‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 6 sur 22 · IV · texte numérisé non relu

IV

Deux sortes de civilisation, la civilisation mo- 'rale et la civilisation matérielle, qui vont souvent ensemble et du même pas, mais que Ton ne saurait confondre à moins de se tromper sur les choses et d'abuser des mots, ont commencé avec la société et ne finiront qu'avec elle ; car elles représentent à peu près pour l'humanité prise en masse ce que sont pour Thomme la vie de Tâme et la vie du corps. Elles ont leur place marquée dans le long développement des périodes historiques, leurs réactions et leur retentissement jusque dans la plus humble des existences individuelles. L'une et l'autre aspirent au progrès, se caractérisent par la recherche du mieux et vont se raffinant jusqu'à ce qu'un accident subit ou le travail lentement prolongé de quelque cause

^ U est à peine besoin de faire remarquer que la plupart des pensées qui, dans cette division, touchent spécialement à la politique, sont contemporaines du second Empire, et risquent d'afficher trop manifestement cette date pour conserver la valeur toute relative qu'elles purent avoir.

latente vienne leur opposer un temps d'arrêt. Toutes deux vont également à resserrer les liens sociaux et à favoriser la communication des hommes entre eux; mais tandis qu'à Tune il appartient de nouer d'intimes relations et des liaisons de choix entre des esprits occupés des mêmes pensées, entre des âmes que rapprochent des sentiments de même nature et qui peuvent se pénétrer mutuellement jusqu'au fond, l'autre produit surtout une cohésion extérieure, fondée sur la convenance ou la nécessité, entre des existences qui se touchent par ce qu'il y a de plus sérieux dans les occupations positives ou par ce qu'il y a de plus frivole dans les vanités du monde; elle tend à établir entt-e les hommes des associations de plaisir ou de profits; elle les fait adhérer entre eux, mais par la surface et souvent par une très mince surface. Mettant au service de la cause du progrès, tantôt la résolution persévérante d'une rude ouvrière habituée à traverser les âpres saisons et les mauvais jours, à recueillir lentement et à conserver précieusement ce qu'elle acquiert avec peine, tantôt l'habileté et les ressources d'une insouciante artiste qui s'accoutume trop aisément à compter sur le lendemain, et qui^ s'exaltant au milieu des joies de la prospérité, se permet trop souvent de substituer aux œuvres sérieuses de vaines et splendides décorations, le

monde les a vues poursuivre leur mission avec des moyens et des instruments divers, également capables de contribuer au perfectionnement de la destinée humaine, en anoblissant les attaches qui nous retiennent à la terre, et en multipliant, en rendant plus fermes, les points de contact qui nous mettent en rapport avec des régions plus hautes.

D'un juste équilibre entre ces deux puissances, inégalement représentées et diversement favorisées par les souverainetés terrestres, dépendent la prospérité et le salut des sociétés ; le dérangement de cet équilibre a donné lieu à des luttes nombreuses pendant lesquelles la civilisation matérielle a eu principalement pour défenseurs les riches, les heureux, les grands, tous ceux enfin qui apparaissent non comme ses seuls représentants et ses nécessaires défenseurs, mais comme ses élus, ses privilégiés, ses favoris, tandis que le drapeau de la civilisation morale fut souvent, mais non pas toujours, porté par les pauvres, les faibles et les misérables qui se sont faits à diverses reprises ses champions et ses martyrs. Jamais l'harmonie des deux forces n'a été si violemment rompue, et jamais on ne les vit se séparer par une opposition plus ouverte et une plus profonde scission que lors du conflit solennel où s'entrechoquèrent toutes les corruptions et les erreurs

du paganisme et l'idéale pureté du christianisme naissant. Jamais peut-être, pour redescendre à une autre expérience plus récente, moins prolongée, mais pareillement riche en formidables enseignements, le vide terrible, le fatal interrègne que Taffaiblissement ou Tabsence de toutes deux à la fois peut laisser au sein d'une société organisée, ne se révéla mieux que pendant l'explosion révolutionnaire de la fin du dernier siècle, alors que les puissances indisciplinées de la barbarie et les faiblesses d'un état social décrépit, épuisé à force de raffinements et de délicatesses, condamné à n'être plus qu'un simulacre et un brillant mensonge, furent mises violemment en présence, que la destruction et l'impuissance se contre-balancèrent, et que, dans un instant de paroxysme, toute ressource morale et tout principe vivifiant parurent tomber dans le vide entre ces excès qui triomphaient et les abus qui périssaient.

Les opinions religieuses, sociales, politiques, qui occupent le monde des esprits, y grandissent, s'y agitent et s'y perpétuent, partagées en races, en familles reconnaissables et d'autant plus nombreuses que l'humanité, plus avancée en âge, a vu et acquis davantage, se montrent soumises à une loi de développement et d'équilibre semblable

à celle qui régit les espèces matérielles dont le -monde physique est peuplé. Nulle n'est condamnée à devenir stérile; à nulle il n'e$t permis d'être entièrement prépondérante. Ici, comme là, des forces indéfiniment actives et productives se limitent réciproquement, chacune restant impuissante à constituer un ordre et une unité qui se formeraient de sa propagation exclusive et de sa prédominance décidée; toutes ensemble concourent à une harmonie faite d'accroissements et de diminutions partielles qui se compensent. Combinant l'avance et le retard, le progrès et le recul, cette loi de fécondité, illimitée quant aux apparences et aux moyens, bornée et réglée quant à la réalité des effets, protège les sociétés humaines et leurs plus grands intérêts moraux, comme elle garantit les créations matérielles et inférieures contre les ruptures durables d'équilibre dont elle supprime ou amoindrit les chances périlleuses. Que les germes de violence, qui ont pour eux l'ardeur et la force, n'étouffent pas les semences de modération, qui ont l'avantage du nombre; que beaucoup d'esprits s'arrêtent avant d'arriver au bout de leurs opinions; que telle opinion ne puisse croître et multiplier au point de se répandre dans trop d'esprits à la fois, ou bien qu'elle ne devienne maîtresse chez beaucoup d'entre eux qu'à charge de s'atténuer, de perdre beau-

coup d'elle-même et de s'effacer insensiblement : autant de manifestations de ce principe de neutra-^ lisation réciproque, qui, d'un grand nombre d'avortements partiels, fait le salut commun.

Telles qu'elles sont, en masses compactes ou disséminées, dans le plus grand nombre des esprits, et telles que certains grands esprits les rendent, régulières de forme, éclatantes d'aspect, propres à être détachées et mises en évidence, les opinions, les pensées, ne sont pas distinctes quant à leur substance ; mais, là, cette substance reste à l'état amorphe ; ici, elle cristallise.

