‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

toujours ouverte, mais ouverte seulement à ceux qui donnent dans ses goûts dépravés, et par la pruderie des très hautes et très puissantes coteries, inabordable aristocratie de la littérature fermée pour qui ne consent point à payer, au prix d'une partie de son indépendance d'esprit, le privilège d'arborer ses couleurs ou de porter sa livrée. Leur destinée n'est donc nullement rassurante; pour mieux dire, elle est trop certaine. Elles mettront, sans doute, à tomber dans le torrent de l'oubli, beaucoup moins de temps qiTil n'en aura fallu pour fixer et contenir dans une forme nettement déterminée, après les avoir saisis par l'observation à la surface des choses, ou reçus de l'expérience qui les tira du fond de la vie, les germes et les débris de pensées qu'elles renferment : échantillons appartenant à l'ordre intellectuel, plus ou moins heureusement classés, mais dont un petit nombre seulement pourront sembler assez rares pour qu'on les détache en idée, afin de les rapporter aux collections déjà

formées.

L'ombre que fait le corps se mesure : un petit faisceau de rayons intercepté, et c'est tout. Mais comment mesurer l'ombre que se fait un esprit non éclairé et incapable de l'être ? Celle-là trace un cercle immense ; elle empêche pour lui le soleil de se lever dans le ciel et de féconder la terre en l'égayant.

Les dons de l'intelligence, qui priment les biens de la fortune et les avantages de la naissance, sont

répartis avec la même capricieuse inégalité. A quelques-uns, la jouissance sans efforts ; à beaucoup, les efforts et la peine sans la jouissance.

Belle, mais surtout spécieuse généralité, que cette définition de l'homme : « Une intelligence servie par des organes. » A prendre les cas particuliers, que de fois c'est asserxne ou desservie qu'il faudrait dire !

Des richesses intellectuelles qui sont l'instrument, l6 fond, le profit de toute éducation, où chacun est libre de puiser, où un grand nombre ont beaucoup puisé, que faisons-nous, que tironsnous? Des dons excellents en soi sont corrompus par notre faute, par notre inertie, par une déplorable facilité de recevoir sans donner, d'absorber sans rendre, de consommer sans produire. Combien peu tiennent à honneur, nous ne disons pas d'aller jusqu'à rétablir un certain équilibre entre ce qu'ils doivent à d'autres et ce qu'eux-mêmes seraient capables de procurer et de communiquer, mais seulement de jeter une obole dans le trésor commun, de faire en sorte que leur intelligence, entretenue aux dépens d'autrui, devant beaucoup et de toutes parts et ne laissant rien, ne soit pas

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manifestement insolvable! S'il était possible de peser à une balance exacte les résultats produits par l'emploi des facultés actives et intellectuelles départies à chacun, le bien et le mal, l'utile et l'inutile représenteraient-ils des quantités équivalentes, ou bien y aurait-il inégalité et quelle serait cette inégalité ? On ne saurait guère le prévoir; mais ce que l'on peut hardiment affirmer d'avance, c'est qu'une telle expérience ferait ressortir une immense déperdition de forces restées hors d'usage, stériles et dérobées à la circulation .

Les esprits vides et creux se donnent à croire que toute inteUigence qui s'oblige à penser est en danger de mourir de réplétion ou de congestion . Les âmes sèches et positives se persuadent que toute âme qui se nourrit d'affections pures veut mourir d'inanition.

Des naturels incultes et vigoureux à la fois sont pareils à ces.terres fortes qui répugnent à la stérilité et qui, plutôt que de ne rien produire, portent un mélange confus de plantes salutaires, de végétations inutiles et d'herbes vénéneuses.

La saine culture des esprits n'admet pas les procédés hâtifs et la pratique confuse qui entassent et veulent faire vivre ensemble des productions de tous les sites et de tous les climats; elle favorise la puissance de produire bien plus que la capacité de recevoir et, grâce à elle, une bonne terre témoigne de sa fertilité bien mieux par l'excellence de ce qu'elle rapporte que par l'abondance de ce qu'on a pu y apporter. Ce qu'il y a ôHnné dans chacun, ce n'est pas seulement l'ensemble d'idées générales et absolues destinées à faire leur apparition dans toute intelligence saine, c'est encore la force propre, la disposition spéciale qui tient, dans l'ordre moral, la place qui appartient, dans l'ordre physiologique, à cette constitution individuelle que l'on a nommée idiosyncrasie. Les notions de la raison formant le trésor commun de l'humanité, les aptitudes et les directions intellectuelles et morales étant plutôt le patrimoine et la richesse privée des individus, on peut considérer chaque substance spirituelle comme régie à la fois par une loi générale qui lui est commune avec les substances du même ordre et qui les rattache toutes à un même système, et par une loi qui lui est propre et s'applique à elle seule . Ainsi que les corps célestes, qu'entraîne un double mouvement, elle a sa révolution et sa rotation.

Nulle éducation sans commandement et sans conseil ; nulle bonne éducation si Ton conseille là où il faut ordonner et si Ton ordonne là où il est à propos de conseiller.

Assouplir sans briser, tel est le dernier mot de la discipline domestique, comme le mot d'ordre de toute discipline bien entendue.

Peu d'esprits savent donner; en est-il beaucoup qui sachent bien recevoir, c'est-à-dire qui soient doués d'assez de justesse et d'activité pour éviter le double inconvénient d'ouvrir aux idées des entrées trop étroites, ou de ménager à leur fuite de trop larges issues? Absorber en épurant, ce devrait être la fonction essentielle de l'intelligence, comme c'est l'objet principal des opérations du corps.

Les qualités morales, aussi bien que les facultés intellectuelles, sont sujettes à s'user par la fatigue, comme à s'amollir et à s'altérer par le repos. C'est par un exercice soutenu et modéré qu'elles s'entretiennent et qu'elles restent des puissances fixes et fécondes, prêtes à renouveler et à varier

leurs opérations, ainsi que leurs moyens d'action, suivant les circonstances et les nécessités. Si on les emploie inopportunément ou prématurément, on s'expose à leur faire produire des fruits avortés plutôt que précoces qui ne se prêtent à aucun usage et ne sont pas de bonne garde.

La première éducation de Thomme, celle qu'il tient des maîtres et des livres, lui rend familiers les noms de vertu et de vice, d'ignorance et de science, de gloire et d'obscurité, d'héroïsme et de lâcheté; il s'habitue à faire entrer les choses représentées par ces noms en autant de divisions et de cadres qu'il suppose correspondre exactement à la diversité des esprits et à la variété des actions humaines. La seconde éducation qu'il doit à la fréquentation du monde lui apprend que ce sont là des termes extrêmes, des points peu fréquentés, placés aux confins du monde moral et marquant les limites de vastes espaces intermédiaires où se mêle et se précipite une masse confuse d'intérêts et d'actions équivoques, dont il est fort malaisé de déterminer le classement et la qualification.

Qui voit, observe, étudie les hommes, peut

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arriver enfin à les pénétrer et à les connaître. Qui, d'abord, a lu, médité, et qui sait ce que la lecture bien dirigée et la méditation sans parti pris apprennent du cœur humain, les devine et les reconnaît. Il appartient à celui-ci de commencer par où l'autre finira peut-être.

La vie morale, comme la vie intellectuelle, comporte une initiation à deux degrés. Se sentir maître de bien faire, voilà, pour l'être moral, le premier de ces degrés. S'il s'est rendu maître dans l'art de faire le bien, il aura atteint le second. Être capable .de conduire raisonnablement sa vie, voilà, pour l'être intelligent, le premier degré de l'initiation. Parvient-il à laisser, après lui, sous quelque forme que ce soit, une œuvre vraiment intellectuelle et, à ce titre, durable, il a franchi le second .

Un des symptômes les plus frappants de cette fureur d'uniformité qui, à l'âge où nous sommes, possède ou menace le genre humain, est le singulier échange d'arts, de coutumes, de mœurs, qui se fait entre l'Extrême-Orient et la démocratie dont la France déploie l'étendard. Tandis que les Japonais s'efforcent de devenir Européens, les

Français qui se font sensualistes et anti-chrétiens, sans redevenir païens à la mode de la Grèce et de Rome, deviennent Japonais, deviendront même Chinois à bien plus d'égards qu'ils ne le pensent.

De l'étude de la vie sociale et des combinaisons que présentent la conduite et le caractère des hommes, les esprits grossiers et vulgaires ne savent tirer nulle induction, nulle loi générale quant aux actions humaines et aux motifs déterminants de ces actions. Des esprits exercés aperçoivent bien de telles lois et de telles conséquences; mais s'ils sont en même temps systématiques, ils en exagèrent et en faussent l'application ; ils y font rentrer tout ce qu'ils observent ; s'ils sont trop subtils, ils courent le risque de chercher curieusement des exceptions, de s'attacher aux cas rares, de les multiplier en imagination. C'est le propre d'un esprit juste et fin tout ensemble de discerner les cas où la règle est observée de ceux où elle cède à l'exception.

Si les idées générales transformées en lieux communs ont leur banalité, les idées étroitement particulières ont leur vulgarité. L'une est compa-

rable à la banalité de la foule, et Tautre à la vulgarité du premier venu.

Quelques-uns en sont venus à trouver dans la société des livres les mêmes avantages, les mêmes agréments, que dis-je ! plus d'avantages et d'agréments que n'en rapportent aux autres le commerce assidu et la conversation des hommes. Et vraiment, les livres, comme les hommes, peuvent être aimés de bien des sortes, soit que, les creusant à fond, on en tire tout ce qu'ils renferment d'excellent, soit qu'on leur demande seulement un plaisir et un passe -temps, soit qu'on les traite comme un objet de luxe et qu'on en fasse le caprice des yeux plutôt que la jouissance de l'esprit. Si l'on a eu pour eux un goût de choix, il importe que ce goût reste ce qu'il fut dans son principe, qu'il ne se transforme et ne décline ni par accident de destinée et de fortune, ni par une pente naturelle ; trop souvent, en effet, les goûts, par de brusques ou d'insensibles déviations, changent de nature sans changer d'objet, perdant de leur distinction et de leur valeur sans rien perdre de leur vivacité. S'agit-il des livres? Hier, on méditait sur chaque page; aujourd'hui, on les lit et rien de plus ; demain, on

se contentera de les parcourir; on finira par négliger et oublier la pensée écrite qui est leur âme, pour s'en tenir à leur corps, moins que cela, à l'enveloppe parée qui habille ce corps. S'agit-il des hommes? On a cessé de les pénétrer, de s'instruire avec leur aide ou à leurs dépens; on supporte encore leur entretien, pourvu qu'il soit facile et qu'il amuse ; bientôt on s'en prendra au nom, aux dehors qu'on effleure, aux surfaces qui parlent à la vue, l'appellent, l'attirent, et sur lesquelles la vue glisse sans s'y tenir.

L'esprit a certaines avidités de connaître qu'il est du devoir de la raison de rendre discrètes. Il a de hautes curiosités que la sottise honore du reproche d'intempérance.

Gomme les visages, les esprits peuvent avoir entre eux de fausses ressemblances que saisit une observation superficielle, et qui ne tiennent pas devant un coup d'œil exercé.

Certains esprits, pensant se suffire à euxmêmes, se rendent volontiers incommunicables. Comme rien ne sort d'eux, rien n'v entre. Ils se

refusent au commerce et à l'échange. On dirait des contrées fermées, isolées, impénétrables, qui, pour avoir trop présumé de leur abondance propre, s'exposent à la famine et bravent la misère.

Avoir toute l'inquiétude sans avoir tout le courage de son talent: état d'esprit douloureux, mais heureusement aussi rare qu'il est commun de jouir tranquillement de l'intrépide audace de sa médiocrité.

Le privilège de pénétrer les autres est donné par surcroît à celui qui sait conserver intact le don de voir clair au fond de lui-même .

Que l'honnête homme se plaise dans la compagnie de ses pensées; c'est une société dont il dispose et dont il est sûr tant qu'il la ménage et lui fait accueil, mais qui le néglige comme toutes les autres, quand il manque d'égards et d'attentions, et qui l'abandonne quand il la maltraite.

Il est des entretiens où les esprits se choquent ; il en est où ils ne font que se regarder, et très souvent sans se reconnaître; il en est enfin, et

ce sont les plus beaux, où ils s'avancent d'un commun accord et se dépassent tour à tour, sans qu'il en coûte un regret à celui qui reste en arrière, sans que celui qui précède en tire vanité et ressente une joie déplacée! Le vrai, le beau, l'agréable, c'est une conquête qu'ils poursuivent ensemble et à frais communs, et qu'ils ne songent pas à partager, à s'envier, à se disputer, parce qu'elle ne souffre pas de division et qu'elle échoit tout entière à chacun de ceux qui concourent à l'obtenir.

Que de conversations ne sont que rencontres entre esprits armés en guerre I Quand on y assiste, on est surpris de voir les hommes pouvant devenir plus impénétrables à mesure qu'ils se rapprochent davantage et semblent se toucher, et l'on s'étonne qu'à force de vivre en société, ils n'aient pas encore réussi à devenir insociables.

La paresse de l'esprit est un mal qui, suivant les natures, peut se traiter homéopathiquement par la rêverie, allopathiquement par quelque activité intellectuelle.

Nombre d'esprits, grands et petits, ne vivent que de proie.

J'entends parler de traits et de pointes. C'est bien décoché, dit-on, cela pique au vif; c'est si mordant qu'on n'en peut réchapper. Est-ce qu'il s'agirait de quelque arme meurtrière, ou bien de quelque bête venimeuse? Non; c'est un homme d'esprit qu'on loue.

L'habitude prise d'amasser avec les livres les Arts, la Nature, fait que tout semble dissipation dans le commerce des hommes.

Que de brillants déploiements de paroles si animées, si libres, en apparence, ne sont que feintes, réseaux instantanément tramés pour dérober le parti pris de ne pas s'engager et de ne pas se livrer, rideaux habilement tendus pour masquer une perpétuelle retraite.

Dans les entretiens qui sont les jeux de l'esprit, et où chacun engage sa mise, c'est-à-dire son esprit qu'il vient montrer, faire valoir, exposer à des chances favorables ou contraires, ce n'est pas

assez d'apporter les mêmes dispositions qu'aux jeux où la mise est de l'argent. Il y faut entrer mieux préparé et autrement résigné d'avance. Car, de ce côté, la règle du jeu n'est plus que nul ne perde sans qu'un autre gagne. Chacun y est sous le coup de pertes sèches qui, retombant sur tous, ne profitent à personne.

Parler et plaire par la parole courante, c'est donner des nouvelles de notre esprit à des gens qui aiment en recevoir. Publier le moindre écrit, c'est en demander, désirer en avoir de bonnes, et oublier que les autres, comme nous-mêmes, aiment mieux, en tout, recevoir que donner.

Quels sont, en général, les entretiens ou l'on découvre le moins de soi-même? Ceux dans lesquels, suivant les termes consacrés, on met le plus du sien.

L'esprit courant, l'esprit qui paie comptant, est sujet à se ruiner en fêtes incessamment offertes. Que reste- t-il de tant de fleurs caduques, de tant de constructions légères que la circonstance improvise ? Pas une racine qui pousse la moindre

feuille, pas une fondation qui reste, ne fût-ce que pour supporter la tente étroite du solitaire.

Que de gens ne font qu'épamprer leur esprit, croyant faire vendanges I

L'esprit qui fait profession d'amuser est recherché tout à la fois par ceux auxquels il plaît en qualité d'esprit, et par ceux qui ne lui savent gré que d'être amusant. S'avise-t-il, restant le même au fond, de tourner au sérieux : les premiers lui resteront fidèles ; la troupe des seconds le quitte et passe, sans presque, s'apercevoir qu'elle ait changé de place, à la sottise qui donne à rire d'une autre façon.

La compagnie de celui qui a de l'esprit ne mène pas loin l'homme qui vit par l'esprit.

Bonne âme et bel esprit ne sont guère faits pour s'entendre; entre belle âme et bon esprit, on se figure de délicieux rapprochements et comme des alliances princières.

Beaucoup n'aiment de Tesprit que Taccent, le visage, le geste qui le mettent en action. Exprimé par écrit, et non de vive voix, il devient pour eux lettre close et langue morte.

On connaît cette crainte superstitieuse qui, chez certains peuples orientaux, proscrivit la représentation d'êtres vivants, d'êtres doués de la parole, comme si, à les voir ainsi figurés, le spectateur était tenu de leur donner une âme. L'éloigriement qu'inspire à certaines gens cette mise en œuvre, cette représentation de l'esprit qui est le livre, ne serait-il pas un aveu dérobé de cette double vérité, qu'ouvrir un livre, devenir lecteur, suppose la charge et le pouvoir d'éveiller, de faire vivre la pensée écrite, de la faire passer de l'apparence à l'être, et qu'on manque de ce pouvoir ?

Esprit, retirez-vous de ceux qui ne vous acceptent qu'à l'heure de nos jeux. Talent, refusezvous à ceux qui ne vous admettent que pour le service de leur cause.

Il n'est plus rien, absolument rien, maintenant, en France, qu'épargne le coup léger, mais mor-

tel, du ridicule, rien, excepté le rire, devenu si bête qu'il se dérobe à toute atteinte de l'esprit.

Entre Français pariant à cœur ouvert, avouer son vice, sa maladie honteuse, ne tire nullement en conséquence; on en rit. Laisser deviner une tentation admirative, à plus forte raison afficher un accès d'enthousiasme, oh ! voilà bien autre chose. Pour le coup, il faut avoir toute honte bue ; car, suivant la petitesse des interlocuteurs et la familiarité des relations, on est sûr de se faire rire au nez ou que le ridicule nous frappe par derrière.

Dans ce commerce quotidien que fait aller ce qu'on appelle la monnaie courante, il arrive qu'une pièce fausse se glisse parmi celles qui ne le sont pas, la fausseté restant une exception. Dans cet autre commerce qu'alimente l'échange des compliments, c'est différent. Le bon aloi n'est plus la règle, il devient l'exception. Qu'une parole ayant une valeur franche paie pour partie ce qui est dû à une qualité ou à un talent, c'est un hasard, et fort souvent cette pièce de monnaie, occasionnellement bonne, l'est à l'insu de tel qui la passe ou la repasse.

Quand la scène est vide des belles illusions qui ont touché jusqu'aux larmes et porté l'enthousiasme jusqu'au ciel, l'esprit survient, et seul, il joue sa farce. L'on rit. Ton applaudit et l'on oublie.

Si l'on se trouve au milieu de menus et fragiles objets étalés sans ordre dans une boutique vulgaire, on est obligé de se resserrer, d'éviter tout faux pas, de s'efforcer à maintenir son centre de gravité sous peine de brisures et de chutes. C'est à peu près même chose qui arrive à l'homme sérieux et qui veut rester sérieux, lorsqu'il communique avec des esprits habitués à n'exhiber que des pensées vides, à n'exposer que des opinions sans poids.

A qui l'amuse, le monde pardonne autant qu'il lui doit, c'est-à-dire beaucoup, presque tout. Pour être bien avec lui, aidez-le donc à rire à vos frais, ou donnez-lui à rire à vos dépens. Soyez rieur, sinon soyez ridicule ; ou du moins ayez cette pointe de ridicule qui n'empêche pas un homme de percer par ses bons côtés, qui, souvent même, l'y aide.

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On absout sans peine Thomme qui fait mine de savoir plus qu'il ne sait, on sait gré à la femme d'ignorer ce qu'elle ignore et de paraître ignorer ce qu'elle sait. Où serait la grâce de beaucoup de femmes, si elles laissaient voir tout ce qu'elles connaissent, et que deviendrait l'esprit de beaur coup d'hommes, s'il tenait et s'en tenait à ce qu'ils savent ?

Pauvreté de discours n'est pas toujours pauvreté d'idées et d'images. Loin de là, elle tient fort souvent à leur trop d'abondance. Les paroles ne leur ménageant qu'une issue trop étroite, ils se pressent, ne peuvent s'écouler et refluent.

Chacun a un certain langage abondant en fréquentatifs, qu'il parle avec lui-même et pour lui seul. Tantôt c'est un discours retentissant dont il semble que l'écho se répande au dehors; tantôt ce sont de sourds accents de reproches. Le plus souvent', ce n'est que le balbutiement d'un creux et insipide monologue.

