ROUTINE ET PROGRÉS
La scène est en France, dans la France libérale, républicaine, progressiste, etc., de 4877, près d'une petite ville que certaines gens croient encore honorer en l'appelant le berceau de la grande Révolution, à l'Académie du chef-lieu. La chaire d'enseignement littéraire supérieur y est occupée 'à tour de rôle par deux professeurs aussi diflPérents de physionomie intellectuelle qu'inégalement partagés quant au succès. Le premier, avec une consciencieuse correction, tourne dans un même cercle, dont chaque rayon porte un nom qui est Ordre, Beau, Esprit de la philosophie ou Philosophie de VEsprit (l'Esprit tout court risque, lui, de s'échapper par la tangente). Tous ces rayons aboutissent pareillement au centre où resplendit le signe de Dieu, du Dieu bon. Mêmes pensées et presque mêmes paroles font régulièrement le tour de l'enceinte consacrée. A certains reposoirs distribués autour de la circonférence et placés sous l'invocation exclusive de saint Thomas
d*Aquin, de Descartes ou de Bossuet, il y a reprise des motifs favoris, et les assistants, du fond de leurs cœurs, entonnent unanimement le répons. De temps en temps, au dehors, dans le journal bien pensant de l'endroit, il y a de Técho. Les auditeurs fidèles viennent et reviennent en nombre, comme on se rend à un exercice pieux. Les Révérends Pères ouvrent la marche. Plus d'un notable délégué représente le clergé séculier, la magistrature, l'armée. La mère amène ses filles. A chacune il suffit, pour obtenir la confirmation de son brevet de bon ton et de haute moralité, de respirer le parfum d'orthodoxie que dégage cette philosophie des gens bien élevés, de cette théologie des familles. Le plaisir est vif, si le profit est mince, d'entendre traiter tout net Spinosa d'athée, Hegel, de génie du mal, et avec preuves à l'appui, Cousin d'Hégélien. C'est ce qui s'appelle dire ses vérités à la philosophie indépendante. Que ne peut-on sur Theure'inviter la religion, notre religion, à professer les siennes l Il ne tient pas, du moins, à cet excellent philosophe catholique que la chaire laïque ne relève et ne retienne, par droit de déshérence, la fonction de commenter l'Évangile, jadis réservée à une autre chaire, maintenant délaissée par elle ou peu s'en faut, pour d'autres emplois, pour des programmes moins vieillis. Que manque- t-il à
l'autorité de ce propagateur des saines doctrines si zélé, si convaincu que la sagesse humaine ne vit que de sacrifices et ne règne que par l'abdication? Rien. Il est pratiquant et il s'est humblement prosterné en public, devant le Syllahus,
Le second sans cesse agréable et jamais superficiel, toujours instructif, sans la moindre tache d'érudition pédantesque, n'ôte rien à la finesse et à la clarté de ce qu'il donne à la profondeur. Il ne se contente pas d'occuper une place à part entre ceux qui ont osé interroger Molière et interpréter Shakspeare. 11 rayonne en tous sens, autour de son sujet, éclairant rapidement de vastes perspectives. L'esprit, le bon goût, le bon sens, s'unissent pour offrir par sa bouche les prémices d'un ouvrage que les lecteurs délicats mettront au rang des pages de critique les plus achevées d'un Sainte-Beuve, d'un Schérer. Devant lui, quand il parle, qui voit-on? Quelques femmes qui ne craignent pas le soupçon, Tinconvenance. Et encore ? Un vieux général, son coreligionnaire, appuyé sur la béquille glorieusement conquise à Solférino, et flanqué d'un frère d'armes vieux autant que lui, mais intact. Solides au poste où presque nul ne les suit, les deux guerriers se font fort de prévenir, au centre masculin de l'auditoire, le triomphe de cette classique et fatale unité qui est, ailleurs, le par-
lage du professeur de Turc ou de Tartare Mantchou. Du reste, les feuilles locales qui se respectent ont la discrétion de se taire sur l'étranger. Que manque-t-ii à l'influence de ce représentant éminentde la plus ingénieuse critique, de la plus pénétrante esthétique? Tout. Il est protestant et il a revendiqué avec assez de netteté la qualité d'esprit affranchi ; entendez par ces mots, au dire de beaucoup de niais et de quelques habiles, ni plus ni moins que libre penseur .
(Souvenir de la Faculté des Lettres de Grenoble, 1876-77), aujourd'hui (1882), époque d'Ordre moral, les choses ont sensiblement changé.
Là OÙ le recueil des caractères et la collection des esprits ne laissent guère discerner qu'un chapitre unique, intitulé : Des modes d'acquérir, et subdivisé ainsi qu'il suit : Mariages, successions, procès; le reste n'étant que pages blanches ou recettes de procédure, et le tout enveloppé d'une reliure où des ornements sans suite et sans goût s'appliquent au hasard; là on se sent en province, et l'on est ainsi au fait de la loi du pays, de ses us et coutumes.
Le désintéressement, le sacrifice volontaire se montre sous plus d'une forme. Il a souvent pour
instigateurs et pour complices l'esprit, la sensibilité, rimagination, s'il s'agit, par exemple, d'un mariage pauvre ct)n tracté par amour ou décidé par l'estime. Pourquoi donc ce dernier genre d'oubli de soi ne produit-il, en province, qu'un indulgent étonnement, et pourquoi une autre générosité, celle du légataire qui renonce à ses droits, y provoque-t-il une admiration sans mélange? C'est que, dans ce dernier cas, il n'y a pas lieu de sous-entendre ou de soustraire ces nonvaleurs qui sont l'esprit, la sensibilité, l'imagination. Le désintéressement qui se substitue à l'intérêt, inspirateur ordinaire des actes de la vie courante, y éclate pur, positif, mathématiquement appréciable comme l'intérêt propre, que, par exception, il supplante.
Représentants éminemment graves et plaisamment centristes de ces classQs dirigeantes qui voient tout perdu, parce que les consciences et les sociétés leur échappent, veuillez subir une épreuve, consentir à un essai. Montrez -vous capables de diriger non pas (c'en serait trop) une de ces conversations entre hommes et femmes que le passé connut, que l'avenir ne retrouvera pas et que le présent ignore, mais une conversation entre hommes, qui passe, marche et se sou-
tienne entre les fadeurs religieuses, les banalités violentes de la politique et les immoralités courantes. Faites preuve de ce talent, et Ton commencera à vous prendre au sérieux..
Il est des compagnies d'assurance qui, moyennant une prime certaine que représente l'abandon convenu du développement intellectuel, promettent, mais sans les garantir, la pureté des mœurs et la dignité du caractère. Ces compagnies sont les sociétés qui prennent à forfait l'éducation de la jeunesse distinguée, suivant les règles de la dévotion .
Avez-vous perdu tous les êtres qui vous étaient chers? Avez-vous déserté, après une guerre sans merci, le foyer de vos affections et de vos souvenirs violé par l'ennemi, sans même garder intact le bien de la santé, à défaut duquel le travail luimême n'allège que bien incomplètement le poids des heures ? Ne vous plaignez pas. Il vous reste un avantage certain, celui de constater que les amis de Job ont laissé. une nombreuse postérité. Il vous reste une étude curieuse à faire en recherchant jusqu'où ces descendants d'ancêtres fameux ont conservé l'héritage transmis, en quoi ils l'ont
changé. C'est au nom de Dieu que ceux-là péroraient et vitupéraient. C'est au nom de Dieu pareillement que ceux-ci parlent et raisonnent. Seulement des siècles se sont écoulés, et la théologie donne dans la politique. Dieu inspirait à ces théologiens, si fiers de mettre le malheureux dans son tort, leurs âpres objurgations. Dieu suggère à ces politiques les insinuations captieuses par lesquelles ils tentent de le mettre de leur parti, de l'attirer dans leurs pieuses cabales. S'il lui reste une obole, que ne la consacre-t-il à l'entretien de leur chapelle? S'il a encore la force de tenir une plume, que n'en fait-il profiter la bonne cause, c'est-à-dire la leur? Ainsi change le langage avec les temps; mais ainsi dure, sans fiéchir, la malice des cœurs incapables de se consoler.
Entre le solitaire et l'homme du monde, il n'y a souvent que la différence d'un égoïsme occupé de soi et d'un égoïsme qui veut occuper les autres de soi. De ces deux dispositions, la moins gênante, la moins exigeante est pourtant celle que l'on traite communément avec le moins d'indulgence. C'est que la vanité des hommes, qui tire honneur et hommage réel ou apparent de recherches et de poursuites môme intéressées, tient à
injure Ja franche déclaration d'un abandon volontaire et d'une fuite sans détours.
Ajoutez indéfiniment l'une à l'autre des journées agitées à vide, avec toute la diversité possible ; leur somme ne sera jamais une vie qui compte. Multipliez l'une par l'autre ces quantités égales entre elles qui sont des journées uniformément employées ou régulièrement utiles, et vous êtes certain d'obtenir pour produit une destinée, sans bruit peut-être, mais qui aura marqué.
Se trouver indigne de sa fortune, tenir sa condition pour indigne de soi, quelle distance entre ces deux sentiments ! Et pourtant, combien leurs manifestations peuvent se ressembler! Même gêne, même contrainte et, si on peut le dire, même difficulté à se tenir en équilibre, correspondent à cet excès de scrupules et à cet excès de suffisance. L'homme, qui ne voit que l'extérieur, confond et en juge mal. Seul celui qui pénètre au dedans, distingue et rend justice.