Toutes les institutions sociales traînent et projettent leurs abus qui les accompagnent et les couvrent en partie comme une ombre plus ou moins épaisse. Mais insensé qui veut faire disparaître l'ombre en éteignant la lumière I Poursuivant l'absolu, il n'aboutit qu'à l'égarement dans l'imperfection.

Le peuple sera toujours, par quelque endroit au moins, adorateur d'idoles ou briseur d'images.

Les gouvernements, cette pièce capitale de réconomie sociale, subissent à leur manière la loi qui subordonne à l'offre et à la demande la détermination des valeurs. Ils sont en baisse, c'est-à-dire l'opinion publique les estime légèrement et les soutient peu, quand la société n'est menacée ou ne se croit menacée d'aucun péril ; elle les traite en conséquence et veut en obtenir les avantages au meilleur compte possible ; les sacrifices pécuniaires, comme les sacrifices d'un ordre supérieur et intellectuel, qui tiennent à la constitution et aux développements du pouvoir, lui paraissent également pesants; le prix réel, en un mot, de l'autorité, comme son prix d'imagination, est âprement disputé par elle. Mais, lorsqu'on a connu le danger, et qu'on n'en est pas loin, la valeur représentée par le gouvernement monte immédiatement ; la comparaison du prix qu'il faut le payer et des avantages qu'on en doit retirer tourne en sa faveur; dès lors on paie plus, matériellement et moralement, qu'on ne paierait en d'autres temps, pour se procurer la même valeur ; souvent même, on serait disposé à payer beaucoup plus encore, pour avoir une valeur beaucoup moindre.

Une nation bien constituée donne l'idée d'un

corps pourvu de sens et d'organes divers, susceptibles d'exécuter leurs fonctions en même temps et avec une égale régularité. S'il arrive que ces sens et ces organes viennent à fonctionner l'un sans l'autre, à entrer inégalement en exercice, absorbant tour à tour dans cette action isolée ou prédominante la meilleure partie de ce que l'organisme entier peut fournir de vie et de puissance, le désordre se substitue à la règle, l'impétuosité à la modération, la rapidité des mouvements à leur harmonie, et l'extrême tension de la principale force employée au jeu simultané de forces destinées à s'équilibrer par leur réunion et à se concerter par leur accord. C'est ainsi, contre toute attente, contre toute vraisemblance, que le plus pur de l'actif des relations modernes vouées à tant de travaux pacifiques, va aux préparatifs de guerre.

L'argile dont les nations sont faites n'a pas toujours même dureté, même force de résistance. Tantôt c'est une substance solide et comme pétrifiée, qui garde pour des siècles l'empreinte une fois reçue ; tantôt c'est une matière amollie et fluide, qui se moule aisément et se déforme aussi vite, une pâte incessamment pétrie par la main des hommes et remuée sous la pression des évé-

nements, où chaque époque imprime sa marque et met sa physionomie, et où peuvent se modeler tour à tour le masque hideux de Marat et le profil impérieux de César.

Un homme est-il nécessairement bilieux, parce qu'il a la jaunisse ? Direz-vous de cet autre qu'il est sanguin, parce que l'ardeur momentanée d'une maladie éruptive lui enflamme le teint et lui empourpre la peau? N'affirmez pas davantage ie tempérament libéral d'un peuple pour lui avoir vu des fièvres et des éruptions de liberté !

Chez les nations, comme chez les individus, tantôt c'est le principe spirituel qui s'exerce et domine, tantôt c'est le flot du sang qui gronde, et le poids de la chair qui emporte tout. Après avoir connu les passions généreuses par lesquelles toute vertu s'exalte, et les passions indomptables qui peuvent donner au crime même un air de grandeur, elles en viennent à se ranger et à se reposer dans le culte froid et régulier de l'intérêt, qui prête aux vertus même quelque chose d'étroit, de médiocre et de mesquin.

Ne plus vivre que par les sensations, après

avoir vécu par la pensée et par Tesprit, c'est trop souvent l'histoire des nations, comme dés hommes.

Vous êtes sans cesse exposé à entendre appeler progrès de la civilisation morale ce qui est le plus étranger à la morale, triomphes de la civilisation chrétienne ce qui jure le plus avec le christianisme. 0 excellence de Tantiphrase !

Un roi peut se tuer ; l'opinion publique, âme, conscience et force souveraine de l'humanité, n'a pas le même pouvoir, mais cette opinion a le droit et le privilège royal d'abdiquer et de survivre néanmoins à sa souveraineté répudiée. Que lui reste-t-il dans ce dépouillement de sa puissance et de sa grandeur? La fiction poétique laisse au roi Lear, pour le consoler de sa royauté perdue et pour soutenir sa royauté imaginaire, la fidélité d'un bouffon. L'attachement à tout ce qui fait mine ou métier de rire, voilà quelle unique ressource la réalité laisse trop souvent à la reine du monde découronnée de ses propres mains.

De la somme de ces opinions particulières qui,

dans nos grandes villes, sont constamment affolées par la lecture du jour et viciées par la passion du moment, certaines gens font ce qu'ils appellent le bon sens public. Fiez-vous à eux comme vous vous fiez à ceux qui vantent le commerce où, perdant sur chaque opération séparée, on se retrouve sur l'ensemble.

La pensée humaine peut s'exercer sur ce qui est au-dessus d'elle, sur elle-même ou sur ce qui lui est inférieur. Elle a donc de hautes fonctions et de bas emplois ; et, s'il est vrai que les hommes et les sociétés ne cessent de penser qu'en cessant de vivre, il est possible, il n'est que trop facile d'agir sur la pensée publique et sur les pensées individuelles, de manière à les faire changer en quelque sorte de rang et de condition aussi bien que d'objets, à leur faire perdre ou regagner leur dignité, en un mot à les dégrader ou à les anoblir, selon qu'on s'applique à les tourner vers de nobles et divines industries, ou qu'on s'efforce de les ravaler à des métiers productifs, à des taches mercenaires et serviles.