Très religieux, très catholique par son origine et par sa nature, le silence sans pensée qui, pour

le moine qui Tobserve, fait du cloître un refuge ; très religieux et très catholique aussi par son origine et par sa cause, le silence plein de pensées que s'impose un mari voué à l'intelligence et depuis longtemps revenu du monde, lorsque la vie qu'il passe avec une femme sans enfants, dévote et que la dévotion paralyse quant à l'esprit, lorsque cette vie commune lui fait une prison. De ces deux silences, le plus encellulé est-il celui qu'on pense ?

S'agit-il de rechercher et de connaître le nombre de ceux qui (à prendre le mot à la lettre) ne peuvent pas parler, de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, la statistique est là qui vous accompagne et vous renseigne. Elle vous dit exactement combien sont sourds-muets, combien sont incapables de signer leur nom ; tout comme elle vous apprend au juste combien de villes sont éclairées par l'électricité et la quantité des appareils d'éclairage. Mais si vous entendez par les mêmes termes pris dans un sens large, dans une acception morale et intellectuelle, et si vous voulez savoir où en est, en pleine civilisation, le nombre de ceux qui ne savent ni parler, ni lire, ni écrire, parce qu'ils ne disent, ne lisent et n'écrivent rien qui compte et qui vaille, adieu la statistique ! Là-

dessus, elle aussi n'a rien à nous dire, et laisse le progrès et la diffusion des lumières s'affii^mer ; c'est l'expression reçue.

Les sous -entendus du silence! Retenez-les, prolongez-les ; ne faut- il pas tour à tour les opposer aux malentendus de la parole, comme des notes justes et modérément chantantes s'opposent à un bruit, et les en rapprocher comme on met un baume sur une écorchure toute fraîche ?

Si quelques-uns préfèrent le silence au risque de dire ce qu'ils pensent, presque tous le mettent bien au dessous du plaisir de parler sans penser à ce qu'on dit.

A proportion qu'on mésuse de la parole, on méconnaît davantage les mérites du silence. Pour qui ne dit que des riens, le silence est néant.

A les prendre au vrai et pour tout ce qu'ils valent, la parole et le silence ne s'opposent pas l'un à l'autre; ils se complètent bien plutôt. N'y a-t-il pas, entre elle et lui, des intérêts communs et un ordre naturel de succession qu'il importe

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de respecter ? Le silence est comme le père ou le frère aîné de la parole. Venu avant elle, il la prépare, la met en état de se produire avantageusement et de se placer à l'honneur de tous deux.

Dans l'ombre du silence, une confusion se fait entre les esprits vides et les esprits pleins de pensées. On passe à côté de ceux-ci et de ceux-là comme le voyageur de nuit passe à côté de régions uniformément couvertes par l'obscurité, sans pouvoir distinguer les endroits déserts des lieux habités. Vienne et dure la parole ; elle met ordre aux taciturnités, comme le jour a raison des ténèbres. La lumière se fait, la lumière par qui s'établissent et se distribuent les valeurs; et l'on saura bientôt en quel pays l'on se trouve , s'il est stérile ou cultivé, vide et nu, ou bien fécond en surprises et plein d'accidents imprévus.

Pour la sottise, tout est simple. Pour le goût qui cherche et compare, pour le génie qui crée et perfectionne, presque rien ne parvient à l'être comme il faut.

Quand une âme vraiment rayonnante et une nature morale opaque sont en présence et se

mettent en communication, il n'est pas rare que la première ait la bonté d'attribuer à la seconde, à titre de lumière propre, le reflet dont elle l'enveloppe, et que la seconde ait la présomption de se représenter par moments comme un reflet d'elle-même, le foyer de lumière qui, si proche d'elle, lui demeure étranger.

Le silence peut couvrir deux dispositions aussi contraires que le sont un vrai respect pour les personnes présentes joint à une sincère humilité, et une secrète vénération pour les pensées que l'on cache et que l'on dérobe en soi, jointe à une très faible estime pour ceux avec qui l'on se trouve .

Le calme parfait d'une raison et d'une conscience arrivées à se satisfaire sur toutes les grandes questions dont 'l'homme peut se préoccuper, et le trouble perpétuel d'une âme qui doute et qui voudrait ardemment sortir de son doute , ont souvent même besoin de recueillement, même amour du silence. Aux grandes convictions qui aiment à se dérober sous ce voile, on peut reprocher de ressemblera ces riches qui s'abstiennent de faire part de leurs biens ; elles jouiraient peut-

être plus à être plus libérales. Quant aux esprits, sincèrement et douloureusement inquiets qui cherchent cet abri, ce sont des indigents qui veulent dissimuler le secret d'une pauvreté imméritée ; ils souffriraient peut-être moins à surmonter parfois la honte qui les retient et les empêche de se communiquer.

Le secret et le silence ne sont pas seulement une sûreté et une protection ; ils ont leur saveur et leur volupté. Nombre d'actions mauvaises ou douteuses viennent s'y abriter ; plus d'une belle action vient y rassurer sa noble pudeur. Dans cette obscurité qui leur est également propice, le bien et le mal peuvent se rencontrer et se toucher sans se faire reconnaître et distinguer.

C'est un silence' de vie que celui du savant, du penseur, de l'écrivain. Un silence de mort ou plutôt le vrai silence de mort, le cherchez -vous à la Trappe, à la Chartreuse? Vous ne l'y trouveriez peut-être pas. Savez- vous où il a vraiment mis son sceau ? Sur les lèvres, sur l'intelligence et sur le cœur de tel homme de haute valeur et de volonté parfaite qui, sans enfants, sans proches,

sans amis, aura mis à ses côtés pour la vie une femme de nature vulgaire et de bas instincts.

Le silence peut être un masque comme la parole. Seulement, le silence est un masque grave, tandis que la parole est très souvent un masque plaisant et grimaçant. La fausse gravité de l'un tient plutôt du tragique ; l'autre a du comique et parfois du très bas comique.

Bienveillance et vanité, tels sont les deux plus sûrs fondements de la sociabilité. Les qualités expansives qui sont enfermées dans ce mot se rapportent en effet ou au jugement très favorable que l'on porte sur les autres, ou à la trop grande estime qu'on a pour soi-même et que l'on s'empresse de faire partager.

Les facilités que nous leur prêtons pour montrer la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et l'approbation tacite ou déclarée que cette opinion reçoit de nous, voilà auprès de bien des gens le plus sûr fondement de l'opinion favorable qu'ils prennent à notre sujet et qu'ils témoignent en notre faveur.

Parla vue et le toucher, nous connaissons les pleins et les vides des objets, leurs creux et leurs reliefs. Par le tact et la pénétration, assurés que nous sommes de ce qu'il y a en nous et chez les autres de saillant ou de rentrant, nous nous abstenons également d'offenser, en faisant montre de nos parties éminentes, et en appuyant trop vivement sur les points qui cèdent et ne rendent pas.

Mieux vaut cent fois, en toutes choses, une impuissance inoffensive qu'une volonté maladroite qui nuit à soi-même et à autrui. Combien de maladroits sont mille fois plus nuisibles que les malfaisants !

Dire tout ce qu'on pense, et penser toujours à ce que l'on dit: quelle conversation pourraitdurer et quelle société tenir, avec un tel abus de la sincérité et un tel excès de conscience ?

Toute supériorité d'esprit innée ou acquise marque une avance intellectuelle et accuse des retardataires. Celui qui bénéficie de cette inégalité de situation et qui éclaire la marche, vient-il à se retourner vers quelqu'un de ceux qui en

souffrent ou qui devraient en souffrir, pour Tinviter à la réparer en se rapprochant de lui, sinon en le rejoignant, quel succès doit-il attendre de ce mouvement généreux? Pour telle occasion bien rare où l'invisible distance se laissera franchir ou seulement réduire, comme les distances matérielles que l'espace visible interpose, que de fois une sorte d'interdiction rigoureuse défendra de la supprimer ou même de l'amoindrir [tant soit peu ! Il en sera d'elle, alors, comme de ces intervalles inflexiblement proportionnels où il entre non plus de l'espace, mais du temps, et dont les diversités d'âge fixent à travers la vie, et pour toute la durée du voyage, le rapport irréductible.

Qu'il s'agisse de jugements intellectuels ou d'appréciations morales , nous avons une bien moindre résistance à vaincre pour estimer chez autrui les qualités opposées à nos propres défauts, que pour reconnaître et priser des qualités différentes des nôtres.

Le nombre est grand des personnes qui se contentent de réfléchir les convictions ou les opinions d'autrui. L'ennui que cause leur conversation est passif et neutre comme elles. Il en est

d*autres qui ont la prétention de trouver ou de mettre un reflet d'elles-mêmes soit dans l'esprit des ouvrages qu'elles lisent, soit dans les convictions religieuses et politiques des amis qu'elles ont la pieuse intention de reformer à leur propre image. L'ennui que celles-ci imposent est positif et s'affirme. Cet ennui redouble et se multiplie par lui-même, lorsque, satellistes obscurs de quelque astre en vue et en renom, elles tiennent de lui cette chaleur et cet éclat qui veulent se communiquer. Il atteint son apogée lorsque douées, à leur insu, de la propriété d'intercepter la lumière, au lieu des rayons, qu'elles croient lancer «lies projettent un cône d'ombre.

La pureté, cette faveur divine, ce don gratuit, ne dépend ni de nous, ni des autres. La réputation, ce solde disputé et marchandé, ne dépend que des autres. La sincérité, elle, vient de vous ; elle est toute à vous ; mais, hélas ! il faut la garder pour nous.

Moralement parlant, l'amour de la vérité et la sincérité du langage sont les deux isolants les plus puissants. L'effet en est aussi infaillible que

celui de n'importe quelle force de l'ordre physique.

Sincérité de l'homme, sincérité de l'auteur, sincérité du critique parvenu par l'élude et la réflexion à se rendre maître de ses admirations et de ses réserves, entre les trois l'accord est rare . Plus rare encore est l'oreille juste qui perçoit cet accord !

Résignez-vous à être troublé jusque dans la possession paisible des admirations les plus légitimes.

Ne succombez pas légèrement à la tentation, mais cédez, quand il le faut, à la nécessité de faire, de cet excellent moyen de défense qui est la sincérité, une arme offensive, de l'employer non plus comme un bouclier, mais comme une épée tranchante.

La vraie marque d'une âme vulgaire est de se sentir moins blessée par la franche critique qui la touche elle-même, que par l'élan d'admiration désintéressée qui s'adresse à n'importe qui. C'est qu'il y a entre les deux la différence qui sépare

une personnalité plus ou moins choquante, et une sorte de crime de lèse-vulgarité.

Au train dont va le monde, on écoutera de moins en moins ceux qui parlent, pour n'entendre que ceux qui crient.

Empruntons à la fable antique une image faite pour désigner des travers toujours modernes. L'amour de la vérité, tel que l'esprit de système et l'esprit de dévotion prétendent le retenir et le mettre à leur service, est un amour sans ailes, assujetti aux usages familiers de pensées volontairement captives elles-mêmes. On le réduit à traîner en cercle, et dans un véhicule léger ou pesant, des préjugés inertes et des opinions qui se laissent mener.

Uhomme ne voit et ne saisit que l'imparfait, donc le parfait existe. La vie de Vhomme n'est qu'injustice et absurdité; donc il y aura une autre vie. Laquelle se soutient le moins, de ces deux affirmations en l'air? Lequel est le plus absurde, de ces deux pseudo-raisonnements a contrario"^ Pensez que l'un de ces rêves a été la

base d'une métaphysique régnante comme le Cartésianisme, et que les religions positives issues du christianisme portent sur l'autre, et osez encore en appeler à la raison humaine.

Plus d'un, entrant dans le monde et voulant y avancer, s'aperçoit que le meilleur moyen de faire une traversée sûre et respectée, c'est d'amasser des idées, des sentiments, des opinions, qui, au lieu du mérite de s'accorder entre elles, aient les avantages de la dissemblance et de la variété, et qui, montrées ou cachées suivant les rencontres, permettent à ceux qui les dérobent ou les étalent de se ménager toujours un accueil favorable. Ce sont autant de pavillons qu'ils arborent tour à tour, afin de se présenter à tous venants, sous couleur d'amitié, d'alliance ou, tout au moins, de neutralité. Ils sont reconnus, salués, accostés tout au plus, mais on ne les visite pas et on s'abstient de les pénétrer à fond ; ils en usent et se comportent comme des pirates, et quelquesuns sont en effet des pirates.

Où celui qui ne veut ni tromper, ni être dupe, trouvera-t-il une société qui vaille la solitude, un entrelien meilleur que le silence ?

La solitude a de quoi plaire également au bon et au méchant, à Thumble et au superbe, à Tignorant qui sait son ignorance et la cache, et au savant qui dérobe sa science, à Theureux qui, content en soi-même, ne veut pas s'exposer à être mécontent d'autrui, et au malheureux qui désespère de trouver le contentement en soi et hors de soi. Quand donc on a dit de quelqu'un qu'il aime la solitude, tout reste à dire sur lui. Au contraire, d'un esprit qui a horreur de la solitude, de toute solitude, à ce point d'y être comme l'enfantabandonné dans les ténèbres, qui, ne voyant rien, prend peur et veut se sauver, de celui-là dites, à coup sûr, qu'il n'est pas sans faiblesse, qu'il a quelque chose d'inconsistant, de vide ou de vainement agité.

Il est deux sortes de misanthropie. L'une, assez commune, est faite de haine ; l'autre, beaucoup plus rare, est faite de crainte. On peut haïr les hommes à force de les trouver injustes envers soi, et c'est l'abus de l'amour-propre. On peut les craindre à force d'être injuste envers soi-même; et c'est un excès d'humilité rentrée.

Qui cherche le témoignage du monde, accepte le jugement du monde. Qui vit hors du monde fait

comme celui qui ne voudrait pas s'exposer à voir devant lui des juges, quand il devrait trouver et avoir pour lui des témoins et môme des défenseurs. Il tente l'entreprise et prend en quelque sorte l'engagement d'être à lui-même son témoin, son défenseur et son juge.

Quand on a réussi à se mettre au-dessus de cet empressement passionné à se rendre maître de l'estime d'autrui où l'amour de soi éclate, et de cette impuissance à se désintéresserdesoiqui se dérobe si fréquemment sous une disposition à se faire oublier de tous ; quand on en est venu à exiger de soi-même tout ce qu'il est vain d'attendre des autres, on est solitaire en esprit et en vérité; on n'a que faire de l'être en réalité.

L'homme qui ne pense qu'à se préparer à une autre vie, et l'homme qui ne songe qu'à se procurer les biens et les joies de la vie présente, peuvent être également portés à vivre en eux-mêmes et pour eux seuls. Ils ne sont pourtant pas sans en sortir quelquefois, l'un pour servir ses semblables, l'autre quand il faut se servir d'eux.

Un esprit large et franc ne s'embarrasse guère de saisir au passage, de relever à la surface des caractères et des cœurs les vices de forme qui, venant à leur échapper, sont bien moins une révélation profonde qu'une légère et imprudente saillie. Il laisse ce pauvre avantage à Thomme avisé qui est passé maître dans Tart de cacher au dedans de lui-même des calculs plus que douteux ou des plans inavouables, et qui a tout ce qu'il faut pour mettre doublement les apparences de son côté, en profitant de tout ce qu'il découvre et de tout ce qu'il dérobe.

Selon que le dégoût des biens ordinaires de la vie naît de l'abus qu'on en a fait ou d'une généreuse répugnance à en user, il inspire à ceux qui en sont atteints le désir de rester au milieu de la société pour l'exploiter, sinon pour la combattre, ou bien la volonté de la fuir en la respectant. Il augmente ainsi le nombre des méchants dont il est bon de faire justice, et des honnêtes gens qui ont le noble tort de faire trop scrupuleusement justice d'eux-mêmes.

C'est une illusion d'imagination assez commune que de chercher, hors de soi, autour de

soi, un milieu qui contente, quand on n'est soimême le centre de rien et qu'on est impuissant à trouver un centre en soi-même.

Pensez et trouvez-y un juste plaisir, vous serez taxé d'égoïsme par quiconque ne sait ce que c'est que penser. Ménagez vos sympathies et distribuez vos préférences avec poids et mesure, vous serez traité d'égoïste par ceux qui veulent être aimés ou loués démesurément, c'est-à-dire par tous ou presque tous.

Que de douloureuses solitudes morales engendre telle apparente communauté de vie, tandis que tel solitaire trouve en lui-même la plus sûre, la plus précieuse et la plus vivante des sociétés !

Il n'y a nulle contradiction dans les termes, il n'y a que justice à appeler égoïste, malgré soi, celui que la médiocrité de cœur et la petitesse d'esprit enserrent de toutes parts, jusqu'à lui interdire toute échappée, le frustrer de toute issue, et ne lui laisser un refuge que tout au fond de lui-même.

Dante a introduit dans lé cercle des avares, pour les faire se rencontrer et s'entre-choquer avec eux, les prodigues, ceux qui ont follement dissipé leurs biens. Il n'a pas imaginé la même opposition, avec le même rapprochement, entre la paresse, qui pèche par défaut et par inertie, et l'activité qui s'abandonne à d'excessives profusions et devient condamnable, non pour avoir été criminelle et violente en ses actes, mais pour avoir vainement abusé d'elle-même. Venu de notre temps, il aurait peut-être songé à leur appliquer ce même traitement. On peut l'augurer, du moins, sur la foi de certain passage où il parle de ceux qui dévorent, langue déliée, n'importe quelle nourriture, sous n'importe quelle lune * . On les remarque peu d'abord, ces deux vers, et leur clarté vague pâlit vite dans la mémoire. Plus on a vécu, mieux on entend, mieux on voit de quel accent distinct ils gourmandent, de quel reflet vivement projeté ils frappent les avidités qui s'exercent, sans choix et sans trêve, sur de grosses proies, sur de légers butins, à la faveur de tant de douteuses et nocturnes lumières prises pour le grand jour.

* Che poi divora, con la lingua sciolta, Qualunque libo, per qualunque luna.

(Paradiso, ch. xxvii.)

Est-il un principe d'activité aussi pressant, aussi impérieux que la nécessité de se pourvoir par soi-même de tout ce qu'il faut pour vivre, dont risolement fait une loi au sauvage? Oui; demandez-le à l'impuissance de se suffire, de se supporter, où l'extrême sociabilité réduit l'homme du monde.

La recherche passionnée du nouveau peut devenir la plus invétérée des habitudes, et Tamour du changement le moins variable des penchants.

Rumeurs confuses, bruits inarticulés des rues, rumeurs distinctes, bruits articulés des salons, quoi de mieux pour faire sentir et regretter également l'agrément de ce qui rend un son, le charme calmant de ce qui se tait ?

Le temps a sa divisibilité, comme le nombre, l'étendue et la matière ; mais cette divisibilité ne se rend pas sensible de la même manière, parce qu'on ne dispose pas des moments comme on dispose des nombres et des corps; on ne peut les arrêter au passage, les fixer, assister à leur décomposition. C'est par une autre voie qu'il y faut arriver : c'est en se représentant ce qu'une seule seconde, moins encore, si l'on veut, un élément de durée enfin aussi peu perceptible qu'un atom^, plus rapide qu'un clin d'œil, peut, en passant sur la multitude des êtres vivants, enfermer simultanément de phénomènes, de sensations, de modes d'existence et d'action. Par là se touchent l'innombrable et l'infiniment petit, et l'on a de quoi s'étonner et s'effrayer à comprendre ce qu'il y a dans un point de la durée, non moins qu'à découvrir ce que contient la plus minime portion d'étendue ou de matière.

La notion du temps est un tel assemblage de contraires qu'on ne peut réussir ni à l'épuiser, ni à l'arrêter, ni à la définir. Le temps est notre jouet ; il est notre tyran. Rien ne nous appartient

davantage, et il n'est rien de quoi nous soyons plus dépendants. Il nous accable de son fardeau, il nous surprend et nous échappe par la subtilité de sa fuite. C'est un trésor qui nous est donné et que nous ne pouvons garder ; c'est un bien dont nous avons à rendre un compte d'autant plus sévère qu'il ne nous coûte nulle peine pour l'acquérir. Nous perdons également cette richesse, soit que nous en usions, soit que nous n'en fassions rien, et cette perte tantôt nous honore et tantôt nous condamne. C'est une contradiction perpétuelle, une énigme insoluble proposée par un sphynx dévorant.