Il y a une bonne raison de n'attendre d'un égoïste ni secours, ni consolation dans nos souf-
frances, lorsque ces souffrances n'ont d'autre cause et d'autre objet que nous-même : c'est qu'il ne saurait s'y intéresser. Il y en a deux pour ne rien attendre de lui, lorsque pous souffrons plus noblement par d'autres et pour d'autres : c'est qu'il est incapable de s'intéresser à nos peines, et c'est que, faute d'en avoir jamais éprouvé de semblables, il les ignore. Il est comme un médecin à qui le malade est indifférent et la maladie inconnue. Qui voudrait d'un tel médecin?
Quel est le plus sûr moyen de n'être jamais satisfait des autres? Est-ce de se sentir, à tort, trop content de soi-même, ou bien d'avoir de trop justes motifs d'en être mécontent ?
La vanité a besoin du monde ; c'est par lui qu'elle vit, qu'elle jouit, qu'elle souffre. L'orgueil passe de la société à la solitude, de la solitude à la société, et ne trouve tout à fait son compte ni dans Tune ni dans l'autre. La fierté s'écarte et se défie des hommes que la modestie supporte.
Quand la modestie n'e serait pas une bonne qualité, ne resterait- elle pas le meilleur des
calculs? N'est-ce pas à elle de tempérer le déplaisir causé à autrui par la vue de ce qu'il peut y avoir de bon en nous, en lui réservant le faible plaisir et le léger mérite de l'y découvrir? Oui ; mais on ne découvre qu'en cherchant, et le chercheur, où est-il ?
Gomme la vraie force de caractère se déclare et s'éprouve en ne se laissant pas entamer au choc de l'adversité, la vraie timidité d'esprit se fait reconnaître par sa persistance à se dérober, intacte et inaltérable aux atteintes du succès.
Il est aussi doux et il serait autrement avantageux de se créer un chez soi moral et intellectuel qu'un chez soi matériel, c'est-à-dire de s'arranger un ensemble d'opinions et de convictions personnelles d'où l'on ne sortirait momentanément que pour y rentrer bientôt, s'y reposer, s'y trouver à l'aise. Néanmoins le compte est bientôt fait de ceux qui considèrent assez leur esprit pour le garnir d'une ntatière commode et agréable^ ou même sans l'orner ni le décorer, en vue des accueils et des réceptions, pour le rendre simplement logeable.
N'offrir que surface, et, au lieu de recevoir, d'absorber, de produire, n'être bon qu'à se laisser effleurer et à renvoyer ce qui nous a effleuré, grand malheur, assurément. Il est plus grand encore, si cette surface est peinte, fardée, ouvragée de mille manières, pour attirer et séduire le regard.
Une certaine gravité convenue et compassée que caractérise l'absence de toutes les vues larges et désintéressées qui pourraient lui donner du poids, voudrait se faire passer pour le correctif de la légèreté d'esprit qui effleure tout et ne se prend à rien. Vaine prétention ! La solennelle inertie de cette tenue de rigueur, la banale ineptie de ce négligé incorrect qui flotte à tout vent sont, au fond, de même étoffe, également mince, également inconsistante, sous les différences de couleur et d'empois. Et, bien des fois, le même esprit fait tout ensemble de l'une son costume de cérémonie, de l'autre son vêtement de dessous. Habillement à la française, s'il en fut!
Les actions, comme les discours, peuvent être toutes d'emphase et de parade.
d60 PENSÉES MORALES
Trop se réclamer de rimagination, dans la conduite de la vie privée, réclamer à tout propos la liberté pour l'exercice de la vie publique, deux habitudes d'esprit qui décèlent souvent même chose, c'est-à-dire un faible pour le désordre.
Plusieurs se plaignent hautement de vivre sans être compris. Ils avaient besoin d'un auditoire complaisant et prompt aux applaudissements, qu'ils ont inutilement cherché! Quelques-uns laissent à peine deviner qu'ils mourront sans avoir pu se faire entendre. Il leur fallait un confident de choix qui ne s'est pas rencontré.
Une salutaire ignorance préserve l'ami le plus pieusement voué au salut de notre âme de se douter que sa sollicitude ne nous aura servi qu'à souhaiter plus vivement, mais en vain, un témoin clairvoyant de notre intelligence.
Il y a moyen de se faire d'une seule personne un auditoire, et du public un confident. Le nombre n'y fait rien ; c'est affaire de ton et d'intention.
Telle intelligence semble muette, parce qu'il ne s'est trouvé autour d'elle que des sourds. Il peut arriver que noblesse de cœur, haute distinction des goûts, supériorité de l'esprit, se résument en cette désignation et ce signalement : Un taciturne malgré lui.
Des confidents passifs comme Técho, des confidents qui ne font que moraliser pour leur propre compte, la scène proprement dite en montre un certain nombre ; le théâtre du monde en regorge.
Plus les concurrences sont effrénées, plus le talent de produire, même le plus distingué, le plus rare, devient une pure non-valeur, s'il n'est soutenu par l'art de se produire ou par l'avantage d'être produit.
Entre l'effronterie et le succès, il n'y a qu'un pas. Entre le talent et la réputation, que d'abîmes I
C'est convenu, c'est entendu ; le Français ne lit que son journal, de même que la Française ne lit que son paroissien. Conseiller tout autre exercice de l'esprit, sentirait son docteur et son pédant.
Osons le dire, toutefois, en ce temps où la contradiction des jugements humains dans Tordre privé, qui est éternelle, se complique de tant de divisions et subdivisions d'opinions dans Tordre politique, qui sont beaucoup moins durables, s'il était permis de risquer une recette tout à fait modeste d'hygiène morale, l'indication dosée au minimum du préservatif calmant et fortifiant tout ensemble, à rencontre d'une telle anémie intellectuelle et d'un tel besoin de haines publiques, on pourrait la formuler ainsi : Chaque matin, à jeun, avant de se remettre en contact avec les choses et en conflit avec les hommes, prendre cette fable d'un ancien auteur nommé Lafontaine, qui est intitulée : Le Meunier, son fils et l'âne; y ajouter, une fois par semaine (Ton en sera quitte en bien moins d'un quart d'heure)^ la lecture de certain chapitre d'un auteur moins ancien, mais plus oublié encore, M™« de Staël, qui a pour titre : L'Esprit de partie; faire suivre le tout d'une période de réflexion dont la dose variera de cinq à dix minutes ; s'en tenir à ce double élixir, de long et sûr usage, faire son profit de cette quintessence d'antique sagesse et d'expérience toujours moderne I
* De l'influence des passions, chap. vu.
On marche en avant tout naturellement ; pour aller à reculons il faut un effort. On s'est rompu à la pratique des dénigrements inconsidérés en arrière ; pour appliquer franchement, en face, une louange motivée, on est nul.
Des esprits chagrins et courroucés ont décidé qu'on ne saurait rien attendre de bon de Thumaine nature. Ils croient avoir rendu cet arrêt en connaissance de cause, et ils ont résolu de lui faire sortir son plein et entier effet. Pour quiconque ne justifie pas cette opinion et se sent incapable de la justifier, la fréquentation de tels esprits est déplaisante ; la pudeur d'une bonne conscience en est offensée. Pour en venir à tolérer leur société, il faut avoir commencé à mériter d'être compris dans le jugement porté par eux, ou s'avouer qu'on pourrait bien finir par le mériter.
Que j'ôte en idée ce que les autres se persua-, dent qu'ils savent sur moi-même, sans me le dire, et ce que je crois savoir de moi, sans le laisser entendre à personne, entre ces deux valeurs, il y a un reste, une différence. Ce reste, cette différence, tout compte fait, pourrait bien être la simple vérité I
Pour donner le change à la mobilité de leurs humeurs bruyantes et instables, pour dissiper ou faire crever les nuages qui les offusquent sans cesse, des hommes, que la mauvaise fortune, les infirmités, les dégoûts, ont séparés du monde et réduits à eux-mêmes, ont pour unique ressource de soulever fréquemment des tourbillons qu'ils enflent de leur souffle irrité et où leur raison s'enveloppe, s'agite et disparaît par intervalles.
Qui aima trop à se faire craindre et à peser sur autrui dans l'âge de l'action, finit par se faire peur et par s'accabler lui-même, lorsque vient la terrible nécessité de l'inaction. Telle faute, tel châtiment. Il convient que l'on souffre après avoir fait souffrir et justement ce que l'on a fait souffrir.
Il reste un aliment aux esprits dégoûtés, une volupté aux esprits impuissants, un aiguillon pour les esprits mous : c'est le dédain.
Triste rencontre que celle de gens naturellement enclins à se comporter en maîtres, qui, par une sorte de violence de tempérament etd'âcreté d'humeur, discutent avec autant d'opiniâtreté
que s'ils n'étaient pas sûrs de dominer, et ont une si ferme détermination de dominer, que toute discussion avec eux est superflue. Alors même qu'ils ont la raison de leur côté, ce n'est pas assez qu'ils la fassent parler; il faut qu'elle crie à tuetête. Si la justesse ne leur fait pas toujours défaut, le goût et le sentiment de la mesure leur sont à jamais inconnus. Écoutez-les. Vous croyez entendre une voix, qui, avec une imperturbable assurance et une force égale, appuie sur des notes justes et sur des notes franchement fausses. D'autres, sans dévier résolument de la droite ligne, errent souvent tout à l'entour des vraies raisons et des bons jugements, et ne savent pas s'y fixer. A prêter son attention à ceux-là, on est blessé encore, mais d'une autre sorte; c'est comme le grincement désagréable de sons équivoques qui, sans être tout à fait justes, ne seraient pas décidément faux.
