher de la Nature, de jouir de ses beautés, de participer à ses bienfaits ; état sans nom qu'on ne peut appeler nostalgie, car la nostalgie, qui nous ramène par un effort douloureux de l'imagination vers un lieu déterminé, est, par rapport à lui, ce qu'est une passion fixée sur un objet particulier dont elle attend sa pleine satisfaction, comparée à cette agitation intérieure, non moins troublante pour n'avoir pas un point unique où se retenir, qu'on a nommée le vague des passions. Enfin, pour exprimer, sur ce point, la vérité moyenne, la

vérité juste, sans lieu commun, sans ornement, sans belle singularité, il suffit peut-être des réflexions suivantes : La vie extérieure des grandes cités, toujours favorable aux curiosités banales, a pu prêter des facilités particulières, soit aux fantaisies de l'imagination, soit aux recherches de Tesprit d'observation ; mais elle nuit infiniment plus qu'elle ne sert à la généralité des intelligences qui, sans descendre aussi bas, n'a pas non plus à exercer une telle puissance de s'élever ou d'approfondir. Le spectacle de ces dehors, de cette surface remuée de l'existence sociale, le choc de tant d'êtres dont les désirs et les intérêts restent impénétrables; la rencontre dérisoirement provocante de tant de visages où rien de distinct ne peut être lu, qu'est-ce, sinon l'incessant renouvellement de problèmes insolubles , d'énigmes dont le mot échappe sans cesse et, le plus souvent, ne vaut pas la peine d'être deviné? Dans cette presse, l'esprit est à la gêne et fait pénitence comme le corps; il a, lui aussi, ses contraintes, ses impatiences, il éprouve ses fâcheux découragements; il subit ses pertes de temps, de mouvement, d'attention. Assailli par des provocations qui l'excitent sans le satisfaire, il se trouve, quand il rentre en lui-même, fatigué sans profit, sans compensation, appauvri par tant de pertes !

Sans consolations , sans calmants pour les sèches inquiétudes d*esprit qui occupent généralement l'âge viril, la Nature réserve le charme enivrant et les douceurs aisément renaissantes du tête à tète au jeune homme ou au vieillard, pourvu que l'un et l'autre n'interposent entre elle et leur regard ni le miroir, ardent des passions absorbantes qui concentrent en un foyer unique tout rayon épars, ni le verre enfumé de leurs tristesses et de leurs dégoûts. Les jouissances qu'elle promet sont au prix du respect qu'elle commande et qu'elle obtient.

Un baptême, un nom propre, un berceau, une carrière orageuse s'ouvrant, pour d'incertaines missions, sur l'Infini; des inégalités de rang, de taille, de force, sans garantie privilégiée et sans assurance absolue contre de communs hasards; que faut- il encore pour mettre à part, entre tous les ouvrages sortis des mains de l'homme, le navire, petit ou grand, qui glisse vers l'immensité, tandis que Sa bienvenue aux flots lui rit dans tous les yeux,

et pour en faire, à l'égard de son auteur, non pas seulement un auxiliaire réservé à de hardies entreprises , un compagnon d'aventures , mais quelque chose comme un être fait à l'image de celui qui le livra aux hasards?

A la terre d'oiTrir maternellement aux besoins corporels de l'homme le couvert et l'abri, de fournir l'habillement qui revêt ses demeures , d'en produire au moins la matière, que l'industrie humaine tire plus ou moins profondément de son sein, selon qu'elle est humble encore ou se développe en grandissant. Pour la cabane isolée, pour les groupes irréguliers de hameaux répandus dans la campagne, elle porte à sa surface de quoi feutrer un surtout épais et souple, de quoi fourrer un manteau fait des débris d'une végétation morte, qu'une végétation toute vive garnit bientôt de franges, de bandeaux, de houppes, de verdure et de larges nœuds d'une mousse veloutée. Pour les habitations des villages, elle laisse prendre aisément de quoi façonner la cotte imbriquée, aux couleurs voyantes comme les plus gais ajustements rustiques dont la rougeur éclate dans les paysages lumineux d'un Hobbéma, d'un Van der Meer, et leur sied aussi bien que l'obscurité du chaume s'accorde avec les paysages mélancoliques d'un Ruysdaël. Sans trop d'efforts, elle souffre qu'on tire d'elle l'ardoise luisante où se taille le vêtement sombre et mince, le vêtement de citadin, qui s'applique sur les maisons des villes. Enfin, elle cède encore à la main de l'homme qui fouille plus avant ces masses métalliques qui exigent plus que la seule main de

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l*homme pour entrer dans la structure des grands édifices, pour devenir des menabres de fer et d'airain. A la Terre encore, à la Terre enfin, après qu'elle a prodigué à l'homme la matière, le complément ou l'ornement de toutes ses passagères habitations, palais, maisons, chaumières, de lui tenir toujours ouverte et prête à le recevoir, sans apprêt, sans façon, une demeure définitive, et* cette demeure, c'est elle-même.

A la Nature aussi de donner aux pensées, aux plus grandes pensées de l'homme, créature inte^ lectuelle, un abri vaste où elles posent un appui sûr qui les porte, une enveloppe indéfiniment élargie, de mettre entre lui et ces pensées, si elles deviennent ou trop personnelles, ou trop abstraites, de l'espace, du jour, de la lumière, des éléments vivants et visibles où son art s'exerce, son imagination se joue, ses calculs triomphent par d'infaillibles applications. A elle de doubler ainsi la puissance de Gœthe, après Lessing, de Schelling après Fichle, de Beethoven et de Weber, à la suite de Mozart.

Après la terre, l'eau et le feu, voici que l'air, l'air libre et pur, entre, de plus en plus assujetti, dans l'art et dans les industries de Thomme. Devant la force concentrée de son haleine, rete-

nue, puis subitement lancée, nulle résistance de la plus dure matière ne tient ; de l'imperceptible frémissement du même soqffle, il anime et fait vivre les délicates inventions de Fart favori des générations nouvelles. Il rend ainsi à Thomme les services qu'il est permis d'attendre du plus robuste et du plus lourd des esclaves, du plus ingénieux et du plus agile des serviteurs. Il est à la fois comme celui qui travaillait dans la nuit des . mines et des carrières, et comme celui qui charmait par ses chants les heures de fête et de loisir, en attendant le dernier effort, l'office réclamé sans être encore obtenu, de porter et de soutenir son maître au-dessus de ce domaine terrestre, où il se trouve à l'étroit.

Entre les couleurs, il en est dont le sens dominant éclate et crie en quelque sorte. Le rouge ^nous rappelle inévitablement le sang, ce sang animal qui coule à flots chaque jour pour que les hommes vivent, ce sang humain qui, périodiquement, coule à flots, parce qu'il faut que les hommes étanchent la soif de meurtre qui leur est naturelle. Le noir, dont l'homme se revêt, nous montre qu'il porte dorénavant son propre deuil avec celui de ses croyances, de ses rêves, de ses pensées. Le vert, c'est la Nature, avec le perpé-

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tuel renouveau de sa fécondité. Le jaune teint les lueurs de Taslre qui, attirant les regards au ciel, fut salué Dieu avant tout le reste. Il rayonne sur la face du Dieu tiré des entrailles de la terre pour être adoré le dernier, en éclipsant tous les autres, de rOr.

