ÉPITRE A M. TIMBAL, PEINTRE ET CRITIQUE D'ART DE L'ÉCOLE CLÉRICALE
Sayez-vous bien, Monsieur, à quoi vous aurez le mieux réussi, tout en laissant, il est vrai, la meilleure part du succès à votre coreligionnaire, M. Gruyer? Vous aurez, mieux que personne, rendu manifeste ce que l'application à l'Art et à la Critique d'art d'une sorte de monothéisme
syslémalique peut avoir de faux et de stérile à force d'élroitesse.
Vous êtes voués, lui et vous, à ce culte de latrie, dont la formule dogmatique est celle-ci : Raphaël est Dieu, et Ingres est son prophète,
M. Gruyer, lui, a décidément transformé la critique d'art en panégyrique et en apologétique. Se condamnant lui-même à ne pas franchir le cercle magique tracé autour de lui, il a frappé d'impuissance, comme à plaisir, tant de recherches respectables, tant d'efforts pleins de zèle, tant d'effets de style ingénieusement nuancés, en se mettant au service d'une thèse convenue et d'une sorte de gageure. Il fallait que tout fût sacrifié à un seul, au maître d'Urbin. Il fallait qu'en dehors de ce génie infaillible, immaculé, rien ne subsistât qui n'eût son côté faible et ne laissât découvrir sa tache. Telle était la démonstration à faire, ou plutôt, tel était le piège fait d'avance. M. Gruyer pouvait-il gagner son pari ? Tout autant, mais pas plus que le joueur qui se sert de dés pipés ou qui emploie la carte forcée.
Mais, du moins, M. Gruyera l'orthodoxie douce et presque persuasive. Il officie gravement, avec une onction édifiante. Votre tâche est différente, Monsieur; elle est celle d'un héros pratiquant qui se mettrait à faire la police du temple. Le moindre manque de respect, vis-à-vis des choses
saintes , vous offusque , et vous le dénoncez comme si, de loin, il sentait l'hérésie.
Une fois, vous avez eu la bonne fortune de pousser avec violence, hors du sanctuaire, un mécréant déclaré. Ce jour-là, monsieur, vous vous êtes servi de mots si gros, si approchants du langage des halles, qu'à certains bouts de phrase il semblait que le juron seul fit défaut. Était-ce recherche de couleur locale, à propos de cet infâme Courbet ? Était-ce oubli de vous-même? Ne serait-ce pas plutôt que l'homme intérieur se trahissait et laissait voir le fond, dirai -je de son cœur ou de sa poche de fiel? Quoi qu'il en soit, je sais un de vos voisins de paroisse, le maître du genre *, qui a dû vous applaudir et reconnaître en vous un élève digne de ses leçons.
Je veux bien que ce jour de grande colère ait été sans lendemain, comme le jour de bonheur qu'avait marqué votre Sainte-Geneviève a été sans conséquence. Mais, franchement, êtes- vous beaucoup plus aimable lorsque vous redevenez le personnage posé et compassé que l'on connaît trop, avec son recul inconscient sur soi-même et sur ses blessures d'amour-propre, avec sa grimace maladroitement dissimulée en face de telle
» M. L. Veuillot.
OU telle grande ou aimable figure qu'il s'arroge le droit de faire poser devant lui ?
Comme il est aisé pour quiconque est tant soit peu du métier, de remonter des témoignages de ce goût dépravé pour la restriction, pour la détraction, pour la mise à l'index, jusqu'à la source cachée d'où l'aigreur du sectaire et l'amertume de l'artiste qui se croit méconnu, distillent en se mêlant I Gomme on voit bien que pour vous,
rendre à un seul maître, à deux, tout au plus, des honneurs presque divins, c'est une manière de détourner jusqu'à vous-même quelque bouffée perdue d'encens, que prendre des libertés dénigrantes vis-à-vis de tous les autres, c'est prétendre donner le change sur votre propre médiocrité I Car enfin, quel lecteur sérieux, quel curieux éclairé pourrait vous supporter lorsqu'il vous arrive de traiter de pauvre ignorant ce sympathique Corot, lorsque vous usez vos ongles à vouloir limer l'œuvre colossale de Michel-Ange ? Continuez, monsieur, à laisser passer le moins d'air possible dans cette cloche pneumatique où vous êtes enfermé. Continuez à regarder hommes et choses à travers ces lunettes singulières qui, tantôt transforment en coches d'eau les traîneaux forestiers des Vosges ^, tantôt nous font prendre
* Schlitters.
pour un coryphée de décadence ce maître délicat entre tous, ce charmeur irrésistible qu'on a nommé leSodoma. Rassurez-vous contre toute crainte de contagion, en ce qui est des ignorances de Corot, des erreurs de Michel-Ange, des légèretés répréhensibles du Sodoma. Génies sublimes, ou talents indépendants autant que sincères, ceux-là, en dépit de toutes les différences qui les séparent, ont quelque chose de commun , je veux dire l'horreur de la gravité affectée et de ce pédantisme gourmé qui glace la couleur à la pointe du pinceau, l'encre au bec de la plume, et rend à la fois indigne de recevoir des louanges émues et incapable de produire des éloges désintéressés.
LETTRE ADRESSÉE A M. FERD. BRUNETIÈRE, A L'OCCASION DE SON ARTICLE SUR J.-F.