Celui que possède une fureur de dominer trouve d'abord son compte à faire succéder autour de soi le silence à la contradiction ; mais il ne se tient pas toujours à ce premier triomphe ; il veut profiter de ses avantages et poursuivre ses succès . Le silence qu'il a obtenu vient-il de résignation et d'indifiFérence, ou bien emporte-t-il l'acquiescé-
ment? Arrêté et comme suspendu entre la contradiction et le plein assentiment, ne peut-il, ne doit-il pas être poussé jusqu'à la complète approbation? Ce doute, qu'il est difficile de supporter, veut être changé en une certitude favorable ; on s'efforce à l'obtenir; mais souvent on se prépare des regrets pour avoir cherché à ouvrir des bouches qui restaient fermées, et l'on éprouve qu'il est plus facile de commander le silence que de faire obéir la parole.
Des triomphes aisés et les inquiètes tristesses d'une irritante solitude, c'est-à-dire les avantages et les maux du pouvoir tyranique, voilà la part réservée dans la société à certains esprits doués de telle sorte que toute opinion qui se fixe en eux reçoive sa forme la plus absolue, son empreinte la plus impérieuse. Otant à quiconque adopte leurs sentiments le pouvoir de rien ajouter à ce qu'ils disent, et à quiconque pourrait être d'un avis différent, la volonté de chercher à en rien retrancher, ils ne laissent d'autre refuge autour d'eux que l'approbation sans réserve ou le silence .
Tomber, pour s'y aplatir, à la surface de la
molle indifférence; rejaillir, après s'être brisées en éclats, au choc de la contradiction passionnée ou intéressée; s'émousser au contact de Tapprobation froide et polie qui en renvoie le banal écho et le reflet sans âme, ou combattre vainement les préjugés impénétrables et durs, voilà, dans les commerces les plus familiers comme dans les controverses les plus hautes, la destinée moyenne, la vie courante des opinions modérées et des convictions généreuses. Le cas rare, la conjoncture singulièrement heureuse, la bonne fortune du moment, c'est leur rencontre avec des esprits faits pour en recevoir et en garder l'exacte empreinte, dignes d'en réfléchir les clartés, d'en faire ressortir une image ni déformée par des grossissements exagérés, ni atténuée par des restrictions énervantes.
Par une sorte de loi de proportion mathématique , deux opinions contraires , deux partis adverses impliquent généralement deux opinions, deux partis intermédiaires qui se touchent de près et qui doivent à leur situation le bénéfice de tendre toujours et de réussir parfois à séparer les extrêmes, à les empêcher de se heurter.
Le défenseur violent d'une cause ne supporte
pas mieux le partisan modéré de sa cause propre qu'il ne souffre les défenseurs modérés ou violents de la cause contraire. C'est qu'entre la modération et la violence, en quelque point qu'elles se rencontrent, il est une opposition essentielle, qui est d'esprit et de nature, et prévaut contre tout rapprochement, comme elle reste plus forte que toute opposition qui n'est que de doctrine, de sentiment et de pensée.
Il est un moment ou la modération, disputant contre la modération, s'excite, s'emporte jusqu'à céder à des tentations de violence. Par l'effet d'une même loi qui pousse les choses hors d'ellesmêmes et fait sortir le contraire du contraire, le temps vient où la violence, aux prises avec la violence, s'use et s'épuise jusqu'à dégénérer en modération .
La violence et la modération ont même propension, non seulement à se faire obéir, mais encore à se faire imiter, et, de même que la violence ne souffre rien que de violent autour de soi, la modération voudrait que tout devînt modéré par elle et près d'elle. L'une et l'autre sont également portées à s'étendre, à se répandre; mais,
chez la première, c'est défaut et faiblesse, puisque, étant sans repos et ne se suffisant jamais, elle cherche à s'échapper en se communiquant ; c'est force et vertu chez l'autre, parce que, se trouvant bien avec elle-même, elle n'est pourtant pas pleinement satisfaite si elle ne donne de ce qu'elle a et de ce qu'elle est contente d'avoir.
Abuser de la vérité, comme pour se punir d'avoir trop usé de l'erreur, est la moins méritoire des expiations et la moins exemplaire des peines. Par là, sans réussir à se montrer d'accord avec soi-même, on ne gagne de s'accorder ni avec l'élite des amis de la vérité qui font en sorte qu'elle ait toujours raison, ni avec la foule des partisans de l'erreur pour qui l'erreur a rarement tort.
L'alliance étroite, dans la polémique religieuse, de la parole de Dieu et du langage des halles, voilà un des symptômes les plus apparents par où se manifeste ce qui menace en tout et sous toutes les formes nos habitudes intellectuelles et nos relations sociales : facile coalition des extrêmes, communication presque instantanée entre deux pôles opposés de l'esprit, suppression des dis-
tances entre ce qui est le plus grave, le plus élevé, et ce qu'il y a de plus léger et souvent de plus trivial. Qu'il est donc nécessaire de travailler à établir en soi de beaux et pleins milieux intellectuels,dont Tinlerposition rompe tant de brusques rencontres qui se font, sans transition, sans préparation, d'un bout à l'autre de l'esprit ! Jl ne s'agit pas tant de tout ramener à la gravité que de tout maintenir à sa place et de fermer la voie aux usurpations. Donnez part, si vous le voulez, au frivole, mais faites que, pour ses sorties et ses rentrées, le léger, le frivole ait sa place et ne dérange rien autre. Ne ménagez pas tout à l'entour des vides par où il glisse sans obstacle jusqu'aux places qu'il ne devrait jamais atteindre.
Aux inquiétudes, aux tristesses naturelles de l'homme, la belle, la sage antiquité sut opposer des joies, des sérénités d'intelligence dont il nous reste un sentiment confus. Serait-il vrai que pour faire contrepoids aux nouvelles et divines tristesses que le Christianisme est venu révéler, ce n'est pas trop de tant de gaîtés factices, de tant d'amusements exquis, de tant d'intérêts compliqués dont se forme le mouvement toujours croissant d'une civilisation que l'on se plaît à proclamer chrétienne ? Fait-il donc
preuve complète, le témoignage rendu par le génie profondément et, si on peut le dire, irrémédiablement chrétien de Pascal, l'aveu plein d'ironie qui lui échappe. Lorsque, à Topposite des mystères de la foi, sans ménagement, sans entre deux, il accuse et justifie, il provoque et il absout en même temps tout ce que contient dans sa pensée ce mot significatif, le divertissement? Ce qui serait tombé du sommet de la croix pour se répandre à jamais sur le monde, serait-ce donc une ombre immense, aveuglante, qu'il s'agirait de couvrir et qu'on effacerait en apparence, avec toute cette agitation de flambeaux et de lumières artificielles mêlée à ce grand bruit de voix et de pas précipités?
Dans les temps où triomphe la force pure, les excès qu'elle pourrait commettre au détriment de l'humanité sont réfrénés par les bienfaitrices qui s'appellent la Modération, la Justice, la Clémence. Dans ceux où les chocs d'opinion et les conflits de systèmes perpétuent sous d'autres formes la lutte sans fin, ce qu'il y aurait d'absolu dans leurs applications pratiques au point de vue des destinées individuelles et de l'état social, est tempéré par l'intervention d'une protectrice inavouée. Ses autels reçoivent les sacrifices invi-
sibles et les secrets hommages que la faiblesse des caractères, l'impuissance de la logique abstraite et la force des choses lui apportent assidûment, sans oser l'honorer et la bénir sous son vrai nom. Ce nom est rinconséqu.ence. N'est-ce pas â elle que Ton doit, entre autres précieux avantages, l'impossibilité de mettre en action certaines théories qui, sous prétexte de faire fleurir la religion, tendent à ériger l'ignorance en vertu, ou bien, sous couleur de favoriser exclusivement les progrès de la civilisation positive, iraient à faire de la vertu une non-valeur ?
Nous n'aimons pas taqt la vérité que nous possédons ou que nous croyons posséder, parce qu'elle est vraie, que parce qu'elle est nôtre ; et c'est ainsi que la vérité elle-même tombe dans le perpétuel commerce de vanité que nous entretenons et qui est presque tout l'homme.
Il en est de la vérité comme de tous les autres biens dont la jouissance est plus molle et la possession plus fade et plus languissante, à proportion qu'il en a moins coûté pour les acquérir et auxquels on s'attache d'autant plus que la recherche en a été plus longue et plus âpre. Faut-il
donc s'étonner que Tabondance de vérités toutes faites qui nous entourent, qui nous accablent, qui nous sont données et livrées de toutes parts, ne suffise pas toujours à éloigner de nous un certain sentiment de misère et qu'il faille parfois, pour y échapper, un peu de vérité que l'on sente être à soi, moins pour la posséder en propre, que pour l'avoir trouvée seul après l'avoir cherchée?
Possesseur inconstant du Vrai qu^il nomme sien
U homme en sait juste assez pour voir quHl ne sait rien.
Une même chose ne peut longtemps fixer notre attention. Fût-ce la vérité, la beauté même, il faut, pour nous suffire en nous plaisant, qu'elle se montre et disparaisse tour à tour. L'œil de l'esprit, comme l'œil du corps, obéit à un mouvement qui, sans cesse et imperceptiblement, le ferme pour le rouvrir. Il n'a pas seulement son besoin de repos et son sommeil ; il a aussi, en pleine veille, son cillement et son clignement.
Si c'est manquer de foi aux autres, que de paraître ce que l'on n'est pas, c'est manquer de foi à soi-même que de ne pas chercher à savoir tout ce que l'on est. Sincère au dedans, sincère
au dehors, telle doit être la vie, pour conserver cette dignité et jouir de cette sécurité morale, qui ont pour fondement commun le vrai.
