‹ Mélanges littéraires et biographiques (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · AUX SURVIVANTS DES COMMISSIONS MIXTES · texte numérisé non relu

AUX SURVIVANTS DES COMMISSIONS MIXTES

Quels sont ceux que l*on vit, quand le Christ dut mourir, Par la ruse et la force étroitement s'unir,

Pour lui creuser sa tombe ?

Quand tu viens nous apprendre à ne jamais plier, Quels sont ceux, Liberté, que Ton entend crier :

Il faut qu'elle succombe ?

Des juges, des soldats, au-dessus d'eux

Des prêtres, tous ardents, plein de zèle et joyeux

De remplir le beau rôle. Le succès étant sûr, le gain à l'avenant, La tragique parade est reprise, devant

Un public qu'on enjôle.

Le prêtre qui préfère au règne de son Dieu

Le sien propre, on le vit en tout temps, en tout lieu ;

Rien de plus ordinaire.

Le soldat, sur un mot — ornement impératif. Entraîne, s'il le faut, l'innocent, mort ou vif,

Puis, touche son salaire.

Ce sont les lieux communs du système établi ; Mais le devoir oblige à sauver de l'oubli

Une magistrature Surprenante en son genre, et, par certains côtés. Au dire des experts en fait d'indignités,

Dépassant la mesure .

Plus d'un gardien des lois, décoré d'impudeur, Et mettant à venger son jaloux déshonneur

Toute sa conscience, Ce rare phénomène apparaît néanmoins, Et se peut constater par titres, par témoins,

En plein pays de France.

Ils sont là, siégeant au milieu de nos Cours, Se rappelant à Taise, en nos médiocres jours,

Les temps d'omnipotence.

Où le maître daigna, sage accommodement. Incliner sur Tépée et sur le faux serment

La croix et la balance.

Par centaines, c'est peu; par mille et mille encor, Les factieux gênaient son généreux essor.

Il trouva cette élite De gens de robe longue, au cœur droit et loyal. Toute prête à quitter l'étroit terrain légal,

Pour condamner plus vite.

À la proscription coudre en hâte un lambeau D'informe procédure; au reste, sans bourreau.

Expédier son homme; Sans phrases, sans retards, bannir, les yeux fermés ; Sans frapper ni tuer, détruire pour jamais.

C'est fort habile, en somme.

Sachant bien, pour leur part, que c'est avantageux. Ils exigent, en sus, que ce soit glorieux.

Faire pleurer les anges.

Est-ce un exploit moral digne de tout respect. Et qui donc oserait, sans se rendre suspect,

Marchander les louanges?

D*autres pourraient bien dire : Il suffit d'une fois. Eux recommenceraient, jamais lassés ni froids.

Ayant tenu boutique D'arrêts non motivés, de sentences d'exil. Ils n'ont rien plus à cœur que reprendre l'outil

Et l'ancienne rubrique.

Leur âge d'or, à eux, leur paradis perdu,

Le rêve au beau milieu brusquement suspendu,

D*un seul mot c'est l'Empire.

Les biens qu'il prodigua, ses pompes et ses jeux, Tant d'honneurs, sans comptei^les rentes, après eux

Valent bien qu'on soupire.

Le commerce adultère avec Tiniquîté Leur laissa tout ensemble un regret entêté,

Un goût de récidive.

Garder fidélité, bonnement, à la loi.

Lui rendre tout son dû, sans tricher sur l'aloi.

Fi, besogne chétive !

Au bord de votre toge, observait un passant, Il me semble avoir vu de la boue ou du sang.

Silence, voix mutine !

Que le donneur d'avis, sous les peines de droit. Se rétracte, jurant qu'à l'envers, à l'endroit,

Sans souillure est l'hermine.

Liberté qui ne sais ni farder, ni gazer, Comme aux jours de Pilate, il sied de t'imposer

Le respect du prétoire.

Si le Christ fait défaut tu réponds pour l'absent. Sur toi l'arrêt brûlant ! A toi le châtiment,

0 relapse notoire !

Écrit en province

'après le 16 mai 1877.

Dans les monarchies consacrées ou usées par le temps, Thomme de cour, l'homme de gouvernement restent distincts de Thom me d'affaires; mais dans les monarchies jeunes, actives, laborieuses, qui sont celles des époques démocratiques, cette distinction va toujours s'effaçant, et cet effacement est à la fois la conséquence et l'image du mélange qui se fait des institutions, des mœurs et des caractères, et qui confond en quelque sorte les âges et les races. Un personnage nouveau se forme, qui tient de l'homme d'affaires et de l'homme de cour tout ensemble; le légiste devenu législateur, ce praticien qui singe le patricien a son langage à lui, un langage doué d'une précision sèche et âpre*; il a sa logique; mais, ainsi que l'éloquence peut se tourner en rhétorique et en déclamation, lorsqu'elle a cessé de s'adresser aux émotions et aux passions vraies, qui sont des faits et des puissances de l'ordre moral, ainsi celte logique, à force d'être mise au service de faits purement matériels, dégénère en une série de calculs bien faits, de preuves mathématiques. Elle se recommande par une exactitude toute nue, toute dépourvue d'ornements ; impe-

^ Leguleius cautus et aculus. Cicéron , de Oratore, )iv. 1, LV.

ratoHa, non oratoria. Langage et pensée d'orateur, non certes; parole de législateur, dans le sens élevé et antique du mot, presque jamais.

Depuis que la Révolution a livré à la parole publique le domaine des questions législatives, le style oratoire, formé à cette application, parait avoir traversé, sous nos premières assemblées, ses périodes romanesques, intriguées, tragiques; puis il a eu son temps d'expiation par le jeûne et la pénitence. Rendu à l'activité d'une seconde jeunesse, il y a porté, avec plus de maturité, quelque chose des illusions et des défauts de la première. Enfin, tout le convie maintenant, dans une époque essentiellement pratique, à se mettre en contact avec la réalité pure, et à demander ses succès à deux qualités, la précision et la clarté, auxquelles on ne doit rien de plus ni de moins que devoir et de faire voir les choses telles qu'elles sont.

Le ministère de la parole publique peut relever plus ou moins exclusivement de l'une de ces deux puissances distinctes sans être ennemies, la persuasion ou la démonstration. La première a le caractère presque divin, à tout le moins vraiment

royal et défini en termes si expressifs par un poète*, d'obtenir pour elle l'acquiescement et de priser Tacquiescement qu'elle obtient d'autant plus qu'il s'accorde avec plus de liberté, de cette liberté qui consiste à être affranchi de tout intérêt, de toute passion, de tout préjugé. — La rigidité morale la plus entière, unie à la plus grande flexibilité d'esprit (pourquoi les intelligences capables et dignes d'être persuadées ne peuvent-elles, comme les cœurs disposés aux sentiments doux, être appelés tendresl), voilà par où elle établit solidement son empire. Elle laisse aux esprits secs l'honneur de se rendre à la démonstration, ainsi qu'on se rend à l'autorité pure, presque à la force. Elle a encore moins à faire avec deux autres classes d'esprits : les pesants, les durs, qu'on n'entame qu'à grands coups de raisonnements grossiers, et contre lesquels toute pointe de vérité autrement maniée s'ébrèche ou se rebouche; les mobiles, les inconsistants, dont l'activité apparente n'est qu'un vain et perpétuel écoulement, qui ne supportent rien que de léger, et laissent

^ . . . and the tribute most high to a head that is royal, Is love from a heart that loves liberty too.

(Moore, Irish mélodies, the Prince^ s day.) Le tribut le plus précieux offert à une tête royale, c*est l'amour d'un cœur qui aime aussi la liberté.

tomber, pour ne plus reparaître, tout ce qui a quelque poids. Chercher prise sur ces deux sortes d'esprits! Autant frapper le rocher; autant battre Teau .

L'arsenic est un poison; mais les arséniates sont devenus des auxiliaires précieux de la médecine. C'est un poison aussi que la haine toute pure; mais comment se passer de ces extraits de haine politico-religieuse, qui, dilués ou concentrés, dosés suivant Tordonnance quotidienne, distribués sous l'étiquette et dans les plis de la feuille du jour, sont devenus, entre Français, l'adjuvant ou l'excitant nécessaire de toute conversation? Otez-en ce sel, cette quintessence; que restera-t-il et de nos entretiens, et de nos commerces d'esprit raffinés?