Qu'il s'agisse des destinées individuelles ou du train général des choses, les croyants se flattent de posséder une double clef qui, maniée de droite à gauche, ou de gauche adroite, leur ouvre également les secrets de Dieu. Les adversaires de leur Église prospèrent-ils? C'est que la justice divine attend pour les frapper ailleurs. Éprouvent-ils des adversités? C'est que, dès à présent, cette justice se signale contre eux. Même raisonnement, en sens inverse, pour les fidèles qui ont déjà ou qui doivent avoir leur récompense. Il faut avouer que ce procédé divinatoire, appliqué aux individus ou aux peuples, n'a rien, absolument rien de malin. Il présuppose qu'au jeu de

la vie, les dés sont invariablement fixés au détriment des uns, au profit des autres, lesquels, quoi qu'il arrive, gagnent ou jouent à qui perd gagne.

Ne pouvant nous affranchir de la puissance nécessaire que le Temps a sur nous, appliquonsnous, au moins, à ne pas l'exagérer en lui venant en aide. Soumis à la force extérieure de ce mouvement uniforme et continu qui nous pousse et nous entraîne, ne livrons pas sans réserve au tourbillon des moments qui fuient, pour être ballottés, tournés et retournés en tout sens, nos sentiments, nos idées, nos opinions; fermons les passages et les entrées par où la mobilité pourrait pénétrer du dehors au dedans de nous-mêmes. Gomme le nageur porté par les flots, sachons, suivant qu'il le faut, céder ou résister avec une force qui nous soit propre. Livrons-nous, dans le temps et avec le temps, à des pensées et à des œuvres propres à l'outrepasser. Servons-nous de lui contre lui-même.

La marche naturelle de la durée nous porte d'un moment à un autre moment, en nous permettant de laisser sur chacun d'eux la trace d'une conception, la marque d'une action, l'empreinte

PHILOSOPHIQUES ET LirrÉR AIRES. 41

d'une libre et active énergie. Deux situations extrêmes nous disposent à contrarier ce mouvement autant qu'il est en nous ; quelque séduisant espoir vient-il nous attirer, nous roulons en quelque sorte et nous glissons à la surface du présent ; nous forçons la pente qui incline notre vie vers l'avenir. Privés d'un grand bonheur qui nous a échappé comme emporté par une mort violente, nous nous raidissons, fixés en idée sur l'instant fatal, oublieux de l'entraînement forcé qui contraint à perdre sitôt de vue tout ce qui reste en arrière.

Tuer le temps : vieille formule à l'usage de l'ennui qui cherche secours contre soi-même. Supprimer, dévorer l'espace : locution plus moderne qui répond à de nouveaux besoins de mouvement et à des ardeurs d'activité étrangement pressées de se satisfaire; toutes deux, et chacune dans son sens, emportant, si l'on y prend garde, un certain mépris insolent de ce que l'homme doit à Dieu : la première, plus près du blasphème, et, avec une énergie meurtrière, exprimant une sorte de lâche renoncement à un don divin ayant, entre tous, cette double marque d'excellence d'être communiqué à tous également et d'être reçu sans nulle interruption ; plus encore, une abdication de soi-même, quelque chose

42 pb:nsées morales

comme un vœu de destruction , de suicide ; l'autre, exaltant certaines d'entre les puissances accordées à l'homme, par une hyperbole dont l'exagération trahit l'orgueilleuse faiblesse. Il est mal de traiter avec ce sans-gêne superbe les deux milieux nécessaires de toute vie, de toute activité humaines. Parler de tuer le temps et de supprimer l'espace, comme pour se vanter de faire une chose morte, un vide, un rien, de ce qui s'ouvre devant tout homme pour qu'il mette son honneur à le remplir, c'est, en réalité, faire justice de soi et se condamner par son propre aveu. Sans doute, parmi tant de moments qui viennent nous trouver sans être appelés, il en est beaucoup qui ne montrent pas visage ami ; mais faut-il, pour cela, les traiter comme des importuns qu'on cherche à éconduire, ou les menacer comme des ennemis dont on voudrait se défaire, et se targuer de courage, parce que, au lieu de les obliger à servir, on réussit à les supporter ? Qu'on ne les charge pas de projets, de discours, de controverses inutilement bruyantes, mais qu'on y place quelqu'une de ces actions ou de ces paroles qui marquent et qui durent. Sans doute encore, les grandes victoires remportées par l'homme sur la distance veulent qu'on s'en étonne et qu'on les respecte ; mais, le vrai prix de la victoire, l'honneur et le profit de la conquête appartiennent-ils à ceux qui,

errant à travers l'étendue, cherchent et parcourent des lieux auxquels ils ne donnent rien, si ce n'est une attention vaine, inconstante, partout répandue, jamais arrêtée, dont ils n'ont rien à recevoir, si ce n'est une suite de sensations dissipées à mesure comme une fumée légère? Ceux-là auront passé sans rien transformer autour d'eux, sans obtenir d'eux-mêmes aucun changement heureux, sans réfléchir que tant de faciles triomphes, promenés au loin, n'égalent pas en mérite, en valeur, en fécondité, l'effort employé pour remuer une motte de terre, semer un grain, fixer une racine, poser un fondement. Vouloir convaincre et corriger ceux qui respectent assez peu la lutte sérieuse de la vie pour se retirer du combat ou pour changer la lutte en un amusement stérile, et pour en gaspiller, par manière de jeu, les meilleurs instruments, ce serait une rude tâche, disons mieux, ce serait folie ; mais sans atteindre le fond des choses à travers les mots, il est bon de discréditer ceux-ci, lorsqu'ils ont le double tort, en ne signifiant pas ce qu'ils ont l'air de dire et en disant beaucoup plus qu'il ne faudrait, de couvrir de leurs formules imprudentes l'inertie sans regrets et sans dignité, et l'instabilité sans but et sans profit, toutes les deux également pauvres d'effet et pareillement empressées à mettre à rien ce dont elles ne savent que faire.

Des idées arrêtées, des principes fixes, il en faut toujours, il en faut à tous. Ils sont la base de l'existence morale ; ils forment notre patrimoine intime. Il importe de s'y établir, comme on s'installe dans une résidence préférée ; sans eux, nulle vie morale qui ne soit errante, sans but, sans abri, livrée aux agitations de l'esprit d'aventures qui emportent tout ce que l'on a possédé, tout ce que l'on imagine acquérir. Mais il n'est pas nécessaire, pour cela, de s'y tenir enfermé comme dans une forteresse ; on peut s*en éloigner parfois, pour y revenir, et les perdre de vue, sans les oublier. Ainsi l'on joint la douceur de se procurer quelques biens accessoires à l'avantage de garder intact le fonds inaliénable, la demeure de prédilection où l'on vit mieux qu'ailleurs, où l'on se retirera pour mourir.

Que votre âme ne soit ni trop ouverte, ni trop fermée; gardez-la des attaques, des insultes, comme des invasions banales ; mais n'en faites pas une place forte, hérissée de murailles et de bastions, qui refuse l'entrée à tout venant. Qu'il y ait au moins des mots de passe et des signes de reconnaissance.

Le bon ménage, la douce compagnie que forme

Punion d'une âme charitable et d*un esprit hospitalier !

La vérité est une; la divc^^sité est vraie. Entre ces deux formules, comme entre deux pôles, Tintelligence humaine continuera jusqu'au bout à osciller, à errer, cherchant alternativement à se fixer dans la synthèse et à se développer par l'analyse .

Il est mille manières de dire la vérité qui mettent en guerre avec autrui. Il est deux manières de rester sûrement en paix avec soi-même, qui sont de se plaire à la chercher ou de se résigner à l'ignorer.

Laissons à leur place, c'est-à-dire employons pour la comparaison des quantités rigoureusement mesurables entre elles, ces signes destinés à marquer le plus, le moins ou V égalité. Transporter ces expressions mathématiques dans le langage courant des relations sociales, dans la langue plus savante de la critique intellectuelle qui s'applique aux hommes, à leurs caractères et à leurs œuvres, c'est les détourner de leur légitime emploi, pour favoriser le double penchant qui nous mène soit à excéder notre vraie portée

naturelle, soit à ramener autrui à notre mesure propre. Ayons goût plutôt à tirer de notre expérience, pour notre usage particulier, bon nombre d* abréviations mentales et d'évaluations sans rigueur mais non sans délicate justesse, qui, au lieu de désigner strictement ce qui est équivalent et ce qui inégal, nous aident à comprendre ce qui est autre. Gardons-nous des additions, des défalcations, des évaluations artificielles. Elles ne sont de rien dans ce qui fait le vrai charme des ressemblances et des différences ; elles ne peuvent qu'en rompre l'accord et en fausser la mesure.

Tandis que la bonté se donne, la justice se rend, et le mot seul implique la reconnaissance d'un droit chez celui qui l'obtient. Comme il en coûte bien plus à l'amour propre humain de rendre que de donner, il est bien naturel que la justice soit plus rare que la bonté.

Les âmes délicates et inoffensives, mal pourvues des armes qui servent à l'attaque et à la défense, sont douées en revanche de tout un appareil de recherche et d'observation qui leur permet de discerner, en les palpant à distance, les esprits et les caractères, de reconnaître leur nature douce

OU fâcheuse, de pénétrer leurs enveloppes, même rudes et résistantes. On les dirait munies d'instruments très fins, d'organes subtils, de pointes ténues sans être blessantes, et de minces filaments qui, s'allongeant et se contractant, leur servent à éviter les rencontres dangereuses, les aspérités incommodes, les frottements inutiles, les chocs nuisibles.

L'âme a son atmosphère comme le corps ; mais, à la différence du corps, elle en dispose ; il lui appartient de la rendre légère, paisible et lumineuse, de veiller à ce qu'elle ne soit ni troublée par les orages de la discussion, ni alourdie parde pesantes méditations, ni raréfiée par des opinions trop subtiles.

Longtemps privés d'air et renfermés au fond de l'âme, les sentiments doux finissent par s'aigrir et par fermenter, ainsi que fermente et s'aigrit la liqueur la plus pure. Veut-on enfin les épancher et les verser au dehors? Ils font explosion, et, parfois, jusqu'à briser le vase qui les contient.

La nature la plus douce n'est pas sans avoir besoin, en de certains moments, d'un aiguillon

qui lui serve à protéger sa douceur même, comme l'abeille a le sien pour défendre son miel.

Il y a moyen d'être bon avec assez de maussaderie et de mettre assez de désagrément dans la bienveillance pour faire dire à ses dépens que si la grâce est

. . . plus belle encor que la beauté,

elle est bien meilleure que la bonté.

L'égoïste ne voit autour de lui qu'égoïsme. Sur toute physionomie morale se reflète sa jaunisse.

Notre nature morale connaît la stagnation de ces calmes plats qui suivent les tempêtes et qui sont parfois plus redoutables. Alors, nul souffle ne pousse plus nos facultés, nul courant ne les entraîne. Il semble que, livrées sans défense à une puissance ennemie et réduites à la captivité, elles soient condamnées, par un jeu barbare, par une tentation artificieusement excitée et sans cesse trompée, à ne voir l'espace s'étendre autour d'elles que pour rester obstinément interdit à leurs efforts et les laisser dans l'immobilité d'un repos sans terme.

Parfois la passion excite et redouble l'activité de Tàme ; elle imprime à ses mouvements une pente plus rapide, un courant plus impétueux. D'autres fois, elle l'arrête, la retient, lui oppose une barrière qui l'empêche de s'épandre, un obstacle qui la refoule.

La formule poétique : Homo sum et nihil humani a me alienum puto, a deux faces, car elle peut être prise dans le double sens d'un élan généreux vers autrui, et d'un sage et prévoyant retour sur soi-même. Suivant cette seconde acception, elle nous habitue à considérer que maux extrêmes et fautes irrémissibles peuvent, hélas ! devenir nôtres. Il est si dur d'avouer, mais si nécessaire de reconnaître qu'en fait de manières d'agir et de façons de souffrir, tout homme est capable de tout et exposé à tout !

Dans les habitations faites de main d'homme, ce sont les gens de haute volée qui demeurent au rez-de-chaussée ou au premier. Il en va autrement de cette habitation terrestre qui est le corps. Là, ce sont les âmes de bas étage qui recherchent et occupent les régions inférieures. Pour ceux-là comme pour celles-ci, la cause

déterminante de leur choix est la crainte de se fatiguer en montant.

Les grandes inventions de Tordre matériel sont le triomphe de notre siècle. Pourtant, s'il est une vieille habitude qui mérite quelque indulgence, c'est celle qui. continue à donner le pas à ce qui relève de Tordre moral. A ce titre, le Français, né malin, a trouvé quelque chose qui, pour la rapidité et la sûreté des effets, pour l'instantanéité du coup, égale, s'il ne dépasse, ces agents visibles et autrement renommés qui sont la vapeur et Télectricité. Eh quoi ! quiconque, à propos de n'importe quoi, fait mine de croire, de penser, de sentir, de prendre la vie au sérieux , est immédiatement frappé par le ridicule qui renverse et tue; cet infaillible résultat n'est-il pas merveilleux? On le doit à cette découverte, à cette nouvelle et infaillible puissance, qui est la blague.

Ce patient qui, dans Quentin Durward, va faire connaissance avec la corde, a, pour l'assister, le grave et sentencieux Trois - Échelles, le jovial Petit André. Par un sort à peu près semblable, le patient livré au supplice de vivre verra, en France, s'offrir à lui, du côté droit, le néo-catholicisme et

sa solennité, du côté gauche, la blague et ses inépuisables bouffonneries, la blague! c'est-à-dire Petit André. Mais, sur ce terrain-là, que de Petits Andrés pour quelques Trois-Échelles !

Fait, ce semble, par la grâce de Dieu et par sa volonté personnelle, pour jouir de la pensée et pour se maîtriser, Thomme reste le plus souvent dupe des mots, esclave des circonstances, des choses, des maux. Il dépend de lui de réduire le plus possible, par Texercice assidu de la pensée, cette duperie, et, par la pratique de la patience, cet esclavage. Qu'il prenne sur soi, comme on dit. L'expression est juste, en tant qu'elle suppose, au dedans de chacun, un ennemi qu'il est de bonne guerre de faire capituler, un lâche qu'il faut sans cesse exciter, aiguillonner pour en tirer quelque chose.

Spiritualisme par-ci, spiritualisme par-là. Prenez le mien ; il est laïque; il est de choix. Soumettezvous au mien ; il le faut ; il est sacré. Vous n'en voulez pas, matérialiste que vous êtes ! Auquel entendre, bon Dieu ! Tel pauvre homme aura de bonne heure, aussi clairement qu'on voit le jour, reconnu ceci, que la vie, la force, la grâce de

l'esprit père de la pensée, doivent être mises constamment au-dessus et portées bien loin en avant de ce qui se rapporte au corps, au plaisir, au gain matériellement appréciable. Il sera resté dans son coin, discret, silencieux; trop heureux, quand les misères physiques lui laissaient quelque relâche, de jouir en lui-même ou par autrui de cette pensée pure, sincère, indéfectible. 0, qu'il est peu ébloui des parades, ô, qu'il est étourdi par les éclats de voix qui font du spiritualisme une démonstration, une polémique, une provocation! Que voulez-vous? Lui, il a rendu le spiritualisme effectif, il l'a réduit à l'acte. Il ne peut faire autrement. Ce n'est pas un esprit fort; c'est une tête faible et qui craint le bruit. Passez, ne vous souciez pas de lui; allez crier plus loin.

Quand un froid intense raidit les membres, contracte les muscles, repousse la chaleur vitale jusqu'au cœur, sa dernière retraite, comment résister et trouver secours ? Par le mouvement, par l'action, par ces secousses bienfaisantes qui raniment l'étincelle de vie prête à s'éteindre. L'âme, elle aussi, a ses périodes de refroidissement; elle subit la température rigoureuse de ses jours d'hiver, et c'est l'immobilité qui rend plus funestes ses langueurs et ses affaissements. Pour

les combattre avec efficacité, il faut que du plus profond de notre être vienne Télan vivifiant, le redressement salutaire, qui rend d'abord le plein usage des forces, puis le complet retour à l'activité. C'est alors qu'une seule œuvre utile, charitable, désintéressée, si simple, si peu importante qu'elle soit, peut avoir une valeur inestimable et devenir un service sans prix qu'on se rend à soimême.

Il est des passions élevées, et que leur élévation peut rendre paisibles. Il en est d'agitées et de tumultueuses. Il en est de basses et de dégradantes. Les unes animent et colorent la pensée et le sentiment, comme un rayon de soleil qui vient d'en haut; les autres off'usquent l'âme un moment, puis disparaissent comme un tourbillon de poussière que le vent emporte entre ciel et terre. Les dernières, qui jaillissent d'en bas, la souillent et font tache sur elle.

Dans la lutte engagée entre la raison et les passions, les goûts interviennent en qualité de médiateurs, de neutres, de négociateurs désintéressés qui rendent la guerre plus modérée et la conclusion de la paix plus facile. Une fois les passions éteintes et la raison aflaiblie, ils forment une réserve, une

compagnie auxiliaire qui aide à soutenir les derniers combats de la vie.

Concentrer son travail, diviser et disperser ses goûts : il est peu de règles aussi sûres pour la bonne et tranquille conduite de la vie.

C'est beaucoup faire que de cultiver et d'entretenir des goûts qui occupent sans être absorbants comme le travail, qui plaisent sans fuir avec la rapidité du plaisir; plantes saines et robustes, qui sont de toutes saisons et s'accommodent de tout climat, auxquelles conviennent le beau soleil, les journées florissantes de la jeunesse, et ne nuisent pas les ombres lourdes, les heures languissantes du vieil âge.

Le goût que Ton a pour son devoir, pour sa part d'action nécessaire, quelle qu'elle soit, a un prix absolu ; tous les autres n'ont qu'un mérite relatif dont l'âge, la condition, les exigences diverses de la vie décident plus ou moins. Quelque honneur qu'on se fasse d'eux, ils valent surtout par ce qu'ils remplacent; supérieurs à tout ce qu'on pourrait aimer et rechercher au-dessous

d'eux, inférieurs à tout ce qu'on pourrait s'imposer de mieux que de les satisfaire.

Gomme il est des passions qui, de servantes qu'elles étaient et devaient rester, se font maîtresses, il est des goûts qui, par un choix que soutient la longue durée de l'habitude, de surnuméraires ou de suppléants qu'ils furent d'abord, passent titulaires et deviennent tout doucement inamovibles.

S'il est un moyen d'empêcher que le devoir et le plaisir soient séparés par une profonde antipathie et par de perpétuelles hostilités, c'est de faire que l'un ne soit pas une froide et dure réalité, et l'autre une déception sans fin ; c'est de mettre quelque solidité dans le plaisir et quelque illusion dans le devoir.

Pensées folles qui marquez votre passage par un train de fête et qui récompensez d'un sourire l'hospitalité qu'on vous donne ; pensées coupables qui laissez une ombre et peut-être une souillure sur l'esprit qui a l'imprudence de vous accueillir un instant; pensées malsaines et maladives auxquelles on offre asile avec une complai-

sance délicate, et qui payez rarement les soins que vous reçûtes ; et vous, la tentatrice subtile et puissante entre toutes, non parce que vous attirez vers les joies infailliblement trompeuses, mais parce que vous dénoncez la trahison là où il nous en coûterait le plus de l'admettre; si experte à choisir. le temps et à prendre vos avantages, soit que vous apparaissiez au crépuscule qui suit les journées rayonnantes, ou bien à la froide lumière qui met fin aux nuits éclairées par les passions et les ardeurs même les plus légitimes, soit que vous vous dérobiez dans l'ombre qui couvre les séparations-suprêmes, pour insinuer que, toujours, une même coupe tendue par une même main mystérieusement perfide présente aux lèvres altérées et tremblantes, ici, sous le baume de vie le plus délicieux, le rapide dégoût , là, à la place d'un prétendu breuvage d'immortalité, le vide et le néant; vous qui, concluant avec une habileté insidieuse d'une déception à une autre plus grande et plus définitive encore, assignez la môme sanction douloureusement frustratoire à la loi qui nous permet de transmettre la vie, à la loi qui nous oblige à la perdre, et, dans ces moments où le désir et la vérité semblent le plus près de s'unir, jetez entre eux la menace redoublée d'une irrémédiable incompatibilité et d'un inévitable divorce ; vous toutes, troupe infidèle et fugitive,

disparaissez peu à peu, et cédez la place aux graves et saintes pensées qui, sur le lard, au soir de la vie, s'acheminent en silence vers nous, non pour le repos et le plaisir d'une nuit, non pour la distraction d'un jour, mais afin d'éclairer parleur présence la demeure où le calme qui les accompagne répond à la bienvenue qui les attend.