Le travail par lequel l'esprit arrive à se former des convictions est comparable à une fructification. Aux opinions caduques et fragiles, portées à jeter au dehors plus de poussière stérile ou inutilement fécondante que de semences destinées à se développer, succèdent les convictions affermies, comme le fruit succède à la fleur ; et ces convictions elles-mêmes, ayant noué et mûri avec lenteur, font croître intérieurement des germes de vérité qui se répandent au dehors quand elles s'entr'ouvrent ou qu'elles éclatent.
Qui a plus d'attachement et fait plus d'honneur à ses convictions, de celui qui les étale, les affiche à tout propos, en fait offre à tout venant, ou de celui qui, en comprenant tout autrement la valeur et la rareté, les serre, les cache, et d'un soin jaloux, s'efforce de les tenir hors d'atteinte, comme si elles ne pouvaient être trop étroitement siennes ? A sincérité égale, il y a peut-être plus de courage dans le premier de ces deux partis,
une expérience plus haute et plus sagement désenchantée dans le second .
L'on a peine à imaginer des convictions voulues, c'est-à-dire qui soient principalement ou exclusivement œuvres de volonté. Pourtant, il est incontestable que certaines volontés, douées d'une puissance exceptionnelle, viennent à bout, par elles-mêmes et presque à elles seules, de fortifier et d'affermir les opinions sur lesquelles elles ont travaillé, au point que ces opinions deviennent des convictions pour celui qui les possède. Il est naturel que la faculté dominatrice qui les a faites les conserve, les soutienne en leur communiquant toute son énergie. Aussi, les emploie-t-elle comme on emploie des armes auxquelles on veut faire porter coup et que l'on assène vigoureusement. Malheur aux convictions peut-être plus dignes de ce nom, puisqu'elles ont une meilleure origine et sont plus involontaires, lorsqu'elles ont à supporter des chocs de cette espèce ! Ce qu'il y a de mieux à faire pour elles, c'est de se dérober et de céder, mais comme le clou cède et se dissimule sous le marteau qui le frappe, en s'enfonçant.
L'homme n'est qu'illusion, et l'illusion lui est
partout et à chaque instant nécessaire, qu'il pense, qu'il parle ou qu'il agisse. L'illusion qui, ayant pour domaine propre la sensibilité, partage avec la vérité le gouvernement et la direction de l'intelligence, est rarement absente de l'exercice du vouloir. Une fois qu'on a reconnu la faiblesse des motifs qui déterminent la plupart des actions humaines, la déplorable incertitude des buts qui les attirent, les innombrables accidents qui peuvent en' détourner leur marche, on se persuade aisément qu'une volonté acquise peut bien n'être qu'une manière efficace de s'abuser. Pour atteindre, en dénaturant les conditions des choses, à l'énergie de ce qu'on appelle un parti pris, elle doit, comme la passion, ou s'aveugler ou se réduire à cette sorte d'hémiplégie intellectuelle désignée par les Anglais sous le nom si juste de onesideness (le fait de celui qui ne regarde [que d'un côté).
Les volontés fortes auront toujours deux avantages qui manquent aux volontés incertaines : d'abord, cette justification immédiate qui leur vient, même avant le succès, de là confiance imperturbable qui leur interdit toute hésitation; ensuite cette autre justification subséquente et rétrospective qu'elles reçoivent, même après un échec, de la conscience et du souvenirde leur
force même. Par là, elles témoignent qu'elles pouvaient faire autrement, et ce témoignage les préserve de la tentation de le regretter.
Si l'activité que n'accompagne pas la réflexion risque de devenir une force sans contrepoids, qui agit pour agir et s'abstient de peu de choses, la réflexion excessive, à force de contrebalancer les considérations opposées et de peser les divers motifs d'action, finit par établir entre ces opinions et ces motifs, une certaine équivalence qui la porte à s'abstenir de tout jugement, de toute décision, et qui, la tenant immobile dans une sorte de désintéressement intellectuel, ne lui laisse qu'une liberté d'indifférence.
Comment l'homme, qui est borné de toutes parts, pourrait-il résister à une instinctive nécessité de borner non seulement tout ce qu'il entreprend, mais tout ce qu'il veut et tout ce qu'il pense ? Dans la poursuite de ses intérêts propres il lui arrive trop communément de faire prédominer la recherche d'un avantage déterminé sur celle de tous les autres, et de voir tout son bien dans ce bien spécial. Lorsque, se proposant un but plus hautement désintéressé, il s'érige en
défenseur d*une opinion, il épouse une cause, il arrive aussi (ce qui est autrennent triste et regrettable), qu'il tourne de ce seul côté tout ce qu'il a d'amour pour le vrai et pour le juste, qu'il y voit la justice même et toute la vérité, qu'il se dispense de juger tout le reste, ou, s'il ne le tient pour indifférent, qu'il n'y met son attention que pour y découvrir des obstacles et des soutiens. C'est ainsi que, s'attachant chacun à leur part de justice et de vérité, les hommes en viennent à être injustes l'un envers l'autre, parce qu'ils veulent faire cette part égale au tout et restreignent, par uneapplication étroitement relative, un sentiment vaste et généreux et qui ne devrait rien laisser en dehors de soi.
L'intelligence humaine est créatrice de plus d'une sorte. Tantôt les œuvres qu'elle produit semblent germer en elle et naître spontanément sans intervention étrangère. Alors elle devient mère, si on ose le dire, sans cesser d'être vierge . Tantôt elle est fécondée par l'esprit d'observation et de recherche, et de cette union naissent des œuvres que l'on peut dire engendrées. Tantôt enfin, elle se borne à mettre en œuvre des éléments extérieurs, une matière où il manque la
forme ; elle compose, elle arrange, elle fabrique ; pour tout dire en un mot, elle fait.
Avec une plume et du scandale, le premier venu est certain de se faire un succès d'argent. Avec une plume et de l'argent, il n'est pas absolument interdit à un vrai talent de s'acheter un succès d'estime.
Nul état de l'esprit n'est plus à craindre, n'est plus à fuir que l'inertie prolongée, pesante et stérile qui est à la rêverie ce qu'un sommeil morne, profond et sans rêves est à un sommeil léger et visité par de beaux songes. Rêvez, si vous n'agissez pas ou quand vous n'agissez pas. Mais faites l'un ou l'autre .
La régularité des habitudes, la division exacte en compartiments bien ordonnés des occupations successives qui remplissent la vie, est toujours un heureux symptôme moral ; sous ce rapport, on ne saurait s'y méprendre. Mais, au point de vue intellectuel, la conclusion à en tirer n'est pas également certaine, car un tel régime peut convenir à l'activité féconde et réglée d'une pensée qui trouve en soi-même la variété qui lui manque au
dehors ; il peut s'accorder avec Toisiveté sans profit d'une intelligence qui ne cherche le mouvement ni en elle-même, ni hors d'elle.
Vouloir primer dans un genre, dans un sujet, c'est permis pendant les années de collège ; après c'est hien téméraire. Mais d'être le premier à dire ou à exprimer d'une certaine manière la première chose venue, la prétention est modeste, sûrement inoffensive et parfois justifiée.
Comme il est une paresse languissante et inactive qui ne veut même pas entrer en travail, il en est une autre, que l'on dirait agissante et pressée, mais qui de l'activité n'a que la contrefaçon et du mouvement quel'ombre, aussi prompte à finir sa tâche que l'autre est peu disposée à commencer. A une sage activité, il appartient de savoir entreprendre comme de savoir mener à son terme ce qu'elle a entrepris, de connaître et de choisir le temps de commencer, et de prendre celui de finir.
Ainsi que le corps, l'esprit est sujet à de fausses délicatesses. Il en vient à se faire un goût difficile, à raffiner sur le travail et l'étude, comme le corps
raffine sur la nourriture, et à n'accepter rien qui ne soit accommodé à son caprice, assaisonné à sa guise.
A moins qu'elle n'ait la bonne fortune de tout ramener à l'unité d'une tâche préférée, épousée pour la vie, l'intelligence, que des dégoûts insurmontables ou les rigueurs de la destinée auront réduite à se faire une solitude volontaire, n'a guère à choisir qu'entre l'impuissance stérile ou certaine incontinence d'esprit non moins opposée à la vraie fécondité.
Une mémoire vaste et sûre et une prévoyance exercée qui s'étend au loin semblent moins deux facultés distinctes que deux modes d'action d'une même faculté, d'une même puissance visuelle de l'esprit qui, dirigée sur le passé ou projetée vers l'avenir, s'exerce avec la même certitude, ou peu s'en faut, et embrasse autant d'espace, qu'elle se porte en avant ou qu'elle retourne en arrière.
La mémoire qui amasse facilement ce qui doit lui échapper avec la même rapidité est une mémoire dissipatrice et que la dissipation mène vite
à la misère. Il- n'y a de mémoire vraiment riche que celle qui garde avec soin et sait employer à propos ce qu'elle a gagné avec une profitable lenteur.
Comme à chacun il manquera toujours plus qu'il ne lui sera donné, le bienfait de l'imagination par où l'on jouit de ce qu'on n'a pas est bien supérieur au profit du bon sens, qui est desavoir jouir de ce qu'on a.