Des hommes qui cultivent la politique comme un art noble et libéral, et des hommes qui l'exercent, la manient, l'exploitent, comme un trafic vulgaire, comme un métier lucratif, il en est dans tous les partis. Il serait mieux de dire qu'ils forment respectivement deux partis séparés et à jamais inconciliables.

Si ron s'est habitué à considérer le gouvernement des hommes comme une chose sérieuse, et qui doit être honnête, on est exposé à éprouver plus d'une fois, en écoutant le langage familier de certains hommes politiques qui laissent voir leur pensée secrète, quelque chose comme l'embarras soudain et la brusque indignation que font ressentir à une personne chaste des propos licencieux ; à une personne pieuse, des railleries dirigées contre les choses saintes. On se sent presque soulagé lorsqu'on n'a plus à subir que l'entretien de gens qui parlent à vide sur la politique, sans y avoir part, sans la connaître; on en est quitte du moins pour l'ennui, la lassitude, le mécontentement. Avec eux, on n'a rien appris; avec les autres, on en sait trop.

Quand on s'est aperçu que deux dispositions aussi contraires que peuvent l'être la volonté de se dévouer aux affaires publiques et au bien de l'État jusqu'à l'oubli et au sacrifice de ses intérêts particuliers, et le dessein bien arrêté de tirer parti des affaires publiques pour la satisfaction de bon intérêt propre et jusqu'à l'accroissement démesuré de son bien, peuvent, suivant les temps et d'après les hommes, être comprises et enfermées

SOUS les mêmes termes qui sont faire de la politique, on est tenté de croire qu'une telle opposition est un excellent fond pour la comédie, que même, au point de vue social, elle pourrait devenir le premier des éléments comiques d'une époque ; et Ton s'étonne qu'elle n'ait pas fourni une œuvre de premier ordre au théâtre. L'étonnement diminue, si l'on réfléchit qu'une telle comédie a été jouée et continue à l'être trop de fois et par trop de gens sur la scène du monde, gratis et sous les yeux de tous, pour ne pas devenir un sujet vulgaire, usé, épuisé par la réalité, pour être à la hauteur d'une autre scène, pour passer dans le domaine d'un art d'où relèvent seulement, soit les travers très généraux de l'esprit, dérobés au secret de la vie privée ou tirés du demi -jour des rapports sociaux, soit les infirmités très piquantes et très singulières de la nature morale. Les crimes politiques sont du ressort de la tragédie; les faiblesses politiques ne peuvent guère sortir de l'espace compris entre le ridicule et le scandale; c'est là, dans ce milieu social, qu'elles vivent et qu'elles meurent, livrées aux regards qui les pénètrent, et jugées souvent par l'un de ces arrêts sérieux rendus sous une apparence frivole que le monde appelle épigrammes et bons mots.

Qui a .sérieusement le droit de déplorer la perte ou la diminution des libertés politiques ? Ceux-là seuls qui ne songeaient à en faire ni instrument de leurs ambitions, ni le piédestal de leur importance ; qui, tenant pour certain que le gouvernement de leur pays donnait à la raison la puissance d'avoir raison, sinon toujours, du moins le plus souvent possible, jouissaient de cette idée et en retiraient, dans leur conscience de citoyens indépendants, un contentement aussi pur et aussi désintéressé que la satisfaction éprouvée par l'honnête homme à la vue du bien qui se fait autour de lui, même sans lui. Que ceux-là se comptent s'ils l'osent, afin de se rendre justice ; auront-ils ensuite l'audace, plus grande encore, ou, pour mieux dire, l'insolence de prétendre qu'une minorité si infime peut revendiquer hautement le droit de regretter et de se plaindre?

Abandonner son parti quand la fortune s'éloigne de lui, c'est une trahison dont le motif est visible et saute aux yeux, si on peut le dire ; mais quitter son parti lorsque lui-même a quitté les voies de la justice et de la raison, c'est une démarche qui provoque le doute, la contradiction, le scandale et qui sera souvent appelée de bien des noms

sans recevoir ceux de retraite honnête et de vertueuse infidélité qui, seuls, lui conviendraient.

Vouloir être fidèle à un parti tant que ce parti restera fidèle à la justice, c'est vouloir le servir avec l'assurance de l'abandonner un jour ; mieux vaut commencer par n'en servir aucun.

Le caractère des hommes politiques s'altère ou s'affermit, comme la réputation des femmes, par certaines occasions non évitées de dire oui, et par certaines nécessités reconnues de dire non.

Quand un peuple a subi, coup sur coup, plusieurs atteintes de ces maladies aiguës qu'on nomme Révolutions, les traces en subsistent dans son caractère et dans son tempérament. La fureur de détruire et la manie d'improviser en innovant, symptômes du mal dont elles ont signalé les accès, laissent après elle le besoin du changement et le goût d'émotions vives et multipliées. La nation qui aura ainsi égaré ses pas dans des aventures périlleuses et prêté ses mains à des expériences hasardées, même lorsqu'elle sera obligée de faire

halte, jettera autour d'elle des yeux inassouvis et voudra satisfaire des curiosités moins criminelles, mais non moins ardentes, que les convoitises de la cupidité, du libertinage et de la cruauté; il faudra que la scène, où sa vie s'agite, soit sans cesse remplie par la représentation de spectacles toujours nouveaux. De droits sérieux, de biens vraiment désirables, elle n'aura plus guère souci : « Les yeux pleins et les mains vides, elle aime « mieux voir qu'avoir* .»

Écoutons Pascal quand il dit : « C'est sortir de « l'humanité que de sortir du milieu », « Rien « que la médiocrité n'est bon. » Écoutons-le faire cette interrogation à laquelle un si petit nombre aurait le droit de répondre moi : « Qui tient le «c juste milieu?» Le juste milieu I Ce mot que Pascal appliquait à la vie intellectuelle, à l'hygiène de la pensée, transporté dans le domaine de la politique, a reçu une acception qui frise le ridicule. Pourquoi? Parce qu'il est vrai de dire que dans le passage, la formule quoique restant, en

* Then to hâve seen much and to hâve nothing, is to hâve rich eyes and poor hands.

(Shakspeare. As you like it, act. IV, se. i.)

apparence, ce qu'elle était, a porté la peine d'une mauvaise direction d'intention; parce qu'on a voulu que, devenant le mot d'ordre d'une action à exercer, elle impliquât la stabilité, l'immobilité» là où le mouvement, un mouvement difficile à déterminer, mais nécessaire, en était inséparable. Se tenir sans bouger entre les idées extrêmes, les théories dangereuses et violentes qui menacent sans jamais s'arrêter, elles, la société et la civilisation, et tendent à les détruire ou à les déshonorer, cela ne suffît pas, cela est vraiment puéril, quand il s'agit non plus de penser, mais d'agir. Il faut marcher en les écartant, en prenant sur eux, entre des ennemis qui marchent et font grande presse à droite et à gauche. Il faut aller à pas aussi réguliers, aussi égaux que possible, en les tenant constamment à distance; mieux que cela, il faut, en marchant, souvent même en courant, se frayer un chemin nouveau suivant cette ligne médiane qui ne passe pas, le lendemain, au même endroit que la veille. Plus cette ligne ainsi retrouvée, reformée, est large et spacieuse, mieux vont les grandes affaires du monde. Plus elle se rétrécit, plus on les voit péricliter, et, si ces représentants du progrès réglé se laissent déborder de Tune ou de l'autre part jusqu'à rester en place, malheur à la société!

Telle nation paraît condamnée, par une impuissance naturelle ou un vice de constitution, à s'efforcer en vain de trouver une moyenne proportionnelle entre la stabilité et le mouvement, à la chercher encore quand peut-être elle Ta trouvée ; telle autre nation, après avoir subi de son côté l'impulsion de forces diverses qui l'ont entraînée en sens contraires, a trouvé, sans trop la chercher, la résultante de ces forces, a commencé et a continué de suivre une direction fixe et une route assurée.

De même que, sur les champs de bataille proprement dits, dans ces arènes de la Révolution où s'opère la destruction des gouvernements, des institutions, des habitudes sociales, et trop souvent aussi des êtres innocents, le vivat n'est presque jamais qu'un cri de mort sous-entendu . Là, Vive V Empereur veut dire Mort à V ennemi. Ici, traduisez, suivant les époques. Vive la nation par Mort à la royauté, Vive la liberté par A bas Vindépendance d'autrui, Vive Vinstruction par A bas les croyances religieuses, et Vive la justice par A bas ceu^ qui la rendent.