Si l'humanité et l'ordre social ont leurs faiblesses, leurs misères naturelles, que Dieu a vou-

lues OU permises, ils ont aussi des misères, des faiblesses artificielles, dont l'origine apparaît d'abord comme purement humaine, et qui, par cela même, sembleraient pouvoir prendre fin par la volonté de l'homme. Mais, en y regardant de près, qu'il est difficile d'établir une séparation exacte entre ces deux sortes de maux! Où s'arrête l'œuvre de Dieu, où commence l'œuvre de l'homme? Les Révolutions, à leur début, ont la prétention de déterminer cette limite, de faire cette séparation, d'autant plus confiantes dans leur action et leur puissance, qu'elles imaginent moindre la part de Dieu et plus grande celle de l'homme; mais souvent la Révolution la plus sage, par la prétention de détruire trop précipitamment ces misères artificielles qui se déplacent et varient sans cesse, pour leur substituer une chimère de perfection sociale, est condamnée à laisser le genre humain plus exposé à l'atteinte de ces maux naturels et immuables que la patience, la résignation et le temps ont charge d'amoindrir. A l'inverse, plus d'un gouvernement ayant le tort de multiplier les imperfections et les vices sociaux, aura pour excuse ou pour mérite d'avoir favorisé le développement de ces progrès matériels qui sont autant de victoires remportées sur les misères naturelles de l'humanité. De là l'opinion, suivant qu'elle lui sera contraire ou favo-

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râble, le rendra responsable comme s'il les avait entretenus et qu'ils pussent disparaître avec lui, même des maux nécessaires qu'il aura eu la résolution de soulager sans avoir la puissance d'y mettre fin ; ou elle s'abstiendra de lui imputer, comme venant de lui, même les maux factices et les abus qu'il aura eu la volonté et le pouvoir de faire naître, et qui n'existeraient pas sans lui.

On a vu des Révolutions accomplir les promesses faites par des Rois et qu'ils n'avaient pas pu ou voulu tenir, et l'on a vu aussi des souverains tenir des engagements que des Révolutions avaient pris sans pouvoir les remplir. C'est ainsi que Révolutions et Pouvoirs s'entr'aident même à leur insu, se servent mutuellement de caution, et paient, à leur décharge réciproque, une portion de ces dettes respectives dont un reste, toujours exigible, est légué à l'avenir.

L'orgueil et la joie féroce de voir son ennemi mourir, et mourir du coup qu'on lui a porté, ne peuvent être le partage de ceux qui combattent contre une idée. Des fuites, des retraites réelles ou simulées, de soudaines et trompeuses disparitions, telles que de ces dieux de la fable déguisés

en guerriers, ou bien de ces guerriers protégés et dérobés par une Divinité, voilà tout ce qui doit lui être apparence de victoire et sujet de triomphe.

De récents déchirements et de formidables épreuves sont venus démontrer que la loi, si énergiquement exprimée par Pascal, qui place l'homme dans une situation intermédiaire, entre deux extrêmes dont il est infiniment éloigné, est une vérité , non seulement individuelle , mais sociale, et que la société, elle aussi, se maintient dans un équilibre mystérieux que tendent à déranger également ceux qui prétendent à la rendre meilleure, en la transformant, et ceux qui s'efforcent de la rendre pire, parce qu'ils veulent mettre en elle ou plus debien qu'elle n'en peut porter, ou plus de mal qu'elle ne doit en supporter. On a vu par là que la formule morale si souvent et si diversement reproduite dans les Pensées, pouvait être comparée à ces lois que des expériences plus étendues confirment en leur donnant une évidence plus complète, à ces règles mathématiques qui sont susceptibles de plus d'une preuve, à ces théorèmes qui ont même vertu et même justesse, soit qu'on les applique à de petites quan« tités et à des nombres faibles, soit que l'on opère

sur des nombres forts et des quantités considérables .

Le train normal des affaires du monde a de quoi déplaire et à l'élite qui, amoureuse de progrès et de perfection, rêve toujours le mieux, et au nombre trop grand des esprits pervers, avides de changement et de destruction, dont les volontés sont déterminément tournées au mal. Très opposées entre elles, et placées à deux points extrêmes au milieu desquels passe et s'agite le gros de l'humanité, ces deux minorités, entre lesquelles il semblerait qu'il dût n'y avoir nul commerce, ont parfois des intelligences secrètes et nouent des alliances momentanées, sans compter que des transfuges et des déserteurs vont souvent de l'une à l'autre. Ainsi, au niveau uniforme et inflexible que prétend établir Vordre, dans le sens humain du mot, cherchent et chercheront toujours à se soustraire les meilleurs et les pires des hommes, invoquant également la liberté, ceux-ci parce qu'ils s'attendent qu'elle ne refusera rien à leur malice, ceux-là parce qu'ils se persuadent qu'avec elle seule le bien vaut tout son prix.

Nihil facit natura persaltum; cet axiome favori

de Leibniz reçoit et recevra sans doute encore, en bien des sens, plus d'une confirmation. Toutes les recherches qui ont pour objet l'origine et le développement des religions, des institutions, des langues, des arts, en démontrent la profonde justesse. Le génie de la science et de la pensée découvre, à travers les règnes de la Nature, les traces de cette loi qui est à la fois une loi de proportion et une loi de progression; il la retrouve d'autant plus sûrement hors de lui-même qu'il s'y soumet le premier, et que, si elle est la fin de ses recherches , elle fait aussi la méthode qui préside au commencement et à la suite de ses travaux. Il en est donc à la fois le témoin, l'interprète et le défenseur. Au contraire, le génie de l'action et du pouvoir s'en déclare volontiers l'adversaire, parce qu'il possède en propre l'heure présente, et qu'il est pressé d'en profiter et d'en jouir; comme lui-même se précipite, il est trop souvent porté à vouloir que tout se précipite autour de lui; il s'imagine être plus fort que la force des choses ; il ignore qu'il ne lui serait pas plus difficile de faire avancer ou reculer le temps que de déranger la règle de compensation et de pondération qui corrige l'excès d'un mouvement trop violent imprimé aux affaires humaines par un mouvement de même force en sens contraire.

En temps de révolution, deux moyens opposés, mais pareillement efficaces, sont offerts, suivant les époques et les circonstances, pour préparer et opérer un grand changement: c'est de répéter sans cesse qu'il est infaillible et de faire qu*on n'en doute pas, ou de proclamer très haut qu'il est impossible, et de le faire arriver sans qu'on s'en doute.

La tyrannie de l'utile , tempérée par la recherche de l'amusant, voilà le régime et le gouvernement qu'adoptent généralement les sociétés à mesure qu'elles se civilisent, et les hommes à mesure qu'ils s'enrichissent; voilà, pour les uns et pour les autres, ce qui représente l'ordre et la liberté, la règle et le caprice.

La commodité devenant en tout le but essentiel, la visée principale, la commodité qui représente, d'une part, les aises matérielles, de l'autre, cette facilité et ce laisser aller de la vie intellectuelle et morale qui tient à Thabitude de penser, de sentir, d'aimer modérément et médiocrement, l'on s'est cru au moment de voir les peuples et les rois cesser de se troubler mutuellement, afin de ne pas compromettre, les uns, les commodités

de leur vie, les autres, les commodités du pouvoir: In conveniendo populos in unum et reges. La parole d'une nation qui vient de faire une révolution, d'en souffrir, et qui s'affirme à elle-même que cette révolution est la dernière; la parole du souverain qui, tout sortant de la guerre, affirme à son tour qu'il n'y rentrera plus, n'auraient plus été propos d'enfant pris en faute et prometrant de ne pas recommencer. Un égal désir de bienêtre, maintenant un commun accord, semblait devoir réussir là où avalent échoué les préceptes de la religion, les systèmes de la philosophie, l'art des institutions, les combinaisons des lois et les calculs de la politique. Mais l'illusion a été courte, et la guerre a repris vite sa place dans l'histoire du genre humain, pour l'honneur des religions et des philosophies, menacées en apparence de voir les apôtres de l'intérêt bien entendu et les entrepreneurs officieux du bien-être universel capables de faire oublier ce qu'elles-mêmes sont convaincues de ne pouvoir empêcher.