Il faut en général que les idées morales se tiennent par leur propre poids, stent mole suâ. Le sentiment leur est un auxiliaire dangereux et un guide maladroit; il peut s'égarer ou passer à l'ennemi. Toutefois, quelques âmes privilégiées, ouvertes à l'intelligence et à l'amour du Beau, comme les yeux sont ouverts à la lumière, auront pu s'attacher au Bien par l'attrait du Beau, qui en est inséparable, entretenir la pureté du cœur par une fraîcheur d'admiration soigneusement renouvelée, et arriver ainsi, par une route riante, découverte, entourée de tous les charmes du ciel et de la terre, à une morale attrayante plutôt qu'austère, préventive plutôt que répressive, glissant d'un âge à l'autre sans changer de visage, nullement artificielle, quoiqu'elle doive peut-être plus encore à l'art qu'elle ne tient de la nature.

Suffit-il, pour être honnête homme, de connaître et de professer des principes généraux de morale qu'on est exposé à malhabilement appliquer aux cas particuliers? Oui, si c'est assez pour faire un sage politique, d'avoir recueilli des maximes d'Étal et des règles universelles, sans distinguer du reste les temps et les circonstances où elles doivent être mises en pratique; si c'est assez pour s'intituler mathématicien, de posséder les théorèmes, sans être en état de résoudre les problèmes.

Inconséquence n'est pas contradiction. C'est pour cela qu'il n'est pas rare de voir des athées se conduire en fort honnêtes gens, et qu'il n'est pas absolument impossible qu'un de nos catholiques contemporains aveuglés par le syllabus conserve quelques lueurs de christianisme.

Tenir en échec quelque faiblesse, l'user, la mettre à bout de ressources, lui retirer tout ce qui peut la soutenir en n'épargnant^ rien de ce qui doit Taffaiblir et la ruiner, l'obliger enfin à céder, tel est trop souvent l'emploi triste et ingrat, mais nécessaire, de nos plus vives forces.

PHILOSOPHIQUES ET UTTÉRAIRES. 59

Rien de faux et de dangereux comme de faire croire à l'homme que, pour lui, la liberté est de droit naturel. Prisonnier de naissance, placé sous le joug des sens et des instincts, il est tenu de l'acquérir; jusqu'au dernier jour, son devoir est de se libérer.

Pour faire broncher les théories les plus déterminées de ceux qui, sous les noms de naturalistes, de phénoménistes, prétendent ne connaître que des faits et des lois, des effets et leurs causes, il suffit de ce phénomène moral, de ce mouvement naturel qui est le remords? Comment diable s'y prendre pour expliquer ou éliminer cet effet sans causée

Combien de consolations admet le sacrifice volontaire d'une passion coupable, qui manquent à l'abandon forcé d'une passion honnête! L'honneur, la vertu, la conscience, qui deviennent les alliés de la volonté lorsqu'il s'agit de secouer un joug déshonorant et font briller alors devant elle comme •l'aurore d'un jour nouveau, deviennent les complices de nos regrets et de nos faiblesses, quand des liens chéris sont brisés. Au lieu des émotions fortifiantes d'un combat animé par les espérances et les promesses de la victoire,

60 PENSÉ b:S MORALES

on éprouve les angoisses d'une séparation derrière laquelle s'ouvrent les perspectives nues de^ risolement. On dirait que la lumière de la vie s'éteint pour ne plus se rallumer.

Une âme abandonnée aux entraînements d'un penchant vieilli et enraciné, habituée à supporter fréquemment les peines de la lutte et à recueillir rarement les joies du succès et les fruits du triomphe, ne pourra voir une autre âme se livrer, sans forte séduction et sans grande résistance, à ces fautes légères et improvisées qui éclosent au souffle d'un caprice, et préférer le faible plaisir d'y céder au facile mérite de s'en abstenir, sans se dire dans le secret de ses pensées, avec un sentiment qui tient peut-être de l'étonnement et du regret, non sans quelque mélange d'envie : combien il lui en coûterait peu de se retenir! Elle ignore qu'observée de la même manière, et jugée à son tour par celle qui commet si aisément ce qu'il lui serait si commode d'éviter, elle lui inspire cette pensée où il entre plus de sévérité contre les défaillances que de justice pour Ifes efforts de la lutte, et qui, sous forme de reproche, semble se détourner vers une justification personnelle : combien il lui en coûte pour se maîtriser! Laquelle a tort? laquelle a raison? Chacune dit vrai; mais

ni Tune ni l'autre ne recueille le profit de la vérité et le bénéfice de l'exemple. Le problème moral posé par chacune d'elles ne pourrait être résolu exactement que par l'appréciation délicate de forces d'impulsion et de résistance qui, agissant en sens contraires au plus profond de la nature morale, restent le secret de Dieu ; il doit se résoudre approximativement en pratique par une règle de sage tolérance et d'indulgence réciproque.

Plaindre le bien que l'on fait est un premier pas vers le mal, tout comme regretter le mal que l'on a commis est le commencement du retour au bien.

De mauvaises ou inutiles actions faites pour de bons motifs; de bonnes actions faites pour de mauvaises raisons : double témoignage et preuve incessamment renouvelée de la faiblesse et de la contradiction de l'homme.

Quelle originalité qu'une bonté vraie! Et quoi de plus rare si ce n'est une bonté intelligente!

Pour les hommes du commun, la bonté est

6t2 PENSÉES MORALES

acceptable en raison directe de son aveuglement, et pour le commun des hommes, en raison inverse de son discernement.

La pensée appartient à l'homme plus complètement que l'action , et l'action lui appartient encore plus que les résultats de l'action; d'où il suit que la règle ordinaire d'une équitable appréciation devrait être de remonter de l'effet à la cause, de ce qui a été produit à ce qui a été voulu. Mais cette marche est rarement suivie ; ce rapport est difficilement observé, et cet ordre naturel volontiers renversé. Dans le jugement que nous portons sur nous-mêmes, nous attribuons aisément à nos actions tous les mérites secrets de nos pensées; et réciproquement, dans ceux qu'on porte sur nous, on fait souvent payer à nos intentions nos défauts de succès et les torts apparents ou ostensibles de nos actions.

C'est rendre trop peu d'honneur à la vertu que de lui demander un petit nombre de belles actions qui en épuisent la courte fécondité, précieuses et rares effigies tirées d'un moule vite détruit, d'une planche brisée presque aussitôt qu'employée. Reproduisons-la plutôt en des œuvres multiples,

semblables à des images qui répètent successivement un exemplaire favori et se rapportent à un même modèle, affaiblies et altérées peut-être par le temps, mais toujours reconnaissables.

Gomme des canaux savamment combinés, par un jeu incessant et régulier, font circuler dans le corps le sang, le mouvement et la vie, notre vie morale, elle aussi, paraît s'alimenter à certains courants qui se perdent dans les profondeurs de notre être. Seulement leur action n'offre pas la même régularité et la même harmonie, ou, si cette harmonie existe, la loi en est mystérieuse et nous échappe. Souvent, pour une de ces sources qui vient à tarir, une autre jaillit inopinément; parfois, c'est la même qui semble perdue pour un temps, puis reparaît et donne à deux âges séparés par un intervalle le secours qu'elle a refusé à l'âge intermédiaire. Dans le nombre, il n'en est pas de plus abondante, déplus digne de tous les soins, de plus propre à tout usage et à toute transformation que la puissance d'aimer. Le flot qui s'en épanche n'est pas inaltérable. Où est la source si pure que nul accident, nul trouble n'en effleure la limpidité toujours égale? Mais, si nous ne pouvons la garder vierge de toute souillure, veillons du moins à ce qu'elle ne tarisse pas, à ce qu'elle coule

librement au dehors; car, inutilement absorbée au dedans, elle s'épuise vite.

Lorsque, après une longue familiarité avec le mal, des goûts meilleurs viennent à naître, ou bien, à l'inverse, quand à la pratique habituelle du bien succède une satiété vague de mauvais augure, cet instinct de changement, cette préparation sourde à passer d'un état à un autre état produit un double phénomène moral que les mots de sentiment du bien et du mal ne suffisent peutêtre pas à désigner. La chaleur bienfaisante par où s'annonce la première approche de la vertu, le refroidissement et le frisson qui accompagnent le premier et léger contact du vice, subtiles et rapides impressions , seraient mieux appelés (faisons cette concession à l'envahissante physiologie) sensation du bien et sensation du mal.

Il est, pour toute passion vraie, pour tout sentiment profond, un moment précis et comme un point fixe, où ils trouvent une expression juste et belle, peuvent se révéler entièrement tels qu'ils sont, et ont, pour ainsi dire, le plein usage de la parole. Un degré de faiblesse au-dessous, ils ne l'ont pas encore ; un degré de force au-dessus, ils

ne l'ont plus. Il en est comme des objets que Ton voit à travers une lunette; il faut saisir exactetement le point en deçà et au delà duquel tout se trouble et devient indistinct. Si donc rien n'est plus varié que la puissance de sentir, qui a ses âges, ses périodes, ses ardeurs et ses défaillances, qui, chez les uns, garde une jeunesse qu'on dirait éternelle, chez d'autres, prolonge son âge de maturité ou bien s'use et arrive rapidement à son déclin , chez d'autres, enfin, n'a même pas pris la peine de naître, rien aussi n'est plus rare que le pouvoir d'exprimer justement et pleinement ce qu'on sent.

Dans les voies de la sainteté et du génie, comme dans les sentiers de la vertu et du talent, une heureuse rencontre, que l'on fait la dernière et le plus près du terme, est celle de la simplicité.

Il serait comtnode de se persuader que le Bien et le Mal, la Vérité et l'Erreur, séparés essentiellement en eux-mêmes, le sont également dans les sentiments et les actions des hommes ; mais il n'en va pas ainsi, et si la nature matérielle offre peu de corps simples, parmi les volontés et les faits où se manifestent les facultés morales, il en

est peu que Ton puisse dire simples, au même sens ; généralement, ils se décomposent en éléments divers, et parfois ces éléments sont opposés entre eux autant que le mal, aussi contraires que le mal est opposé au bien. A les prendre dans le secret de la conscience, un très petit nombre ont un motif unique ; tous les autres en ont deux au moins ou davantage qui s'y confondent en y concourant, entre lesquels il s'opère, au plus profond de la nature humaine, une sorte d'union moléculaire qui les rend indivisibles ou très difficilement divisibles. Leur combinaison a quelque chose de plus mystérieux et de plus décourageant que leur lutte ouverte. Ce qu'ils ont d'inséparable dans le détail cause une surprise au moins égale à l'effroi qui vient de les savoir, au fond et en soi, irréconciliables. Les décomposer, en retrouver tous les éléments, c'est plus qu'un travail pénible et presque toujours incomplet, qu'il soit entrepris sur nous par nous-même ou par autrui; c'est presque un rêve ; car nous sommes assez disposés à ne trouver en nous-mêiïie, à cet égard, que ce qui échappe aux autres, et les autres sont volontiers portés à laisser échapper précisément ce que nous y trouvons. A qui donc appartient-il de résoudre ce mélange, cette confusion du Bien, du Médiocre, du Mal, et, la séparation faite, d'attirer, de repousser ce qui est de l'un ou de l'autre,

aussi sûrement que, dans Tordre matériel, certains procédés divisent les éléments et mettent à nu la composition intime des choses? A une puissance qui n'est pas de ce monde et qui n'a passé entièrement son droit à nul d'entre les vivants.

Quand on a longtemps vécu de la vie intérieure, et traversé bien des états de Tâme, on devient semblable au voyageur qui a visité beaucoup de contrées, et qui peut, s'entretenant de chacune d'elles avec ceux qui l'habitent ou l'ont connue, leur parler la langue du pays, les entendre et se faire comprendre d'eux.

L'habitude de n'agir que par des motifs supérieurs et généreux, au milieu de la foule vulgaire qui ne cède qu'à des impulsions basses et intéressées, rend capable de tout pénétrer en demeurant soi-même impénétrable; cela vaut presque l'anneau de Gygès.

Après avoir cultivé une langue suivant une méthode httéraire et scientifique, c'est-à-dire après l'avoir prise seulement par ses beaux côtés,

et à l'étudier dans ses productions nobles, on éprouve un grand embarras s'il faut en venir à la pratique des termes usuels et populaires, passer d'une étude solitaire au commerce ordinaire de la vie, en un mot parler et se faire entendre. Certains esprits, attachés à leurs sentiments et à leurs pensées par une longue accoutumance et ayant abusé du droit de les méditer, de les arranger, de s'y raffiner et de s'y exalter, éprouvent une gêne semblable et se trouvent dépaysés de même sorte, lorsqu'ils sont transportés de gré ou de force dans la vie vulgaire, au milieu des intérêts mesquins, des sentiments étroits et bas, des idées courtes et bornées, dont le dépôt s'y conserve intact par la puissance de la routine et grâce à l'impuissance de la médiocrité ; c'est un vocabulaire nouveau pour eux, propre au discours ordinaire, à la conversation banale et qui n'a presque rien de commun avec celui dont ils se sont servis jusque-là et qui leur a été d'un excellent usage pour penser et pour s'entretenir avec eux-mêmes. Il est rare que l'on soit également familiarisé avec ces deux vocabulaires; il est malaisé d'employer chacun d'eux là où il faut et de le mettre à sa vraie place. Le grand nombre entend bien le second par lequel il a commencé et par lequel il finira, qui sert à tous ses besoins et lui suffît ; le petit nombre a commencé par le premier qui est

plus beau sans être aussi utile, et se résigne difficilement à finir par s'initier à Tautre.

Plaignons certaines âmes trop pures pour se livrer aux commerces du monde, sans Têtre assez pour se donner tout entières à Dieu. Leur destinée ne peut s'achever, ou plutôt elle ne commence pas. Elles ont vainement consulté l'horizon. Au ciel, sur la terre, rien ne leur a présagé le lever d'un beau jour. Peut-être leur fallait-il seulement un signe favorable, un avertissement révélateur, un souffle propice ; nul signe, nul augure, et par suite nul élan. Sans avancer jusqu'au dévouement, sans reculer jusqu'à l'égoïsme, elles ont attendu, languissantes. Elles en sont restées aux limbes de la vie morale.

Entre toutes ces généreuses inspirations qui, réunies où isolées, peuvent diriger et soutenir les hommes, le sentiment religieux, l'instinct du Beau, l'amour du devoir, la pitié, les affections de famille, une société naturelle est instituée. De fréquents emprunts et d'heureux échanges l'entretiennent en la favorisant. Cette union, qui s'accomplit avec toute sa perfection dans les âmes le plus richement douées, n'est ni sentie.

ni comprise par tous. C'est le fait de tjDut esprit exclusif de la méconnaître, il s'en faut que l'admettre soit le privilège de tout esprit juste.

Quand on s'est épris pour certaines vérités que Ton juge non seulement conciliables entre elles, mais inséparables Tune de l'autre, alors que la passion et l'erreur humaines semblent avoir juré de les tenir perpétuellement désunies, il faut se consoler en pensant que cette séparation ne sera que dans le temps, et ne vient que d'une faiblesse d'esprit qui divise aveuglément ce qui devrait rester étroitement joint. On rêve pour ces idées chéries ce que les livrets d'opéra nous font rêver pour de belles âmes qui, tendant Tune vers l'autre, n'ont pu parvenir à se toucher sur la terre, l'union et le repos dans l'Éternité.

Pour faire le bien, la connaissance et l'amour du Bien ne suffisent pas à tous. Chez beaucoup, ce sont des forces au repos qui, pour se mettre en mouvement, sollicitent une excitation étrangère, une impulsion prochaine. Il leur faut encore un doux et perpétuel encouragement à bien faire, et comme le léger, mais sûr contact d'une main amie.

Dans le bien anonyme, fait au loin sans que paraisse la main qui le répand, il y a plus qu'un charme austère ; il y a, ou du moins il devrait y avoir, comme le sentiment d'une réparation due au Créateur pour la méconnaissance d'une bonne part de ce qui nous vient de lui. Que Vincognito volontaire du bienfaiteur soit une légère expiation de tant de déguisements portés en tant d'occasions douteuses ; surtout, que le contentement involontaire qui n'admet ni prôneur, ni témoin, ni confident d'une bonne action, exclue ce quelque chose d'équivoque qui pourrait le faire ressembler à la jouissance de l'avare en contemplation devant un trésor dont seul il a le secret.

Pour entretenir leur vie et ranimer leurs forces, les sensations et les passions réclament le retour fréquent d'une pâture abondante et grossière. L'esprit et le sentiment vivent de moins. Ils se contentent d'une nourriture simple et frugale, et même ils supportent des jeûnes qui ont leurs austères délices.

Une part enfin, la meilleure part, tant d'humbles et de petits, qui furent simplement bons et ne surent que souffrir, l'obtiendront-ils, ô Justice,

ô Bonlé souveraines? Gela nous parait infiniment plus beau que le plus beau de nos rêves, et cela est infiniment plus juste que le plus juste de nos arrêts humains. C'est à trembler de crainte, à frémir d'impatience; ce serait à tressaillir de joie. Qu'en dire? Est-ce le Quanquam ô de Virgile, ou le Nequidquam de Lucrèce?

L'Optimisme a fait son temps ; il rentre dans le passé avec l'ontologie et la théologie dont il était le produit. Que nous semble, maintenant, de la formule cartésienne : Tout ce que nous connaissons, y compris nous-mêmes, est imparfait; donc la perfection existe ; ou de cette autre : Tout est désordre dans l'univers moral ; donc l'ordre absolu existe ailleurs. Que dire de ces singulières parodies du syllogisme aristotélicien? Le Pessimisme, lui, semble maître de l'avenir, parce qu'il est essentiellement expérimental et scientifique. Après Épicure et Lucrèce, Schopenhauer est l'apôtre d'une révélation qui est bien simple ; car elle se fonde sur le bon sens qui voit les choses telles qu'elles sont, et inspire le courage de les montrer telles que le bon sens les a vues. Elle apprend que constater est tout, et qu'au delà, c'est l'inexplicable. Une fois mises à part les découvertes de la science, les accents de la poésie

les accords de la musique, elle dit : Écoutez, et Ton n'entend qu'une dissonance universelle.

Certaines impressions prolongées de bonheur appartiennent en propre aux jouissances morales. Une loi de durée et de continuité paraît tendre à les soustraire au temps et au changement, à les soutenir, à les porter en avant, au delà d'ellesmêmes. Ces impressions, qui les précèdent, les accompagnent et les suivent, en étendent le souvenir, en font désirer le retour, aident à en supporter l'absence. Les jouissances matérielles n'amènent et ne laissent après elles rien de semblable. Un mouvement rapide, mais qui s'arrête vite, une commotion sans retentissement profond, sans longues vibrations, voilà ce qu'elles produisent; une loi nécessaire d'interruption rapproche leur commencement de leur fin, les oblige à fuir pour être rappelées, à passer pour être renouvelées, les empêche de se relier entre elles, les pousse, puis les ramène en arrière. L'activité intempérante des brusques désirs s'efforce de les reprendre après les avoir lâchées, et d'un but inutilement touché et dépassé chaque fois^ court encore au point de départ pour recommencer l'épreuve. Avec une même rapidité, elles usent du temps et le temps les use.

Prise dans son sens le plus général, la faculté de jouir départie à chacun s'altère et se transforme insensiblement ; elle finit par devenir à ce point distincte de ce qu'elle fut d'abord, que, si l'on pouvait mesurer exactement la distance qui sépare ses primitives ardeurs des fébriles efforts de son déclin, on croirait voir moins les faces successivement apparentes d'une même puissance que deux puissances de nature diverse, dont l'une aurait fini par se substituer à l'autre. Les fonctions respectives de deux de nos sens corporels représentent assez bien les changements produits par cette évolution morale : les désirs illimités du premier âge s'ouvrent et s'étendent en effet sur le monde comme la vue, qui, effleurant tout, ne peut rien retenir de ce qui la surprend et la contente, capable néanmoins de trouver un charme dans cette distance même qui fait entre les objets une juste distribution du temps, de l'espace et de la lumière. Peu à peu, la portée du regard diminue; et le toucher, doué d'un pouvoir bien moindre pour deviner et devancer, pour s'étendre et pour attendre, supplée aux défaillances de l'organe altéré par l'âge, s'il n'en vient à le remplacer entièrement. Ainsi notre puissance de jouir, s'exerçant d'abord avec facilité et par de larges ouvertures, a connu les éloignements favorables, les absences doucement

supportées, les fuites qui promettent le retour; elle s'en est accommodée sans regrets. Plus tard, ce n'est plus assez des espérances suspendues et différées. Encore un peu, elles répugnent. On n'est plus sensible au charme intermittent de ce qui cède et se dérobe, de ce qui échappe parfois à raison même de son étendue. On veut des satisfactions courtes, ramassées, qui s'appuient et se ferment sur la pleine possession de ce qu'on peut tenir tout à la fois et tout entier. Le temps est venu de se restreindre à des prises directes, et de ne s'assurer que des étreintes aveugles.