Il peut arriver qu'une nation dont la destinée se joue à travers de formidables hasards, prenne la fantaisie d'évoquer tour à tour quelque simulacre du passé, de ressusciter, autant qu'il est en elle, la forme de ce qui a vécu. Semblable à Érichtho, la magicienne de Thessalie dont parle e poète, elle souffle une vie factice à cette image qui se dresse devant elle, debout et tout à coup *. Quand elle l'a ranimée, elle imagine pouvoir en tirer des secrets qui l'éclairent et la rassurent ; bientôt mécontente de l'oracle, elle met fin à la courte résurrection d'une existence équivoque et rejette à la mort ce que la mort lui avait rendu.

On a souhaité à la France, non sans raison, une république sans républicains à sa tête. Avec plus de raison encore, il faut souhaiter aux principes de 1789, français par origine, d'atteindre, ailleurs

* Et nova desuetis subrepens vita medullis,

Miscetur morti

Nondum faciès viventis in illo,

Jam morientis erat: remanet pallorque rigorque^ Et stupet illatus mundo.

(Luc AIN. Pharsale, lib. VI).

qu'en France, leur vraie portée en gardant leur

nécessaire mesure.

La formule morale à tirer de la Révolution française pourrait bien être celle-ci : Un soulèvement généreux, enthousiaste contre les abus de la tyrannie et les jouissances de la corruption, aboutissant à un état social horriblement troublé où chacun fait de mesquins efforts pour s'assurer, pour arracher une part de ces abus et de ces jouissances, détestables lorsqu'ils étaient le privilège d'un petit nombre, devenus justement enviables du moment qu'ils ont été mis à la portée de tous, et que chacun a pu prétendre au petit morceau du pouvoir comme à un coin du Parcaux-Gerfs.

Théoriquement parlant, la première condition de ce qu'on appelle Vopinion publique est le sage et perpétuel exercice de la faculté de voir et de juger en eux-mêmes et d'après eux-mêmes les faits qui appartiennent à la vie politique et sociale. En réalité, use-t-on beaucoup de cette faculté? L'expérience donne une réponse peu favorable, et tend à

démontrer qu'en général les événements qui intér* ressent la raison publique sont très difficilement interprétés; que, pour en faire comprendre le texte et le sens, il est besoin d'interprètes, de truchements qui aient le don de faire croire en eux ou la puissance de se faire obéir. De tant d'opinions, qui affichent une telle liberté et se posent avec une telle assurance, il en est, au fond, tout juste comme de ces consciences incertaines, timorées, auxquelles il faut un directeur qui s'empare d'elles par la crainte ou sache y pénétrer par rinsinuation.

Nous avons vu la France, lasse du changement et impatiente du repos, marcher de tentative en tentative, de regret en regret. Ne pouvant jouira la fois de tous les biens qu'elle a possédés ou poursuivis, il lui a fallu acheter les intervalles de calme au prix d'un sacrifice et d'une sorte de mutilation. Tour à tour perdant ce qu'elle avait gagné, et cherchant à regagner ce qu'elle avait perdu, on dirait qu'elle a espéré guérir ses plaies non refermées en s'ouvrant de nouvelles blessures. L'époque est bien éloignée où elle appartenait à des pouvoirs distincts et rivaux qui se partageaient son territoire ; mais à peine un ébranle-

ment décisif confirmant Tœuvre lente .du temps, a-t-il marqué la fin de cette division, à peine Tère de ces révolutions sociales qui marquent invariablement un nouveau triomphe de la foule sur rélite s'est-elle ouverte, que, pendant soixante ans, on a pu croire que la Providence, par une sorte de transaction mystérieuse, entendait y substituer une autre division, un nouveau partage. Ce partage, s'appliquant dans le temps et non plus dans l'espace, remplaçant un ordre de coexistence par un ordre de succession, a ménagé tour à tour à plusieurs gouvernements dont chacun reprjBsentait sous un certain aspect et à un point de vue borné les besoins, les mœurs, la situation présente de la France, une période de souveraineté, un rang fixe et une place limitée dans une série régulière de dominations tour à tour disparues avec l'espoir de renaître. Étrange loi d'organisation propre à un temps et à un pays livrés en proie à des désirs violents, à des instincts contradictoires trop nombreux pour être contentés simultanément et pour obtenir mieux que des satisfactions partielles et transitoires 1 Appel adressé, défi porté à quelque puissant éclectisme fait de sagesse et de force, par où soit rassemblé et mis en un jour franc ce qui a été ainsi divisé et livré au jeu des reflets et des ombres; par où soit poussé en avant d'un seul mouvement ce qui a

été retardé par des haltes et dans des étapes suc-

cessives.

Guerres, inégalités, divisions; cet héritage légué par les temps passés aux générations suivantes, jamais épuisé ni aboli, mais transformé et diminué, nous le voyons subir, à sa manière, la loi des temps nouveaux qui, sous tant de rapports, concentre ce qui était fractionné, rend collectif ce qui était particulier, tourne en privilège régulier et en monopole ce qui, en droit et en fait, appartenait au domaine individuel. Partout ou à peu près partout, les guerres privées ont disparu et la guerre reste un attrijDUt exclusif,, sacré, inviolable des pouvoirs publics, qui se la réservent avec un soin jaloux et peuvent à volonté la pratiquer avec règles ou sans frein, avec ses fureurs ordinaires ou en y ajoutant un supplément d'atrocité, suivant qu'il leur sert et leur plaît d'appeler les ennemis des ennemis, ou les vaincus, des brigands. Dans tel pays, révolté contre l'inégalité et qui se vante d'avoir réglé ses comptes avec elle, fût-ce aux dépens de la liberté, une inégalité profonde subsiste, dont le pouvoir est le seul arbitre et le distributeur suprême, celle qui sépare les gouvernés des représentants et des

délégués du gouvernement ; inégalité moins sensible, moins évidente que d'autres, parce qu'elle n'est pas assujettie à des règles fixes et ne produit pas de résultats nettement définis, mais bien dominante et bien profonde, si l'on regarde au partage qu'elle implique en fait, de l'autorité, des influences, de la considération, de tout ce qu'ont de vital l'opinion et l'organisation politique et sociale. Telle autre nation, il y a peu de temps, vraie terre de discordes et patrie de la division, et depuis, ayant fait masse des parcelles de haine transmises en héritage par les Guelfes et les Gibelins, vient de montrer, accumulés dans les esprits et comme concentrés en bloc sur un point, les éléments d'antagonisme jadis répandus entre les familles et les particuliers, puis entre les membres dispersés d'un corps social, d'un ensemble politique, impuissants à se recomposer. L'unité conquise par tant d'efforts a laissé debout la division résumée, condensée à la manière des forces électriques, entre deux gouvernements qui se touchent et se contiennent réciproquement, séparés par la contradiction des principes autant qu'ils sont rapprochés par le voisinage matériel.

ce Ma tante, on se moque de tout ici », disait la dauphine de Savoie à M™« de Maintenon. Il n'y a

plus de Cour de France; la démocratie française en a fait justice. Le mot pourtant a gardé toute sa portée, en acquérant le bénéfice d'une application indéfiniment élargie, à travers tous les états et toutes les conditions. L'esprit non mogweur que loue Victor Hugo* est encore, est à jamais, pour n'importe quel Français, le moins enviable des privilèges intellectuels. Aussi, comme la sécheresse produite par les risées à la mode de France altère! Gomme elle donne soif d'un bon rire, tout franc, tout pur, qui empêche de la sentir ! Comme elle donne envie ne n'importe quelle douceur d'âme qui la fasse passer!

Dans la formule banale qui s'échange, la première, entre gens de connaissance, des observateurs se sont fait fort de reconnaître, suivant les nations et les langues, l'habitude, l'attitude, le mode d'agir favoris de la nation dont il s'agit. A ce compte, entre Français de la bonne société, il faudrait dire non plus : « Comment vous portezvous? » mais bien : « Comment vous amusezvous? »

Les Rayons et les Ombres (pièce xix»).