Veut-on emprunter à l'économie politique deux formules destinées à caractériser l'action de deux principes qui paraissent tendre à gouverner les sociétés modernes, et qui sont, en premier lieu, ridée de Pouvoir, mais d'un pouvoir fort et actif.

qui, pouvant beaucoup, agisse autant qu'il peut, et, en second lieu, l'esprit de progrès et de libérales réformes? On peut dire que le but de ce pouvoir est de développer la production, la circulation et la consommation des richesses matérielles, tandis que les réformateurs plus ou moins radicaux se proposeraient plutôt de rendre de plus en plus équitable la répartition de ces mêmes richesses. L'action exercée par l'un est synthétique; elle repose sur le fondement de Vutile, et porte sur des éléments réels, sur des choses ; la spéculation des autres a un caractère analytique, a en vue l'application du juste à l'utile, et va surtout à régler équitablement les rapports des personnes avec les choses. Le premier se contentera d'un mécanisme social défectueux; il l'emploiera bien et en tirera tout le parti possible ; les seconds risqueraient de déranger la société la mieux organisée en voulant la perfectionner encore. Celui-là pourra être indifférent à l'équitable répartition des richesses jusqu'à distribuer sans une exacte justice celles-là même dont il dispose; ceux-ci, fort peu soucieux de voir grossir la masse de la richesse sociale, iraient presque à l'anéantir, pour en trop remanier les parts et vouloir les fixer trop scrupuleusement, tant ils oublient qu*à l'intelligence humaine manquent les instruments de précision nécessaires pour substituer une

justice distributive irréprochable à cette justice relative qui vit de tempéraments et qui consiste dans l'équilibre de droits divers et inégaux. Un pouvoir sérieusement réformateur, avec plus de connaissance et de souci de la réalité pourra être accusé d'une certaine indifférence morale; des réformateurs arrivés au pouvoir, avec un idéal plus noble, seront souvent convaincus d'impuissance pratique.

Les faits et les situations politiques rendent souvent des oracles ; mais cesoracles sontobscurs, et chacun les interprète à sa guise. Sont-ils sinistres, on né veut pas les croire ; mêlent-ils le mal au bien, on veut, en séparant ce qui est indivisible, répudier la menace et retenir la promesse.

On aura vu tel gouvernement institué plus ou moins régulièrement à la place de tel autre, se faire fort de recueillir les bénéfices et de rejeter les charges de la succession ; mais les lois de la destinée sont contraires à ce partage ; même le plus ordinairement, elles semblent refuser au maître de l'héritage le degré de perspicacité nécessaire pour dresser un compte exact de ce qui fut profit et de ce qui fut perte ; et le plus

bizarre, c'est que souvent le grand nombre aperçoit plus sûrement et pénètre mieux du dehors les risques et les avantages, les ressources et les faiblesses que la partie directement intéressée, qui, placée pour tout voir, a le malheur ou la maladresse de ne rien distinguer.

Un gouvernement qui est fils de ses œuvres songe avant tout à se faire des héritiers légitimes qui recueillent sa succession, et cela ne dépend pas toujours de lui. Il ferait mieux de penser à se donner (ce qu'il peut toujours) une postérité adoptive ; et cette postérité destinée à lui survivre, ce serait des institutions durables dont il s'entourerait, auxquelles il donnerait son nom, qu'il ferait siennes.

Chaque gouvernement a, pour parler le vieux langage philosophique, sa matière et sa forme. Sa matière, c'est son nom, son origine; sa forme, c'est son mode d'action, l'emploi de sa force. Rien ne le tente plus que d'établir une correspondance exacte entre sa forme et sa matière, et, le plus souvent, rien n'est plus propre à l'affaiblir et à le perdre. Car il est détourné par là d'associer à sa loi d'existence propre d'autres loiSj d'autres ressources qui corrigeraient ce que, réduite à elle

seule, cette loi a d'exclusif et d'absolu, et qui empêcheraient certains dominateurs ou certaines séries de dominateurs de ressembler à ces races isolées qui , renfermées en elles-mêmes , sont résolues à n'admettre nul mélange de sang étranger où se retrempent et se régénèrent leur constitution et leur tempérament.

Ce qui a été ridiculisé à bon droit, sous le nom de juste milieu, n'est que la contrefaçon pétrifiée de cet esprit de transaction qui est, en matière politique, le vrai et légitime régulateur; régulateur actif, comme son nom même le dit, et obligé à une perpétuelle activité, pour garder suivant les occurences variables une position rigoureusement intermédiaire qui lui permet de passer, pour les séparer, au travers des préjugés surannés, et des précipitations dangereuses. Pour s'ouvrir la voie, une voie parfois large, mais souvent bien étroite, et pour prévenir tous les chocs, il faut qu'il soit perpétuellement attentif à la direction qu'il convient de prendre. Une immobilité intempestive l'expose à se laisser circonvenir, dépasser et brusquement déplacer. Pour le dire d'un mot et familièrement, en toutes circonstances et à chaque occasion, il ne trouve le joint qu'à la

condition de prendre le point avec exactitude, sans avance ni retard.

Suivant la durée et la violence de la crise qu'elle vient de subir, une nation qui sort d'une période d'orageuse liberté se montre très défiante du Pouvoir qu'elle reconstitue, ou très défiante d'ellemême. Elle s'inspire d'une raison prévoyante qui fait des réserves et demande des garanties, ou cède à l'entraînement d'une passion qui lui fait contracter une alliance qu'elle croit sûre, sans en peser et en calculer les conditions et sans considérer d'après ce qu'elle perd et ce qu'elle garde ; en un mot, elle se donne un gouvernement, ou elle se livre à un chef. Les dangers qui menacent ces unions ont des caractères divers comme les unions mêmes qu'ils peuvent compromettre. Ge qui aura été une œuvre de transaction, d'arrangement, d'accommodements réciproques, continuera, s'usera, se dénouera par la chicane et suscitera, pendant toute sa durée, comme des bruits de plaidoirie et des accès d'humeur querelleuse et processive; parfois aussi, un pareil établissement sera suivi de toute la ferme tranquillité que peut assurer un contrat dont les clauses, longuement débattues, sont fidèlement observées de part et d'autre. Ge qui aura été improvisé

plutôt que discuté, accepté plutôt que cherché, pourra bien périr par la discussion ; mais il semble plus naturellement destiné à finir comme il a commencé, c'est-à-dire par le jeu d'instincts, de passions, de sensations dont l'action et les retours laissent peu de prise aux calculs du jugement et de la prévoyance ; ou bien, si la durée est promise à cet accord entre la force et la faiblesse, entre une force qui, pour s'être montrée de bonne heure et à l'instant opportun, aura pris l'habitude et acquis le droit de compter sur elle-même, et une faiblesse ouvertement déclarée ou qui se sera laissé deviner, il faudra en chercher, avant tout, la garantie dans le sentiment de juste fierté ou de fausse honte qui obligera cette faiblesse à expier, par la nécessité de se taire et de dissimuler, le tort de s'être trop montrée et l'abus qu'on a pu faire d'elle.