Il en est autrement du blanc et du bleu. C'est par une sorte de convention et à titre symbolique qu'ils signifient l'idéale pureté. Ils la signifient, soit que, sur unciel clair d'hiver, se détachent et se prolongent les dentelures glacées des Alpes, soit que, sous la main d'un Murillo, ces mêmes couleurs parent la femme soi-disant céleste, la Vierge qui ne vécut jamais que par l'Art si empressé à la créer et à la recréer. Par une sorte de libre-échange pratiqué entre la Musique et la Peinture, on a pu traiter un tableau d'Eugène Delacroix de Symphonie ayant pour tonique ou pour dominante telle ou telle couleur ; une fantaisie de J. Whistler a pu s'appeler Nocturne en tel ou tel ton. Une traduction inverse de ce que nous dit ce qui passe par le sens de la vue et de ce qui passe par le sens de l'ouïe ne donneraitelle pas le blanc et le bleu comme les caractéristiques vraies et toutes spéciales de certains points culminants de l'œuvre de Wagner, de ces sommets à la pâleur resplendissante, projetés vers l'infini, qui s'appellent la Prière d'Elisabeth,

dans Tannhauser, le Baptême de Kundry, dans ParsifaL Furent-elles jamais unies, à ce degré, la pureté qui est celle de l'ATt et ces deux autres puretés essentielles, primordiales, de la Nature et du Christianisme, Tinnocence prosternée et longuement suppliante, et le repentir ramené de loin par un retour suprême.

On a pu comparer les âges successifs dont se compose la vie humaine avec les évolutions annuelles des saisons qui règlent la vie de la Nature et en font le partage. Entre les unes et les autres, pourtant, il est une différence capitale. La période qui distingue le mieux les caractères, les esprits et les âmes, c'est celle de la pleine maturité; Tenfance et la vieillesse tendent à les égaliliser par la ressemblance. Tout au contraire, l'extrême variété des nuances, dans les productions de la Nature, appartient au Printemps et à l'Automne. C'est alors que la végétation tout entière apparaît en grand, telle que se montre, en petit, une seule feuille, jaspée, panachée de vert sombre et de vert tendre, de blanc et de jaune pâle, devenue ardente et mordorée avant sa chute, mais après le passage de Tété qui l'avait portée ou réduite, comme ses voisines, à un ton uniforme.

Sans doute, le blanc et le bleu, le vert et le rose, les teintes claires de la pureté, les teintes douces de Tespérance dominent dans tout ce que produit et met au jour le printemps, ce peintre incomparable. Les ruines elles-mêmes ne lui doivent-elles pas un sourire passager et comme Tanimation d'une vie nouvelle, tandis qu'à l'automne, seul, il appartient de jeter, avec les baies rouges de l'églantier, avec les baies noires du sureau, des taches de sang et des marques de deuil au front des vieux et tragiques manoirs? Pourtant la pa^ lette du printemps ne serait pas complète si elle ne réservait* leur place et leur emploi aux couleurs foncées et approchant du noir, de ce noir qui, toujours de saison, ne veut être oublié en aucun temps. Vous avez vu (autrefois) le Golysée se couronner, en guise de panaches et de plumets, de ses épis de réséda sauvage, si pâles et si raides, des feuilles d'un fenouil plus écheveié que celui des falaises, flottantes et dociles au moindre souffle. Mais, vers les tombeaux de la Voie Appienne ou bien encore parmi les hautes herbes qui couvrent le Gampo-Santo de Pise, avez-vous regardé à vos pieds ? Avez-vous distingué quelque chose comme une fleur ailée ou un insecte captif ? C'est Vophrys, avec son tablier de velours foncé et ses lanières semblables à des antennes, avec cet aspect équivoque où se mêlent

la liberté et )a contrainte; humble, mais saisissante image de tout ce qui, retenu de force, voudrait s'échapper et tend à s'élancer en haut. Dans le midi encore, le long des blés verts qui s'élèvent, parmi les ceps qui courbent leurs festons déjà verts, vous avez vu se dresser le muscari chevelu, dégageant des longs rubans dénoués de ses feuilles le thyrse, que surmonte une aigrette d'un azur si longtemps invariable, ce thyrse, le long duquel se suspendent autant d'urnes légères qu'il a de fleurs, s'agitent autant de grelots qu'il porte de fruits succédant aux fleurs. Mais ailleurs, au ras des pelouses sèches, au milieu du fouillis herbeux des prairies, baissez-vous et vous découvrirez le frère timide de ce triomphateur, inclinant vers la terre ses feuilles minces, serrant au sommet d'une hampe courte ses étroits gobelets qui entr'ouvrent un moment leur goulot au rebord très finement découpé, puis, vides de la goutte de parfum concentré et comme attiédi qu'ils continrent, se dégonflent et se rident, et tournent l'un après l'autre du bleu au noir, en moins de temps que n'en met le soleil de mars à passer d'un horizon à Tautre.

Ce même ton grave, tempérant par la grâce des formes et la vivacité du mouvement, ce qu'il

a de profondément sérieux, pour ne pas dire de sinistre, un vivant messager de la jeune saison, mais un habitant de l'air, celui-là, le fait passer devant nos yeux, rapide, insaisissable. Dans le voisinage des eaux courantes, près des saules, en vue des cimes des Alpes ou des Pyrénées, suivez du regard, si vous le pouvez, les évolutions qui, parmi le tourbillonnement de tant d'ailes tout fraîchement dépliées, éclatantes de blancheur, ardentes de pourpre, ponctuées de nacre, marquent le passage du morio. A le voir balancer, entre ciel et terre, sa robe aux reflets tranchés comme ceux qu'étale sur les pentes encore nues et sur la glèbe brune des plaines une lumière redevenue fécondante, sa robe au fond sombre, aux bords parsemés de points couleur de ciel, au liséré couleur de neige, finement dentelé, qui fait contraste avec l'austérité de cette parure printanière comme un lambeau d'hiver et de frimas, ne diriez-vous pas qu'il porte sur lui, reconnaissables dans leur opposition et leur accord, les teintes mêmes des deux saisons entre lesquelles il éclot, de la double patrie aérienne, terrestre, où l'enlèvera, où l'arrêtera, tour à tour infatigable et reposé, l'essor de ses ailes.

Voilà bien de la prose poétique à propos des ailes d'un papillon; de quoi faire rire la science. Néanmoins, très haute et très puissante science

qui prétend tout expliquer, pourrait-elle bien dire pourquoi cet appareil de vol, qui est en môme temps une parure, la plus harmonieuse des parures, avec son brun velouté, pelucheux, et sa dentelle d'argent, et son semis d*azur, est précisément ainsi fait, à Tusage du morio. Analyser le merveilleux tissu après Tavoir froissé et déchiré, ce n*est pas répondre ; c'est ne rien trouver. La question reste en l'air.

Il est plus d'un amendement partiel introduit par la Nature dans la mise en œuvre de la loi que M. Ch. Blanc [Grammaire des Arts décoratifs) formule en ces termes un peu trop absolus : « Il 9. n'est pas au monde une fleur naturelle qui ne « soit d'une autre teinte que le vert. »

Dans la famille des fleurs, en effet, se montre un certain groupe de gracieuses mais pâles filles du printemps, qui, empressées de s'ouvrir dès les premiers soleils, restent partagées entre le blanc pur et la couleur de l'herbe. Elles gardent ainsi comme la trace d'un jet de verdure qui aurait porté jusqu'à elles et mêlé à leurs teintes propres quelques gouttes d'une sève trop hâtive pour avoir pris le temps de trier, de filtrer les sucs qui la composent, et de régler, en l'arrêtant où il faut, son afflux. Reconnaissez cette marque

de rapide et précoce éclosion sur le Daphné Lauréole comme sur le Sceau de Salomon, sur ia Nivéole et la Galantine, comme sur l'Hellébore et rOrnithogale penchée. Seulement, elles la portent diversement, l'une (le Daphné) sur les petits tubes étroitement serrés contre sa tige par leur base et si finement rabattus à leur goulot; l'autre (le Sceau de Salomon), à la pointe des clochettes,dont elle retient suspendues les doubles paires par un pédicelle si ténu ; celle-ci (la Nivéole, la Galantine), sur les délicats onglets, couleur d'émeraude, qui font apparaîtrie, au bout de ses pétales, un reflet, un rappel de sa gaîne à la vague senteur d'éther; celle-là (l'Hellébore), sur ses grelots au rebord de pourpre ; la dernière enfin, sur le revers plucheux de sa corolle.