« Il est amusant, il est divertissant, » disait de son fils sortant de lire à côté d'elle Rabelais ou les Contes de La Fontaine, cette admirable femme, cette admirable mère, cet admirable écrivain qui fut M™e cle Sévigné. « Il est drôle, » dit à son tour la Duchesse du Monde où Von s^enriuie. Les deux manières de s'exprimer semblent se toucher de bien près ; quel abîme sépare les manières de voir et de sentir qui sont au-dessous de chacune d'elles î Là, une gaielé qui ne cesse d'avoir des intelligences avec l'âme et avec l'esprit; ici, une raillerie qui, de tout ce qui relève de l'âme et de l'esprit, fait la cible où donnent invariablement ses pointes et ses traits. Rien que cette différence I

De secrètes et profondes affinités existent entre l'immoralité et la férocité, entre le plaisir de faire ce qu'il faut pour transmettre la vie en prenant ses mesures pour qu'il reste stérile, et le plaisir de tuer, de tuer pour de bon ; elles s'entraînent et s'enchaînent, ces deux bravades, dont l'une voile le mystère d'attrait et de dégoût destiné à couvrir les sources de la vie, dont l'autre déchire violemment le voile d'horreur et d'épouvante jeté devant la mort. Pour preuve, observez, consultez

rétat moral qui caractérise la géaéralité des Français de nos jours.

Il est un singulier hasard qu'on ne saurait trop recommander aux amateurs d'interventions providentielles, qui cherchent dans les événements de la guerre les arrêts d'une justice supérieure, et aux simples amis de la morale qui aiment à voir le châtiment tout proche de la faute. Ce hasard est celui qui, à l'angle de la magnifique terrasse de Saint-Germain-en-Laye , rapproche, fait se toucher le pavillon Henri IV où naquit Louis XIV, le voleur de Strasbourg, et l'hôtel qui a vu les derniers moments de Thiers, par la main duquel a été accomplie la plus légitime des restitutions. Si, de même qu'après boire, on triche au jeu, le grand roi, enivré de gloire et de conquêtes, se transforma un beau jour en vulgaire filou, et subtilisa une ville sur laquelle il n'avait aucun droit; et si le larcin, qui avait été commis au mépris des règles les plus élémentaires de la législation internationale, ayant enfin reçu sa punition, force a été de rendre l'objet dérobé, faudra-t-il donc entendre crier à nos oreilles, sans paix ni trêve : Au droit, au droit! comme on crie : au secours? Tout au plus serait-il convenable d'invoquer bien

bas la prescription, infiniment moins honnête que la conquête, quand elle ne sert qu'à couvrir une usurpation évidente.

Les Gracques se plaignant de la sédition, le dernier des libertins vous jetant à la tête des tirades d'amour platonique, le joueur qui ne fait les yeux doux à sa maîtresse que lorsqu'il est en perte, voilà des gens qui donnent assurément à rire. Mais nul d'entre eux n'atteint le comble du ridicule. Ce privilège est réservé au Français de nos jours, lorsque, au beau milieu d'une vie faite uniquement d'affectations religieuses, de rengaines politiques, d'âpre gain, de vanités sans, trêve ni merci, d'immoralités voilées ou toutes nues, et, dans le cours d'une conversation faite à l'image de sa vie, tout à coup il se dresse, il se pose, vis-à-vis de l'étranger, en héros de générosité et de désintéressement, en paladin. Vieil enfant usé, blasé, sceptique, parfait blagueur, cette fois, en vérité, la hlague est trop forte. N'y reviens pas : sinon le premier homme de bon sens venu t'infligera la peine de copier et de recopier jusqu'à due résipiscence le verbe : Je suis chevaleresque, tu es chevaleresque, nous sommes chevaleresques, etc. Gare au pensum!

Que la Nature ou la Providence en $^oit cause, chaque nation, en vertu d'une sorte de vocation particulière, possède un certain genre de plaisir, une sorte de récréation destinée à lui rendre plus supportable le poids de la vie, avec ses travaux, ses calculs, ses opérations intéressées. A l'Italien, le charme du climat ^t les victorieuses beautés d'une terre privilégiée. A l'Espagnol, resté brutal et violent, cet héritage des tueries du cirque, les courses de taureaux. A l'Anglais, les voyages. A l'Allemagne, la musique, cette atmosphère divine mêlée à l'atmosphère terrestre pour la rendre plus légère et plus respirable. Au Français, et surtout au Parisien, un fumet d'obscénité savouré sur place, et partout répandu, par le roman comme par le théâtre, par les propos comme par les écrits et les images, dans la rue comme dans les salons; singulière recette pour parfumer la vie; la même pour la qualité des ingrédients et le degré de dosage .

La vivisection in anima vili est en honneur plus qu'elle ne le fut jamais. Une autre vivisection, toute morale celle-là, et consistant dans le retranchement partiel ou total dé l'âme et de

l'esprit, est bien plus répandue en France. La chose se fait sans instruments, sans douleur, sans résistance, bien plus aisément que l'ablation d*une tète de grenouille ou d'un muscle de chien. Avoir de l'âme se disait jadis; avoir de l'esprit se disait naguères. Gela ne se dit plus ou n'a plus de sens. Étrange, invisible et impalpable castration, dont on se fait gloire!

« On ne peut trouver de poésie nulle part, « quand on n'en porte pas en soi. » (Joubert.)On trouve la sensualité partout, quand on en est pénétré jusqu'à la moelle des os. C'est ainsi que la critique d'art française, sauf une exception, deux peut-être, traduit bravement, dans le langage du corps, les délicats paroxysmes de sentiment auxquels atteignent les notes d'un Chopin, laisse entendre, quand elle ne l'affirme pas, que la * musique de Tristan et Yseult, de Wagner, est faite pour traduire et pour produire des phénomènes d'éréthisme physique, et qu'elle en est encore à découvrir que, jusque dans les deux grandes scènes de séduction, de Tannhœuseret deParsifal, la volupté elle-même passe à travers les ardeurs d'une flamme sacrée qui l'enveloppe, ou bien, détournée, enlevée sous les voiles de l'harmonie,

elle ne suggère que des blandices immatérielles; tant elle est irrésistiblement entraînante, la transmutation qui l'oblige à subir, en changeant de ton, rimpérieux ascendant d'un évocateur qui exige qu'à sa voix tout s'ennoblisse, tout se purifie.

Du progrès dans les mœurs sous Vinfluence de la Révolution française. Beau et vaste sujet, digne d'être mis au concours, digne de tenter quelque studieux solitaire, mais en l'effrayant par son étendue. Sujet que certain mauvais plaisant se vantait d'embrasser tout à coup et tout entier ainsi qu'il suit : A bas les murailles qui garantissaient le secret du royal huis clos! A bas la légère bastille élevée pour les plaisirs d'un seul. Au lieu du réduit fermé, un boulevard, le boulevard livré à tous ; les déduits, dont le Parc-aux-Cerfs était mystérieusement pourvu , mis à la portée du premier venu, suivant les règles de l'offre et de la demande; la chasse gardée devenue la chasse ouverte; toutes réserves abolies, et chacun, à cet égard, pouvant, sa bourse aidant, trancher du prince, et tirer à son aise un gibier aux foulées sans cesse renouvelées. Voilà ce qui s'appelle la fin des privilèges, l'inauguration d'une sage et raisonnable égalité devant les lois de la nature,

garantie par la souveraineté de l'argent. Le progrès des mœurs; il est là; il est trouvé; chercher ailleurs est vain.

Si Ton cherche quelle est la liberté le plus profondément entrée dans les mœurs du Français, du Parisien surtout (et le Parisien est le type achevé, affiné, de la race française), celle qu'il a le plus à cœur de protéger contre toute censure, il ne faut pas longtemps pour trouver que c'est la liberté illimitée des relations de plaisir irrégu- Hères entre l'homme et la femme. Pour en être certain, observez, d'une part, le théâtre de la vie; de l'autre, fréquentez le théâtre; et voyez quelle place de plus en plus large y tient, quand la scène n'est pas sérieuse , la peinture inépuisable en quelque sorte de ces relations; et quand elle est sérieuse, l'étude des conséquences qu'entraînent, dans la société et la famille, ces mêmes relations.

Le risque est grand, en France, pour les libertés politiques qui profitent seulement à l'individu, de languir dans le non-usage, et pour celles qui s'exercent collectivement, de périr par l'abus.

Aimer la patrie, dites-vous, est un devoir impérieux, sacré. Mais ce devoir a pour corrélatif un droit, qui est celui de décider si, à raison des circonstances, des mœurs dominantes, des tyrannies de l'esprit public, la patrie reste aimable ou bien est devenue insupportable. Si ce droit s'exerce en même temps que ce devoir s'impose, il est aisé de voir dans quelle contradiction, dans quel cercle vicieux on peut être engagé. Dites donc franchement que, dans votre idée, le patriotisme exclut tout examen, tout .exercice de la pensée ; qu'il en est exactement de cette obligation comme de l'obéissance passive du soldat; que, moralement parlant, ce qui fait le patriote, c'est l'entrée dans le rang et le port d'armes.