Le sens commun, c'est la lumière qui est faite pour tous ; ouvrez les yeux : elle vous éclaire. Rien de plus vrai ; mais, partout répandue, cette lumière rencontre quantité d'esprits qui la réfléchissent, qui l'absorbent; si elle garde la pureté de son essence, mille déviations dérangent la rectitude de sa marche, brisent et dispersent ses rayons, l'affaiblissent, ou la font briller jusqu'à rendre difficile à soutenir et presque aveuglante son impitoyable clarté. Grâce donc pour celui qui a la faiblesse de se retirer, par moments, au fond de lui-même, de s'y réserver le temps et la place nécessaires pour jouir de quelque lumière artificielle ou surnaturelle, que ce soit la lampe de l'étude, ou les torches fantastiques de l'imagina-
tien, OU la lueur calme de quelque astre divin dont on ne sait rien, sinon qu'il est là au moment où il se laisse apercevoir, et encore I
(c Le sens commun s'épouvante de toute nou- « veauté ; il est le plus grand ennemi de la créa- « ilon '. »
Également opposé à la pensée et aux passions qui ont qualité pour produire et pour détruire, le sens commun est par excellence une force conservatrice; chargé de faire la police des actes et la critique des œuvres, quelquefois il préserve d'un réveil dangereux certaines puissances endormies de l'âme; quelquefois, la protection et la surveillance qu'il exerce portent sur le vide, et il remplit à peu près dans certains esprits l'office d'une sentinelle qui monterait la garde à la porte d'un palais inhabité 2.
^ Ogni novità sbigottisce il senso commune» il quale è il più gran nemico délia creazione.
(V. GiOBERTi, il Jesuita modettio, discorso preliminare, p. cccxxxiv.) * Oepuis répoque où ces dernières lignes ont été écrites, l'auteur a trouvé dans les œuvres de l'éminent publiciste
Les esprits ont besoin de sens commun, de même que les navires ont besoin de lest ; indispensable à ceux qui sont vides ou peu chargés, il n'est pas inutile à ceux qui, plus favorisés, transportent des matières précieuses et de riches cargaisons, et sont comme les hauts et puissants seigneurs des mers où s'étale leur pompe*. Mais s'il maintient l'équilibre, il ne donne pas le mouvement. Pour marcher, pour courir, il ne suffit pas de tenir entassées et immobiles au fond de soi-même, un certain nombre de vérités lourdement incontestables mais dépourvues de toute valeur d'échange et de commerce, il faut se sentir porté sur les flots de la mer et poussé par les vents du ciel.
D'ailleurs, rien n'est moins établi, à y regarder de près, que ce caractère d'identité constante et d'universalité qu'il est d'usage de prêter au sens commun. Non seulement ce qui, sous ce nom, règle généralement la conduite de la vie, varie
anglais John Stuart Mill la même comparaison appliquée à peu près dans le même sens. Jl se permet, en signalant ce rapprochement involontaire, d'écarter toute idée d'emprunt prémédité.
* Like signiors and rich burghers on the flood, Or as it were the pageants of the Sea.
IShakspeare, the marchant of Venice, act. I, se. I.)
avec les époques, les formes politiques, lès conditions sociales des individus, mais encore pour chaque individu, des occasions diverses lui prêtent des langages et des modes d'action différents. Jamais, assurément, le sens commun ne triomphe mieux, ne jouit d'une domination plus incontestée que dans les temps où Vutile obtient dans la vie sociale la part la plus grande et la plus respectée. C'est alors qu'il est le mieux, le plus également compris, le plus docilement suivi. C'est alors qu'il tend à établir entre les hommes une sorte d^équipollence universelle. Et, pourtant, cette équipollence même, à vrai dire, est une cause d'isolement moral plutôt qu'un principe de cohésion. Elle fait moins pour unir les hommes que pour les empêcher de se heurter trop rudement. Que, sur les grandes routes de l'intérêt, ouvertes en tous sens, on se dirige suivant des lignes parallèles et avec d'inégales vitesses, vers des buts identiques ; qu'au lieu d'une réciprocité de sympathie, qui les porterait l'un vers l'autre, la simultanéité des poursuites incessantes les pousse tous ensemble à la recherche d'avantages particuliers, voilà ce que le bon sens obtient de mieux, voilà son triomphe.
Le sens commun, tout seul, tout court, se
montre implacable pour toutes les élévations de Tesprit, autant de paradoxes ou de scandales, et indulgent pour une bonne part de ses faiblesses et de ses abaissements. On ne sait pas assez ce que peuvent renfermer d'éloges involontaires ces simples mots dits au sujet de tel homme par certaines gens : Il n'a pas le sens commun. Si la plus terrestre de nos qualités intellectuellesveut qu'on s'assujettisse à elle, elle ne vaut certes pas qu'on l'exalte. Se vante-t-on d'être soumis à la loi de pesanteur qui nous retient au sol ? Qui possède le bon sens possède, il est vrai, tout le nécessaire ; mais il n'a que le nécessaire. Qu'il dédaigne pour lui-même, comme autant de brillantes superfluités, tous les biens qui rapprochent l'héroïsme de la sainteté, même toutes les habitudes de l'âme et de l'esprit qui font de la vie un art noble et libéral, et non la monotone répétition des communes pratiques de l'intérêt bien entendu; mais que, chez les autres, il en tolère la recherche et en respecte la possession comme on respecte toute possession légitime; s'il est vrai que, pour raisonner juste et parler correctement, il faille savoir la logique et la syntaxe , il ne s'ensuit pas que tout ce qui se conforme à la logique et à la syntaxe soit une œuvre, encore moins un chef-d'œuvre. De même le bon sens est nécessaire pour vivre correctement ; car il est la logique
et la syntaxe de la vie. Mais, il faut le dire bien haut, ce n'est point de lui que viennent les nobles œuvres de l'existence, ou du moins, il n'en est que le très humble collaborateur. Sans compter qu'il est juste de souscrire tout bas et même de faire honneur ouvertement à certaines belles hardiesses qui se font non seulement sans lui, mais encore contre lui et en dépit de sa justesse, dirons-nous irréprochable ou incorrigible.
L'esprit porte en soi tout un appareil théâtral ; il a ses masques, son fard, ses oripeaux, ses miroirs ; il possède en outre un mécanisme d'optique qui lui est propre, ou plutôt il est lui-même un microscope vivant, bien supérieur au microscope matériel, non seulement en ce qu'il peut amoindrir et grossir à l'infini les objets vers lesquels il se dirige, mais en ce qu'il dispose d'eux, les rend présents et les fait évanouir à volonté. Pour que ce microscope intellectuel entre pleinement en jeu, il ne faut qu'une passion, grande ou petite, qui le monte, l'ajuste et le fixe. Le conquérant, le guerrier, l'ambitieux, le poète, l'artiste, l'amant, moins que cela, le bibliophile, l'antiquaire, le collectionneur, tous emploient cet instrument puissant qui, dans un atome, fait découvrir un monde.
Rôles, situations, intrigues, décorations, tout ce qui paraît sur la scène d'un théâtre, le vrai monde nous le présente, avec cette différence toutefois qu'au théâtre, une grande foule se réunit pour voir un petit nombre de personnages, tandis que, dans le monde, c'est le grand nombre qui joue et remplit la scène, et le très petit nombre qui observe, jouit du spectacle et le juge.
Entre ces deux influences, ces deux forces, Tamour-propre et l'exemple, dont l'une nous porte à rester ce que nous sommes, à prendre notre règle en nous-mêmes et en nous seuls, et dont l'autre nous en fait sortir, pour courir après les autres, et devenir ce qu'ils sont, autant qu'il est en nous, voyez les singulières combinaisons et les étranges compromis. La force de l'exemple est principalement dans la vanité ; si la vanité ne parle pas et n'a rien à prétendre, l'amour-propre l'emporte et garde la possession. C'est ainsi que la vue des actions sordides d'un avare agit sur un prodigue et sur un parcimonieux, de façon que l'un reste prodigue et que l'autre reste parcimonieux, par la raison qu'ils se trouvent très éloignés de ressembler à l'avare, qu'ils s'exagèrent cet éloignement et l'élargissent d'autant plus en imagination qu'il est plus près de disparaître en réalité. C'est
ainsi que, dans l'exemple d'un débauché grossier, il y a de quoi encourager Thomme de mœurs pures à rester pur, et à rendre l'homme de mœurs légères plus excusable à ses propres yeux, le premier se sachant gré de ce qu'il fait, et le second de ce qu'il ne fait pas, et tous les deux restant ce qu'ils sont.
A mesure qu'une civilisation plus raffinée et une vie sociale plus compliquée multiplient entre les hommes les occasions de rapprochements passagers et superficiels, diminuent et affaiblissent d'autant les sérieux motifs d'union morale et intime, à mesure que chacun est plus entraîné à vivre hors de lui-même, loin de ce point central où sont fixés les principes légitimes de toute action et de toute volonté, et à occuper successivement, au hasard, les points d'une circonférence factice qui s'élargit sans cesse autour de lui, il est naturel que la mobile puissance de l'exemple aille croissant et multiplie ses caprices. On en vient à ne plus considérer combien les fondements en sont fragiles et ruineux et à quel point, par tant de défaillances, de contradictions et d'incohérences, elle se dément et se réfute elle-même, incapable de rien prouver, de rien établir, sinon qu'elle n'a pas d'autorité propre et que tout en elle est apparence et confusion. Ce pouvoir, créé
par Topinion, est variable comme elle, ou plutôt ces tyrannies multiples, tour à tour proclamées et renversées, qui sont des pouvoirs de fait, de l'heure et du moment, en viennent à faire oublier l'autorité légitimé de la raison, règle unique et souveraine à laquelle nul modèle ne saurait suppléer, et dont tous les modèles relèvent.
A voir cette fureur de se donner des exemples et de se donner en exemple, ce double instinct de vanité qui, par les ressorts constamment actifs de l'imitation proposée ou reçue, pousse à la recherche d'un fantôme de supériorité, on comprend mieux la grandeur et la nécesssité d'une religion qui, à tous les modèles variables, a substitué un exemplaire unique, un modèle immuable, à la fois infiniment éloigné et infiniment voisin de nous , sans cesse poursuivi , jamais atteint, et dont l'inaccessible grandeur s'accommode admirablement à notre faiblesse, combat le monde par ses propres armes et renverse la nature en s'appuyant sur les principes les plus naturels à l'homme.