L'admiration désintéressée des œuvres de l'Art est une sorte de piété ; comme toute piété, elle peut se tourner et se tourne souvent en superstition. De l'œuvre elle remonte à l'auteur, ainsi que de la créature on remonte au créateur ; elle le doue de prescience, pour ne pas dire d'infaillibilité. Habituée à deviner tout ce qu'il a voulu, elle transporte en lui ce don d'intuition et de divination, et en vient à lui prêter et à lui attribuer même ce qu'il n'a pas voulu et ce qu'elle seule

imagine. Elle a sa théorie des causes finales, qu'elle exagère à sa manière, comme le fait toute croyance confiante et dont la confiance touche à la crédulité. Dans la république des arts, fondée sur la plus naturelle et la plus légitime des aristocraties, cette sorte de dévotion rêvera l'institution d'une monarchie de droit divin, en l'honneur de Raphaël et de Mozart.

Toute vrai création de l'Art est, à vrai dire, un acte de Foi, d'Espérance et d'Amour. Ne faut-il pas, en effet, que d'abord une idée apparaisse à l'artiste, s'empare de lui, et l'oblige à croire en elle ; qu'ensuite, l'expression complète de cette idée lui semble possible et souhaitable ; qu'enfin, un attrait dominant l'excite à la recherche passionnée de celte expression ? Triple inspiration divine : perception d'une idée que Dieu envoie, sentiment d'une force qui vient de Dieu, sentiment de confiance en cette idée et en cette force qui décide à mettre l'une au service de l'autre.

, Entre un esprit bien fait et les grandes œuvres qui l'attirent, il est deux sortes de justes rapprochements, d'alliances désirables : l'une, la plus commune, conclue et cimentée par l'admiration.

se perpétue par elle, et s'y borne; l'autre, plus rare, se fonde en outre sur l'exemple reçu, suivi, transmis et produit des œuvres. Toutes deux sont légitimes ; mais la seconde est, de plus, féconde.

De découvertes en découvertes, suivies et continuées à travers les esprits, par où se manifestent ses secrets, le génie des sciences marche, s'avance, progresse ; d'apparitions en apparitions, successives, interrompues, à travers les personnalités révélatrices de ses mystères, le génie des Arts, comme celui des Lettres, éclate, s'élance, prend et reprend son essor.

De même que la Pensée, réduite à être la servante de la Théologie, n'était plus la Pensée, l'Art de demain, devenu le très humble serviteur de l'Industrie, le flatteur des sens, le parasite du luxe, aura cessé d'être l'Art.

Où tend la science? à diminuer, dans une mesure bien faible, l'inexplicable. Et l'art? à prendre de plus en plus sur l'inexprimable, sans prétendre jamais à l'absorber.

Des temps et des esprits sont faits pour exprimer; d'autres pour expliquer et appliquer.

Les maîtres de TArt peuvent, en se rencontrant dans un même ordre d'inspirations, et, plus étroitement encore, dans un même genre de sujets, ainsi qu'en un centre commun, progresser et se dépasser comme se dépassent et débordent l'un sur l'autre, des cercles concentriques; mais, le mouvement qui mène les sciences en avant est un mouvement régulier, et sa direction est rectiligne.

Dans sa lutte acharnée contre l'ignorance, la science se vante d'être invariablement clairvoyante. Elle est aveugle, en un sens au moins; à son insu, elle dissipe et met en fuite toute une troupe légère de je ne sais quoi, qui emporte avec elle le secret de presque tous les charmes et toutes les grâces de la vie.

Les poètes et les grands artistes ont, comme les philosophes, quoique moins sciemment, leurs façons diverses d'interpréter et d'exprimer l'union de l'âme avec le corps. Pour les uns, tels que

Phidias, Raphaël, Racine, l'âme est liquide en quelque sorte ; elle s'insinue dans chaque partie de la forme mise en saillie de l'enveloppe tournante, elle est constamment répandue à la surface du langage consistant en mots ou en touches colorées par un écoulement toujours égal : c'est une sorte de panthéisme humain et individuel, si on peut le dire, qui se manifeste tantôt par la grâce, tantôt par la force. Pour d'autres, au contraire, Shakspeare, Rembrandt, Beethoven, dans ses dernières œuvres surtout, et pourquoi ne pas nommer aussi Eugène Delacroix ? l'âme est une substance brillante et brûlante, ignea: elle tient de l'étincelle et de l'éclair; elle brille dans le regard, elle éclate dans le geste ; elle se précipite du centre vers les extrémités où elle se fixe. Incompréhensible et intermittente à la fois, son action est comme le jet de flamme qui s'élance à travers des grilles et des barreaux. Le langage dont elle use ne comporte pas un développement cadencé de phrases harmonieuses et sonores : ce sont des mots ardents et sublimes et comme de brèves exclamations.

On voit, sans en être surpris, la pleine intelligence des grandes créations de l'Art chrétien échapper à des esprits, même élevés, que le

christianisme n'a point visités, et qui, naturellement, à l'origine des œuvres qui s'en inspirent^ ne veulent voir rien autre que l'imagination s'exerçant sur des fictions. Quand on a reconnu qu'elle est également refusée à bien des âmes si profondément pénétrées des vérités religieuses, qu'elles y cherchent la règle stricte de leurs actions, qu'elles les font vivre, si on peut le dire, autant qu'il est en leur pouvoir; on est d'abord tenté d'en être étonné. On considère ensuite que le sens exclusivement pratique qui se transforme en besoin impérieux pour ces âmes tranquilles, exclut l'inquiétude inhérente à toute production intellectuelle et nécessaire pour adhérer, par le goût, à n'importe laquelle de ces créations artistiques qui relèvent, toutes, de l'incertitude, puisque leur valeur reste indéfinissable, indémontrable. Les exigences morales dont elles poursuivent la satisfaction, avec ou sans mélange d'imagination, ont bien la même origine, mais sont d'un autre ordre que les jouissances procurées par le sentiment de l'idéal religieux et ce sentiment qui est étranger aux esprits libres, hardis, rebelles à Ja croyance, ne l'est pas moins aux natures humblement dévouées dont il s'agit. Elles sont placées, en quelque sorte, trop près , tandis que ceux-ci restent trop loin, pour atteindre le vrai point de vue d'où

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sont appréciées pleinement les manifestations de Tart produites sous Tinfluence des idées chrétiennes. Sans aller jusqu'à dire que les divergences d'interprétation que supposent de telles manifestations les choquent et les offusquent ouvertement, on peut affirmer du moins qu'elles n'y trouvent pas et que, sans trop s'en rendre compte peut-être, elles y regrettent ce caractère d'authenticité, de précision irrécusable, que rien ne saurait remplacer, à leur sens. Pour elles, l'Évangile, tel que l'Église catholique Ta transformé, arrangé, complété à sa façon, est, avant tout, un ensemble de récits, de faits qui se sont passés d'une certaine manière et n'ont pu se passer autrement ; les personnages du Christ, de la Vierge, des Saints, sont essentiellement, et on pourrait dire exclusivement historiques. Si donc le temps avait respecté quelque reproduction fidèle de leurs actes, de leurs physionomies réputées plus divines qu'humaines, la contemplation assidue de telles images les toucherait de respect et les frapperait d'autant plus que l'invention et la fantaisie humaine y auraient eu moins de part. Pour elle, nul reflet de beauté idéale, rayonnant d'une âme d'artiste, ne remplace ce qui aurait une portée franchement et uniquement véridique et n'en ôte le regret. Que lui importe le génie, du moment qu'il ne confère

point Tauthenticité à ce qu'il monlre, et iie certifie pas la ressemblance défigures qu'ilcrée? Ne manque-t-il pas, à lui, TAutorité ; à elles, la Réalité ?