Famine de plaisir, famine d'argent, famine de louanges et d'honneurs , qui pourrait remplir cette triste gueule de Cerbère? Assoupissez le monstre que vous ne sauriez assouvir.

Dans le budget de l'existence, le chapitre qui comporte le plus de coulage, qui apporte les plus lourds déficits, et qui peut supporter impunément le plus de retranchements, est celui qui comprend les plaisirs du ventre.

Il est pour l'homme, naturellement avide de tout genre de pouvoir, une impuissance, une

seule, qui lui laisse peu de regret, et dont il a souvent lieu de se féliciter: c'est celle qui l'empêche de prêter à son semblable une assistance morale et intellectuelle.

Dans le premier élan de cet abandon instinctif et inexpérimenté qui est la jeunesse du cœur, on attend de Dieu qu'il nous préserve des maux, et des hommes qu'ils nous fassent du bien. Quand l'expérience virile a fait justice de ces belles illusions, on finit par remercier Dieu s'il nous donne la force de supporter le mal, et par être reconnaissants envers les hommes, lorsqu'ils s'abstiennent de nous en faire.

Abandonnement aux souffrances, abandon des jouissances en face du devoir : deux formes excellentes de sacrifice. Plus la souffrance est imméritée, et plus la jouissance est innocente et légitime, plus grandes sont la valeur et la dignité du sacrifice, et plus il est vrai de dire que, par une telle offrande et une telle renonciation, nous rendons ce que nous devons à celui de qui viennent ces dons opposés.

En multipliant les tentations, les curiosités

intellectuelles, non seulement avouables, mais on peut dire nobles, que provoque le développement des sciences, de la raison, du goût, mais que répriment chez beaucoup les occupations nécessaires, la privation d'une liberté qui ne dépend pas seulement de celui qui la possède, l'accomplissement de quelque devoir obscur, qui sont pour les maîtresses facultés de l'esprit ce que l'immobilité et la captivité sont pour le corps, la civilisation moderne a bien augmenté, on ne saurait le nier, le nombre des afflictions d'esprit. S'il était permis de lui faire l'application du principe de réversibilité dont ses adversaires, les partisans du passé, ont usé et parfois abusé, on pourrait croire que ces peines et ces privations, supportées avec une religieuse patience, viennent en compensation, en rachat et en expiation de tant de convoitises matérielles, nouvelles aussi par leur forme, leurs objets, leurs excès, où s'abaisse ce qu'il y a de divin dans l'humanité ; ce seraient comme des offrandes de l'esprit , étrangères , comme celles du cœur, à la sensualité, à la violence, à l'orgueil, qui exigent des tributs de chair, de sang et de fumée.

Tels, dont la suprême et peut-être l'unique jouissance est de se faire des privations de leur

choix et à leur goût, ne savent pas, d'ailleurs et hors de là, endurer la moindre incommodité; jaloux, en cela et à ce point, de ne rien tenir que d'eux-mêmes !

Chacun est muni d'une certaine capacité de souffrir ; c'est un trésor dont il doit user sagement, au lieu de le prodiguer en détail ou de le dépenser en une fois, à la première occasion; c'est un fonds sur lequel il doit épargner, afin de pouvoir y compter sûrement. Assez d'emplois nécessaires et d'utiles placements lui sont destinés tout le long de la vie. A se passer trop de fantaisies, en fait de chagrins et de douleurs, il y a risque de l'épuiser trop tôt. Les pleurs sont un bien qu'il faut ménager.

La belle et philosophique devise de Rémusat : Souffrir et penser, risque de scandaliser les dévots et de blesser les âmes tendres, parce que le mot aimer ne s'y montre point. Et pourtant, n'estil pas vrai que toute affection, dès qu'elle cesse d'être instinct pour devenir sentiment, ne peut se soutenir que par la pensée ; n'est-il pas vrai encore que l'inévitable pensée que toute affection est sujette à finir est une de nos pires souffrances?

Le mot qu'on regrette n'est donc pas exclu, il est inclus.

Savoir céder à propos et résister quand il faut, éviter pareillement, en présence des choses et des faits, un esprit de domination absolue et intempestive, et un esprit de soumission constante et servile, c'est avoir donné à son existence un gouvernement solide et une sage constitution .

Qu'il s agisse du sanctuaire moral que l'homme doit établir en soi-même, ou du temple matériel que l'architecte édifie pour la gloire de Dieu, l'œuvre fût-elle portée jusqu'au faîte, rien n'est fini; élan et solidité, ordre et hardiesse, élévation et profondeur n'y suffisent; une dernière garantie reste à prendre, une difficulté suprême à vaincre. A l'homme imparfait, à l'œuvre inachevée, que manque-t-il, que faut-il? Le secret de s'incUner avec grâce, sans brusque temps d'arrêt, sans péril de chute, sous un poids librement supporté.

Faire la part de l'imprévu, sage règle d'économie sociale et d'économie domestique ; mais que l'application en est indéterminée ! Que de latitude

elle laisse, ou plutôt que de contradictions elle comporte î De quels éléments se composera la part de notre volonté, de notre énergie, de nos ressources morales et matérielles qui doit être prélevée et former une réserve soustraite à la circulation? Est-ce à la crainte seule, est-ce à la confiance seule que sera remis le soin de la mesurer et de la garder? Associons-les plutôt ; que le trésor ne s'ouvre qu'avec deux clefs ; que là confiance ait une de ces clefs, et la crainte l'autre; et, qu'en toute occurrence elles se mettent d'accord du mieux qu'elles pourront sur ce qu'il convient d'y prendre et d'y laisser.

Toute élévation porte avec soi péril de chute; de là, en tous sens et dans tous les genres, tant de préférences données à l'aplatissement volontaire, comme au parti le pluâ sûr.

Au moral comme au physique, il est nécessaire de garder des forces exercées et ménagées à l'avance pour surmonter des difficultés et vaincre des périls qui sont inconnus ou qui, du moins, ont toujours de l'inconnu. Autant il est bon de se préparer à ces mauvais passages de la vie, autant

on aurait peine à deviner ce qu'ils seront, à les anticiper et à les franchir en imagination ; car l'homme ne peut savoir précisément par quels chemins il sera conduit, quelles rencontres lui seront offertes, quels risques il courra dans le pays où il faut qu'il s'engage. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'en étudier les routes les plus fréquentées, de pourvoir aux ^chances les plus proches et les moins incertaines; affaire d'éducation plus que d'école spéciale ; assurance qui porte sur toute la vie et non* sur quelque risque déterminé. Désigner de loin, au regard de son esprit, aux efforts de sa volonté, tel péril, telle épreuve, tendre contre ce but ses plus* fermes résolutions, ce serait sacrifier à une fin qui peut être chimérique beaucoup de peines et de fatigues. Pour gagner le prix de la course, on ne ne s'évertue pas à parcourir la carrière que l'on doit fournir, mais on se met en état de bien courir. On forme une armée à vaincre, plutôt en l'exerçant à combattre qu'en lui faisant exécuter d'avance le simulacre d'une bataille qu'elle peut avoir à livrer. De même, pendant ce passage terrestre qu'on a justement comparé à une course et à un combat, il vaut mieux se pourvoir d'une science, d'une expérience toujours et sûrement disponibles, que prévoir des hasards incertains et se livrer à l'incessante répétition d'un rôle que peut-être on

n'aura pas à jouer, ou que l'on ne réussirait qu'à mal jouer.

La vie a^ouvre à nos yeux et à nos pas. Si la portée de la vue qui s'y étend dépasse de beaucoup la mesure de la marche, la vue est incertaine en proportion de son étendue, et la marche est sûre à proportiori qu'elle est restreinte par les pas qui la divisent. L'une et l'autre a sa loi qu'il faut suivre, et ses avantages qui se doivent combiner. A trop jeter sa vue du côté des années encore lointaines, on est en danger de concevoir lin désir déréglé d'y atteindre, ou bien une crainte excessive de s'en approcher et d'y toucher; par suite, on s'agite inutilement, ou on se raidit pour rester en place. A ne regarder qu'à ses pieds, on se laisse aller machinalement, sans but, sans mouvements réfléchis et délibérés : deux manières de ne pas faire bonne route. Le vrai moyen de mener à bien le voyage, c'est de considérer la vie comme un tout dont les parties nous sont données successivement, de savoir perdre à propos la vue du tout pour ne pas perdre l'usage des parties, et de marcher sans cesse et régulièrement, les yeux parfois tournés vers ce qui est au loin, mais aisément ramenés, et le plus souvent attentifs à ce qui est à côté, à ce qui est tout proche en avant.

La science de la vie est- rationnelle sous un rapport, expérimentale sous un autre. Elle est rationnelle, en ce qu'elle comporte la connaissance anticipée de la loi de misère et de souffrance qui oblige tout homme, et des applications générales et communes que reçoit cette loi. Elle est expérimentale, en ce sens que ces applications varient à rinfîni, et se divisent, si on peut le dire, en espèces très diverses, comprises dans un certain nombre de genres déterminés. Elle se compose donc de connaissances anticipées et d'épreuves, et ce qu'elle nous permet de savoir d'avance tempère ce que les épreuves qui surviennent ont de rudesse et de surprenantes rigueurs. Quelle est^la vraie mesure de la grandeur d'âme? la capacité de souffrir; et de la hauteur de l'esprit? la force de subir l'isolement.

Texte sérieux que la vie humaine, souvent pénible à entendre, qui veut être lu de suite et patiemment. Malgré cela, le plus grand nombre fait comme l'enfant qui, dans le. livre qu'on lui donne court d'abord aux images, saute pardessus les pages intermédiaires et les supprimerait s'il pouvait ou s'il osait. La sage raison permet de rencontrer avec plaisir ces amusements qui attirent les yeux. Lorsqu'on arrive à leur endroit

après des intervalles inégaux, elle défend de s'étonner et de se plaindre, s'ils sont rares, et s'en remet à l'imagination pour les suppléer, quand ils manquent ou se font trop attendre.

La science de la vie n'est pas l'art de vivre, et n'en tient pas lieu. Cet art a ses maîtres auxquels il appartient d'y mettre la grâce suprême, et d'égaler la perfection de la pratique à la beauté des conceptions; mais, en leur quittant ces grands dons, et pour s'en tenir à ce qui témoigne moins des derniers progrès de l'Art qu'il ne marque le terme de son enfance, est-il si aisé d'observer les proportions entre les choses de la vie, de les mettre à leur vrai plan, en sorte qu'elles avancent ou reculent, à raison de leur importance, et que, suivant leur rang, elles soient considérées comme grandes ou tenues pour petites ? Est-il si ordinaire d'accorder en les tenant à leur vrai point, la prévoyance sagement assise qui applique aux distances mises par le temps entre les choses les règles d'une exacte perspective linéaire , et cette espérance supérieure qui se charge d'y mettre les fuyantes illusions delà perspective aérienne?

Les doutes, les irrésolutions, les inquiétudes, les craintes chimériques qui occupent la pensée et l'exercent à vide, peuvent livrer l'esprit qui en est possédé à un oubli des nécessités et des maux du dehors qui l'empêche de les prévoir et de les parer. Il en est comme d'un État qui, prodiguant ses forces et ses ressources dans la guerre civile, se rend incapable de braver les périls et de supporter le poids des guerres étrangères.

Les faits qui nous touchent sont bien souvent pour nous obscurs et inintelligibles. Apprenons de bonne heure la langue qui doit nous les faire entendre. Quand on la possède bien, on trouve une réplique prompte et convenable à tout ce que le sort peut nous signifier d'étrange et d'imprévu. Cette langue, ni savante ni compliquée, se compose de peu de mots, ou plutôt elle se borne à un seul, celui de résignation, avec toutes sortes d'acceptions et de variantes .

Quand on a trop étudié le mécanisme du corps, quand on connaît à fond le jeu des organes, les ramifications infinies des nerfs, la distribution et la destination des muscles, tout devient crainte, et, à y bien penser, c'est à peine si on oserait

faire un mouvement. L'abus de la réflexion solitaire produit parfois au moral des effets semblables. Le sentiment que Tâme a d'elle-même devient alors aussi sûr, aussi pénétrant que la vue la plus exercée, aussi délicat que l'ouïe la plus fine. Pas une pensée dont elle n'entende le bruit et dont elle ne saisisse le passage; pas un désir dqnt elle n'épie le murmure. A force d'observer les mille ressorts moraux qui se croisent et se contrarient, leurs merveilleux entrelacements et leurs replis infinis, la tension des volontés qui se raidissent et la diversité des courants impétueux qui, de la surface, descendent jusqu'au fond de l'être ou remontent du fond à là surface, on en vient à redouter de mettre sérieusement en action la moindre pièce de ce système compliqué. Il faut qu'un motif bien puissant vienne du dehors pour que cette action sérieuse occupe la scène où tant de fugitifs spectacles paraissent et disparaissent, et pour que la nécessité d'exercer ces mobiles et mystérieuses facultés soit plus forte que la peur d'en faire un maladroit usage. Mais cet état est rare ; car, étourdis par le tumulte que fait en nous-même la multitude discordante des passions, des sensations, des volontés, le calme et le silence nous manquent pour nous connaître; et, d'un autre côté, il n'est pas commode de faire le silence en nous sans y faire le vide et sans obliger à se

PHILOSOPHIQUES ET UTTÉRAIRES. 87

taire et à fuir tous ces phénomènes bruyants de la vie intérieure.

Être absorbé par une pensée dominante, par un sentiment exclusif, parvenus à ce degré de constance et de fixité qu'ils se développeraient en quelque sorte tout seuls et nous permettraient de les suivre à travers toutes leurs métamorphoses, ce serait assurément occuper le meilleur poste d'observation pour suivre des mouvements concentrés en un espace restreint et ramenés à un point de vue déterminé. Mais plus cette observation est exacte, plus elle est fugitive. La mobilité de ses opérations se confond avec la mobilité de son objet. Elle est féconde en révélations, mais ces révélations précieuses pour celui qui les recueille, ne pourraient être exprimées et transmises que moyennant une faculté descriptive plus rare encore que la puissance d'observation, et qui en diffère dans son principe et ses effets, autant que la voix diffère de l'ouïe et de la vue, autant que le langage diffère des sons et des couleurs. Aussi, du peu que nous discernons en nous-même, combien peu faisons nous voir !

Précédé de l'espérance, rapide avant-courrière qui prophétise sa venue, suivi par le regret qui^ lentement, recueille sa légende et redit sa com-

plainte, le bonheur luit, passe et s'éteint. Avezvous pensé le reconnaître? C'est à sa fuite plutôt qu'à sa présence. A sa place, restée vide, mettez un éparpillement de petites illusions divisées n'importe comment et partagées, s'il se peut, avec n'importe qui.

La combinaison qui fait, pour chacun, de la mort la certitude par excellence, mais de la date et du genre de la mort, la plus grande des incertitudes, est vraiment une œuvre de maître. On ne pouvait faire rien de mieux, en ce genre, le genre étant admis.

« Qu'est-ce que vivre, sinon boucher une cause de chagrin et en déboucher une autre ^ ? » Toujours des blessures, des lacunes, des trous, toujours aussi des fêlures, des fuites, par où s'écoule, insensiblement soutirée, la meilleure part de l'air pur qui fait que l'on respire et que l'on se sent léger, par où s'introduit, goutte à goutte, le flot lourd qui submerge !

* What is the life of man ? is it not to button up one cause of vexation, and unbutton awother ?

(Sterne.)

Qui demande une vie heureuse^ sait-il bien seulement profiter d'un beau jour ?

Triste élasticité du cœur humain, qui tantôt supporte difficilement la pression d'une imperceptible contrariété, tantôt résiste au poids de toutes les douleurs ! Élasticité plus étonnante encore de l'esprit humain, auquel, pour se sentir ou se croire en contact avec l'Infini, tantôt ce n'est pas assez d'embrasser et de dépasser l'Univers, tantôt une simple pratique matérielle suffît!

Que fait instantanément la mort, du cœur du meilleur des hommes? Un morceau d'épongé flétrie. Comment se le représenter, quand il bat encore? Comme une petite pelotte criblée de coups d'épingle, à tout bout de champ.

Une tragi-comédie dont l'auteur reste inconnu, et dont les acteurs ne sont que trop connus, tant ils se répètent: voilà, pour quiconque a tenu sur la scène de la vie un rôle grand ou petit, brillant ou effacé, la moralité de là pièce et le mot de la fin.

Aux funérailles, ceux qui marchent le plus près du char mortuaire ont le visage pâle, les yeax pleins de larmes. Leur attitude est alourdie ; ils sont comme écrasés par la douleur. Tout auprès, Ton ne- pleure plus, mais Ton se tait encore et l'on parle bas. Plus loin. Ton cesse de se contraindre; on s'entretient librement et tout haut d'intérêts et d'affaires. Enfin, pour voir des visages riants, il n'est pas besoin d'attendre que le cortège, si court qu'il soit, ait passé tout entier. L'objet funèbre est pourtant là, en vue et à la portée de tous; mais la plupart ne veulent pas le regarder ou font comme s'ils ne le voyaient pas. Ainsi vont les hommes par les chemins de la vie. La mort marche en tête et attire tout à soi. Ceux qui la touchent ou qui la voient de près portent, répandus sur eux, tous ses troubles et toute son horreur. Les autres, à mesure qu'ils sont plus éloignés, en ont moins de souci et se donnent plus de garde d'y songer. Pourtant, ils suivent une direction commune ; un même mouvement les entraine dans le même sens. La distance est-elle donc si grande qui les sépare? Quelques pas la mesurent.

Le culte des anniversaires, généralement, est la dévotion aisée des douleurs endormies qui n'ont

pas d'autre réveille-matin, et des regrets absents que ce rappel seul excite et convoque.

Derrière ces yeux qui se ferment, un monde de pensées et de sentiments se perd à jamais dans la nuit. Qui s'en doute et qui s'en soucie, hélas ! Mais ce qui s'ouvre, ce qui vient au jour, c'est une succession. Qui la recevra la nouvelle venue, la bien venue. Holàl

Lorsque le sentiment d'une perte irréparable a rapproché plusieurs douleurs qui, au premier moment, semblent égales entre elles, il est triste de voir avec quelle rapidité le funèbre faisceau de regrets se relâche et se rompt, comment une inévitable disparité vient se mettre entre les afflictions qui se séparent après s'être rencontrées. Les uns après les autres, tous ceux qui avaient mêlé leurs pleurs, se dispersent et se rengagent à pas inégaux dans les chemins de l'oubli. Les voix qui tout à l'heure ne formaient qu'une voix changent de ton et d'accent à mesure qu'entre elles la distance s'accroît. Si quelque âme, retenue par une blessure plus profonde ou par une fidélité plus obstinée, s'attarde et demeure, elle doit se taire, ne pouvant être entendue ; car la

douleur aime à baisser la voix et il lui répugne de parler haut comme il faut parler à ceux qui, s'éloignant, risquent de ne pas entendre.

La vertu du souvenir, ce n'est pas seulement de faire regarder en arrière, c'est de diriger en avant une vue plus claire et plus juste; ce n'est pas de ralentir, de suspendre la marche à travers la vie, c'est de la rectifier en l'attirant, comme ferait un aimant placé bien au delà des courants variables du temps; c'est de prendre la tutelle de nos volontés que l'abandon a laissées faibles, tremblantes et comme orphelines, en face de la destinée, rude et sévère marâtre.

En nous trahissant, les biens du monde se trahissent eux-mêmes; ils nous prouvent leur vanité et leur faiblesse en éprouvant notre force. Le bien de nous reconnaître et de nous retrouver compense le mal de les perdre. Autant de défaites instructives qui finissent par nous livrer le secret de la victoire .

Aimer à regret, haïr et mépriser à plaisir: singulière association de termes qui semblent s'exclure! Et pourtant, quelle place tiennent ces

accords dissonants, déconcertants, dans les variations de nos sentiments, dans le jeu de nos passions !