La fureur d'égalité que possèdent plus que jamais les Français, devient le trait caractéristique de leur physionomie morale. Un Français est-il rationaliste, libre penseur? Gela veut dire qu'il ne s'incline devant nulle autre autorité que la sienne propre. Un Français est-il catholique ou se donne-t-il pour tel? Loin de lui la tentation de tomber à genoux devant la plus sublime des lois morales, si elle a passé par une bouche humaine! Quoi donci l'un de ses

pareils aurait été investi d'une telle supériorité, et ce privilège serait susceptible de se communiquer, par degrés, à d'autres de ses pareils, à de plus rapprochés encore ! Gela serait tout simplement révoltant. Le même s'accommode parfaitement de la convention qui doue un homme authentiquement faible et mortel comme lui, d'une infaillibilité contraire à toute raison, afin que pas un de ses coreligionnaires ne soit plus en droit que lui-même de discuter ce parti pris, cette abdication de la raison. Plutôt que la règle suh lege lihertas, avec les divereités et les franchises individuelles que son application comporte, l'égalité parfaite devient l'absurde!

La liberté morale, celle que le christianisme assure, celle qu'il autorise chacun à revendiquer, suffit à tout, supplée à tout. Mais quand le positivisme ou le néocatholicisme, ou bien, par une combinaison, une sorte de coalition nouvelle, inusitée, des extrêmes, les deux ensemble travaillent à ruiner tout ce qui restait d'influences chrétiennes, les libertés politiques et sociales, qu'il appartient à l'intelligence éclairée, à l'esprit juste, de revendiquer, ne doivent point être divisées. Après l'émancipation des esclaves, et au

même litre, vient Taffranchissement de la femme par l'instruction ; après que ce mode de libération qui est le divorce a plus ou moins péniblement pris sa place dans les lois, il n'est pas dit que cet autre mode de libération, qui est le suicide, ne fera pas, de plus en plus largement, sa trouée dans l'opinion et dans les mœurs.

Vraies toujours et de tout point, et confirmées par des expériences imprévues, elles devraient figurer en lettres d'or au frontispice de toute histoire de notre pays, et former la préface obligée de toute constitution politique destinée à la France, ces paroles d'un homme qui, par son origine, appartient à notre pays, quoique la plus grande partie de sa vie l'en ait tenu séparé, et, par son esprit, tient de deux siècles qui se suivirent sans se ressembler* :

a Les uns rejettent toute supériorité; le choix « des supérieurs tient lieu de liberté à quelques « autres. Le Français, particulièrement, est de « cette humeur. Il ne saurait recevoir de maîtres a sans chagrin, ni demeurer le sien sans dégoût;

* Saint-Évremond.

« ennuyé de sa propre possession, il cherche à se « donner, et trop content de la disposition de sa c volonté, il s'assujettit avec plaisir, si on lui c laisse faire sa dépendance. »

L'esprit national où l'Anglais met sa fierté, et le patriotisme qui est la force, le nerf du Français, sentiments égaux en puissance, diffèrent d'origine et de nature, et cette différence s'accuse dans les manifestations qui les caractérisent. La prééminence que le peuple anglais s'attribue, il la tient pour inhérente à son nom, à sa race; c'est comme une supériorité de naissance à laquelle les actions ajoutent peu de chose. Celle que la nation française réclame s'attache à d'autres qualités, jalouses de se montrer, de s'attester, de faire incessamment leurs preuves, de s'imposer enfin par une sorte de droit de conquête. L'Anglais respecte et il exige qu'on respecte ce qu'il a été, ce qu'il est, ce qu'il ne peut cesser d'être ; ses prétentions ont un air de droit acquis, supposent une valeur élablie et fixée à toujours. Le Français se vante et veut qu'on l'admire et qu'on levante, pour ce qu'il a fait, pour ce qu'il fait et qu'il est prêt à refaire; il faut qu'on le souffre lorsqu'il change, ou plulôt qu'on l'approuve parce qu'il change; il aime à reviser les titres qu'il fait valoir, à y ajouter, à

recommencer ses œuvres, quand elles ne serviraient qu'à lui démontrer de plus belle qu'il est le plus fort, môme vis-à-vis des voisins les moins agressifs, même à rencontre des gouvernements les moins oppresseurs ; guerre après guerre, révolution après révolution, ne lui coûtent rien. Une telle diversité de génie explique comment, pour le peuple anglais, un revers est un accident dont il se console, en pensant qu'il lui laisse sa qualité d'Anglais et le juste orgueil inséparable de cette qualité ; comment, pour le Français, une atteinte portée à la gloire nationale est une diminution de son honneur, une déchéance qui ne lui permet pas de se souvenir de son nom de Français, ou qui lui fait de ce nom une douleur au lieu d'une consolation, plus encore, une humiliation et comme une honte.

«( Nous sommes Gaulois », ou bien encore « soyons, redevenons Gaulois I » Façon de parler qui fait fortune ; mot de passe qui autorise, en le faisant remonter à, des ancêtres postiches, bien des manières d'encanailler son esprit et sa conduite. Sait-on bien, en effet, ce que pouvaient être ces Gaulois, nos aïeux7 Ne se doute-t-on pas bien plutôt qu'ils étaient fort loin de ressembler

à leurs descendants ? Par suite, il convient de porter à notre compte plutôt qu'au leur la licence et la faveur également démesurées que nous accordons sous le nom de gauloiserie à un genre de littérature qui remonte à Rabelais et dont Rabelais eût désavoué les plats et ignobles excès. Mais cette affirmation ou cette aspiration a un sens négatif déterminé par le dernier et déplorable conflit qui nous a mis aux prises avec la race allemande. Elle implique comme qui dirait une envie de se réfugier au plus haut du passé, pour esquiver tout contact, pour fuir toute communauté d'origine avec l'Allemand. Se traduisant, littérairement, par le triomphe du naturalisme, solidement établi sur les ruines de tout ce qui prévalut sous les titres de classique et de romantique, elle implique une réaction plus ou moins consciente, plus ou moins avouée contre les attaches à l'antiquité classique, en même temps qu'à certains côtés de tendances et de mœurs germaniques, impliquées dans les noms de Franc et de Français, une intention de nous tenir plus loin de tout cela que nous ne le sommes de César, de Clovis, de Gharlemagne et de Louis XIV. L'abandon complet de la tradition littéraire inaugurée par J.-J. Rousseau se rapporte à plus d'une cause ; mais, au fond, ne se sent-on pas choqué surtout de ce que ses œuvres

contiennent de persuasif en faveur de la modestie du goût, et du je ne sais quoi de poétique et de romanesque qu'il se flattait d'insinuer en toute existence, en toute condition ? Oui, il y a là comme une peur instinctive de ressembler à des voisins détestés, par ce qui fait le facile contentement, la commodité intelligente, le charme inexprimable de la vie intime et de la vie sociable. Il y a aussi, et par une conséquence inévitable, comme une tentative répétée de suicide moral dans le fait d'accomplir sur soi-même, au plus profond de son être, comme louable, comme salutaire, une mutilation qui les évide, qui les amincit par le dedans, qui opère dans le sens de la profondeur, y poursuit, y supprime sans relâche, sans pitié, les fibres génératrices du sentiment et de l'imagination, afin que la vie, toute la vie, se porte à la surface avec les haines du temps, les intérêts du jour, les plaisirs du moment, les caprices de la minute. L'histoire des nations ne fournit pas beaucoup de phénomènes aussi curieux, aussi dignes d'observation.

Préjugé catholique, préjugé démocratique, préjugé anti-germanique; contre les trois, que pouvait bien faire l'esprit français, sinon mourir, et d'une assez laide mort ?

PHILOSOPHIQUES ET UTTÉRAIRES. 299

La France est incontestablement devenue le pays où les inlelligences répugnent le plus aux emplois purement intellectuels. Là, vous parlet-on d'un homme intelligent? Pariez, sans risquer de perdre, qu'il s'agit d'un homme éveillé sur ses intérêts et ses plaisirs. Parle-t-on d'un rêveur, d'un sauvage, d'un original ? Il se trouvera fort souvent que cela veut dire, un homme qui pense.