L'homme des temps primitifs alla jusqu'à diviniser la Nalure ; l'homme des époques trop civilisées marche à grands pas vers l'extrême opposé. Loin de l'adorer, il la profane, et plutôt que de l'élever à la hauteur de la divinité par les erreurs d'un culte superstitieux, il la ramène tant qu'il peut à lui-même et s'efforce de lui arracher tous ses secrets par des explorations téméraires et sans ménagements, tous ses trésors par une exploitation cupide et sans respect. Dans Tordre de la raison comme dans l'ordre des temps, entre ces excès contraires se trouve la vérité, qui, restituant à la Nature sa place légitime, et reconnaissant les rapports mystérieux qui l'unissent, d'une part, à Dieu, de l'autre, à l'homme, fondent sur cette double série de rapports la science de la Nature, et la poésie de la Nature, c'est-à-dire la recherche du vrai et la contemplation de la beauté dans cette partie de l'univers qui est à la portée des regards et de l'intelligence de l'homme.

G*est une disposition d'esprit trop commune que de le prendre avec l'admiration comme on le fait volontiers avec l'autorité. Obligé à la subir, on ne se console, quand elle est près de se rendre absolue, qu'en retrouvant son compte ou par la vaine contestation, ou par la critique indirecte, qui de l'hommage forcément rendu remonte à l'auteur, à l'œuvre qui l'obtient ou l'arrache. Ne serait-ce pas là une des raisons, entre beaucoup d'autres, pour lesquelles l'admiration intelligente des beautés de la Nature forme une si rare exception? Ce genre d'admiration en effet ne saurait admettre, quant à ces beautés et à celui qui en est l'auteur, le correctif nécessaire, la satisfaction précieuse laissée aux gens, en présence d'œuvres et d'actions produites par un homme semblable à eux, c'est-à-dire l'illusion de se mettre, ne fût-ce qu'un moment, au niveau ou au-dessus d'elles, par le conseil et la leçon donnée, par la critique et la restriction. A ceux qui aiment vraiment et toujours la Nature, de savoir et de sentir compter ceux qui savent qu'une admiration spontanée, pleine, incontestée, est comme une libératrice pour l'esprit qu'elle visite.

Amour pur et simple de la Nature, qui ne fais de ton objet ni une abstraction ni une divinité,

tel que, parmi les anciens, quelques-uns te comprirent, tel que, parmi nous, Jean-Jacques te retrouva, il semble à qui te possède qu'il suffise, pour te connaître, d'avoir des yeux et de les ouvrir. Pourtant, combien petit et imperceptible est le nombre des élus à qui tu es donnée I Et ce n'est pas assez encore; ne voyons-nous pas qu'à propos de toi on fait secte, on se met en garde comme vis-à-vis de ce qui est suspect ; au sujet de la libre et invisible alliance que tu consacres entre les beautés créées et l'imagination humaine, on se formalise, on verbalise, on multiplie les interdictions, les menaces de pièges autant qu'on établit de défenses et de divisions pour garantir l'asservissement matériel de la terre aux besoins de l'homme. Ne prenez pas par là, vous prêchet-on d'un côté, vous risquez d'aimer dans les œuvres de Dieu autre chose que Dieu lui-môme ; ce qui veut dire : Au-dessus de tout ce que le soleil éclaire et rend distinct, levez les yeux vers le soleil lui-même, vers le soleil tout seul, au risque d'en être ébloui. Venez ici, vous crie-t-on d'un autre côté ; apprenez que poursuivre le bon chemin, il faut ne regarder qu'à ses pieds. Ne cherchez point Dieu hors de la Nature; ce qui veut dire : Les objets visibles tirent leur lumière d'eux-mêmes ; la vue et l'esprit n'ont que faire de la demander ailleurs.

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Un beau jour anoblit le plus humble des paysages, lui mettant au front une couronne au vaste champ d'azur. Mais, seuls,' les horizons où figurent des montagnes ont le privilège d'ajuster des fleurons à celte couronne, fleurons inégaux, capricieusement découpés, et les plus hauts portant fièrement et faisant étinceler leur chef d'argent.

Quand ton corps se refuse aux ascensions qui font goûter la paix des sommets, tâche que ce soit le tour de ton âme.

Chez nous, plus que jamais, l'habitant des campagnes continuera à rêver le séjour des villes; plus que jamais aussi, l'habitant des villes se représente la campagne sous la forme d'un jardin, situé hors de la ville, dont il est le maître. Toutes proportions gardées, le goût aisément contenté du citadin sera le même goût que le Grand Roi satisfît au prix des créations dispendieuses de Marly et de Versailles. Versailles ! la splendide villa du Grand Roi devenue ville, l'idéal du palais et du jardin français, si bien fait pour inspirer à celui de nos historiens littéraires qui représente le plus fidèlement l'esprit d'ordre et de discipline,

june sympathie sans réserve et une admiration dithyrambique! En dépit de tant de changements, le génie du lieu y apparaît encore sous tant de formes, les lignes et les combinaisons de cette végétation symétrique y répondent si bien aux lignes et aux dispositions de l'architecture, qu'il semble, en vérité, que le palais ait donné sa loi, imposé ses formes, à ce prolongement de luimême. Plafonds peints, ou dômes épais d'ombrages entrecroisés à ciel ouvert, enfilades brillamment parquetées ou longues avenues sablées, séries de colonnes ou rangées d'arbres tyranniquement espacés, c'est, avec un changement de décor, la même scène ouverte à l'homme de cour, à la femme du monde, pour y jouer les rôles les plus brillants d'un répertoire trop connu. La cohue vivante et agitée a laissé la place à une autre cohue, immobile, d'œuvres et d'effigies inanimées ; celle-ci, comme celle-là, montre quelques originaux mêlés à beaucoup de médiocrités et de copies. Tranformées par un heureux artifice, les choses naturelles, elles aussi, conspirent à satisfaire pleinement un goût de symétrie, élémentaire et raffiné, commun et distingué à la fois, où se rencontrent ceux qui n'ont pas le temps de regarder et ceux qui ne souffrent pas que regarder les fatigue. A ce prix, toute autre harmonie, toute harmonie spontanée, native, est tenue pour con-

fusion. Elle est absente, la peine de la rechercher; avec elle est absent le plaisir toujours nouveau de l'observer et d'en jouir.

A une distance plus grande encore s'annonce le génie du lieu. Une chapelle réunie à un château où elle est engagée, cela se voit ailleurs, cela se retrouve encore dans plus d'une ancienne demeure seigneuriale. Mais l'apparence que prend, de tel point. de l'horizon, à certains jours voilés, la chapelle de Louis XIV, à Versailles, au-dessus des masses plus blanches qu'elle surmonte, cette sombre apparence de catafalque, n'est-ce pas là une physionomie monumentale sui generis, une de ces. formes éloquentes des choses que recommande leur rareté? Le son des cloches, le roulement des tambours, le bruit du canon, voilà les accents les plus retentissants qui , partis de la cité, propagent hors d'elle leurs confuses voix. Habitez à portée de ces bruits, quand ils viennent de Versailles, et il vous semblera bientôt que là, ni les cloches ne sonnent, ni le canon ne gronde, ni les tambours ne battent pour signifier seulement ce qu'ils font entendre ailleurs. Là, ce sont comme d'indéfinissables échos de la vieille royauté catholique et persécutrice, guerrière et conquérante. C'est le glas de ce qui est bien mort. Dieu merci, en même temps que le rappel perpétuellement renouvelé de ce qui, malgré tout, à travers

534 ÉCHAPPÉES SUR LA NATURE ET SUR l'ART.

tant de changements, survit à jamais pour la protection des sociétés.