Dissipant la foule d'illusions reçues et renvoyées qui sont comme le jeu de la vie, une grande et légitime douleur nous replace au juste point de vue, et fait rentrer la vérité en nous-mêmes. Alors on cesse de se tromper et de tromper les autres; mais on ne peut encore empêcher les autres de se laisser prendre aux apparences; car, en devenant plus clairvoyant, on n'est pas devenu beaucoup moins impénétrable, et l'on ne se fait pas toujours mieux entendre, pour avoir changé de ton et tout transposé au grave. Pour ceux-là même qui auront vraiment sympathisé avec nous, que fut notre malheur? Un point. Qu'est-il pour nous? Une ligne noire qui traverse toute la vie, un trait qui se prolonge, en s'adoucissant, mais sans s'effacer. Gomment notre langage résonnet-il à leur oreille? Gomme un instrument assourdi, monotone, qui ennuie et endort. Qu'est-il en effet pour nous qui en mesurons les secrètes vibrations? Un instrument qui, ayant perdu sa corde la plus haute et la plus éclatante, répète encore le même air, mais en baissant la note et en faussant le ton.

Les injustices qui viennent des hommes affligent plus qu'elles n'étonnent ; elles se rendent intelligibles par cela seul qu'elles partent d'un principe évidemment imparfait et corrompu. Quand on en appelle plus haut, quand on porte cette cause humaine à un juge plus qu'humain, ce qu'on demande, c'est plutôt une réparation qu'une explication. Il en est autrement lorsque nous voyons, par l'effet d'une loi mystérieuse qui se cache sous les apparences de l'injustice, du désordre et de la confusion, périr avant l'âge ce qui était digne de vivre, succomber avant le succès ce qui méritait de triompher. Alors, nous remettons à la suprême équité le soin, non seulement de réparer les effets d'une loi qui nous est incompréhensible, mais encore de l'interpréter et de la justifier; c'est vraiment alors que nous la sentons tout entière, qu'elle nous dévore de toutes ses ardeurs, la soif de vérité et de justice que, sur la terre, rien n'étanche.

Piena d'equalezza, dit la légende d'un ancien tHomphe de la Mort, que l'on peut voir encore dans une partie reculée du pays bergamasque*.

* Façade de l'église de Clusone.

Décerné à la puissance sûre de vaincre, entre toutes, un tel éloge, bien que conforme au sentiment général, n'en contient pas moins une sorte de flatterie du goût de celles que les souverains mortels sont exposés à entendre quand on vante, par exemple, leurs mains pleines de libertés. L'égalité définitive devant la mort, proclamée après la délicieuse, mais si passagère, égalité devant l'amour, comme la compensation, comme la revanche sans retour des inégalités inséparables de l'existence, qu'est-elle donc, où est-elle, à le bien prendre? En quel trait de temps la faire tenir? Égale pour tous, comment la mort le serait-elle, alors que, tour à tour, prématurée ou tardive, clémente et inexorablement sévère, elle se fait précéder par toutes sortes de maux qui l'annoncent, qui préparent tout pour sa venue avant qu'elle-même soit en vue, ou bien elle vient sans être accompagnée, elle s'offre sans se laisser attendre et mériter, elle apporte gratuitement ce bien suprême payé, tout à côté, au prix de tant d'affres et de souffrances, la fin de toutes les misères inhérentes à la vie. Allez là où elle opère en grand. Sur le plus célèbre, sur le mieux fourni de ces champs de bataille où des rendez-vous en masse lui sont donnés, est-il deux mortels parmi ceux dont elle fait choix, qui, faveur ou rigueur, reçoivent d'elle le même traitement ? Pour affir-

mer Tégalité devant elle, il ne faut rien moins que nier préalablement la douleur, ses degrés, ses innombrables variétés, ce qui est absurde î Quant à Tégalité après elle, derrière elle, elle suppose le néant, et devant l'affirmation du néant, toutes les intelligences ne sont pas encore également courbées.

Où la voir en personne, sans nul cortège, tout à fait seule? Dans cet autre triomphe, dont les hauts faits s'étalent sur les murs du musée de Lucerne. C'est au bas de cette suite de tête à tête ménagés entre la mort et la personne que, chaque fois, elle accoste; oui, c'est bien là que l'épigraphe : Piena d'equalezza , démentie partout ailleurs, serait à sa vraie place. Là,

Celle dont la main grêle ouvre toutes les portes *

se montre remplissant un office à la fois rapide et familier que nul traînant retardement n'embarrasse, que nulle assistance ne complique. Ce qui doit fatalement arriver, advient tout à coup, par l'effet d'un simple contact. O la crue et laide réalité, s'écrie le vulgaire devant ces représentations! 0 l'idéal excellemment désirable, mais échappant à tout désir, dira, à part lui, le pen-

* Théod. de Banville.

seur, en face de ces apparences arrangées et trompeuses!

Poser, en thèse générale, que l'interprétation pessimiste du gouvernement des choses est nécessairement le fait d'un esprit sombre, d'un cœur ulcéré, tandis que la solution optimiste n'appartiendrait qu'aux âmes tendres et résignées, quelle erreur! Rien de plus altier et de plus impitoyable que l'optimisme qu'un Bossuet veut imposer d'autorité. Rien de moins sec, rien de plus pénétré d'une mansuétude miséricordieuse que l'ironie persuasive du pessimisme d'un Leopardi.

Qu'il s'agisse de la conserver, de la donner ou de la rendre, la vie, toute vie est hors de la portée de l'homme. Moins fugitive et autrement abordable, la mort lui permet de disposer d'elle comme elle-même dispose de lui. Entre elle et lui il y a échange de complaisantes familiarités. Rien d'indestructible dans ce qu'il fonde, fût-ce la tour de Babel ou les pyramides d'Egypte ; mais l'irréparable, il le trouve, il l'accomplit à chaque pas, quoi qu'il détruise, depuis la fleur dont il brise la

tige, jusqu'à la confiance d'une âme dévouée que, d'un mot, d'un regard, il peut perdre à jamais.

Quand la vie a manqué trop ouvertement à ses promesses, on n'ose plus, en retour, se lier avec elle par des engagements sérieux. Ce quelque chose de léger et de fuyant qu'on appelle le bonheur, on l'a tenu un instant, on a cru le retenir; il a échappé. On ne cherche plus à le prendre, ni même à le toucher. On croit avoir là main malheureuse et la sentir trembler.

Un flambeau immobile , un point étroit et fixe, au centre du cercle ténébreux où passe et s'agite vaguement ce que Ton appelle, en termes contradictoires eux-mêmes, comme pour mieux correspondre à l'aveugle contradiction des choses, les injustices du sort; une. clarté qui prend imperceptiblement sur l'ombre immense où s'éteint vite son faible rayon : telle est l'image de la justice que l'homme s'arroge-, de la vérité qu'il ose dire sienne et se vante de faire prévaloir; voilà l'étendue et les bornes visibles des fonctions morales dont il s'intitule le conquérant et le maître.

L'ombre d'un bonheur entrevu et passé peut revenir longtemps encore, apparition d'un autre monde^ errer sur les confins du monde des vivants, comme pour inviter celui qu'elle effleure à perdre, pour la suivre, le sentiment des réalités palpables qui l'environnent de toutes parts et le provoquent en le heurtant.

Le porteur d'une fâcheuse nouvelle, le médecin à qui est due une guérison achetée au prix de la douleur, le conseiller fidèle qui a conjuré les entraînements d'une résolution fâcheuse ou les séductions d'une passion fatale, tous sont excusés par la raison et absous par le cœur; mais l'imagination ne se décide pas si aisément à leur faire grâce, e.t, lorsqu'elle nous représente tout ce que nous avons souffert, tous ceux par qui nous avons souffert figurent dans cette représentation, y ont leur rôle et un rôle obligé. Les lieux mêmes sur lesquels le malheur a laissé quelque chose de soi, n'échappent point à cette loi; ils forment la scène que nos souvenirs occupent et où se déploie, visible pour nous, invisible pour les autres, l'appareil de nos douleurs.

Qui est assez sûr de ses forces pour se répondre

à soi-même que, vers la fin, il n'atteindra pas l'un de ces dangereux passages, l'un de ces défilés où, inquiet sur la route qui se cache en se rétrécissant, et indifférent à la lumière du ciel qui n'a pas cessé de l'éclairer, l'on voit tout incertain entre le dégoût de la vie et l'efTroi de la mort, comme entre un roc aride et inaccessible que l'on désespère de gravir, et un précipice sans fond où l'on appréliende de tomber.

Ayez, si vous pouvez, le genre de courage qui habitue à vivre, et celui qui familiarise avec la mort.

Toute jouissance se gâte par le désir de l'augmenter et par la crainte de la perdre. On retourne son bonheur de l'endroit à l'envers; on le tourmente d'abord, parce qu'on y tient trop, et tout de suite après, parce que l'on ne sait s'en tenir à lui.

Entre le moins que nous redoutons et le plus qui nous attire, ce que nous avons paraît alternativement tout et rien ; et ainsi, ce tout, ce rien est comme perdu pour nous :

perdidit hoc totum niL

(JuvénalJ

On peut mettre du luxe et de Tostentation dans ses malheurs comme dans ses jouissances.

Il suffit qu'un bien fasse défaut pour que le regret et l'imagination lui prêtent tout ce qui lui manque. L'idée que l'on s'en fait, quand il est perdu ou qu'on n'en jouit pas encore, l'enrichit de toute la valeur qu'elle y met et qui est grande. Elle appauvrit d'autant les biens dont on peut jouir et les réduit à ce qui est en eux et qui est peu de chose. Ainsi, trompé et détrompé en môme temps, on est, par le prestige d'une seule illusion, guéri de beaucoup d'illusions.

L'indifférence, en échange de ce qui est bien pensé et bien dit; l'ingratitude, en retour du bienfait, c'est la monnaie courante de la vie, et trop banale est la' plainte de qui se dit mal payé. Mais se sentir tenu en conscience de rompre avec la religion de sa jeunesse , ou de mésestimer celui ou celle qu'il faut aimer, ou de s'avouer que la cause soutenue par son pays est une cause mauvaise et condamnable, voilà des souffrances de choix et de prix qui veulent être placées sous la garantie et la consécration du silence. Manquer d'obtenir par le dehors quelque chose de ce qu'on

croit dû, qu'est-ce au regard de Tune ou de l'autre de ces causes de ruine morale qui vont à stériliser le trésor de Tâme, à la spolier de son patrimoine? Et quand toutes les trois sont réunies, qu'est-ce que de l'âme?

On croit avoir beaucoup gagné lorsque, par les faciles repos qu'assure une heureuse fortune, on a élargi et aplani sa voie ; souvent on n'a réussi qu'à mieux découvrir la perspective qui montre, au bout de cette surface unie et de ces journées exactement alignées et nivelées, le fantôme de la mort errant sans cesse à l'horizon.

Étendez tant qu'il vous plaira le cercle des satisfactions et des jouissances accordées à l'homme; vous le verrez presque toujours, comme par l'effet d'une force centrifuge morale, se placer à la circonférence, pour jeter au delà ses rêves impuissants et ses désirs inassouvis. Ainsi tendent à s'accorder et à se résoudre toutes les dissonances produites par l'inégalité sociale. La faiblesse naturelle de l'homme est le centre commun de tous ces cercles, dont les rayons inégaux représentent les divers degrés des conditions humaines. Le plus ou le moins d'espace compris

par chacun d'eux importe peu au très grand nombre de ceux qui s'y sentent enfermés et qu'un même élan transporte vite à la limite extrême. Il n'importe pas beaucoup plus au très petit nombre qui sait s'y trouver à l'aise et y faire tenir, en le bornant, son contentement.

Les jouissances de la prospérité et l'habitude de l'adversité peuvent assurer à qui sait bien en user un même profit, qui est le sentiment et l'amour de l'ordre. Seulement, l'ordre que le bonheur fait aimer est plutôt celui que Ton crée , où l'on ramène tout ce qui dépend de soi, dont on est le centre et auquel on préside ; l'ordre que le malheur oblige à reconnaître, c'est l'ordre universel dont on dépend, dont on n'est qu'une faible partie , auquel on est toujours soumis et souvent sacrifié. Motifs d'attachement d'un côté, principe de détachement de l'autre.

La possession de ce qui fait l'eflFet du bonheur porte à compatir aux malheurs d'autrui ; la longue habitude du malheur enseigne à prendre en pitié le bonheur que donne le monde; et ainsi, entre ces deux états si différents, amenés tous deux à leur perfection et à leur calme suprême,

se forme un lien naturel qui est une mutuelle disposition à l'indulgence compatissante.

; Au sens grammatical, le verbe plaindre, qu'il soit actif ou réfléchi, obéit aux lois d'une même conjugaison, admet le même nombre de temps. Mais, à le prendre au sens moral, on peut dire que, sous la forme active, il n'est usité qu'au temps présent, le plus rapidement présent, tandis que, sous la forme réfléchie, l'usage général est de faire durer, de prolonger et d'anticiper incessamment tout ce qu'il veut dire et toutes les manières de le dire, tant nous sommes loin d'observer une égale mesure, par rapport à nos propres souffrances et à l'égard de celles d'autrui !

Charmante expression que celle qui sert de. devise à un vitrail de l'église Notre-Dame, au Grand Andelys, datant de la Renaissance, et montrant la reine Glotilde en train de convertir Glovis à la pratique de l'aumône : a Le don est <( très doux de faire charité, pour qui est heu- « reux! »

Le plaisir est en harmonie avec. le plaisir; et c'est une harmonie faite de notes aiguës et reten-.

lissantes, qui fatigue à la longue par une rapidité continue, sans pause et sans ralentissement. Le bonheur s'accorde avec le bonheur; c'est un concert agréable d'abord, mais dont la douceur est parfois énervante ; l'infortune ne s'unit bien qu'avec l'infortune; c'est une harmonie grave et soutenue, interrompue par des silences qui ont un charme sévère. Mais brouillez et mêlez ces éléments, au lieu de les associer suivant leurs affinités naturelles, quelles dissonances, quelle étrange cacophonie !

A respecter ses propres douleurs, on apprend le respect des douleurs d'autrui.

Que d'états divers, que de phénomènes intimes comprend le seul mot de chagrin, depuis les tristesses banales que l'on étourdit, que l'on endort, que l'on aide à mourir et auxquelles on s'empresse de rendre les derniers devoirs, jusqu'à ces douleurs qui sont, non des faiblesses passagères, mais plutôt une force et un honneur, et qui, embaumées de tous les parfums du souvenir, deviennent comme une relique sacrée dont on ne se laisserait dépossédera aucun prix,

Douleurs qui se plaignent et veulent être plaintes ou qui, tout au moins, se racontent, douleurs de femme ; douleurs qui, se taisant, exigent que Ton se taise sur elles et autour d'elles, douleurs d'homme.

Qui ne met un certain sérieux dans ses joies, a peine à soutenir quelque temps la gravité de ses tristesses.

Payer au prix de tout le sérieux de la vie que Ton déserte, pour passer à la frivolité, le privilège de s'aveugler sur ses misères et de s'étourdir sur ses souffrances, c'est bien cher; c'est pourtant un marché vulgairement pratiqué, sans débats et comme à prix fait.

Sortez des entrailles de la terre et de la mer ; brillez et ruisselez, diamants, pierreries et perles. Tarissez dans les yeux et au fond des cœurs, sources d'où la joie, l'admiration, l'enthousiasme surent faire couler des larmes sans prix. Ainsi l'ordonne la civilisation, et qui aurait le front de lui désobéir?

Pleurer et rire, double privilège de la nature humaine ; pleurer et rire comme il faut et à propos, privilège d'un fort petit nombre, qui possède le secret de s'égayer sur ses propres faiblesses sans s'occuper méchamment des faiblesses d'autrui, de verser des larmes sur les malheurs des autres sans occuper les autres de ses propres misères .

S'il est des rires plus amers et plus corrosifs que les pleurs, il y a des larmes stériles qui, au lieu de se répandre en dehors et de s'épancher sur les autres, comme la rosée sur une terre féconde, retombent sur nous-mêmes comme l'eau coule vainement sur la pierre où rien ne germe.

Gaietés bruyantes qui sautent au cou, tristesses mornes qui serrent la gorge, entre les deux, que d'esprits ne peuvent se dégager et meurent étouffés I

Une habitude prise qui permet tour à tour d'appuyer sur la fausse gravité et de lâcher le rire qui sonne faux, rend maître du secret de faire taire et d'étouffer toute sérieuse et toute gaie harmonie de l'âme et de l'esprit.

Il a beau se faire ton défenseur, ton avocat, ton critique, ton théoricien en titre, ton jovial apôtre, ton représentant par excellence ; il a beau, se composant en ton honneur une face de jocrisse et une mine de prêtre, ériger en tréteau, en triple tréteau, la comédie, la conférence, le monologue, sous les déguisements de l'acteur, comme sous rhabit noir de Thomme du monde, ce maître Jacques* a beau faire succéder la grimace du satyre au rictus de l'idiot, la convulsion de Tépileptique à la béante niaiserie du sot, et t'appeler par ton nom et, montrant toutes ses dents, crier que c'est toi ; pauvre rire, vrai rire, tu n'es pas là, tu es loin, caché, bien malade sans doute !

La place de l'ennui, quand la frivolité l'occupe par intérim, est une place fidèlement gardée. Le légitime possesseur, de retour au bout de peu de temps, n'a jamais à craindre qu'on la lui dispute ou qu'on le fasse attendre.

Il ne faut cesser de protester contre ce prétendu despotisme de l'ennui dont on voudrait faire la

* Le comédien Goquelin cadet.

loi suprême ou plutôt l'inévitable servitude de la vie. Non certes, Tennui ne règne pas par droit divin ; il tient tous ses pouvoirs de. nos faiblesses et de nos impuissances. Dire le contraire n'est qu'un mensonge intéressé de la part de ceux qui se font les suppôts de cette tyrannie; le penser, c'est la déplorable illusion de ceux qui consentent à en rester les victimes. Une honnête liberté toujours bonne à entendre et à rechercher, et non l'esprit d'anarchie et de licence, à jamais indigne d'être écouté, élève à rencontre des réclamations et abonde en moyens de les justifier. Elle proclame que la pièce qui se joue entre l'ennui et le vulgaire, amusement qui, provoqué par lui, vient lui donner la réplique, entre ce parasite taciturne et affamé et ce bouffon bavard, étourdissant, est tout au plus quelque banal intermède de la véritable vie. Elle congédie ces valets effrontés et menteurs qui voudraient faire les maîtres ; elle leur enjoint de laisser la scène aux vrais maîtres, aux acteurs sérieux de la pièce, c'est-à-dire au Devoir, entre la joie honnête qui le soutient, et la tristesse légitime qu'il supporte.

Ne plus savoir pleurer est la punition de ceux qui ont abusé du rire ; leur acre sécheresse im-

plore une goutte d'eau qui la rafraîchisse, et cette goutte d'eau leur est refusée.

Trois choses, suivant la parole sacrée, portent témoignage ici-bas : l'esprit (le souffle), l'eau et le sang. A défaut de sang, produisons donc des soupirs et des pleurs.

La grande et naturelle majesté de la douleur lui vient de ce qu'elle nous ramène à l'application d'une loi commune. C'est donc prêter à la souffrance une dignité artificielle que d'en faire chacun pour soi une prérogative qui mette hors 'de pair et tende à sortir de la règle où elle oblige à rentrer. En la particularisant, on la vulgarise, sous couleur de noblesse fausse et empruntée; on préfère l'isolement dans ce privilège qui énerve et affaiblit, à l'union dans le droit commun qui décuple toute force.

Il est, pour les maladies et les douleurs morales, des chances de guérison, des modes de traitement qui varient suivant les cas ; parfois il est bon de réveiller et d'exciter par des joies choisies, par des contentements habilement ménagés, par des satisfactions légères et doucement réitérées,

des facultés qui se sont endormies et qui s'oublient; d'autres fois, il convient de respecter leur sommeil, de laisser à la mélancolie le soin de les bercer, d'entretenir et de charmer leur repos ; le malade est le premier à sentir et distingue mieux que personne quel système de médication est le plus opportun et s'il est à propos de procéder par l'opposition des contraires ou le rapprochement des semblables.

Une bouche qui crie la faim et la soif s'ouvre devant celui qui rassasie et désaltère; une main vide s'ouvre à qui va la remplir. Il n'en va pas de même des cœurs et des esprits affamés et altérés. Plus d'un, béant pour laisser échapper, se contracte et se ferme pour ne pas recevoir.