Les défauts de ceux avec qui nous sommes obligés de vivre nous attirent à l'excès, ou nous
repoussent vers Texcès contraire ; ils nous laissent rarement au milieu. Est-ce Tarrogance? Nous devenons très arrogants ou très humbles. Est-ce Tavarice ? Nous tombons dans Tavarice ou nous donnons dans la prodigalité. Est-ce Thumeur querelleuse et emportée? Elle raidit notre caractère jusqu'à la colère ou Tamollit et le rompt à la douceur.
Vouloir rendre heureux à notre façon ceux qui dépendent de nous par les liens de la nature et de l'affection, quelle tyrannie plus excusable et mieux intentionnée! Mais aussi, vouloir être heureux à sa manière et suivant sa nature, quelle indépendance plus légitime ! Et que d'oppositions et de luttes suscitent en se heurtant ces deux exigences si souvent contraires ; oppositions cachées, luttes intimes où se consume inutilement la plus belle part de beaucoup d'existences, et qui sont ordinairement couvertes de tels égards et enveloppées de tels ménagements qu'elles n'admettent ni témoin, ni confident, et n'imposent à nul arbitre désintéressé la peine de prononcer entre les parties et d'être réduit à ne donner à chacune ni tout à fait tort ni tout à fait raison.
La vérité la plus constante, la plus profonde que nous puissions dire de nous-mêmes, à savoir que le bonheur nous manque, est précisément celle que nous devons nous faire le plus de scrupule de découvrir à nos proches, à ceux dont la destinée est liée intimement à la nôtre au point de se confondre presque avec elle. Il faut la réserver à quelque ami du dehors s'il en est, trop peu engagé dans la question par une sorte de responsabilité personnelle, pour qu'à se plaindre ainsi devant lui on ait Tair de se plaindre de lui et de prétendre mieux qu'à l'aumône d'une pitié passagère.
A rencontre du besoin vulgaire d'être honoré auquel correspond une inclination à honorer aveuglément et sans discernement, il est une généreuse passion d'être estimé à laquelle répond une délicate envie d'estimer ; et c'est ainsi que jamais Tune ne manque de la forte pâture qu'il lui faut, et que l'autre ne cherche pas toujours en vain l'aliment de choix qui lui agrée.
Gomme la galanterie diffère de l'amour, la politesse de lamitié, le bruit des compliments de la gloire, comme des regards avides etdu cri d'étonnement confus des foules se distingue l'admira-
tion paisible et raisonnée des bons juges, ainsi la considération qui naît au contact de certains avantages appliqués par le dehors, auxquels les conventions sociales et les convenances mondaines donnent presque tout leur prix, qui vit et s'entretient par les sensations, ou plutôt n'est qu'une collection de sensations successivement transformées en opinions et en jugements, diffère de l'estime qui s'abstrait de l'imagination et des influences sensibles et vit retirée au fond de l'âme. Si elle n'est pas une opinion qui se joue de l'estime, elle est souvent une opinion qui joue l'estime, et si l'homme qui est déconsidéré a cessé d'être estimable, il arrive assez souvent que celui que l'on considère n'a pas commencé à l'être véritablement. Elle ne pénètre pas toujours jusqu'à la raison, ou si elle y pénètre, c'est par la porte des sens. Son nom même fait entendre que, pour l'accorder, il faut voir, que pour l'obtenir, il faut être vu, qu'elle se compose, en partie du moins, de ce qui saute aux yeux, et les conditions auxquelles, parfois le monde la donne, sont telles qu'on ne sait qui plaindre davantage, de celui-ci, occupé à chercher l'estime sans parvenir à la trouver, ou de cet autre qui, ayant trouvé la considération, en jouit, s'en contente et s'y tient.
Rapprochement salutaire et harmonieux que celui qui met en présence les deux âges extrêmes de la vie ! D'un rayon de sa clarté, l'enfance perce le cercle d'ombre que la vieillesse répand autour de soi. Le spectacle de la vie qui commence réjouit la vie qui tombe à sa fin. La gaieté de l'enfant profite au vieillard, et l'enfant profite de l'indulgence du vieillard. Ces deux âmes, l'une à peine éveillée, encore troublée et incertaine, l'autre presque enveloppée dans les voiles du dernier sommeil, mettent en commun le bien de l'ignorance et le bien de l'oubli ; elles ne se connaissent pas, elles ne se pénètrent pas l'une l'autre; mais elles se touchent par le sentiment et par une sorte d'instinct, profond qui établit entre elles une familiarité sans réflexion et une camaraderie sans jeux bruyants et sans disputes.
Triste et stérile association que celle d'une jeunesse qui ne prend droit que de la licence de ses goûts et d'une vieillesse qui ne fait loi à soi et auxautresque de la tyrannie de ses dégoûts ! Non moins triste, non moins stérile la communauté de vie qui unit un jeune homme disposé à croire et un vieillard décidé à douter! Par un bizarre renversement de l'ordre naturel, de cet ordre en vertu duquel un âge est fait pour recevoir
des leçons, et un autre pour en donner, le profit de l'enseignement et Tautorité de Texeraple sont perdus pour tous deux; Tun n'a que Tamour de la vérité sans la force qui vient de Texpérience et du long usage de la vie, et l'autre jouit du bénéfice et des privilèges de l'expérience sans avoir le goût et le bien de la vérité.
Autant il messied au vieillard d'entretenir un vain et tardif amour de la jeunesse, autant il lui convient et il lui sert de conserver de l'amitié pour ceux qui sont jeunes ; c'est le moyen de substituer à une passion égoïste malheureuse, nécessairement trompée et pleine de déboires, une affection calme et une sympathie désintéressée. Autant il y a péril d'étouffement pour la jeunesse à vivre sans cesse à côté et à l'ombre de la vieillesse, autant il lui sied de venir y chercher de temps en temps un lieu d'abri, de paix et de rafraîchissement, qui la remette et la défende de l'ardeur du grand jour et de l'éclat souvent blessant des lumières.
£n tout, la facilité à préférer peut être signe d'ardeur ou marque de lassitude. Elle est un don, un charme de la jeunesse qui^ se laissant à
peine le temps de comparer, voit et se cache tout juste assez des choses poiir se décider vite ; elle appartient à la vieillesse, à qui rindifîérence et le découragement rendent toutes choses égales et ^tent le goût de comparer. Mais une raison mûre et exercée paie plus cher et acquiert plus difficilement le droit de préférer. Ce n'est pas tant pour être indifférents aux choses que pour avoir appris à y démêler et à y discerner les vrais rapports qui font qu'elles se ressemblent et se valent, et les vraies différences qui vont à exclure la comparaison. Par là se sont multipliés et compliqués les éléments d'un choix qui suppose une certaine inégalité de valeur jointe à une certaine ressemblance de nature .
La vieillesse fait maigre chère qui n'a pour se soutenir que les réminiscences des joies , des succès frivoles, des dissipations d'un autre âge : reliefs de festins de surveille, aliments tournés, aigris ou affadis par le temps, de saveur suspecte et malsaine.
On a commencé par adopter, successivement ou tout ensemble, comme bases de traitement moral, cet apéritif qui est la franchise, ce cordial bienfaisant qui est l'amour des hommes, ce déri-
vatif dosé avec précaution qui est Tamour des femmes, ces toniques qui sont des croyances et des convictions. Mais Tair qu'on respire et qu'il faut bien respirer suffit, en l'absence de tout vice de constitution, à neutraliser ou à contrarier les effets du régime. L'on en vient et l'on s'en tient à cet astringent qui est la méfiance, à cet amer qui est le dédain .
Lavraie casuistique du temps présent, la mieux accommodée à son caractère et à ses tendances, serait celle qui, négligeant les sentiments, les mœurs, les passions, s'occuperait des intérêts. Si elle pouvait être enfermée en un livre, il conviendrait que ce livre portât cette épigraphe évangélique : « Nul ne peut servir Dieu et Mammon » , et qu'il fût intitulé : « Des différentes manières dont peut s'acquérir la richesse » ; ou bien en termes qui sentiraient le théologien plus que le législateur : « De ce qu'il est loisible de faire et de ce qu'il faut éviter en la poursuite, l'emploi et la conservation des biens de fortune ». Un tel livre pourrait être écrit par l'Église pour être lu par le monde ; mais l'Église y mettra- t-elle la main et le monde y jetterait-il les yeux?
On comprend que le même principe ait présidé à l'établissement de ces compagnies d'autrefois qui impliquaient une communauté de vie, de travaux et d'intérêts, dont les membres étaient unis
par des liens qui ressemblaient aux liens de la famille, et des modernes associations dont les bénéfices se partagent entre gens inconnus l'un à l'autre, dispersés non seulement au sein d'une même nation, mais dans l'univers entier, répondant à l'appel qui leur est fait non pas même par un nom propre, mais par un numéro ; mais l'on comprend en même temps qu'entre les applications du principe la différence des temps et des mœurs a mis un abîme.
Pouvoir grossir son fonds avec rapidité en liant une partie où l'on doit gagner à coup sûr, jouer cette partie et s'applaudir du succès, sans avoir à subir la présence d'un adversaire qui ait perdu et s'en afflige ; faire ainsi sous le voile de l'anonyme et dans une favorable obscurité ce qu'on ne ferait peut-être pas en plein jour et à visage découvert, sans mériter le nom de joueur avide, sans être suspect ou même accusé de mauvaise foi, ce qu'on aurait au moins quelque peine à obtenir de soi-même et à excuser aux yeux d'autrui, s'il fallait connaître et regarder en face celui avec qui l'on traite et contre qui l'on se met en mesure de gagner : de telles commodités prouvent-elles mieux le progrès de la civilisation ou l'affaiblissement de la morale ?