Au lieu de ménager entre le Souverain et la Nation un terrain neutre et des frontières légales toujours visibles aux yeux de la raison et que la raison puisse toujours, par des accommodements réfléchis, placer et reculer, une opinion passionnée aura d'abord posé de hautes et larges barrières d'autorité et de respect, comme autant de garanties et de protections que la nation donnerait con tre

elle-même au Souverain, qu'elle s'efforcerait, par un éloignement imaginaire, par une distance factice, de mettre hors de son atteinte et presque hors de la portée de sa vue ; et il pourra se trouver un jour où ces bornes qui devaient être inviolables seront franchies et où, derrière cette ligne de défense morale apparaîtront de solides et matériels moyens de résistance largement accumulés ; et ainsi, au bout du respect et de Tamour, c'est la force et la crainte que la Nation trouvera pour la recevoir, et, derrière les ouvrages de l'imagination, apparaîtra et se dressera la froide et dure réalité.

Dire du Souverain qu'il règne par la force, ce n'est pas supposer qu'il fait à chaque instant usage de la force et qu'il tient constamment l'épée hors du fourreau ; c'est faire entendre qu'il a imprimé une telle idée de sa puissance, une telleintimidation préventive, et que son pouvoir a fait ses preuves à ce point que nul n'est tenté de lui résister. La force a pu établir sa domination en se montrant à visage découvert; mais elle la conserve en se dissimulant ; et iJ a ainsi tout à la fois le bénéfice de la force et le bénéfice de l'opinion qui suppose la force et dispense d'y avoir

recours. Souvent même il peut se faire que la supposition suffise, et que, survivant à la réalité, elle en tienne lieu.

Dans les siècles de foi, l'Art se plaisait à constituer des vertus gardiennes des Puissants qui avaient disparu de la terre pour aborder les régions inconnues. Tel, à Milan, se voit encore l'un des Visconti, armé en guerre et chevauchant au-dessus de la pierre funèbre, tandis que, symétriquement placées de chaque côté, deux femmes, debout, à la tournure modeste, aux vêtements serrés, la Force et la Justice, accompagnent sa marche. De nos jours, et chez nous, on a vu l'imagination qui veut être séduite et la raison qui se laisse aisément convaincre, prêter une autre escorte à certains pouvoirs qui avaient la prétention de se refaire et de rentrer dans la vie. A droite, une légende pour transformer le passé, à gauche, une théorie pour garantir l'avenir, n'y avait-il pas là de quoi se sentir bien en selle et s'avancer cavalièrement ?

Dans les temps de démocratie, ennemis de tout ce qui est escorte et suite, le talent a toutes les peines du monde à garder celle que lui font la distinction et l'indépendance.

L'esprit religieux se fait fort de n'admettre d'autre supériorité que celle des vertus ; l'esprit démocratique se fait fort de n'admettre que celle des talents. S'il y avait sincérité des deux parts, quelle facile entente succéderait à quelles discordes I

Quand la Démocratie fait tomber les diadèmes visibles et détruit les fleurons artificiels, elle fait œuvre pie. Mais il y a plus qu'injustice, il y a impiété à sa charge, lorsqu'elle arrache, effeuille et jette à tous les vents populaires l'invisible couronne, tressée par le sentiment et l'imagination qui enveloppe l'humanité entière de ses fleurs mystérieuses sans cesse renaissantes, et dont le parfum naturel est offert au plus humble, au dernier de tous.

Il ne faudrait pourtant pas qu'en temps de démocratie celui que, jadis, on appelait à bon droit un homme distingué fût systématiquement privé de toute distinction, et que l'homme que rien ne distingue trouvât des facilités jusque-là inconnues pour se faire remarquer.

La Démocratie française a signalé son avènement en décapitant pour de bon les classes élevées ; de nos jours, elle met à son établissement une condition nécessaire qui est la capitis diminutio, au sens romain, de ces mêmes classes, c'est-à-dire un ostracisme Sur place, qui leur enlève tous les droits et toute l'importance sociale attachés au titre de citoyen.

Par l'effet de l'oppression démocratique, comme par le fait de l'oppression théocratique, l'air respirable manque à l'indépendance de caractère et à la supériorité d'esprit ; la différence est seulement de l'asphyxie à la suffocation violente.

Les sociétés ont, comme les individus, des besoins d'imagination qu'il faut savoir satisfaire, pour se donner prise sur elles. La Raison et l'Intérêt même, ces grandes puissances, sont tenues de se mettre au service de ces facultés Imaginatives et de compter avec elles avant de s'en servir et afin de pouvoir compter sur elles.

N'avoir nul fond de respect, c'est misère; en

être pourvu, mais' l'appliquer sans discernement, c'est ruine; ne faire que le bien placer, c'est bonne administration et sage économie, c'est avoir le nécessaire et faire ce qu'il faut. Avec des ressources plus abondantes, se permettre quelque prodigalité, répandre et dissiper un peu de son superflu, ce peut être faiblesse, mais une faiblesse qui n'est pas sans excuse; car une crainte exagérée de mal placer ses respets abolirait tout respect.

Le respect I il faut bien l'appeler, avec Shakspeare, Vange protecteur du monde. Mais on peut aussi dire de lui ce que Pascal a dit de la vérité, à laquelle il tient de si près, ou plutôt dont il est une des formes, qu'elle erre inconnue parmi les hommes. Suivant une ligne droite qui marque de son niveau idéal le sommet de toutes les gloires supérieures de l'humanité, que nos préjugés, nos faiblesses, nos partis pris voient souvent séparées par des abîmes, d'un trait, d'un coup-d'œil, il unit Virgile et Shakspeare, Bossuet et Leibniz, saint Vincent de Paule et Ghanning. Il échappe à tout ce qu'on tente pour le faire dévier de cette haute direction horizontale, pour rabaisser sa portée, pour l'engager dans les compartiments, le compromettre dans les catégories, le resserrer dans

les divisions tranchées, où les hommes classent, distribuent, enferment si volontiers les honneurs qu'ils rendent. Il reste exempt de la loi de pesanteur terrestre que Ton porte jusque dans cette sphère morale, et suivant laquelle se règlent tant d'hommages commodes et aveugles qui, s'en prenant sans distinction et sans mesure à la ressemblance d'habit, de titre, d'autorité extérieure, s'inclinent degré à degré, ou s'abaissent brusquement de Marc-Aurèle jusqu'au plus triste usurpateur de trône, de saint François d'Assise jusqu'au plus grossier porteur de froc.