Sous l'étreinte de l'une de ces douleurs physiques ou morales qui sont destinées à durer autant que la vie, une âme vulgaire s'endurcit, exige tout des autres, rien d'elle-même ; une âme médiocre se dégoûte de soi et d'autrui ; une âme de choix reste douce en soi-même et pour tous.

Dans le cours des maladies lentes qui, en

épuisant les forces du corps, laissent au malade sa pleine connaissance, la faculté de l'attention, libre de tout emploi sérieux, s'exerce à vide en quelque sorte avec une remarquable persistance, et reçoit souvent de curieux développements. Tous les moments dont se composent les heures longues et péniblement écoulées sont comptés à mesure qu'ils passent ; chaque objet, chaque détail que présente la chambre calme et solitaire occupe la vue et la remplit. Nul des accidents de la lumière croissante ou décroissante ne lui échappe ; jusqu'à l'atome qui joue dans un rayon de soleil intéresse et se fait suivre. Ce qu'on n'avait pas aperçu jusque-là est devenu distinct ; ce qu'on n'était pas habitué à écouter se laisse entendre. On calcule avec plus d'exactitude la fuite de tant de moments inoccupés que Ton ne tient compte, en d'autres temps, de la marche d'heures entières sérieusement et agréablement remplies. L'âme, elle aussi, a ses longues maladies, ses périodes critiques de silence et de captivité durant lesquelles le secret des moindres mouvements qui naissent d'elle lui est révélé avec une clarté inaccoutumée par une puissance d'analyse portée jusqu'à sa dernière pénétration. Ce qui est nouveau en elle, ce n'est pas la succession des changements et des modifications tout intérieures qui la transforment, c'est rattenlion

qu'elle y prête. Revenue à la santé, elle gardera bien souvent l'habitude de s'observer, de s'interroger ; il lui restera comme une nécessité de ne pas se perdre de vue, qui aux sérieux avantages de l'esprit d'observation joindra facilement les incommodités subtiles et les embarrassantes complications de l'esprit de minutie.

A constater la tyrannique, la terrible influence que fait passer du corps sur l'esprit et sur l'âme la manière dont est gouvernée cette partie du corps à laquelle revient la fonction, dirons-nous, haute ou basse, de perpétuer la race, et à ne savoir que dire de la part de pouvoir ou de vraie liberté qui appartient à l'homme dans ce gouvernement, on n'est pas tenté de se jeter tête baissée dans la théorie du péché originel, mais on cesse d'en rire comme d'une explication enfantine.

Gardons-nous de confondre les maladies imaginaires avec les maladies de l'imagination ; il y a entre les unes et les autres la différence qui sépare le mensonge de la sincérité. Les premières témoignent en général d'une grande crainte de la mort et d'un amour déterminé de la vie; les secondes sont presque toujours accompagnées

d'un profond dégoût de la vie et peuvent aller jusqu'à produire un amour déréglé de la mort.

Deux routes différentes nous amènent à savoir le peu que valent les biens de la vie; on arrive également à cette connaissance par la théorie et par la pratique, par Tintuition ou par la démonstration. On peut la posséder d'avance, parce qu'on la doit à la réflexion et à la méditation; on peut l'acquérir successivement, jour par jour, à mesure que viennent épreuve sur épreuve, perte sur perte. La méthode à priori est celle du prêtre, du philosophe, du solitaire; la méthode à posteriori est à Tusage de ceux qui vivent de la vie du siècle, de la vie sociale, de la vie de famille.

L'habitude qui nous attache aux choses terrestres, et l'expérience qui nous apprend à nous en détacher, quoique agissant en sens contraires, se combinent et concourent insensiblement sous l'égale impulsion de ces deux facteurs de notre destinée, l'instinct de la conservation et le changement inévitable.

Au jeu de la vie, on risque fort d'épuiser la

chance, si Ton voit dans chaque bonne fortune le gage d'une autre faveur du sort et si Ton transforme sur le champ chaque gain assuré en une mise nouvelle.

Sans réclamer, pour le drame ou Tintrigue de notre destinée, l'heureux succès de ces chefsd'œuvre qui excitent et ne cessent de soutenir l'admiration, l'on peut se permettre d'y souhaiter et l'on doit s'efforcer d'y mettre quelques beaux endroits, qu'une assistance très restreinte, mais de choix, applaudisse à propos.

Appelons incomplète et fausse notre destinée, si elle choque obstinément nos penchants, nos désirs, nos volontés; mais ne la considérons pas non plus comme complète et irréprochable, par cela qu'au lieu d'y répugner de tous points elle s'y adapte et y concorde avec exactitude. L'harmonie ne résulte pas plus de l'unisson que de perpétuelles dissonances ; elle naît d'une combinaison d'éléments, réunis sans être confondus, divers sans être opposés. Aussi n'est-il de destinée vraiment harmonieuse que celle qui, négligeant les notes sourdes et faisant vibrer les notes sonores que chacun porte en soi et peut donner,

en tire une série d'accords, tantôt parfaits, tantôt imparfaits, ces derniers étant d'ordinaire les plus beaux et les plus touchants, et faisant souvent attendre leur résolution jusqu'à la mort.

Les bonnes journées que l'homme prend ou croit prendre ne vaudront jamais les beaux jours que Dieu lui donne. Aux mauvais moments qu'il se fait, manquera toujours la dignité des heures douloureuses que la fatalité lui assigne.

Les illusions, les espérances, c'est la fleur de la vie. Si cette fleur ne fructifie pas toujours et doit se faner, ce n'est pas une raison pour la couper à peine épanouie, ou d'avance lui soustraire toute sève et toute vie, en mettant à nu les racines qui la nourrissent.

PROVINCIANA.

La vie de province continuant d'être partout la même, il n'est pas étonnant que les vérités d'observation qu'en a tirées un Balzac participent à ce caractère, à ce privilège des vérités mathématiques qui les rend indépendantes des temps et des lieux.

On a vu, dans la Rome des papes, on voit partout, dans nos provinces, les intelligences réduites, pour se soutenir, à un aliment unique, l'archéologie, pour s'abriter, à un seul genre de refuge disposé, suivant leur taille et leur mesure, dans quelque coin du passé. Ici et là, leur résultat semblable tenait à la même cause, c'est-à-dire à une impuissance de s'élever jusqu'aux idées générales, ou d'embrasser, dans leur large et vraie portée, les questions et les événements en possession d'occuper présentement la scène du monde. Ainsi, à ce point de vue des occupations de l'esprit, Rome a pu avoir une tournure provinciale, de môme que telle ville de province

retrace, au petit pied, les nobles loisirs de la Rome qui n'était pas encore une capitale moderne, mais les retrace comme une figurine peut reproduire l'effet d'un colosse.

S'il est convenu que la province est le séjour privilégié des petites divisions et des mesquines animosités, il ne faut pas oublier qu'elle est aussi le terrain le mieux préparé par la nature et par les accommodements artificiels, pour maintenir l'alliance la plus facile, la moins tracassière, entre les formes et les pratiques ostensibles de la religion, d'une part, et, de l'autre, les exigences d'un matérialisme non moins effectif qu'inavoué. C'est là proprement rendre à l'âme ce qui est dû à l'âme et au corps ce qui appartient au corps. Admirable conciliation où l'esprit tout seul n'eût pu prétendre, mais aussi prudent partage, où l'on n'a garde d'admettre l'esprit, soit comme médiateur, soit comme partie prenante.

Veut- on se mirer dans une feuille de papier, en recevoir le reflet exact de ces préjugés, de ces répugnances, de ces vanités qui font l'effet de convictions et en portent les couleurs? il suffit de lire un journal. Pour sortir de sa propre pensée

et entrer dans celle d'un autre, plus large, plus développée, en même temps que plus recueillie et mieux fixée, il faut lire un livre. L'un est aussi ordinaire que l'autre devient rare ; et pourtant l'un n'est qu'une sorte de monologue stérile , loutre est comme un dialogue muet, il est vrai, mais combien plus fécond que tant de dialogues animés et retentissants !

Généralement parlant, que fait de sa vie le Provincial? Que n'en fait pas le Parisien? Chacun d'eux, à sa manière, méconnaît le prix du temps, de ce temps dont la pensée sérieuse et l'action utile devraient marquer l'emploi et mesurer la valeur. Les moments que l'un gaspille par une dissipation irrésistible restent infructueux pour l'incorrigible inertie de l'autre. Combien d'emplois excellents ou agréables de l'esprit avortent, là, faute de temps, ici, faute de goût 1 Que de Parisiens feraient plus et mieux, s'ils pouvaient s'arrêter quelque peu? Et s'il voulait se mettre en mouvement, tel provincial ne parviendrait-il pas à faire quelque chose ?

Les révolutions que suscite à Paris la passion de la liberté font saillir des cas singuliers de téra-

tologie morale. Les réactions qu'entretient, chez les classes élevées de la province, la haine de tout ce qui n'est pas convenu, sous le nom d'amour de l'ordre, rassemblent et déposent les éléments, les échantillons multiples, mais faciles à confondre, d'une sorte de paléontologie intellectuelle.

Dis-moi qui tu lis, et je te dirai qui tu es. Il y a un siècle, passait de main en main, parmi les grands seigneurs, ce livre écrit par des savants qui étaient aussi des bourgeois, V Encyclopédie, Les grandes dames se pâmaient à la lecture de ces romans, Clarisse, La Nouvelle Ilëloïse, Paul et Virginie, dont les auteurs étaient bourgeois ou moins que bourgeois. Aujourd'hui, que nous montre notre haute bourgeoisie, cette classe qui, jadis, se faisait honneur d'être appelée lettrée ? des hommes qui lisent chaque jour le Figaro, à moins que ce ne soit V Univers; des femmes qui ont lu le Récit d'une sœur, à moins qu'elles ne lisent pas. Tout favorise ce prurit de tous les préjugés, de toutes les prétentions, de toutes les rancunes, que renouvelle quotidiennement le journal favori, jusqu'à la particule qui orne le nom de son auteur principal, jusqu'à ce fumet équivoque de boudoir ou de mauvais lieu qui donne le plaisir de s'encanailler légèrement, sans

en avoir Tair, et presque sans s'en douter. Le chatouillement mystique que produit sur les imaginations féminines le chef-d'œuvre à la mode, ne perdrait-il pas beaucoup de son effet, si le parfum aristocratique qui se dégage de noms authentiquement titrés ne mêlait une sorte de montant à l'odeur de l'encens et ne purifiait, dans la chambre mortuaire, les sueurs de l'agonie.

Connaissez- vous le pays où n'aimer que ce qui est aimable, n'admirer que ceux qui sont dignes d'admiration, c'est vouloir ne plaire à personne et déplaire éperdûment ; où fleurit et prospère la plus riche collection de petites laideurs morales, tandis que l'esprit et le goût languissent et meurent du mal d'exil ; où la culture des arts ne va pas plus loin que la simple velléité, tandis que le premier pas fait vers la science meneau pédantisme? Vous l'avez déjà nommé, si vous avez habité la province. Si vous ne l'avez pas habitée, faites en sorte de l'ignorer toujours.

Quand vous aurez mis d'un côté ceux qui, veillant toute la semaine à leur famille, à leurs revenus, à leurs spéculations, mènent l'une et portent la pensée des autres à la messe, le dimanche, et se

font une supériorité morale d'y aller ; de l'autre, ceux qui, veillant toute la semaine, dimanche compris, à leurs spéculations, à leurs revenus, à leur famille, ne vont pas à la messe et se font une supériorité intellectuelle de n'y point aller; vous aurez classé par genres principaux les indigènes de ce pays ; vous ne connaîtrez, ensuite, que trop bien, à l'user, les différences de détail qui font le partage des espèces et des individus.

Combien d*âmes dans ce chef-lieu ? Cinquantedeux mille deux cent cinquante-sept, tout juste, suivant l'annuaire. Combien de belles âmes? La bonne société en fait le compte par approximation. Ainsi renseigné, allez à la découverte, et, suivant qu'elles seront engagées dans le corps d'un gentillâtre gêné ou bien sous la peau roturière d'un bourgeois enrichi, d'une bourgeoisie cossue, vous les trouverez généralement douées d'une sensibilité exquise à rencontre des privations de l'estomac, ou d'un zèle brûlant pour les jouissances du ventre.

Le moins et le mieux que l'on puisse dire de tel provincial, c'est qu'il est homme de cœur, et

de telle provinciale, c'est qu'elle est femme de tête.

Une éternité de plaisirs, c'est le Paradis d'Odin et celui de Mahomet. Une éternité de justice, c'est le Paradis catholique. En vertu de cette conception supérieure, la femme de ménage catholique compte sur une place dans ce séjour d'en-haut où il lui sera donné de dire éternellement leur fait aux serviteurs et aux servantes auxquels, pour avoir trop vite et trop mal répondu ici-bas, il sera éternellement interdit de raisonner.

On ne saurait habiter une province française, catholique par conséquent, sans s'apercevoir qu'on est admirablement placé pour relever une vérité de fait, qui est tout à l'honneur du catholicisme contemporain. Ce catholicisme, qui à tant d'égards est comme l'antithèse du christianisme, est resté évidemment sur un point (et un point capital), absolument fidèle à la pure doctrine des premiers, des plus immédiats interprètes de Jésus. Les textes (Ils seront deux en une seule chair, reddere dehitum, etc.) sont là pour nous dire qu'au point de vue chrétien, l'essence du mariage, c'est l'union charnelle ; c'est cette union que le prêtre catholique sanctifie ou croit sanctifier. Ajoutez-y

l'argent, c'est-à-dire l'apport d'une civilisation matérialiste, et l'essentiel du contrat rédigé par le notaire : et voilà tout. C'est autant de pris sur tant de manèges et de ménages irréguliers qui sont, de tant de façons, le fait de la chair et de l'argent, sans que le prêtre et le notaire passent par là. La femme est mise régulièrement en possession de son dû; elle devient la maîtresse, en dépit de toute promesse d'obéissance ; elle a pour elle le mot sacré : redde dehitum; ce mot est, à lui seul, toute une déclaration des droits à son usage. Il faut qu'elle ait sa part, son tout, et qu'il ne soit pas fait tort d'une goutte à sa soif légitime. 11 se trouvera par hasard quelqu'un pour ne pas se contenter de cette alliance autorisée par les Apôtres, les Pères et le Pape. Ce quelqu'un serait bien capable de rêver on ne sait quel mariage civil, œuvre d'une civilisation morale. Il ira jusqu'à laisser entendre qu'il pourrait bien y avoir làdessous des âmes, des esprits intéressés dans l'affaire; qu'entre eux, entre elles, et d'eux à d'elles, il peut, il doit y avoir certains accords préalables ou subséquents, quelques notes concordantes du moins ou complémentaires. Assez, assez, fi du galimatias philosophique ! Passe encore si ces choses se disaient eh style de roman ou de romance 1

Il faut reconnaître et mettre à sa place, à sa vraie place, le fort de la morale ecclésiastique mise à la portée des gens du monde, ou plutôt passant par la femme bien pensante pour arriver jusqu'à rhomme qui se dispense de penser. Le prêtre catholique triomphe sur un seul point, mais sur un point essentiel. Une très grande part de la bourgeoisie provinciale reste dans sa dépendance, pour la fixation du nombre des enfants. Que cette fixation soit proportionnée ou non aux ressources pécuniaires ; que la disproportion qui a lieu de ce chef produise et rende de plus en plus ordinaires le rétrécissement et l'aigre isolement des âmes; qu'elle les voue à la médisance, à l'envie, à la colère, même à la recherche des gains risqués ou malhonnêtes que suggèrent ces très mauvais conseillers, les embarras du ménage ; voit-on que cela préoccupe beaucoup les défenseurs en titre de la morale ecclésiastique? Il faut bien qu'ils soient dans le courant et que la religion, comme la science, tourne ses applications sur la physiologie au lieu de s'en prendre à la psychologie; comme le théâtre, mette avant tout, presque à la place de tout, les relations sexuelles, avec leurs suites dans la famille et dans le monde. Ne faut-il pas aussi que pour l'honneur du catholicisme, on le montre aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui,

présidant aux destinées de l'humanité et veillant sur les origines de l'homme, comme il veille sur sa nourriture par l'obligation du jeûne et la prescription du maigre ?

En fait de jour et d'air respirable, n'avoir que ce qu'on porte avec soi, en s'ingéniant à le renouveler par de lointaines communications avec le grand réservoir supérieur, résister de toutes parts à un élément hostile peuplé de je ne sais quelles ébauches d'êtres sans queue ni tète, ou bien d'êtres soi-disant complets, mais platement difformes s'ils ne sont pas ridiculement boursouflés ; considérer leurs rencontres et leurs évolutions dans une sorte de nuit perpétuelle : tel est, au propre, l'état du plongeur qui visite pour quelques instants les profondeurs des mers. Telle est, au figuré, la condition ordinaire de l'homme sérieusement intelligent que la nécessité, quelque naufrage de la destinée, ou bien un caprice fatal, aura fixé à demeure dans ces abîmes sans clarté, dans ces bas-fonds de la pensée qui se nomment la province.

A reconnaître le talent d*autrui, il y a une difficulté intellectuelle et une épreuve morale. C'est déjà trop de l'une des deux, pour la province.

PHILOSOPHIQUES ET LlTl'ËRAIRES. 127

Un nécessiteux qui, ne sentant pas sa misère, est exempt de la moindre tentation d'envie, la rare et singulière félicité! En ce qui est des biens de l'esprit, cette félicité appartient tout naturellement, sans le moindre effort, au commun des provinciaux. De ce côté, ils ont su se mettre au-dessus de tout besoin, et vivent dispensés de chercher leur vie. Croyant avoir tout le nécessaire, ils s'en contentent et n'ont cure du superflu .

La fréquentation de certains esprits non seulement vides, mais incapables de se remplir, où rien ne se retrouve de ce qu'on essaya d'y mettre, a l'avantage de rendre doux et de faire paraître profitable le commerce entretenu avec un esprit non moins vide par lui-même, mais où l'on est sûr, au moins, de retrouver tout juste ce que l'on y a mis.

Il est des mots qui, grâce à d'heureuses rencontres et à des circonstances propices sont tirés de la roture et anoblis, au moins, pour l'espace d'une génération. Telle est la dignité à laquelle, dans les provinces surtout, se trouvent promus ceux-ci : VEsprit de Conservation. Ne leur demandez pas de montrer leurs titres, de faire leurs

preuves par delà le son et l'apparence. Vous risqueriez de trouver que ce qu'ils couvrent d'habitude ce n'est rien moins que l'esprit et ce n'est rien de plus que le devoir, pratiqué par toutes les femmes et par un nombre passable d'hommes, d'aller saluer une poupée dressée sur un autel ; le droit acquis à tous les hommes et à bon nombre de femmes du monde, d'aller manger, boire et danser dans les salons dorés aux frais de l'État, de fonctionnaires assez grassement payés pour faire du luxe ou contrefaire le luxe. Devoir et droit supérieurs et antérieurs, qu'il s'agit de maintenir envers et contre tous, et qu'on ne s'avisera jamais de trouver payés trop chers au prix de toutes les servitudes intellectuelles et politiques. Le mot de passe, le signe de ralliement a fait son chemin ; il est aussi bien porté dans la chaire catholique que dans les salons.

Il est à tout, le moins un bénéfice intellectuel assuré, que les femmes françaises retirent de cette éducation des couvents que dans les hautes classes de la société, elles partageront bientôt avec les hommes. C'est de savoir porter haut et fièrement leur ignorance si elles sont de nature énergique et impérieuse, et de ne jamais songer

à en être confuses, si elles sont humbles et modestes.

De tout homme qui aura fait acte ou preuve d'intelligence soit qu'il parle de matières sérieuses, soit qu'il ait écrit, soit qu'il ait la patience de lire ce que d'autres ont écrit, la bourgeoise de province la plus huppée et la paysanne la plus complètement illettrée diront de même: c'est un savant. De l'autre côté de l'ignorance native de l'une et de l'ignorance soigneusement entretenue de l'autre, le monde intellectuel avec tout ce qui le compose, apparaît dans une confusion vague et brouillée, sans traits, ni formes, ni parties distinctes.

Avec son tempérament intellectuel d'eunuque, qui se refuse à toute saine et virile production, le parfait conservateur ne s'accommode que de la très sainte et très stérile alliance de l'Ordre et de la Routine. Tout ce qui rappelle, tout ce qu'annoncent les embrassements féconds de la Révolte et du Progrès l'effarouche et le terrifie. Pour lui, l'art de gouverner se résume en quelques recettes banales propres à mettre en repos tout intérêt matériel, se borne à un petit nombre de procédés

expéditifs bons pour réduire au silence touteffort vers le changement.