Jusque sur les eaux captives qui s'élancent pour reprendre leur niveau , jusque sur ces arbres centenaires de Marly, violemment opprimés, qui, une fois le maître parti, cessèrent de se courber pour reprendre leur maintien naturel et leur direction vraie, le passé pèse encore. Et qu'est-ce que ce passé présente à l'imagination? Un décor brillant encadrant de somptueux divertissements, une contrefaçon d'Éden artificiellement orné, où les créatures asservies d'un dieu terrestre ne songèrent qu'à se ranger devant lui, à s'ordonner, par rapport à lui, à goûter les délices de sa présence. Non loin de là par l'espace, si loin par l'esprit, sur le fond neutre prêté par une Nature médiocre, se dérobait la grâce austère de la retraite peu de temps irespectée où passa Pascal, où se fixa une rare élite, uniquement préoccupée du Dieu qui créa l'univers, uniquement attentive à ce que ce Dieu exige de l'homme, à ce que l'homme peut attendre de lui. Par combien d'influences tenant à la race, au caractère, à l'éducation, nous relevons encore de ce même passé! S'il est un trait qui marque bien, en ce sens, notre origine et notre dépendance, c'est qu'il faille un tel effort, même au plus méditatif d'entre nous, pour jouir des plus simples comme

des plus merveilleux spectacles qu'offre la Nature extérieure et, pour délivrer en nous de la captivité qui les resserre, de la contrainte qui les fausse, de l'obscurité qui les cache, les facultés départies à l'homme en vue de ce genre de contemplation.

La Nature, cette vierge, a été livrée à l'homme, ce violateur, pour que, de siècle en siècle, il trouvât plus de profit à exploiter la dot inépuisable qu'elle lui apporte, et plus de malfaisant plaisir à outrager ses beautés renaissantes.

Dans la construction des nouveaux quartiers de villes grandissantes, quand elle s'opère sur un sol germanique ou anglo-saxon, l'art, ce médiateur dont l'esprit dispose pour tout embellir, pour tout ennoblir, se met en tiers entre la Nature et l'homme. Il intervient dans le tracé du jardin attenant à chaque maison, dans la structure architectonique de cette maison, qui, à côté de la maison voisine, lui imprime un caractère, y fait au moins saillir une différence. En France, qu'une cité vienne à se développer, fût-ce au pied des plus majestueuses montagnes, en présence de leurs courbes et de leurs contours infiniment

mais irrégulièrement harmonieux, on verra des cubes , des paralléiipipèdes sans l'ombre d'un jardin pour les séparer, indéfiniment juxtaposés et rejoints pour contenir des hommes. Seul, un instinct géométrique guide la main de ces bâtisseurs aussi impérieux, et le même, toutes proportions gardées, que celui qui s'impose à certains animaux pour la construction de leurs demeures. Ici, l'instinct est devenu scientifique ; mais, ici et là, il est également pur de tout mélange d'art. Au point de vue de l'art de bâtir, y a-t-il une différence sensible, en dépit des changements d'apparences et des inégalités de proportions, entre l'habitat du troglodyte ou le compartiment d'une cité lacustre et les maisons alignées le long des rues d'une grande ville française ?

Chez nous, une habitation privée, un monument civil empruntant les formes de ce qu'il est convenu d'appeler l'architecture gothique, c'est une rareté presque introuvable. Chez les peuples de race ou germanique ou anglo-saxonne, rien de plus commun. Là-bas, de même que l'héritage des légendes du moyen âge a été recueilli et rajeuni par la grande musique , l'héritage de l'ancienne architecture religieuse est recueilli et rajeuni au profit des constructions privées ou

publiques qui en adoptent les formes. Et il en est ainsi parce que là-bas, au fond, il y a depuis longtemps, il y a encore comme une pénétration mutuelle entre ce que représentent respectivement l'église, la cité et la demeure de Thomme. Cette demeure est un chez soi matériel spécialement caractérisé, enveloppant un chez soi moral distinct, particulier. Ici, rien de tel. Emprunter pour d'autres usages le style architectonique que Ton considère comme propre aux édifices religieux, en vertu d'une affectation exclusive, paraîtrait une profanation ou un contre sens. Et cela veut dire que chez nous, ce qu'on appelle religion est quelque chose qui est séparé de la vie commune, de la vie usuelle, de la vie intime, quelque chose tenant du savoir-vivre, mais si peu fait pour apprendre à vivre, qu'on va le chercher au dehors et qu'on l'y laisse. Pourquoi, dès lors, la maison destinée à des réunions d'hommes ou à l'intimité d'une famille humaine, annoncerait-elle n'importe quelle ressemblance avec cette maison de Dieu où l'usage pour ceux qui, de nos jours, y fréquentent encore, est d'aller régulièrement, à jours et à heures fixes, en visite.

Ce serait à l'Art de se rendre médiateur entre la Nature et la Civilisation; mais la Civilisation

tendra de plus en plus à le récuser, pour lui substituer Tarlifice.

Seuls, quelques philosophes allemands de notre siècle, inconnus ou, mieux encore, absolument méconnus parmi nous, auront pressenti et dévoilé en partie l'ascendant civilisateur qui devrait appartetiir à l'Art. Jadis on vit le nœud du problème moral dans la solution ascétique pleine de rigueurs et de menaces, qui mettait la Nature humiliée, condamnée, à la discrétion de la Grâce. La solution qui ferait pénétrer les influences consolantes et modératrices de l'Art dans les recherches intempérées et dans les arides applications de la Science pourrait bien avoir, en vue des temps futurs, sa valeur et sa portée. Mais, préalablement, il est bon de s'entendre et, sous les trois lettres de ce mot si court, ne pas se borner à chercher ce qu'y mettent nos préjugés et nos habitudes. Un morceau de musique, une statue, un tableau, voilà ce que lui donnent à signifier d'incomplètes et superficielles acceptions. Et puis, derrière l'Art, même en lui prêtant un sens plus général, on voit venir, attirée par l'amour de la discussion et de la contradiction, cette sœur jalouse ou bavarde, qui est la critique d'art. Que l'on est loin de comprendre le pouvoir mysté-.

rieux, intellectuel et moral à la fois, qui, entre les renoncements insensés et les plaisirs grossiers et malfaisants, met tout autre chose, met bien mieux que le plat et insignifiant laisser-aller de la vie honnêtement vulgaire ! Chaque pas nouveau fait dans les voies qu'ouvre ce mot magique marque un degré de perfectionnement auquel est attachée une récompense infaillible et immédiate. Il n'est action banale, nécessité usuelle de l'existence qu'il ne transforme et ne transpose harmomonieusement. Par lui , la pensée et l'aclioa deviennent justes dans le même sens que le mot et la note; par lui, pour mieux dire, s'unissent et se confondent toutes les significations de ces deux belles expressions : justesse et justice. Artiste, celui qui accomplit une œuvre de charité qu'inspire un zèle éclairé ! Artiste, celui qui, jusque dans la conversation courante, d'une parole sûre, arrondit les contours, prévient les repentirs, adoucit les traits, empêche des fuites dans le vide, écarte les paradoxes qui égarent, accueille et accrédite ceux qui, en face des lieux communs triomphants, préparent et assurent la revanche d'une vérité supérieure. 11 n'est pas un disgracié de la destinée et de la fortune auquel l'Art, ce maître de ceux qui veulent vraiment vivre, ne rende quelque faveur. Sans lui, il n'est peut-être pas de pire misère morale que la richesse. A lui

de réagir perpétuellement contre toute vulgarité, et de conférer sans cesse de nouveaux titres d'invisible noblesse I

Il n'est pas d'amour vrai qui ne soit désintéressé. Qui aime la Nature parce qu'il s'y fournit ou croit s'y fournir de preuves en faveur de son Dieu, ne fait pas autre chose que s'en servir pour les besoins de sa cause, lesquels tiennent étroitement à son intérêt personnel.