Un empire, le plus solide et le plus indestructible des empires, parce que ses fondations s'enfoncent et s'élargissent dans un sol parfaitement uni, bas et plat, s'élève et s'étend sous le couvert d'une république démocratique. C'est celui que le grand écrivain qui, de nos jours, est l'honneur de l'esprit français*, appelle Vempire de la vulgarité.

Plus l'ordre nouveau des sociétés exclut la noblesse d'institution purement humaine, celle qui aspirait à maintenir dans un petit nombre de

* M. Ernest Renan.

familles un nom et un titre, plus il devrait, sous peine de bassesse et presque de forfaiture, exalter cette autre noblesse, d'institution purement divine, que représentent, dans la sphère de la charité, les âmes saintes, prodigues de bienfaits, qui restent pour la postérité des exemples toujours vivants, dans la sphère de Tintelligence, les purs génies dont les œuvres subsistent comme d'autres bienfaits répandus sur quiconque en approche. Se communiquer sans réserve et sans partage, c'est la généreuse devise de ces grands auxquels l'avenir reste indéûniment ouvert; se restreindre et sortir de pair, ce fut la marque jalouse des autres, qui aiment encore à rester enfermés dans le passé , ayant peine à faire grâce au présent.

Discernement exact des aptitudes, des capacités, des vocations, et, par suite, classement régulier des caractères, des esprits, des âmes, tel est le principe idéal de l'ordre civil, politique et religieux. Que les hiérarchies réelles où se range la diversité des conditions et des fonctions, ne soient jamais entièrement conformes à ce principe, voilà un effet nécessaire de l'imperfection humaine. Si elles s'en écartent jusqu'à l'outrager et le démentir par des contrefaçons et des erreurs grossières,

il en résulte une sorte de prévarication et de crime social qui encourt souvent des punitions terribles; celui donc qui, prenant droit du génie^ de la vertu, de la puissance, imagine que cette concordance parfaite peut être réalisée, celui-là, quel qu'il soit, fait un rêve insensé et tombe en une dangereuse erreur; mais que chacun tende de tous ses efforts à opérer, à maintenir ce rapprochement aussi étroit que possible entre cet ordre réel et cet ordre idéal, de manière à diminuer toujours le nombre des attributions qui sont des usurpations, des inégalités qui sont des iniquités, voilà le devoir et le salut de tous gouvernants et gouvernés, supérieurs et inférieurs; voUà la vraie garantie du commandement et de Tobéissance.

L*homme qui cherche à étouffer les douleurs d'une passion trompée ou détrompée demande Toubli et la consolation soit à la solitude du cloître, soit au tumulte de la guerre, soit aux agitations violentes d'une existence licencieuse et indisciplinée. De même Ton a pu voir des nations qui, éprises de quelque généreux amour et séduites de quelque beau rêve de liberté, ont été frustrées de leurs espérances et de leurs illusions, se faire un sort, subir un régime, qui,

tenant de la vie monacale par la servitude imposée aux intelligences, de la vie des camps par la poursuite ardente de la gloire militaire, ou de la vie de désordre et d'activité hasardeuse par la fureur des entreprises lucratives et la recherche passionnée des profits matériels. Car ces trois inégales et dangereuses chimères ne se refusent pas à être menées de front.

Se porter défenseur de l'humanité et de la

vertu, c'est la bonne fortune des pouvoirs qui

mettent fin aux excès de l'anarchie; là est leur succès et la justice de leur cause. Savoir se poser en protecteurs de la famille et de la propriété, c'est la suprême habileté des pouvoirs qui ont pour but de mettre un terme aux abus et à l'exagération de la vie publique, au risque de supprimer la vie publique elle-mêipae. Ils ne rétablissent pas ainsi le règne des vertus privées, qui ne s'improvisent pas plus, parce que l'on aura rappelé les citoyens, du dehors au dedans, des soins du gouvernement au soin de leurs intérêts particuliers, que les vertus publiques ne sont inaugurées par cela seul qu'on aura fait le contraire ; mais ils obtiennent ce qu'ils ont voulu obtenir, un changement, une sorte de conversion par laquelle les

routines de la vie domestique, qui les rassurent, supplantent l'habitude de la vie publique qui les inquiète.

La vie publique a ses grandeurs et sa noblesse; la vie privée a ses douceurs et son indépendance. On trouve beau et Ton croit facile et naturel soit de se donner tout entier à Tune des deux, soit même de les concilier de manière que rien de ce qui est enlevé à Tune ne soit perdu pour l'autre. Puis on regarde autour de soi, et l'on craint d'avoir cédé aux préjugés d'une sagesse antique et surannée; on voit que l'esprit moderne a su se ménager entre deux un vaste espace que remplit un ensemble de relations de convenances, d'obligations mutuelles, de divertissements. Ce genre de vie intermédiaire qui, n'étant ni la vie publique ni la vie privée, s'enrichit aux dépens de toutes deux, et peut finir par absorber tellement ce qui leur appartient et par rendre leur part si faible, que beaucoup, après avoir oublié l'une, y apprennent à négliger l'autre, c'est la vie sociale, ou, dans une acception plus étroite, la vie mondaine.

Aux charmes paisibles de la vie de famille, de

PHILOSOPHIQUES ET LIITÉRAIRES. 251

la vie privée, l'un devra de savoir se passer des affaires publiques, Tautre de savoir les supporter; mais de rendre, suivant les circonstances et les nécessités, le même homme également et sans plus d'efforts capable de ces deux choses, voilà leur bienfait le plus rare et leur plus beau triomphe.

Charger le Pouvoir d'accomplir ce que les particuliers pourraient et devraient faire, demander aux rapides hasards la spéculation plutôt qu'aux efforts soutenus de l'intelligence et de la volonté les moyens de faire fortune, remettre à des procédés techniques d'imitation et de reproduction le soin de fonctionner à la place de l'invention et de la pensée : trois signes caractéristiques auxquels on peut reconnaître une époque à laquelle toute débordante d'activité qu'elle est, il en coûte de prendre certains genres de peine, et qui rejette trop volontiers celle qu'exigent et qu'imposent la Liberté, le Travail et l'Art.