Se faire riche ou faire le riche, c'est un métier qui ne chôme pas. Il n'y faut que le goût ou l'affectation de la richesse. Savoir être riche, c'est une science et un art qui vont se perdant tous les jours. Il y faut d'autres goûts, qui sont rares.
Il y a moyen de faire sonner son argent dans ses discours et dans ses actions.
A force de n'aimer et de n'estimer les choses que pour ce qu'elles valent et pour ce qu'elles peuvent rapporter, l'homme en vient à mériter d'être, lui aussi, apprécié au taux de sa valeur vénale, c'est-à-dire à raison de ce qu'il a gagné ou de ce qu'il peut gagner.
Ne chercher dans les choses que ce qui peut nous être utile, et ne rechercher parmi les hommes que ceux qui peuvent nous servir, est le vrai moyen de ne tirer nul agrément des choses et de n'obtenir nulle sympathie des hommes.
Durant les siècles voués aux préjugés, on croyait déroger à cette dignité d'institution qui s'appelait noblesse, en faisant fortune parle commerce. Dans l'âge du bon sens et de la raison, on
craint peu de déroger à cette noblesse de nature, qui est la dignité personnelle, en faisant commerce de sa fortune, c'est-à-dire en usant d'elle comme d'une marchandise qu'il faut savoir vendre, acheter, revendre à propos et avec bénéfice.
La fureur de calculer et d'amasser, qui est faiblesse et infirmité chez le vieillard, semble tourner en lâcheté chez l'homme encore jeune, qui devrait défier la vie et non se défier d'elle.
En devenant riche, on acquiert tout à coup tous les mérites dans l'opinion des uns ; on les perd tous aux yeux des autres. Le plus souvent, la vérité se trouve entre ces deux opinions extrêmes ; on reste, au fond, ce qu'on était ; ou bien, si l'on change, il y a dans ce changement autant de mal que de bien.
Aimer la richesse pour la richesse elle-même, c'est une passion essentiellement matérielle qui, pour se satisfaire, exige la vue et le toucher. Bien loin d'admettre les emplois judicieux de la fortune qui, par un noble échange et un heureux trafic, la mettent au service de la science, de la charité, d'utiles recherches, de curiosités élevées,
d'une cause généreuse, elle se privera tout au plus de la présence de son objet, à la condition de lui substituer quelque chose, qui non seulement en rappelle le souvenir et le représente, mais paraisse en prendre et en garder la place, visiblement et corporellement. Tout autre emploi serait perte; celui-là n'est qu'absence.
Si le nom de beauté du diable peut s'appliquer au charme moral d'une jeunesse restée généreuse dans l'emportement le plus aveugle des passions, il faudrait une audace d'expression inverse, une alliance de mots aussi bizarre que celle où l'idée de Dieu et celle de laideur se rapprocheraient, pour caractériser la disgrâce que la vieillesse trouve partout, communique à tout, quand elle en vient à mêler l'avarice avec la dévotion^ et à mettre au compte des pieux renoncements les plus sordides privations.
Beaucoup ont renfermé leur vie dans les soins donnés à leur fortune; ce n'est pas assez de la fonder, il faut l'entretenir; ce n'est pas assez de l'entretenir, il faut l'accroître. Ce soin leur rapporte beaucoup, on doit le croire ; ils méritent en effet de gagner, car toute peine vaut un salaire
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qui lui soit proportionné, et grande est leur peine. Il est donc juste qu'ils n'emploient pas inutilement et le temps du travail et le temps du loisir. Pourtant ces gens-là ne vivent pas dans l'âpre solitude que fait autour de soi l'avarice. Ils ont une famille ; c'est à elle qu'ils songent, disent-ils. Ils l'aiment, et c'est pour elle qu'ils travaillent. Ont-ils voulu faire la fortune de leurs héritiers, ou donner des héritiers à leur fortune? on ne le sait, et peut-être ne le savent-ils pas bien euxmêmes .
Entre époux, tout est réglé, dès le moment du mariage, quant aux biens de fortune; on sait ce qui devient commun ; on sait ce qui reste propre; mais, pour ce qui tient à l'âme, à l'intelligence, à l'esprit, quelle part faut-il mettre en commun, quelle part doit rester réservée à chacun? On l'ignore, rarement on cherchera à le savoir, et Ton n'arrivera presque jamais à l'apprendre. — d Ton bien est mon bien ; » on commence par ce cri de joie, par ce transport; c'est le plus sûr. « Ton Dieu est mon Dieu, » se séparera-t-on sur cet accord final? c'est fort douteux. — Entre les deux, qu'y a-t-il? toute une vie commune.
Comme toute belle et légitime admiration tourne volontiers au respect et à l'adoration, tout
mauvais usage, toute profanation de la faculté d'admirer qui est en nous est un acheminement à Ja dépravation de la puissance d'adorer qui en est voisine. Qu'il est donc sage et prudent de surveiller ses admirations, de les diriger, de les empêcher de s'égarer, de les dérober à la fascination par où l'éclat et la magnificence des richesses terrestres éblouit la vue et s'empare de la pensée, pour pénétrer jusqu'à l'âme et gagner la volonté, amuse avant de séduire, attire pour entraîner, et, par l'apparente innocence d'une contemplation inoffensive, pousse à aimer avec dérèglement ce que l'on s'acharnera ensuite à poursuivre éperdument! Le chantre du Paradis perdu a supposé qu'avant la rébellion des anges, Mammon, sans crime encore, était déjà porté par une inclination invincible à baisser sa vue et ses pensées vers les parvis dorés du séjour céleste, qu'il y trouvait la joie de ses yeux et que, sous l'empire d'un charme si grossier, cet esprit, « le moins élevé » des esprits angéliques, oubliait tous les ravissements divins*. Que ce poétique enseignement
* Mammon the least erected spirit that fell From Heaven ; for ev'n in heaven his looks and thoughts Were always downward bent ; admiring more The riches of heaven*s pavement, trodden gold , Than aught divine or holy else enjoy'ed In vision béatifie.
(MiLTONjParodwô lost, liv. I.
soit bien compris ; et il le sera, si Ton se persuade que l'habitude d'estimer, de respecter, d'aimer les choses à proportion de ce que la richesse leur donne de beauté et de prix, de les évaluer, pour ainsi dire, au poids de Targent qu'elles contiennent, est une dépravation du goût qui, si elle n'est pas encore une volonté mauvaise, est bien près de le devenir. De là, en effet, il n'y a pas loin à cette passion sans imagination qui fait aimer l'argent pour lui-même ou à cette passion mêlée d'imagination qui le fait aimer pour tout ce qu'il promet et procure. Imiter les premiers exemples donnés par Mammon, c'est risquer de le suivre dans sa dernière chute; entrer en part de l'indiscrète curiosité où il mit sa prédilection et qui corrompit son regard, c'est apprendre à lui rendre hommage et à se prosterner devant ses œuvres .
Gagner et s'avancer aux dépens d'autrui est chose ordinaire et tolérée à ce point que bientôt ce sera une espèce de dévouement au bien public et une manière d'héroïsme que de laisser tomber, des larges gains amassés pour soi-même, quelques bénéfices et quelques profits autour de soi, et de faire tourner, par certains côtés, à l'utilité gêné-
raie des entreprises dont l'intérêt particulier aura été le principe et la fin.
Pour prendre ses garanties contre la richesse et la pauvreté tout ensemble, pour se mettre au-dessus de Tune et de l'autre, que faut-il? Savoir gagner ou conserver sa fortune avec bonne foi, l'administrer avec bon sens, en user avec bon goût, et s'en passer de bonne grâce.
Être né et avoir grandi peu à peu en possession du droit de se croire supérieur à beaucoup d'hommes qui valent autant et mieux que nous, c'est un résultat de l'éducation favorisée par la nature, qui a de quoi surprendre; mais que, tout à coup, et en un instant, par l'effet de je ne sais quelle faveur divine ou quelle bonne fortune terrestre , nous nous sentions élevés et nous voyions grandir et s'étendre à nos pieds l'intervalle qui nous sépare de ceux qui étaient tout à l'heure nos semblables, nos égaux, n'est-ce pas vraiment une sorte de miracle? ou du moins l'effet de ce qu'on a appelé les coups de la grâce était-il plus rapide et plus irrésistible?
A voir comment tant de fortunes, petites et grandes, sont acquises, employées et perdues, à les suivre depuis leur naissance jusqu'à leur mort, on a de quoi se divertir et s'instruire tout à la fois. Tantôt d'une origine obscure, elles passent à une condition brillante ; tantôt elles ternissent l'éclat de beaux commencements par le scandale de leur chute. Si elles parviennent quelquefois à couvrir la tache d'une naissance illégitime, plus souvent elles restent ce qu'elles furent d'abord ; douteuses et suspectes, ou viles et méprisables, elles n'ont pas même le suprême honneur de faire une bonne fin.