Chez nous on se bat parfois encore en paroles, à propos de libertés politiques, religieuses, économiques, etc., etc. Le fait est qu'à les prendre en elles-mêmes, ces libertés, en dehors du profit et de l'usage, nous en regorgeons. Il en est une autre à laquelle on songe fort peu et qui pourrait être définie ainsi : La liberté d'exprimer dans une conversation quelconque une pensée personnelle qui tranche sur le convenu, sans passer pour un original, et de laisser voir un mouvement de l'âme spontané qui rompe avec le convenable sans être tourné en ridicule. Celle-là est une liberté individuelle dans toute la force du terme. Aussi n*y a-t-il pour la regretter, d'un regret inconsolable, qu'un nombre imperceptible d'individus. Ceux-ci ont la faiblesse ou l'audace de trouver que sans cette franchise-là, et en dépit

de toutes les autres franchises anciennes et nouvelles, la société fait l'effet d'une geôle. La société, elle (c'est-à-dire tout le monde, excepté eux), trouve qu'il s'agit là, non d'une liberté regrettable, mais d'un insupportable privilège, d'une atteinte grave à l'égalité, d'une dérogation à l'uniformité intellectuelle et morale qui est de rigueur. Il est juste que celui qui la réclame d'une manière détournée, se faisant remarquer, se mette par suite dans un mauvais cas.

Sur ses terrains, sur les arbres qui occupent ses fonds, le paysagiste flamand Josse deMomper ne sait pas mettre de vert; mais il y place ces deux facteurs du vert qui sont le jaune et le bleu. Sur notre terrain politique, grâce aux erreurs et aux égarements du suffrage universel, candidats et représentants arborent à qui mieux mieux toutes les variétés du jaune et du bleu, de ces couleurs composantes, dont la fusion produirait le vert, couleur d'espérance, aussi rare, presque aussi introuvable dans nos horizons politiques que le vert, couleur de nature, dans les horizons du vieux peintre.

S'en aller en famille et avec ses instruments

de travail sur une autre terre, pour y gagner laborieusement sa vie: habitude germanique. Aller au loin, seul, mais enrégimenté, le pistolet au poing et le sabre au côté, ni comme émigré, ni pour le plaisir d'un voyage, ni pour l'avantage de coloniser, mais pour jouer légèrement sa vie contre n'importe quel ennemi : caprice français.

Reconnaissons le Français à ces deux traits essentiels du signalement moral qui lui convient : Ne reconnaître, en comparaison de lui-même, la supériorité de nul autre ; n'admettre, vis-à-vis de la France, la supériorité absolue ou relative de nulle autre nation.

Qu'il est peu de Français capables de ressentir cet amour jaloux de l'indépendance propre en matière intellectuelle, qui est le commencement de la justice à l'égard des mérites d'autrui, et un excellent préservatif contre l'envie I

A mesure que diminue le nombre des illettrés avant la lettre, c'est-à-dire de ceux qui ne savent pas lire ou le savent tout juste, s'accroît démesurément celui des illettrés après la lettre,

c*est-à-dire de ceux qui ne savent tempérer par les vrais bienfaits de la lecture ni la soif des plaisirs, ni l'aridité des affaires, ni l'ardeur de gagner. Si les uns sont comme des enfants susceptibles d'un progrès, en deçà duquel ils resteront probablement, il est certain que Tâge viril, qui fait les esprits adultes, sera toujours au delà des autres. Est-il bien vrai qu'il y ait au moins compensation et lesquels méritent le mieux qu'on les plaigne ?

Guerroyer, fût-ce au bout du monde, est l'affaire capitale du Français ; les guerres superflues ne cesseront jamais d'être le nécessaire de sa vie nationale. Quanta sa vie privée, la faveur accordée par lui à cette expression : La lutte pour l'existence, signifie, au fond, une tendance tout à fait analogue. Eût-il la disposition pleine et entière de son temps, et l'inappréciable privilège de n'agir qu'à son goût et à son heure, il se ferait fort d'être occupé, affairé quand même; affairé, c'est-à-dire guerroyant , agressif. Quels autres noms conviennent mieux au choc des intérêts, à la recherche passionnée du butin, à la médisance, à la calomnie vis-à-vis de ceux qui gênent comme de ceux qui ne gênent pas, aux dissentiments politiques et religieux qui pénètrent partout

comme l'air respirable? Et que devient cependant Tart de mettre la paix dans l'existence, en se contentant?

Au temps où les rois menaient les peuples, il était vrai de dire, avec Domat, que cinq ou six pendards se partageaient le monde. Alors, dans cette ménagerie de fauves qui est l'Europe soidisant chrétienne, tout s'agitait ou se calmait, au gré des dompteurs, pour son amusement ou son profit. Aujourd'hui, les nations, maîtresses d'ellesmêmes, ou libres de mener leurs chefs, peuvent se ruer d'elles-mêmes et d'un seul coup au delà de ces cloisons fragiles et minces qui s'appellent des frontières. Au milieu de cette sauvagerie, perce, sous le nom de chant national, un cri de rage et de guerre qui, lorsqu'il n'est pas tout bêtement rythmé par le hoquet de l'ivresse , semble fait pour amener sur les lèvres une écume sanglante. Sont-ce des cannibales qu'il précède et qu'il annonce? Non; mais ce sont les enfants d'une nation qui ne peut se passer de tuer, parce que ses principaux mobiles sont la haine toute pure et le goût du meurtre. Il lui faut toujours une proie, ou noble ou moindre. Il lui faut, à cette heure, des Chinois à massacrer, faute d'Allemands.

Il y a chez le peuple un fond inépuisable de complaisance pour quiconque sort de vaincre. Victoire qui passe lui agrée autant que lui déplaît et lui pèse puissance qui dure.

Lorsque, au moment du combat, on invoquait les ancêtres, la patrie, la postérité, c'est-à-dire on faisait appel au passé, au présent, à Tavenir, à coup sûr c'était un peuple qui allait combattre. Les mots de gloire et d'honneur sont-ils substitués à ceux-là, et les idées qui correspondent à ces mots se présentent-elles seules, ce pourrait bien n'être qu'une armée qui se bat.

Avant la bataille, il fera toujours beau animer lès soldats, en leur parlant de gloire humaine et de patrie. Jadis, après la lutte, les blessés et les mourants avaient besoin qu'on leur parlât de Dieu et de l'Éternité. Les illusions vont se modifiant, les horribles vérités restent et durent.

Dans les époques très affairées, très actives et d'une activité qui ne s'exerce qu'en vue du présent, on ne pense qu'à la vie, tant que la vie

dure ; lorsqu'elle va finir, on songe, si Ton en a le temps, à Timmorlalité. Quant à cette pensée intermédiaire de la postérité, chère à Tancienne philosophie, c'est-à-dire d'une sorte d'extension intellectuelle de l'existence terrestre, on ne voit trop où elle pourrait se placer et quel terrain lui reste. Elle est désormais sans prestige et sans consolation .

On disait les foules, pour désigner des agrégations animées et divisibles ; on s'habitue communément à dire les masses, comme s'il s'agissait d'un ensemble indivisible, très lourd, très dur, remuant et frappant tout d'une pièce.

L'activité qui caractérise notre époque est une activité qui simplifie, rapproche, abrège, qui ne passe les développements, les détours et les longueurs ni aux faits, ni aux écrits, ni à la parole.

Nous ne parlons pas des esprits faibles, qui ont le malheur de trouver que le temps dure; nous pensons aux intelligences très cultivées et très actives en dedans pour qui le repos n'est que

mouvement sur place, et qui, loin de gourmander le temps pour sa lenteur, sont trop portées à s'effrayer, à s'attrister de sa fuite rapide. A cellesci, en compensation de beaucoup de déboires et de régals peu chers, les habitudes, les inventions, les pratiques de l'époque présente réservent au moins une ressource précieuse : c'est la facilité, nous ne dirons pas de voyager, au sens vulgaire et matériel, mais d'exercer cet art du voyage, suprême raffinement intellectuel pour qui sait l'entendre. Un repos, un apaisement les attend là où le commun des hommes ne trouve que l'avantage ou le tourment d'une vaine agitation; la succession continuelle des lieux leur donnera heureusement le change; et, pour elles, le mouvement, transporté à volonté dans l'espace, dominera et absorbera le mouvement moins sensible, mais autrement impérieux, du temps qui les -entraîne, comme un bruit plus fort en absorbe un moindre.

La route tournante qui déroule sur le flanc des montagnes ses sinuosités sans terme visible, voilà l'image de la vie de voyage. La grande route unie qui va tout droit au terme, et qui, si elle ne le montre pas distinctement, ne lui substitue rien

•d'agréable à voir, représente Ja platitude uniforme àe la vie de province.