Nulle action sans calcul, nul service sans salaire, nul effort sans profit : maximes trop aisément introduites et trop ouvertement pratiquées, grâce auxquelles le désintéressement peut devenir une

pratique surannée, tomber en désuétude, et, cessant d'être un devoir, se faire reconnaître malaisément pour un droit, parce qu'il représente à l'esprit ridée, devenue presque inconcevable, d'une peine subie volontairement et sans raison suffisante, et que l'on se dispense de l'estimer et de l'honorer par le motif commode que l'on refuse d'y croire.

Il est, pour les gouvernements, un art de se faire oublier quand il le faut, d'user du droit de se montrer sans en abuser, d'entrer sur la scène et d'en sortir au moment convenable, sans jamais l'occuper à contre-temps. Il y a, pour eux, moyen de se faire justement applaudir, sans se faire beaucoup voir, et de viser sans cesse à l'admiration raisonnée du petit nombre, en profitant, par moments, de l'ébahissement instinctif des foules.

Qu'il s'agisse de ces droits et de ce pouvoir qu'ils portent en eux-mêmes, qui les font être ce qu'ils sont, ou bien de cette dignité extérieure qu'ils traînent à leur suite comme un reflet de leur grandeur et qui, souvent, supplée à ce qu'ils ne sont pas, les Souverains ne consentent à oublier

OU à paraître oublier que si, autour d'eux, Ton se souvient et Ton montre que Ton se souvient. Qu'on s'oublie ou qu'on les oublie, et la mémoire leur revient vite.

Dans l'État, comme dans la famille, toute puissance est naturellement ou tend à devenir soucieuse de sa conservation et de son repos. De là une disposition trop commune à opposer, sous prétexte de vice de forme, un déni de justice aux désirs exprimés par ceux qu'elle domine en les protégeant, pour peu que ces désirs aient l'air inquiétants.

Elle les apprécie d'après leur nature plutôt que d'après leur objet, et sur leur apparence encore plus que d'après leur nature. Sont-ils ardents? On estime dangereux de leur accorder une satisfaction qui serait une provocation à demander davantage. Sont-ils faibles et timides?C'est qu'ils n'ont pas de consistance, laissent aisément deviner que bientôt on ne demandera plus, et ne méritent nulle réponse. Si l'amour de la tranquillité donne de tels conseils, l'intérêt bien entendu et la conscience écoutée marquent une autre règle qui est d'examiner le fond de la cause, les motifs et l'objet de la demande et de prononcer en conséquence.

Le Souverain s'est produit jusqu'ici sur la scène du monde avec des aspects bien changeants et des emplois très divers : le caractère sacerdotal et le commandement militaire, la mythologie et l'administration, les controverses théologiques et le culte des voluptés, que d'alliances singulières, que de bizarres contrastes I que de rôles remplis tour à tour et de costumes successivement revêtus I A tant de personnages le temps et l'habitude sont encore venus en ajouter d'autres qui ne sont rien moins qu'héroïques et tragiques. Le Prince est devenu, avant tout, le premier des fonctionnaires salariés de l'État, le gardien soldé du repos public; aux yeux de plusieurs, il ne paraît qu'un spéculateur favorisé par la fortune, un heureux joueur ; beaucoup enfin se contenteraient de voir en lui un riche et puissant entrepreneur de spectacles et de réjouissances publiques, et le tiendraient quitte de presque tout le reste, hormis le décor et la fanfare. Que, du moins, sous ces déguisements et à travers ces métamorphoses, il garde une physionomie vivante, découverte et reconnaissable ; qu'il n'en cache pas l'expression naturelle sous le masque dont se couvraient les acteurs du drame antique ; que, dans ces temps nouveaux où les nécessités de mise en œuvre l'emportent tellement, pour le pouvoir comme pour tous, sur les fantaisies de mise en scène, on

puisse, en le regardant en face, voir un visage d'homme, le visage qui est le sien.

A un pouvoir incontesté appartient le droit de rendre incontestable la hiérarchie gouvernementale et sociale qui est issue de lui et à laquelle il préside. Rien de plus juste et de plus naturel; car, investi par le public de l'autorité nécessaire pour prononcer souverainement sur tant d'idées, d'opinions, de vérités générales, pour professer et proclamer ce qu'il en faut croire, ce qu'elles pèsent et ce qu'elles valent, ne doit-il pas, à plus forte raison, prononcer souverainement sur les mérites respectifs des hommes, qui sont des vérités particulières? Quoi d'étonnant s'il appelle méchants ceux qui lui sont opposés, indifférents et inutiles ceux qui ne le servent pas, bons et honnêtes ceux qui lui sont favorables, et, si entre ces derniers il établit des distinctions qui tantôt suppléent aux distinctions naturelles, tantôt s'y conforment et parfois les contrarient ! Il exerce ainsi sur les mœurs et les opinions l'autorité du juge qui décide, aussi bien que celle du législateur qui commande, et il procure à chacun, pour déterminer l'estime qu'il doit faire de soi et des autres, le bienfait d'une règle sûre et de signes certains substitués aux inconvénients d'une re-

cherche pénible et de caractères équivoques. Qui s'en plaindrait? Qui ne le remercierait de remplacer la confusion par un si bel ordre, par la facilité de reconnaître à l'empreinte, à la marque officielle, le talent et la valeur intellectuelle, de les accepter à vue sans avoir à en vérifier le titre ? Qui osera dire que Ton risque ainsi de négliger, de mettre à rien, de déprécier aveuglément nombre des plus beaux échantillons de l'espèce humaine, malheureusement restés en lingot, sans compter que, sous ce rapport, les gouvernements n'ont pas renoncé et ne renonceront pas aisément à pratiquer, dans une certaine proportion, le faux monnayage ?

Est-il plus désirable de voir le grand nombre de ceux qui s'occupent vainement de la politique courante s'en désintéresser, ou le petit nombre de ceux qui manient ce qu'on appelle la haute politique s'en mêler avec désintéressement ? Des deux parts, il semble qu'on attende et que l'on doive attendre longtemps pour savoir qui commencera et donnera l'exemple.

Malheur aux gouvernements qui, classant en deux parts la nation à laquelle ils commandent, la

divisent en amis et en ennemis, et veulent que . cette division revienne à dire les bons et les méchants î Sauf de rares et passagères circonstances, la grande masse du public, au fond, reste neutre ou le redevient vite et veut que Ton respecte à son égard les droits et les privilèges de la neutralité.