Quoi de mieux à demander aux belles œuvres de l'homme que de nous faire échapper aux hommes et aux beautés de la Nature, que de nous faire perdre de vue le Destin ?

« La Vérité erre, inconnue, parmi les hommes * » et c'est tant mieux, parce que l'autre nom de la Vérité c'est la tristesse. La Nature entoure, invisible, parce qu'ils ne veulent pas la regarder, les hommes civilisés ; et c'est tant pis, car la Nature est une puissante consolatrice.

1 Pascal.

Le jour aux profits ; la nuit aux plaisirs ; entre les deux, pour distraire des uns, pour préparer aux autres, quelqu'un de ces excitants subtils qui sont des pièces de théâtre à la mode de France : voilà les sublimes aspirations présentes et futures du citadin tout de noir vêtu comme pour un deuil perpétuel et toujours prêt à rire sec, qui s'intitule fièrement Vhomme moderne, et qui n'est qu'un Parisien.

Ce que l'éclat du gaz et de l'électricité est à celui du soleil et aux lueurs mystérieuses des astres, les lumières scientifiques vont le devenir par rapport à ces autres lumières qui pâlissent ou s'éteignent au fond des âmes.

Puisqu'on efface si bien, si vite, sur les monuments les noms et les emblèmes des pouvoirs déchus, pourquoi diable laisser à la civilisation que nous savons l'affiche qui la fait passer pour chrétienne? Il est vrai que le rapprochement de mots est drôle et nous aimons tant les drôleries faites avec des mots ! L'antiphrase, elle aussi, est une sorte de parodie abstraite.

S'il était nécessaire de démontrer la nécessité de ce qu'on pourrait appeler un minimum de spiritualisme, non seulement pour bien juger de la musique, mais pour en parler avec le respect qui lui est dû, la lecture d'un livre tel que celui où M. Beauquier a mêlé, avec un vrai talent, beaucoup d'observations de détail fines et justes, ferait, en ce sens, preuve complète a contrario. Dans le titre de l'ouvrage. Philosophie de la musique, on substituerait volontiers les mots de physiologie ou de mécanique k celui de philosophie, lorsqu'on a lu, par exemple, une proposition de ce genre : « Quand la réflexion nous « montre la matière divisible à Tinfîni et infinie « dans l'espace, il faut avouer que ce sont là des (( caractères qui là rapprochent singulièrement « de ce que notre intelligence peut comprendre de « Vâme » (p. 54). Ne peut-on dire que l'auteur a expié cet aveu au moins téméraire lorsqu'il a formulé la conclusion suivante, malheureusement conséquente avec une aussi triste doctrine? « Il « n'y a pas beaucoup plus d'idées philosophiques, « de sentiments, d'imitations, de sujets littéraires « dans la musique, qu'il n'y en a dans le dessin « d'une riche étoffe de damas ou de brocard, ou « dans les peintures décoratives des vieilles « cathédrales, etc., etc. » (p. 196). Est-il possible, en effet, d'offenser plus gravement cet art

sublime et charmant ? Ramener à une interprétation aussi mesquine, à une portée si étroite les hautes jouissances qu'il procure, n'est-ce pas comme étouffer en même lemps et le souffle de vie qui l'anime et les plus profonds échos qui lui répondent au dedans de nous-mêmes ! Dire avec si peu de ménagement et sans plus de cérémonie qu'au fond il ne signifie rien et ne peut rien signifier, qu'est-ce autre chose pour un esprit libre et distingué que se mettre du parti et au niveau du vulgaire purement et simplement esclave de toute sensation, et n'ayant ni désir, ni pouvoir de pénétrer le sens de quoi que ce soit? Il n'est pas étonnant, après cela, que l'auteur conteste tout caractère représentatif, toute expression définie, à la Symphonie pastorale, en dépit des intentions hautement proclamées par Beethoven lui-même, et le conteste par la raison qu'il est aiissi difficile à la musique d'être pastorale que financière {p. 160). Témérité pour témérité, nous continuons à préférer celle qui risque d'errer en prêtant trop largementau compositeur des intentions qui ne furent peut-être pas les siennes, ou bien en élargissant le cercle des interprétations que ses œuvres sont susceptibles de recevoir. 11 serait vraiment trop plaisant de voir réduire à des entrelacements de vibrations l'essence de celui des beaux-arts qui, par ses manifestations

et son mode d'action, reproduit, on peut le dire, l'image la plus fidèle de celte union mystérieuse de deux principes qui constitue l'homme luimême. Un souffle, un peu de cet air sonore, lumineux, respirable (spirahile lumen) qui nous enveloppe, une série de pulsations qui divisent et mesurent régulièrement la marche du temps, voilà ce qu'il faut, et en voilà assez pour que la vie soit, à volonté, donnée, rendue à n'importe quel chef-d'œuvre musical. Un emprunt non moins léger, fait au temps et à l'espace, suffit à entretenir notre vie, à produire cette suite de vibrations qui en marquent la durée, augmentant, puis diminuant proportionnellement de force et d'intensité, depuis le premier cri de l'enfant qui vient au jour, jusqu'au dernier soupir du moribond. Mais, là dedans, là dessous, la mélodie qui persiste, indivisible, sous les divisions externes qui la règlent et s'appliquent à elle sans la contenir, la sou tiennent sans la constituer, retendent sans la démembrer, la mélodie qui, ne mourant pas pour n'être plus entendue, attend en silence que quelqu'un la réveille, la mélodie intime pour laquelle, par laquelle, le cœur bat la mesure, les nerfs tendent leurs cordes, le cerveau entre en jeu, la mélodie indécomposable sans laquelle tout cela non seulement se tait, mais se décompose ou fonctionne à vide, comment ne pas la dégager

des signes qui la manifestent, des instruments qui la servent, comment ne pas reconnaître l'indépendance de sa nature et la souveraineté de son principe ?

Des statues de Saintes représentées avec un livre à la main, il s'en trouve encore plus d'une en Champagne, soit dans les églises de Troyes, soit dans celle de Saint-Rémi, à Reims, datant de la Renaissance, qui passa par là au xvi« siècle, avec un souffle pur venu de l'Italie. L'École de sculpture qui les produisit semble avoir eu en propre plutôt le don de la grâce féminine, tandis que celle qui, au commencement du xv® siècle, avait enrichi de ses chefs-d'œuvre la Bourgogne, montra une préférence plus manifeste pour la force virile *. Il s'en trouve encore dans telle église de la charmante ville de Verneuil, située àl'opposite de la Champagne, et qui, par une analogie singulière, semble avoir été visitée vers la fin du XV® siècle par un art se rattachant à la tradition bourguignonne, en même temps qu'il anticipait sur la Renaissance champenoise.

* Et cette sorte d'opposition entre les traditions respectives dont il s'agit, semble s'être accusée de nos jours encore dans la personne du Bourguignon Rude, si énergique, et dans celle des Champenois Paul Dubois, Boucher, Suchetet, si doux et si gracieux.