Puissances du fait, puissances du chiffre, les €jsprits se rendent à vous. Vous êtes les éléments de la pensée, comme eux en sont les interprètes. Ce n'est pas une raison pour que la pensée, la vraie pensée, naisse entre vous et eux, d'un simple rapprochement, d'un premier contact; mais, grâce à vous, ils se suffisent et peuvent croire qu'ils suffisent à tout. Ils tiennent de vous la masse, le volume, la solidité ; par vous, ils ont du poids, ils comptent, ils sont comptés ; ils ont une sorte de vigueur grossière, correspondante à la vigueur faite de chair et de muscles de ceux qui se prétendent des hommes forts, n'étant que des mâles robustes.

Quelque religieux, pauvre et captif dans sa cellule; quelque savant, tranquille au fond de son cabinet de travail, s'occupaient jadis à chercher la pierre philosophale ou le mouvement perpétuel. Aujourd'hui, au milieu du branle le plus rapide qu'un siècle compliqué puisse imprimer aux intérêts et aux idées, des gens, eux-mêmes au plus fort du tourbillon, rêvent obstinément la

solution de ce qui est insoluble, Taccord de ce qui est inconciliable, l'arrêt final de questions à jamais débattues. Ainsi les chimères varient; ainsi les mirages intellectuels se déplacent, changent de face et de côté.

Combien de monopoles cachés refusent Taccès et la place au libre commerce des idées ! A combien de monologues faisant montre d'eux-mêmes la conversation absente laisse le champ libre !

Rien de voyant, rien de criant comme ce mot de Fraternité affiché en grosses lettres sur les murs, hurlé à tue-tête dans les rues. Au fond, sans exclure le moins du monde le plaisir de s'égorger entre soi de temps en temps, la mise en pratique de cette courte et compréhensive formule représente surtout le plaisir, aussi fréquemment renouvelé que possible, de se gorger en commun. Quelle énorme antithèse opposée à ceux qui se sentent une âme, un esprit, et qui, tout le long de la vie, se sentent toujours plus loin de rencontrer une âme sœur de cette âme, un esprit frère de cet esprit !

Il est une passion d'apprendre et de faire apprendre qui est l'honneur de la Démocratie. Mais un préjugé bien voisin et peut-être inséparable'de cette passion, est celui qui porte à croire en premier lieu, que tout s'apprend, comme si l'on pouvait enseigner à coup sûr ce qui relève du sentiment et de l'imagination, ce qui fait le goût, ce q.ui est le génie; en second lieu, que tous peuvent apprendre, comme s'il n'y avait pas chez les uns des résistances qui ne peuvent céder, de même qu'il est, chez les autres, nées avec eux, des docilités, des aptitudes à recevoir, à acquérir les biens de l'intelligence.

Oui, à l'origine de ces dons inestimables, à l'éveil (si rarel) de ces incompréhensibles facultés qu'on peut appeler le sens religieux, le sentiment de la nature, le sens poétique, le sens littéraire, le sens musical, comme à ce fait ordinaire et qui passe inaperçu, la naissance d'un être humain, il y a un secret qui reste antérieur et supérieur à toute volonté humaine. De mener à la messe, de faire voiries plus magnifiques paysages et entendre les sons les plus ravissants, de laisser le temps de rêver, de donner celui de lire, rien n'y fait, rien ne sert si le germe n'y est.

Doudan (on le sait par une de ses lettres) avait

connu quelqu'un qui prenait le mot consacré

de Voltaire : Écrasez , et en changeait la

direction pour le faire porter de tout son poids sur la science. Pour adopter cette façon de parler en pleine maturité du présent siècle, avant sa fin telle que nous la voyons, il fallait que ce quelqu'un eût la vue longue, et prît l'avance sur le temps.

Après la Nature, après la Raison (prises pour ce qu'elles ne sont pas) voici la Science, à son tour (prise pour ce qu'elle ne sera jamais) érigée en idole ; et voici les sacrifices d'ordre matériel et d'ordre moral qui lui sont offerts avec une prodigalité croissante : quelques vies humaines, et des vies animales sans nombre; le sentiment religieux, l'imagination, les prémices des Arts et des Lettres, c'est-à-dire ce qui, ôté aux Arts et aux Lettres, les laisse déflorés, flétris.

« J'ai reçu un enfant, » dit-on communément en Allemagne; « J'ai fait un enfant », dit-on vulgairement en France. Comparez ces deux manières de s'exprimer et tirez-en la conclusion que l'Allemand reste, au fond, un être religieux; que

le Français est dorénavant un être scientifique. (Ses ennemis diraient un animal savant.)

Vaterland (la Terre de nos pères) c'est, en allemand, la Patrie qu'on aime pour son passé et pour son présent qui prépare l'avenir. Ni le même son, ni le même sens ne sont rendus par le mot français correspondant. La prononciation morale du mot ne donne à entendre que la haine et le mépris de l'étranger, avec l'attente de la victoire future.

L'idéalisme d'un Berkeley, qui traite le monde extérieur à l'homme comme s'il n'était pas, n'a rien de fort dangereux ; pour y croire et pour le suivre il faut préalablement consentir à se boucher les yeux. Mais quel avenir, quels succès attendent les doctrines positivistes, aies prendre en elles-mêmes, et sans tenir compte dès facilités particulières qu'elles trouvent dans les tendances d'une époque déterminée, voilà qui doit faire peur; car pour perdre de vue ces vérités morales, conquête légitime de la pensée réfléchie, plus aisément sacrifiée au dédain qu'abandonnée à la violence, pour oublier qu'elles sont, après avoir supposé, hypothétiquement, qu'elles ne sont pas, il suffît, en quelque sorte, de laisser ses yeux ouverts et ses regards dirigés au dehors. Il n'en faut

pas plus pour que l'homme se comporte comme si rien ne le touchait moins et n'était moins à considérer que ce qu'est l'homme lui-même. Quel étrange étourdissement d'esprit pourtant, chez ceux qui les prônent, et quelle étourderie chez ceux qui les acceptent, ces doctrines entêtées de démonstrations qui, avec leur rage de n'affirmer qu'à bon escient, laissent derrière elles, au nombre des choses impropres à toute étude et à toute recherche, le fait même de la vie, de toute vie, qui est une vérité et qui est un mystère, comme si ces deux termes, loin de s'exclure et de se contredire, ne s'expliquaient pas réciproquement dans l'esprit de quiconque a pu connaître l'intelligence de l'homme, sa grandeur et ses limites, et ne veut pas usurper le nom de philosophe ! Quel coup frappé par des mains qui souvent n'en mesurent pas la portée, à la racine non seulement de toute poésie, de toute vraie littérature, superflu dont on plaindrait assez peu l'absence, mais aussi de tout art véritable, luxe et parure dont notre civilisation aurait apparemment plus de peine à se passer !

Quand vous vous serez laissé dire qu'aux éléments terrestres et solides qui entretiennent

l'économie du corps, on peut se dispenser de joindre les autres éléments subtils et aériens qui sont empruntés à l'atmosphère ; et qu'il est expédient de songer à cette simplification ; quand vous pencherez à croire celui qui voudrait vous persuader de gouverner vos regards, ces regards étendus sur tout ce qui vous entoure, de manière à les arrêter constamment et tout juste au point où se ferment les horizons terrestres successivement saisissables, et où se déploie l'horizon illimité des cieux, il sera temps d'écouter le positiviste; lorsque des hautes idées morales qui, dominant à toujours l'humanité, apparaissent naturellement dans l'intelligence de chaque homme, il vous dira que n'ayant ni droit à votre attention, ni trait à vos usages, le mieux est de les éconduire doucement et dédaigneusement pour cause de suppression d'emploi. Occupent-elles donc maintenant si peu de place et ne touchent-elles plus que le bord extrême de l'esprit, pour qu'au lieu de les combattre et de se mesurer avec elles, on les traite comme ces choses qui ne tiennent à rien, se prennent dans le creux de la main, qu'on peut faire paraître, disparaître, et finalement cacher, pour l'amusement des yeux? Singulier escamotage pratiqué devant une foule insouciante, sans étonnement, sans indignation, par gens nullement jaloux de leur beau secret et répétant

à tout venant qu*il est facile et qu'il doit être profitable d'apprendre à en faire autant I