Toute sécularisation répugne au dévot, celle du patriotisme comme les autres.

L'anathème philosophique lancée contre la pensée par Jean-Jacques Rousseau ne pouvait toucher le but, car la philosophie répugne par essence à la stérilité de Tintelligence. Mais Tanathème religieux lancé de nos jours contre la pensée du haut du Vatican ne pouvait manquer son effet. L'esprit qui avait dicté cette condamnation n'était pas nouveau et le jugement lui-même n'avait qu'un effet déclaratif. N'importe! Il a eu les honneurs d'une découverte, d'une nouveauté. Du moment que l'observance du far niente était formellement érigée en précepte dogmatique, du moment que retentissait, venant de si haut, la proclamation des saintes vacances de l'esprit, quel surcroît de dignité et de garantie pour orner, pour protéger la paresse intellectuelle !

C'est principalement dans les hautes classes de la société provinciale que Ton prend sur le fait cette sorte de démonétisation légale des valeurs

intellectuelles, que le Syllahus est venu brusquement déprécier et retirer de la circulation. La gravité factice, ce lingot de plomb estampillé de toutes sortes de lieux communs solennels, en est devenue plus écrasante. La frivolité n'y a rien perdu, sinon l'empreinte de l'esprit qui jadis donnait le change sur la fausse monnaie qu'elle éparpille. Mais ce qui n'a plus ni poids ni crédit, ce qui n'est plus reçuy c'est l'expression spontanée de toute pensée libre, généreuse, moins que cela, distinguée. Mis dans la bouche de l'avare qui refuse de communiquer rien de ce qu'il a, le mihi plaudo ipse domi du poète est le mot d'un égoïsme coupable à force de se rendre inutile. Mais, dans ce -milieu dont nous parlons, ce même applaudissement solitaire que l'intéressé se décerne à part soi, ne devient-il pas le dédommagement raisonnable, la ressource nécessaire de celui qui, se sachant quelque peu fortuné par l'intelligence, et ne demandant qu'à ouvrir sa cassette, c'est-à-dire son esprit, se heurte chaque fois à un refus de placement, à un déni de confiance ?

Physiologiquement parlant, il est des atrophies corporelles que l'on est maître de produire, de constater, et parfois de guérir. Au point de vue

d32 PENSÉES MORALES

psychologique il est toute une série graduée d'atrophies intellectuelles qu'il est permis d'observer, mais sans rien de plus ; sorte d'expérience absolument stérile, mais gratuite, pour celui qui en est le sujet, non moins stérile, mais fort onéreuse, pour l'observateur.

L'archéologie ne croît guère dans les esprits très habités, très commodément habitables ou bien ouverts à toute hospitalité. Mais elle prend aisément racine dans certaines intelligences pétrifiées, sans éclat ni facettes, d'ecclésiastiques ou de magistrats de province. Elle y glisse de menus plaisirs ; elle en fait sortir des études étiolées. De temps en temps sur ce. terrain, elle fait pousser, parmi bien des rejets épineux, quelque pâle fleur de ruines.

« Je suis convaincu que Véloge est un des élé- « ments de bonheur qui manquent en province, « ... Le rayon de soleil qui développe l'âme « humaine, l'approbation *. » Vérité de plus en

* Magasin pittoresque, n« de novembre 1881, p. 375.

plus vraie et de plus en plus triste comme tout ce qui est vrai !

Si mince qu'il soit, le domaine intellectuel départi à la province ne comporte pas la moindre jouissance en commun. Pris dans toute la force du terme, le Beati possidentes n'y implique qu'une juxtaposition sans conflits*.

« Que faites-vous de vos soirées ? demandait-on hier à une pToyïncïa\e distinguée? — Nous jouons aux cartes. Autrefois on recevait des amis^ on causait en y mettant de l'esprit ; ce n'est plus la mode, » Mot simple, venu aussi naturellement, aussi bonnement que s'il s'était agi d'une nuance rouge remplaçant une nuance rouge sur la robe ou sur le chapeau ; mot plus profond qu'il n'est simple ! Quel est, en effet, le pouvoir qui, en France, servit à tous les pouvoirs après les avoir

^ Tout bien considéré, l'expression province, dans cette pensée et dans celles qui suivent, doit être entendue comme terme indicatif d'une division topographique purement intellectuelle et non comme une désignation locale. On n'est pas provincial au sens où nous le prenons, parce qu*on est ici et non là, mais parce qu'on est ainsi et non éomme cela.

détruits? C'est la mode, c'est-à-dire le caprice présidant au perpétuel changement des intérêts et des sensations qui remplacent, en les contrefaisant parfois, les idées et les opinions. C'est la mode, ayant pour sœur et pour coadjutrice, la parodie. Voilà près d'un siècle que la France rêve liberté, et dans cet intervalle que de parodies mises en action, tour à tour violentes et atroces, mesquines et bouffonnes I Parodie de la conquête illimitée sous un chef insensé, parodie du droit divin, parodie du suffrage populaire; etpar dessus tout, parodie de la liberté, jouée sur tant de scènes et répétée, avec tant de variantes, par tant de bouches I Comme il était naturel que le nom qui implique par dessus tous les autres la durée et l'absence de changement devînt le nom démodé par excellence I Demandez plutôt au premier de nos corps politiques ce qu'il lui en coûte en ce moment, pour avoir voulu mettre à l'ordre du jour ce nom usé, suranné, mal porté, Dieu. « Que faites-vous de votre vie, hommes du jour? — Nous agissons, nous agissons, pour ne pas nous ennuyer. Autrefois, on croyait ou l'on pensait à Dieu ; c'était un tempsde repos. Aujourd'hui, il faut suivre la mode qui défend d'arrêter. »

A Paris, qui dit un curieux dit presque un

artiste, dit certainement un homme occupé à sa manière, et pour qui la journée passe vite. En province, la curiosité oisive n'est que le prêtenom de l'espionnage. Elle veut tuer le temps, mais elle est forcée de s'avouer que le temps a la vie dure.

L'air de la province est soporifique. Traversé seulement par quelques rêvasseries politiques, le sommeil des esprits y serait sans fin, n'était le chatouillement de quelque médisance pour les exciter, ou bien, pour les éveiller en sursaut, quelque grand bruit de ville; par exemple, l'éclat d'une débâcle financière qui partage immédiatement les naturels du pays en trois groupes inégaux : les perdants, les gagnants, et tous ceux qui, n'ayant pas joué, envient les gagnants .

Partout on est exposé par ce tâtonnement intellectuel qui est inséparable des rapprochements sociaux, à se heurter contre un estomac, adonner contre un ventre, alors qu'une illusion d'optique faisait croire à la présence d'un cerveau et d'un cœur. Mais c'est en province que l'épreuve, se renouvelant incessamment, admet le moins d'exceptions heureuses.

Comme elle a des produits renommés qui, perdant à être goûtés loin du cru, ne s'apprécient bien que sur place, la province a certains régals moraux qu'on ne savoure pas ailleurs, aussi purement, aussi longuement. Tels sont le gain disputé d'un procès, l'ouverture d'une succession achetée au prix d'une interminable attente. Tels sont encore les assaisonnements, les apprêts variés que la dévotion relevée de politique doit à tant de préparateurs jurés, offre à tant de dégustateurs bénévoles.

Suivant les cas et les personnes, la dévotion est une consolatrice qui aide à supporter la privation de l'importance politique et sociale, ou bien une alliée qui s'évertue à en reconquérir la possession .

Il n'y a qu'un Paris, dit-on, et il y a bien des provinces. Gela n'est vrai qu'en apparence. Paris se divise et comprend un monde intellectuel partagé lui-même en régions diverses, un monde financier, un monde frivole et corrompu, le plus nombreux de tous, etc. Mais qui dit la province, dit en un seul mot certaine manière d'être qui est la même ici et là.

Qu'elle soit unie et stagnante, comme en province, ou, comme à Paris, toute en cascades, tracassante, fracassante, qu'elle soit mare ou torrent, l'oisiveté est également incapable de soulever et de porter n'importe où rien de ce qu'elle laisse invariablement en place ou de ce qu'elle roule au hasard .

Il est à Paris bien plus de provinciaux sans le savoir qu'il n'est en province de provinciaux sans le vouloir.

Au fond, ce n'est pas d'après sa façon, bonne ou mauvaise, insuffisante ou correcte et même plus que correcte, d'exercer une profession, que l'homme peut être connu et jugé; c'est bien plutôt d'après un autre mode d'activité laissé à sa pleine disposition, au lieu de l'imposer à lui, qui est l'emploi de ses loisirs. De ce côté, ni occupé ni tenu, il reste exempt de toute contrainte tenant à un besoin ou à une habitude et devenant aisément machinale, de toute pose, et de toute tenue comme de tout effort d'esprit convenu et commandé; il peut se laisser aller et il y va, en effet, de ses goûts, de sa liberté, de sa personne morale. Ce genre d'activité, c'est l'emploi de ses loisirs.

D'après ce témoignage, interrogez-le et décidez sur lui en connaissance de cause. Que vaut, pour le provincial, ce témoignage, et que comporte cette décision? La condamnation la plus fortement motivée, la plus accablante, sans réserve ni appel .

Raisonneurs et intéressés * / Michelet, le profond historien, a donné une preuve de plus de sa merveilleuse intuition, lorsqu'il a ainsi résumé, gravé en deux mots la topographie morale de l'une des régions de la France. Le raisonnement et l'intérêt personnel, ces deux poteaux indicateurs de la froide critique, ces deux bornes portant interdiction, sous peine de ridicule, non seulement de tout enthousiasme, mais de la moindre expansion admirative, comme ils sont, en effet, plantés à découvert et solidement enfoncés, le long de cette frontière! Aussi, comptez les littérateurs, les artistes, les vrais poètes qui ont pris leur vol sur ces stériles montagnes ou bien à leur pied. Resterez-vous à trois ou bien irez-vous à quatre? Le talent acide et corrosif de Stendhal, les gauches préférences de son goût si peu sûr, pour ne pas dire si faux et si emprunté, lorsqu'il joue au dilettante ou s'érige en critique d'art, le pénible

» Histoire de France, t. II, p. 71.

enchevêtrement de la Chartreuse de Parme, c'est comme une sublimation curieuse d'éléments na tifs qui, malgré tout, sentent leur provenance, leur province. Au contraire, le lyrisme, souvent sublime de Berlioz représente , par un privilège unique, une réaction à outrance, une protestation éperdue, commencée dès l'enfance, contre les influences originelles de la petite ville barbare * où il naquit, non loin d'uae grande ville, non moins barbare^. La cité démocratique a compris l'antithèse, et voulant sans doute payer de retour celui qui, dans le domaine de l'art, fut par excellence un aristocrate, elle a laissé passer sa mort, elle laisse passer sa gloire, en s'obstinant à refuser à la moindre de ses rues l'honneur de porter son nom; qu'il s'agisse d'ériger des statues sur ses places publiques, c'est un mécanicien qu'elle a choisi hier, c'est un gantier qu'elle préférera demain.

Il est un art de couper les vivres à l'esprit, les ailes à l'imagination, la racine à toute fleur morale, mais de légitimer par une consécration préa-

< C'est ainsi que Berlioz, dans ses Mémoires, désigne la Côte-Saint-André.

* Grenoble.

140 Pensées morales

lable l'offrande de toute pâture faite au corps. Cet art a ses virtuoses, qui sont les parfaits dévots. Il commence là où finissent les Arts libéraux, les Beaux-Arts. Il est florissant là où ils languissent.

Recette utile pour communiquer du bout des lèvres avec ces animaux à sang-froid qui sont les provinciaux : Ne jamais s'animer, et rester de sang- froid.

De ces deux phénomènes, l'apparition d'un esprit, d'une âme incorporelle, au milieu de vivants en chair et en os, ou l'apparition d'une pensée fine, d'un sentiment délicat entre gens de province, lequel est le plus incroyable ?

En province, on trouve un terrain neutre, un seuly pour le commerce des paroles, une place de sûreté, une seule où se garer des malentendus : c'est le lieu commun.

L'esprit tout net et tout pur, inoffensif pour cela même, n'a pas cours en province. Cet or natif n'y devient une valeur de circulation qu'en recevant l'empreinte de la critique et quelque effigie

reconnaissable frappée par la médisance . Disons autrement et mieux : L'homme d'esprit méchant, celui qui estttne peste, y est sûr d'une bienvenue. L'homme d'esprit sans méchanceté y est traité en paria, en pestiféré.

Voulez-vous savoir comment deux pratiques excellentes en soi, la charité envers les vivants et le respect des morts, peuvent perdre tout mérite? Allez voir comme l'une et l'autre s'exercent en province. L'une, quand elle n'est pas posthume, s'y montre comme le déguisement décent, l'étiquette honnête de la loterie. L'autre, durant des journées sans emploi, ne fait que tenir la place vacante des occupations qui manquent et des jouissances qui méritent de compter. Le désir du gain se subroge en Ja place de l'une ; l'autre y usurpe machinalement sur la vraie vie.

Oui, chers dévots de province, qui nous renvoyez si volontiers à l'autre vie, parce que vous ne savez rien faire de celle-ci, oui, certes, il est une autre vie. Mais, celle-là, vous ne la connaîtrez jamais, quoique pour la connaître, mourir ne soit nullement de rigueur. Ce ne sont point les sens extérieurs qui donnent sur celle-là, mais bien ces autres sens, intimes, invisibles, le sens

da la Nature, le sens plastique, le sens littéraire, le sens musical, le vrai sens religieux, autant d'ouvertures que remplacent, chez vous, des portes closes.

Habitez la province en observateur, ou bien en victime des circonstances, plutôt qu'en provincial. Voyez-y la vie morale de la femme se résumant en une triple soumission aux exigences de la mode, de la dévotion, des sens, tempérée seulement par la liberté de la médisance, et vous comprendrez l'urgence d'une régénération intellectuelle aussi sainte que le fut jadis le rachat des captifs, aussi conforme à la dignité humaine que l'émancipation des esclaves, nécessaire comme une mesure de salut public.

Ce n'est pas la moindre qualité du provincial que son assiduité aux funérailles. Par là, que d'êtres profondément obscurs éclipsent, au moment suprême, ceux qui ont mérité, sans l'obtenir, un long souvenir ! Grâce à ce pacte d'assistance obligatoire entre mort-nés, les uns semblent avoir vécu, les autres font l'effet de vivre encore ^

* Quanquam quid refert quando moriatur istiiismodi, qui nunquam vixerit ?

Érasme. — Éloge de la folie.

Un tour de roue de la politique, et voilà telle influence sociale sur le pavé, tandis que telle autre s'élève et domine. Avec la République, c'en est fait du long règne de la magistrature et du clergé. Place aux rois du jour, nos seigneurs les professeurs (Sciences en tête, Lettres en queue) et les ingénieurs de toutes qualités. A eux de faire les hautains, les inabordables. A eux déposer, même au-dessus du Préfet, ce voyageur qui passe et part, presque à côté du chef militaire qui, lui, en tout temps, en toute ville, jouit du privilège de faire résonner sa grosse voix dans les salons, et ses grosses bottes dans les rues.

Quand on a parlé sur et contre la province, reste cette question de géographie morale : où commence, où finit la province? Question insoluble, puisque la province est un pays qui, n'admettant chez lui aucun colon, colonise de toutes parts.

Indissoluble, étonnamment féconde, l'alliance à jamais consacrée et sans cesse renouée entre le préjugé et la sottise engendre la lignée perpétuellement renouvelée de ces frères ennemis qui sont les impies par principes et les dévots.

Le même goût pour le lointain, le chimérique, le fabuleux, qui parte Fénelon à suivre sur les mers Ulysse et Télémaque, à fréquenter i!île de Calypso et la République de Salente, l'engage à la recherche d'une terre inconnue où l'éducation dés femmes se formerait d'un heureux mélange de piété, de sérieux et d'agrément. La découverte est-elle beaucoup plus avancée, et par delà les erreurs, les préjugés en révolte et les superstitieuses défiances qui en interdisent les approches, fait-on mieux qu'entrevoir l'aventureuse contrée ? Il y a lieu d'en douter. Une épuration du sentiment religieux qui le dégagerait de tout instinct aveugle et ridicule, qui le laisserait dépouillé de toutes les dévotions banales ou raffinées dont l'assemblage en forme le couronnement artificiel, une culture de l'esprit propre à le rendre modestement fécond, à l'orner avec discrétion, à y faire venir tout autre chose que des herbes folles ou des fleurs légèrement vénéneuses, voilà ce que les familles distinguées devraient souhaiter pour leurs filles, voilà ce qu'elles ont la certitude de ne pas obtenir des établissements pieux investis d'une sorte de monopole qu'il y aurait dérogeance à ne pas respecter. Quand donc une sécularisation prudente, mais décisive, donnera-t-elle le signal du vrai progrès? Quand sera biffée cette mise à l'index tacite et préventive qui, grâce à la

complicité trop aisément consacrée des scrupules pieux et d'une frivolité naturelle, désigne d'avance toute occupation intellectuelle digne de ce nom comme la première des tentations dangereuses ou comme le dernier des pis-aller?

Si la Réalité se charge de manifester quelque chose des antinomies de Kant, de l'harmonie des contradictoires de Hegel (également réputées chimériques), c'est par certains accords de l'égoïsme et du dévouement qui sont le propre de la nature féminine.

She knows but the matters of the house, Ând he, le Knows & thousand things ^

La différence entre les fonctions intellectuelles nécessaires de l'homme et de la femme, que le poète a exprimée avec une netteté si délicate, doit-elle subsister toujours aussi absolue, aussi profonde ? Nullement, tout effort tenté pour la réduire (sans espoir de lasupprimerentièrement) sera, pour le bonheur de la vie commune, une garantie de plus.

• Tennyson, In memoriam. XCVI.

Qu'il S'agisse de Téducation de la femme ou de celle de l'homme, la nature humaine ne nous crie-t-elle pas que rien n'est enlevé à l'âme, de ce qui est donné aux saines, fortifiantes, nécessaires libertés de l'esprit, mais que tout ce qui est fait pour produire ou entretenir l'assoupissement de l'esprit ne profite qu'aux dangereux éveils des sens? Que dire de la crainte devoir pousser ce qu'on prétend élever?

Penser à aimer, c'est le droit que la nature dicte et inculque à la femme. Aimer à penser, c'est le devoir que doit lui tracer l'éducation.

Que sous tous les déguisements et tous les masques, la préoccupation des rapports sexuels qui la mettent dans la dépendance de l'homme reste la préoccupation dominante, sinon unique, de la femme, il le faut bien, il y va de son honneur et de son bonheur. Mais que les mœurs deviennent telles que roman et théâtre, publications du jour, exhibitions du soir, n'entretiennent l'homme, au bas mot, que de ses rapports sexuels avec la femme, il y va de la dignité de l'homme qui s'y perd.

Traiter d^excentriqiie la femme intelligente et qui sait lire, c*est un signe d'aberration, d'une aberration condamnée à ne jamais connaître le centre vrai, le centre rayonnant de la vie de famille et de la vie sociable.

Qu'un Tom Pinch, avec sa bonté d'âme adorablément naïve et crédule, devînt le mari, c'est-àdire le souffre-douleurs d'une Gharity Pecksniff , c'est ce que la justice distributive d'un créateur purement humain (si chrétien du reste), tel que Dickens* n'eût pu souffrir. Mais la justice distributive du Créateur d'en haut qui (les dévots et surtout les dévotes nous défendent d'en douter) permettout, se distrait à permettre que quelqu'un comme Tom Pinch s'unisse en réel et légitime mariage à quelqu'une comme Gharity Pecksniff. O « noble musique » , amie et consolatrice des Tom Pinch passés, présents et futurs, que dis-tu d'un accord de cette sorte? Va, pour le coup, tu n'as plus qu'à te taire.

Pour quelques courtisanes par nécessité faisant

1 V. Martin ChuzzlewU,

Je métier sans conviction et sans goût, que de filles sans mari, que de femmes mariées et même très bien mariées, sont et restent au fond, courtisanes par vocation, ayant le goût et la passion du^métier qu'elles ne font pas. Qu'elles prennent sur elles, du mieux qu'elles pourront, ces déclassées de deux sortes, celles-là pour se résigner à leurs bénéfices positifs, et celles-ci pour bénéficier moralement de leur résignation . Fair defect of Nature ; fair atheist, faut-il toujours redire, à propos de la femme, avec le grand poète anglais * .

* Milton. Paradise lost, liv. X.

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