Quand un gouvernement adopte pour règle de conduite la vaillante, mais hasardeuse maxime, qu'il ne faut souffrir nulle résistance, il prend en quelque sorte vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de tous rengagement de ne pas désarmer et de se tenir perpétuellement en état de guerre ; mais lorsqu'il entend et pratique cette maxime de telle façon que, dans les oppositions qu'il rencontre, il n'admette pas de degré, nulle distinction de plus et de moins, qu'il se transporte tout entier avec toutes sesforces surchaque point, à proposde toute question, qu'il n'y ait si légère escarmouche dont il ne fasse une bataille rangée, qu'il voie la sûreté et mette son honneur, susceptible comme l'honneur militaire, à sortir victorieux de chaque combat d'opinion qu'il affronte, il ne se contente pas de faire la guerre; il la fait mal; il la rend fatigante, coûteuse, périlleuse, et il réussit à

gagner peu de chose, en se comportant comme s'il craignait dans chaque occasion de tout perdre.

Un pouvoir qui prétend à s'occuper de tout et qui ne trouve jamais assez grand le nombre de ceux qui sont occupés par lui et pour lui ne saurait empêcher que Ton s'occupe beaucoup de lui. Il a souvent à s'en féliciter, mais il aura trop d'occasions de le regretter.

Lorsque, sur la base formée par une multitude d'unités faibles, éparses, qui, ne pouvant s'agréger en groupes organisés et cohérents, sont comptées plutôt qu'elles ne comptent pour quelque chose, se dresse, soutenue par cet imposant appareil mathématique, une haute, puissante et souveraine unité gouvernementale, le Pouvoir ainsi constitué est en état d'abuser à la fois de la force qui lui est donnée et de l'origine de cette force, et il doit lutter contre la tentation de pénétrer d'autant plus loin qu'il semble qu'on l'ait appelé et introduit partout. Là où s'abstenir serait faiblesse pour d'autres, pour lui c'est sagesse, la vraie sagesse qui se reconnaît à l'empire exercé sur soi-même.

Aide-toi, le peuple t*aidera : maxime fréquemment justifiée par révénement, mais d'une application douteuse et qu'il est plus sûr d'invoquer pour l'établissement d'une domination nouvelle ou la réintégration d'une autorité interrompue que pour l'affermissement et la défense régulière d'un pouvoir établi.

Les craintes qu'ils n'ont pas inspirées et qu'ils se chargent d'apaiser font la force des pouvoirs qui commencent; la faiblesse de ceux qui ont duré est de chercher leur défense dans les craintes qu'eux-mêmes inspirent. Mais l'intervalle qui sépare le moment où ils cessent de rassurer du moment où ils commencent à effrayer, comment le déterminer exactement ?

Puissance vraiment légitime, celle qui, n'étant due qu'à elle-même, croit être redevable à autrui de son usage et de ses emplois. Doublement fausse et doublement illégitime, celle qui, toute d'emprunt et de communication, se réserve et s'applique les forces qu'elle tire du dehors, et, vivant par autrui, ne vit que pour soi-même!

Le Pouvoir souverain, qui autorise celui qui Texerce à dérober sa personne à l'accès des hommes, ne lui donne jamais le droit de mettre sa conscience à Tabri des visites de Dieu.

Le bien perdu que Manzoni fait regretter au moderne dominateur du monde, la promptitude dans l'obéissance (il celere uhhidir) , voilà le vrai charme, avoué ou inavoué de toute puissance, grande ou petite. Le bien suprême que Shakspeare fait convoiter à son Richard III, qui est le commandement exercé sur de meilleurs que soi, voilà la secrète volupté de toute puissance malfaisante et illégitime par quelque endroit.

Le despote est celui qui ose, à l'égard d'une nation, tout ce que l'époque et la civilisation présente lui permettent d'oser. Cette loi du despotisme, qui reste invariable en elle-même, fait la différence des despotes. La limite qu'ils ne peuvent pas ffanchir est mobile; elle avance ou elle recule, suivant les temps ; mais ils vont toujours jusqu'à ce qu'ils heurtent contre elle. Aussi l'inégalité entre ce qu'ils ont fait et ce que firent leurs pareils ne peut servir d'entière justification à

eux-mêmes, ni d'excuse aux peuples qui les supportent, parce qu'il ne suffit pas de mettre en regard les faits et les œuvres, mais qu'il faut comparer les temps avec les temps.

Le conquérant est au despote ce que le torrent qui a rompu ses digues est au fleuve qui coule à pleins bords et bat ses rivages.

Il est un esprit de conquête qui s'exerce sur le temps, au lieu de se porter sur l'espace. Pour lui, le présent n'est pas un lieu qu'il remplit et qui lui suffît, c'est un point de départ d'où il porte ses visées ailleurs : fatal quand, agissant à rebours, il veut reprendre et regagner sur le passé, moins condamnable, sans être moins dangereux peut-être, quand, par une activité trop entreprenante, il s'efforce de prendre et veut trop gagner sur l'avenir.

La vie et la pensée sont les premiers dons, les dons souverains que Dieu a faits à l'Humanité. Si donc l'opinion du genre humain place tout près de Dieu les hommes qui ont le plus facilement

disposé et le plus largement abusé de la pensée et de la vie de leurs semblables, est-ce justice ou injustice, erreur ou vérité ? C'est justice et vérité, si Ton mesure la grandeur de la puissance exercée; mais à considérer l'usage qui a été fait de cette puissance, c'est la pire des injustices et des erreurs.

A l'irréductible diversité des opmions et des convictions, des esprits et des âmes, correspond une sanction unique, une sanction nécessaire, qui est la liberté. Vérité à jamais incompréhensible ou souverainement désagréable pour les sacerdoces proprement dits et les soi-disant sacerdoces judiciaires.

Comment se passer des procès politiques, seul dédommagement qui puisse consoler nos corps judiciaires de n'être plus ces tribunaux puissants et souvent terribles, dont l'office comprenait la répression de la pensée et la condamnation des intelligences?

La vie officielle de nos magistrats compte nombre de jours ouvrables, employés à débrouiller

des procès et à condamner des délinquants, sauf quelques distractions qui sont les sentences portées contre des innocents. Elle a des jours de fête que marquent les condamnations encourues par des écrivains coupables de convictions politiques. Elle a aussi quelques heures de parade. C'est quand des convenances contradictoires s'imposent à ces juges pour qui l'Église n'est jamais assez triomphante et qui, dans les rêves qu'ils font tout éveillés, voient bien la République abattue, écrasée, mais jamais assez complètement à leur gré. C'est quand il leur faut porter à l'église des prières en faveur de cette République qui, pour les uns, malgré les années traversées, n'est pas arrivée, et ne peut arriver; qui, pour les autres, doit en venir dès demain à ses fins, c'est-àdire à la ruine de la société et de la religion ; car, apocryphe pour ceux - ci , apocalyptique pour ceux-là, elle est également détestée des deux parts. Solennelle bouffonnerie, et contraste vraiment humoristique !

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