Des portraits de femmes avec un livre à la main, le xviii« siècle se complut à les multiplier. Dresde en possède un signé par Latour. Genève conserve celui de M"*« de Lépinay, chef-d'œuvre de Liotard. Paris tient de Tocqué ou de Chardin la charmante Dame à la brochure, de la collection Laçage. A Boucher, oui, à Boucher lui-même, il advint d'occuper de la même façon des mains féminines.

Sans doute, les lectures de ces Saintes et celles de ces dames du monde ne sauraient être les mêmes ; mais, enfin, les unes et les autres se font voir lisant, ou plutôt venant de lire, et il est aisé de deviner qu'il ne s'agit ni, chez les unes, de ce qu'a de machinal le maniement hebdomadaire du paroissien, ni, chez les autres, de ce qu'ont d'entraînant les suggestions d'un Journal des modes.

Et aujourd'hui ! Parmi ces portraits de femnries, devenus, comme les bustes sculptés, nombreux jusqu'à défier toute énumération, exceptez tel ou tel, ayant pour auteur ce grand et pur artiste, Fantin-Latour, qui aura fait à son modèle féminin le double honneur de le représenter comme il sait le faire , et de le montrer s'adonnant à quelque occupation artistique, et, après cela, cherchez-en un où l'on surprenne une Parisienne en état de grâce intellectuelle, c'est-à-

dire au moment, ou bien au sortir d'une réflexion, d'une pensée où se sera abandonné, oublié un moi vaniteux, jaloux, poseur. Tous ou presque tous apparaissent si bien (par l'impression qu'ils donnent, par l'intention qui les anime) comme des types perfectionnés, travaillés à plaisir, coloriés avec plus ou moins d'habileté et d'éclat, de la gravure faite en vue d'illustrer la mode du jouri Sauf les quelques rêveuses à ^ide, flattées par Hébert, toutes ces élégantes ne songent qu'à regarder le monde du haut de leur toilette et à se faire regarder par lui. Toutes sont isolées dans leur vanité, au milieu de cet entourage meublant et décoratif, plus ou moins compliqué, qui fait ressortir la femme comme l'objet de luxe suprême, animé, il est vrai, si ce n'est (qui sait ?) inanimé à sa façon et, lui aussi, purement décoratif. St l'on songeait à mettre ou à imaginer quelque chose d'imprimé dans la main de l'une de ces mondaines, que pourrait-ce bien être, sinon le Figaro, à l'usage de celles qui se piquent ou feignent d'être honnêtes ; le Gil Blas, pour l'amusement de celles qui bravent galamment l'honnêteté*.

* Est-ce bien un heureux démenti que donne, à cet égard, le Salon de 1889, avec ses quelques lectrices f Ont-

548 ÉCHAPf^ÉES SUR LA NATURE ET SUR L'ART.

C'est, qu*en vérité, le livre, tout livre, sauf quelque roman à peine avouable, est tombé par malheur des mains de la femme, et le malheur est irréparable. Qu'une femme ne sache pas lire, c'est comme l'effet d'une barbarie encore subsistante, à rencontre de laquelle il y a de la ressource. Mais que les femmes (à l'imitation de presque tous les hommes) se soient mises à ne savoir plus lire, la civilisation dont nous sommes glorieux de jouir, et la religion dont elles se parent et se vantent, l'auront voulu. Ce que l'une et l'autre ont défait, cherchez donc aie refaire.

0 doigts de jeunes filles, qui paraissez si charmants lorsqu'une bonne et saine éducation vous dresse à tourner les feuillets d'un vrai livre, à tenir un pinceau, à courir légèrement sur un clavier, est-ce que vous oubliez de vous unir et de vous entrelacer pour la prière ? Non. Seulement, pour vous, l'essentiel ou le tout aura cessé d'être l'égrenage automatique d'un chapelet et l'enfilage mécanique d'un fil dans une aiguille.

Parmi les dessins provenant de la collection

elles Tair d'être pénétrées de la lecture à peine achevée, d*y songer seulement?

de la Salle, et actuellement exposés dans deux salles du Louvre, il en est un que rend particulièrernent intéressant la signature qui Tauthen* tique.

Il représente un groupe de personnages au nombre desquels on distingue , en avant , un prélat ; vers ce dernier, un autre personnage, étendu, semble tourner ses regards. En avant, un chien et un tout jeune enfant.

L'auteur de ce dessin est Dominico Fiorentino. On a donc là un spécimen irrécusable de la manière de cet artiste, qui étant venu, on le sait, s'établir en Champagne au xvi« siècle, contribua^ pour une part plus ou moins large, au développement de l'art religieux, dont la floraison fut si remarquable, à Troyes et dans les environs, surtout en fait de sculptures et de peintures sur verre. Les peintures sur bois, de dimensions modestes, qui contribuent à la décoration de ces mêmes églises, à Troyes, au milieu d'anges, attestent plutôt, sauf de rares exceptions, une manière toute locale.

Ce dessin constitue une pièce justificative qu'il serait curieux de confronter, notamment avec les œuvres de ce genre, qui, dans l'église Saint- Jean, à Troyes, décèlent une influence italienne avec laquelle contraste le style plutôtgermanique de vitraux, tels que \e Jugement de Salomon, dans

la nef, et la, Pâque juive, qyxï, dans Tabside, fait partie de la série relative à TEucharistie et aux sujets pieux qui, dans la Bible, la figurent par anticipation. Au contraire, le style italien a des réminiscences de Del Sarto et de Vinci, tandis que, à Bar-sur-Seine, les magnifiques vitraux qui ornent les fenêtres du chœur de l'église, font songer plus volontiers à Sodoma et à Zuini. Par le groupement des personnages et aussi par leur accoutrement et certains détails accentués de leur physionomie (menton proéminent, nez un peu crochu), le dernier dont nous parlons fournirait des indications tout à fait topiques en vue de certains vitraux en grisaille (groupe de guerriers ou de saints personnages, scènes de martyre), décorant les fenêtres d'une chapelle, à droite de la nef, qui s'ouvrent à droite du chœur. Comme relevant du même style, on pourrait étudiersaint Pantaléon, aussi; une série comprenant les scènes principales de la vie de la Vierge, assez mutilée, trahit, surtout dans certaines figures de femmes de la Présentation au Temple, un caractère florentin indéniable.

L'opéra comique et le tamboui*, voilà, au dire de Berlioz, les deux seules formes sous lesquelles l'art des sons est à la portée des Français. Mais le

siècle a marché; un progrès sensible s'est accompli. D'aucuns, pauvres gens! s'évertuent encore à chercher la musique nationale dans les hautes régions de TArt ; quand ils croiront l'avoir découverte chez un Bizet, chez un Lalo, ils sentiront bien et s'efforceront de faire sentir que la ravissante, la mémorable partition d'Esclarmonde (qui se borne, il est vrai, à nous donner Tune des plus hautes expressions encore trouvées de la musique tout court, sans épithète) que cette partition, dis-je, demeure étrangère ou peu s'en faut, à la musique qu'ils veulent appeler la leur. Au vrai, la leur, c'est-à-dire celle des Français, a, depuis que Berlioz la reléguait dans deux emplois spéciaux, conquis deux sanctuaires de plus. L'un est le théâtre d'opérette, et l'autre le caféconcert ; asiles des rythmes profanes, des rythmes provoquants, à l'usage de ceux et de celles qui, bien décidés à n'être pris ni par la tète ni par le cœur, veulent être remués par en bas. Là, ce qui vient de la flûte retourne au tambour. Autrement dit, ce qui est entré par l'oreille fait remuer les jambes, et vice versa.