Beaucoup de demi-fortunes, comme beaucoup de demi-santés, se mettent en route et entrent en campagne pour devenir des fortunes complètes, des santés intactes; elles s'oublient et se perdent dans cette recherche; le moment vient de reconnaître qu'on a laissé au logis le demi-bonheur dont il fallait se contenter. Perdre une partie pour ne pas gagner le tout, fâcheux et détestable calcul I
SCette trame de la vie qui, pour devenir de plus en plus mêlée et bigarrée, et pour recevoir le plus de fils d'or qu'on en peut mettre, n'en a pas
moins son envers nécessaire, qui est l'ennui, on ne peut pas y travailler constamment ; des moments de relâche coupent ces occupations acharnées qui enchaînent plus qu'elles n'emploient les facultés maîtresses de l'intelligence. Que prendre pour rafraîchir les sèches ardeurs de l'esprit? De ce qui est trivial et vulgaire ou de ce qui est beau et relevé, de ce qui est bassement amusant ou de ce qui est sérieusement salutaire? Que l'on savoure tout pur ce qui est fortifiant et généreux, comment l'exiger? Que l'on fasse au moins un mélange avec des doses égales, il est sage de le conseiller; est-ce donc trop que de prétendre l'obtenir?
Si Ton suppose que l'intérêt bien entendu peut concilier par d'heureuses combinaisons le bien commun et l'intérêt individuel, qu'il suffit à maintenir cette conciliation, et que, par suite, il peut être pris pour principe unique de la morale privée et de la morale publique, choisi pour directeur suprême de l'opinion en même temps que pour conseiller favori des consciences, et en possession à ce double titre, d'inspirer les jugements portés sur les actions des hommes comme ces actions elles-mêmes, ne doit-on pas admettre que les arrêts rendus par lui, pour assurer la
meilleure distribution du blâme et de l'éloge, adjugeront Testime à celui qui, devenant riche, a la volonté et le pouvoir d'en enrichir plusieurs, feront d'une tolérante indifférence la part de celui qui s'enrichit sans causer à autrui ni dommage, ni profit, et prononceront le blâme contre celui qui, pour se faire riche appauvrira autrui? N'en est-ce donc pas assez, et si les complaisances de l'opinion, dépassant cette mesure, allant au delà de cette extrémité, renchérissent encore sur de tels arrêts, si, là oti ils mettent l'estime, elles attachent le renom d'un dévouement méritoire, si elles proclament estimable ce qu'ils avaient jugé digne tout au plus de recueillir le bénéfice de l'indifférence, si elles relèvent jusqu'au titre d'habileté ce qu'ils ont soumis à une déclaration de blâme, dans quelle morale fera-t-on bien rentrer une pareille opinion, ou plutôt qu'est-ce qu'une pareille opinion aura de commun avec la morale?
Des trois grandes passions qui occupent les trois âges de la vie de l'homme, et qui sont l'amour, l'ambition et l'avarice, la plus sociale, la plus active, la plus laborieuse, est l'ambition, et cette perpétuelle activité lui permet de mêler, par une favorable confusion, et de déguiser par
des travestissements commodes, les causes ainsi que les fins des démarches qu'elle commande, d'abaisser et de parvenir souvent à rendre invisibles les barrières qui séparent l'égoïsme du dévouement.
Le caractère et le tempérament des ambitions changent avec les époques. Les grands désordres sociaux font surgir des ambitions ardentes et parlantes qui, s'agitant elles-mêmes, veulent que tout s'agite autour d'elles. Quand Tordre a repris ses droits et son autorité, la période algide commence pour les ambitions que Ton voit naître, ramper et grandir. Elles sont rangées et calculatrices. L'intérêt et l'égoïsme leur communiquent leur froideur et leur sécheresse ; elles observent le silence et le commandent.
L'ambitieux, qui n'est modéré que par force, s'habitue aisément à croire qu'en tout modération veut dire impuissance.
L'ambitieux s'étonne de vous voir demeurer à l'écart, loin des faveurs. Écoutez-le; il vous prêchera d'exemple et vous pressera de l'imiter.
Cédez vous à la tentation de le suivre? Ayez soin de rester bien loin en arrière, et gardez- vous d'approcher jusqu'à lui, si vous voulez que cet allié, ce guide, ne vous barre pas le chemin qu'il vous a ouvert.
Il reste une jouissance à l'ambitieux repu, une consolation à l'ambitieux déçu ; cette jouissance et cette consolation ont une même origine, qui est l'insuccès d'autrui.
Avoir beaucoup obtenu soi-même et laisiier tomber un regard jaloux sur le peu qu'obtient un autre, c'est une sorte d'envie renversée, de tous les genres d'envie le plus inexcusable; car elle agit en quelque sorte au rebours de sa nature et de la direction que cette nature lui imprime et qui la porte de bas en haut.
Qui eut le malheur de sentir un vrai regard d'envieux se fixer sur lui, et le courage de pénétrer jusqu'au fond de ce regard, peut seul comprendre et aura compris pour toujours la valeur de l'expression latine d'où le mot d'Envie est sorti
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(invidia, invidere), de cette expression qui signifie proprement voir, tourner ses yeux vers quelque chose, et ne fait qu'un, pour ainsi dire, de la pensée jalouse et du regard malfaisant. Il aura compris aussi avec quelle justesse de sentiment, d'analogie et d'appropriation, Dante fait porter la peine là où fut la faute, lorsque, dans son purgatoire, il ferme, sous le voile douloureux d'une cécité momentanée, ce mauvais œil qui fut trop ouvert sur les joies et le bonheur d'autrui.
Il en est des premiers succès de l'ambitieux comme des délices du premier amour. La félicité qu'ils donnent est assez large pour enfermer l'oubli des rivalités et même une certaine compassion pour des rivaux malheureux ; mais la passion devenant plus exclusive à mesure qu'elle trouve davantage à se satisfaire, l'ambitieux, qui n'a d'abord songé qu'à son bonheur, pour en jouir, ne songe bientôt qu'aux bonnes fortunes d'autrui, «pour s'en affliger. Son attention cesse d'êlre absorbée par les chances de son propre jeu et se détourne vers la partie des autres. Tout gain où il n'entre pas lui fait peine, toute perte qui ne le touche pas lui agrée. On croirait qu'il prétend faire de ce qu'on nomme succès un bien
qui lui soit propre, un patrimoine auquel nul autre n'ait part.
L'habitude de ne connaître en fait de travail que le service commandé, dispose à placer juste au même niveau d'estime tel qui ne veut pas travailler et tel qui ne sait trayailler qu'en volontaire. Par toute l'indépendance qu'on en a retirée, et par tous les profits qu'on en tire, un pays conquis appartient au chef qui s'en est emparé, qui s'en est fait le maître, et qui, l'exploitant après l'avoir dévasté, le tiept en état d'occupation. Plus d'un qui se dit occupé se vante de l'être et veut qu'on l'envie pour cela, a tout juste même sort et reçoit justement même nom. Craignez de le surprendre et de l'ofTenser en lui laissant voir que vous pensez quelque bien de cet autre homme si peu bruyant et de si peu d'appa-. rence, qui a la faiblesse de s'occuper et l'insolence de demeurer maître de soi, d'exercer sans ordres, sans mot d'ordre, une activité libre et peut-être puissante.
Théologiens, philosophes, moralistes, poètes, vous tous qui, chacun à votre manière, retournez et agitez incessamment ce grand problème qui est l'homme, sa nature et sa destinée ; étonnés
de trouver que les sphères célestes errantes dans l'immensité obéissent à des lois plus sûres et suivent des routes plus constantes que Tintelligence et le cœur d'une créature faible et bornée; vous qui exprimez plus que vous ne l'expliquez, en l'enveloppant des beaux noms d'idéal , de recherche de l'infini, de progrès, la mystérieuse inquiétude de cet être avide et incapable de repos, toujours poursuivant, toujours fugitif, par des poursuites tendant bien au-dessus de lui-même, et, par ses fuites et ses reculs, ramené beaucoup au-dessous, cessez de remuer ciel et terre; venez et voyez : voici un homme qui a résolu, sans y penser, le problème auquel vous pensez sans pouvoir le résoudre, qui ne saif ce que c'est que système, mais qui appartient pourtant à un système ; car il a son orbite, sa carrière qu'il parcourt sans en dévier jamais; je veux dire celui qui, étant en place, et en peine de se pousser s'agite pour avancer et avance. Voyez, humiliez-vous, et baissez les yeux devant la simple et imperturbable régularité de cet homme si tranquille et si intéressé aux mouvements tout ensemble, devant ce sage, ce satisfait qui rit de vous.
La femme pardonne tous les ennuis qu'elle reçoit plus aisément que l'ennui qu'on lui laisse'
voir. C'est bien naturel; son plus noble penchant n'est-il pas de s'oublier, et sa plus chère illusion, de croire suffire pleinement à celui qu'elle aime?
Quand l'on a éprouvé qu'il est beau d'aimer pour aimer, qu'il est bon et doux d'aimer pour être aimé, on en vient à trouver que le plus prudent et le plus sûr est d'aimer pour être deux à se plaire aux mêmes choses.
Lorsque, cessant de préférer dans la femme qu'on aime ce qui lui est particulier, ce qui lui appartient en propre et ce que l'on est heureux de voir n'appartenir qu'à elle, on en vient à faire cas exclusivement de ce qui lui est commun avec toutes les autres, de ce qu'on est jaloux de savoir n'appartenir qu'à soi, à renfermer dans cette idée tous ses désirs, toutes ses craintes et tous ses tourments, l'amour change de nature et de caractère. Il devrait aussi changer de nom.
La vraie pudeur est celle qui prend l'alarme plus tôt qu'elle ne la donne; la fausse pudeur fait justement le contraire.
La pudeur doit remonter du fond jusqu'à la surface, c'est-à-dire des pensées et des inclinations jusqu'aux regards et aux paroles.
Le dernier honneur que l'on puisse rendre à la mémoire d'une personne que Ton a aimée, lorsque, la quittant ou quitté par elle, l'on a la force d'aimer ailleurs, c*est l'excellence du choix que l'on fait pour la remplacer. Il semble qu'on fixe par voie de comparaison le prix qu'elle valait, et qu'on le porte haut.