En Allemagne, la philosophie et la musique se touchent de si près (l'Esthétique servant de médiatrice) que le titre de docteur en philosophie est décerné comme une distinction toute natu-

relie à un compositeur renommé ; ce qui nous paraîtrait, à nous (soit dit en passant), une sorte de facétie molièresque. A la faveur de ce rapprochement et par une interversion que, jusqu'à un certain point, il autorise, ne pourrait-on considérer les vastes systèmes philosophiques de rAllemagne du xix» siècle comme des variations libres, d'une liberté illimitée sécularisées sur des motifs favoris tirés du Christianisme et du Bouddhisme ? Cette comparaison s'appliquerait surtout aux propositions et aux conclusions de Schopenhauer. Jadis, quand il y avait un commerce d'idées entre l'Allemagne et la France, il arrivait à la France de recevoir plus d'un lingot précieux qu'elle convertissait à plaisir en monnaie courante frappée à son effigie, après y avoir introduit tant soit peu d'alliage. Par suite des circonstances qui ont rompu ce commerce, la France n'ayant plus aucun intérêt à y regarder de près, est exposée à prendre pour du cuivre ce qui est de l'or plus ou moins pur. De là vient qu'en dépit des efforts méritoires d'un critique tel que F. Brunetière, on ne saurait accepter et comprendre les doctrines si austères et si profondément compatissantes de Schopenhauer, en les prenant et en les jugeant indépendamment des témérités et des extravagances d'un disciple tel que Hartmann. Qomment se déciderait-on à écarter les brillantes

et artificielles menteries dont on s'évertue, ici, à couvrir et à parer la vie, pour mettre à part, avec le sage Allemand, la vérité sympathique, empreinte d'une généreuse pitié qu'il aura eu l'art de découvrir sous les mensonges sans cesse renaissants de la vie? Entre ces deux éléments qui s'entrelacent mystérieusement dans la vie, la Fatalité et la Liberté, une liberté doucement communicative et droitement agissante, de grands philosophes tels que Spinoza et, après lui, Schopenhauer, semblent avoir rompu l'équilibre en faveur du premier. Ne vous y fiez pas, pourtant, et sachez aller jusqu'au bout. Lui aussi, le plus grand des musiciens, Beethoven, avait commencé, dès sa première jeunesse, à glisser dans deux toutes petites sonates de piano ce qu'il appelait la représentation du principe suppliant et du principe résistant. Plus tard, développant, élargissant démesurément le cercle où s'unissent et alternent ces deux mêmes principes, il en fit ces deux acteurs abstraits du Drame antique, ces deux puissances qui se partagent la Vie morale, la Destinée et la Liberté. Il lès mit aux prises dans Egmont, dans Fidelio, dans l'Ouverture de Coriolan, dans la Symphonie en ut mineur (pour celle-ci, on a son aveu), dans la Symphonie avec chœur. Il aura chanté les victoires et les défaites alternatives de l'une et de l'autre, échappant de

temps en temps aux vicissitudes de cette thèse et de cette antithèse dont les formes sont inépuisables, pour nous transporter dans une synthèse hautement triomphante s'il s'agit de Fidelio mystérieusement consolante s'il s'agit d'Egmont, Dans la partie finale de la Symphonie avec chœur, que de festons et de guirlandes tressés par la plus ingénieuse hgirmonie accompagneront d'abord le motif dominant, ou plutôt le thème unique dont rien, d'abord, n'aura voilé la simplicité doucement expressive. A travers quels bonds et quels trépignements il arrivera aux effusions solennellement religieuses, puis à l'exultation bruyante, par lesquelles il sera tour à tour consacré, calmé, agité à outrance.

Elle aussi, la fatalité, aura eu sa part dans l'œuvre, comme elle l'a, mais bien plus longuement, dans l'œuvre de Schopenhauer. Elle aura passé tout entière dans l'effroyable dissonance de cet accord initial dont la sonorité semble à la fois jeter un défi et proclamer une contradiction. — Et puis c'est la Piété qui parlera le plus haut, comme la Pitié chez Schopenhauer. A les prendre dans leur acception la plus large, avec leur signification suprême, ces deux mots qui se ressemblent par la forme, aident-ils à comprendre des sentiments bien distants l'un de l'autre, et qu*ii soit aisé de définir et de préciser chacun à part?

L'amour féminin tout pur tient, en somme, peu de place dans le théâtre de Gluck et dans le cœur de ses héroïnes austères résignées, mélancoliques, ennoblies par l'oubli de soi et dociles au sacrifice. (Armide est une magicienne, et Eurydice ne compte pas.)

Comparer le dévouement conjugal qui est Tâme d'Àlceate, et le dévouement conjugal qui est Tâme de Fidelio, c'est une étude intéressante qui permet de découvrir ce que le génie musical peut faire d'un même sentiment, en le traduisant d'après la tragédie antique ou suivant le drame moderne.

Gracieux, rêveur, tendrement ou ironiquement câlin, résigné s'il est trahi, violent s'il a reçu une mortelle insulte, l'amour féminin est tout cela chez Mozart.

Mais cela n'était pas tout. Il fallait qu'à Weber l'amour virginal, avec sa fraîcheur, ses troubles, ses élans, adressât ses plus délicieuses révélations; que le moment sans retour qui lui appartient dans la réalité, s'arrêtât, se fixât pour jamais dans quelques-uns de ses chants. Il fallait que dans Euryanthe, dans Ohéron, dans le Freischutz surtout*, des reflets de Chevalerie, des reflets

^ « Cet opéra est le seul, à notre avis, dans lequel tout, « absolument tout, est admirable. » [De la vérité dans l'Art

d'Orient, des reflets plus voisins et plus connus, vinssent se jouer, sans lui apporter la moindre altération, sur cette limpidité morale; il fallait qu'à ces troubles, pour les rendre plus profonds, à ces élans, pour les rendre plus vifs, la Nature s'associât avec les menaces, les sourires, les promesses de ses ombres et de ses rayons, avec J'approche des ténèbres où la magie noire, traçant son cercle fatal, va évoquer de redoutables apparitions, avec le souffle embaumé de ses forêts, la grâce rassurante de ses matins, la caresse de sa brise du soir.

Était-ce tout cette fois? Non. Il arrive que la tentation d'exprimer l'inexprimable enlève, emporte en haut un autre élu de l'Art, sur les ailes de la Chimère domptée et soumise. Entre ciel et terre, il rencontre ces deux couples indivisibles, Siegmund et Sieglinde, Tristan et Yseult; et à l'un des sommets, au plus élevé peut-être de l'œuvre qu'il aura empruntée à la vaste légende poétique et religieuse des siècles qui ont reçu le nom de moyen âge*, apparaît, comme détaché du monde terrestre, comme apitoyé sur la Nature,

musical, par un Amateur. Grenoble, 1885.) On ne saurait

mieux dire.

■ ^ Le Baptême de Kundry, dans Parsifal.

l'amour encore, mais un amour sans définition, sans limites verbales, sans conditions d*âge, de temps, de lieux, où s'absorbent et se perdent les différences de sexe. Voluptueux, comme disent les uns, de ce que Wagner fait chanter à l'amour? Mystique, comme disent les autres? Ni l'un ni l'autre. Disons plutôt l'amour en soi, l'amour transcendant; consentons à parler allemand, à propos du plus profondément allemand des compositeurs.

ADRESSÉES, l'UNE A M. TIMBAL, CRITIQUE D'ART, POUR AVOIR MANQUÉ DE RESPECT A UN PEINTRE TEL QUE LE SODOMA, ET L'AUTRE A M. BRU- NETIÈRE, CRITIQUE LITTÉRAIRE, POUR AVOIR MANQUÉ DE RESPECT A UNE AME TELLE QUE CELLE D'AMIEL.

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