Quand il est question de constructions matérielles, trouverez-vous beaucoup d'architectes imbus de ce principe quton doit ne faire entrer dans le pkn et dans l'exécution d'un édifice que du plein et du solide, compter comme perte toute espèce de jour et d'ouverture, comme profit tout espace de plus à remplir, comme un triomphe de l'art l'exclusion de l'air qui fait vivre, de la lumière qui fait voir ? Dans le domaine moral, voici que nombre d'architectes de cette sorte se présentent pour asseoir et consolider les fondenients de l'intelligence, en mesurer l'élévation, étendre et dresser, suivant leur méthode, l'édifice des connaissances humaines; ils se sont érigés en corporation, en une corporation ardente à l'embauchage, qui déploie sa bannière et y écrit son nom : positivisme. Et pourquoi ne s'appelleraient-ifë pas légion ? Ils sont si pleinement engagés dans le courant qui entraîne notre époque et notre pays ; ils ont de quoi tenter si naturellement l'uneet l'autre par leurs passions d'activité et par leurs instincts d'indifférence ; ils se conforment tellement à leur génie, et les prennent si

bien par leur faible, en réduisant tout l'esprit bumain à la mise en valeur de facultés faites pour s'emparer de résultats rapidement acquis, sinon instantanément atteints, qui ne savent pas faire crédit et veulent être payées comptant de leurs efforts ! Et la correspondance est si heureuse entre le progrès qu'ils se vantent d'introduire dans l'ordre des opérations et des produits de l'intelligence, par le relrancbement de tout ce qui n'est pas à la mesure, à l'épreuve d'une constatation certaine et immédiate, et les autres progrès réalisés dans l'ordre de la production industrielle par la préférence donnée sur le libre jeu des organes humains à l'emploi de puissances mécaniques, invariablement sûres de leur effet, exemptes de toute déviation, de toute distraction qui les ferait porter à vide ou à faux !

La chimère que cache le positivisme n'a pas d'ailes, et n'est point en l'air. Tête basse, solidement appuyée contre terre, on la pousse par les sentiers battus, par les routes les plus fréquentées ; elle se laisse non seulement voir, mais approcher et manier à volonté. Pour convertir les gens, ou, ce qui est plus commode encore, pour les enhardir et les autoriser à se découvrir ce qu'ils sont, au fond le plus souvent, positivistes au delà de ce qu'ils en savent et en disent euxmêmes, les nouveaux maîtres de la science uni-

verselle ont des avantages merveilleux et que Ton croirait à peine conciliables. Quant aux idées morales dont ils voudraient dissiper la vision décevante, ils ont deux moyens de discrédit dont il est difficile de réchapper, lorsque prédominent Tamour du nouveau et la poursuite des profits matériellement appréciables : c'est de les traiter de vieilles et d'inutiles; quant à ceux qui osent encore tenir pour ces idées, ils ont le pouvoir, sans mot dire, de jeter sur eux, comme se jettent les sorts, le vernis de ridicule et le semblant de duperie, accompagnement obligé de toute union, de toute affectation de jeunesse intempestive. Et n'est-ce pas, en effet (qu'on la prenne comme on voudra), la vraie jeunesse sans fin de l'humanité qui éclate dans le renouveau perpétuel des doctrines morales auxquelles on impute à faiblesse de ne point varier assez, dans cette immortelle recherche, qui, sûre de son objet, consent aisément à n'en pas avoir la possession et à se tenir pour satisfaite à moindre prix, dans la venue et le retour de ces beaux moments de la vie de l'esprit, où il va sans savoir parfaitement où, mais sachant bien qu'il avance, se sent en pleine lumière, et fait passer avant le souci d'arriver la jouissance des aspects délicieux qui l'entourent ? Et ce qu'on veut mettre à la place, c'est bien une sorte de virilité sèche, active, calculatrice, exempte d'in-

certitudes et de faiblesses, attentive au gain et empressée à s'assurer contre toute perte, pour qui l'intelligence est proprement un capital qu'il faut faire rapporter et dont nulle part ne doit circuler sans profit, ou se reposer dans l'attente d'un placement futur et d'un bénéfice éloigné.

Au fond, ce qu'il y a de dogmatique dans la foi religieuse doit moins effaroucher, moins révolter le positiviste que ne l'incommode ce qui est vague et indémontré dans le spiritualisme. Faisant son métier de poursuivre, dans l'espérance de les maîtriser, les éléments de la pensée réfractaires à la précision qui est la loi, il doit consentir à ce qu'ils se rangent sous la discipline d'une croyance absolue, plus volontiers qu'il ne les verrait demeurer libres. C'est là comme le cantonnement d'un domaine, qu'il considère comme vain et vague, et perpétuellement en friche. C'est la part faite à un incontesté de convention, qui permet de se livrer plus sûrement à la conquête de l'incontesté réel, de l'incontesté scientifique; c'est un sacrifice du même genre que celui que certains intérêts imposent à certaines convictions, en les résignant à constituer un pouvoir fort qui donne la sécurité et fasse la police. L'idée arrêtée que sur certains points, sur les mêmes points, la

recherche est vaine ou superflue, voilà qui est commun au positiviste et à celui qui ne marchande pas une foi sans efforts et sans préparation, et trouve la tranquillité dans un culte a si bien consolidé, suivant les expressions de M"« de Staël, et où l'autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on n'exerce plus la pensée x). Assurance voulue ou détachement volontaire à l'égard des choses d'en haut donnent une égale garantie et laissent une même liberté pour regarder et trouver exclusivement, autour et au-dessous de soi. Entre les deux, on conçoit donc des intelligences, des compromis, des alliances ou des coalitions. Que dis-je? On peut supposer que les deux hommes sont réunis en un seul; et cet homme, le type qu'il représente, on le trouvera aussi vulgairement répandu que peut l'être son équivalent dans l'ordre politique, celui que la langue moderne appelle le démocrate autoritaire.

Entre les dogmes qui sont l'objet propre de la foi religieuse, et les propositions exactes, certaines, auxquelles s'attache la science, il y a celte différence que les uns ne sont pas susceptibles de démonstration, et que les autres relèvent de la raison démonstrative. Il y a cela de commun,

que les uns comme les autres s'imposent à Tesprit et ne le laissent pas maître de les discuter. Pour tenir à la fois aux uns et aux autres, il faut une sorte d'enjambée dont se trouvent capables pas mal d'esprits, tous ceux qui trouvent si commode l'asservissement, avec preuves ou sans preuves, qu'ils s'y portent de deux côtés à la fois et y tiennent parles deux bouts. Il est vrai que cette enjambée est fort large, puisqu'elle laisse en dehors de ses prises opposées et de ses deux points d'appui, la vaste, pour ne pas dire l'immense région de liberté intellectuelle qui, partagée entre les Lettres et les Arts, offre incessamment au génie des conquêtes et au goût des jouissances où la foi aveugle n'a rien à voir, et la clarté froide de la raison démonstrative rien à faire voir.

Si donc tant de défenseurs attitrés d'une foi religieuse positive, soit qu'ils veuillent désigner les maladies principales dont l'intelligence humaine est affectée aujourd'hui, soit qu'ils cherchent tout simplement les expressions les plus fortes, sinon les plus significatives, à jeter à la face de qui leur déplaît, trouvent si naturellement sur leurs lèvres et sous leur plume les mots de panthéisme et de rationalisme, tandis que celui

de positivisme leur échappe moins souvent, estce instinct, est-ce calcul? Ou bien le bénéfice d'un tel oubli relatif attribué, après tant d'autres avantages, aux modernes contempteurs de tout ce qui n'entre ni dans le fait ni dans le chifTre, ne vient-il que d'une certaine difficulté à suivre l'ordre changeant des temps, les nouveaux courants où flottent les esprits, d'une sorte de répugnance machinale à varier par l'emploi de termes de rechange, des formes de langage et de polémique qui sont devenues de style? On serait porté à y voir un efl'et de l'habitude contractée sous un régime social qui a cessé d'exister, de s'adresser exclusivement, en matière de religion, aux grands et au peuple. Le panthéisme, en effet, quoique capable de se dégrader, n'est-il pas avant tout, au sens intellectuel, une doctrine de grand seigneur, ayant ses rêves, sa poésie, son ivresse supérieure et ses dangereux vertiges, tandis que le sensualisme grossier se rend trop aisément le maître obéi des basses intelligences, de celles qui se vouent à la paresse ou restent condamnées à des travaux mécaniques ? Le positivisme, lui, est, à bien des égards, un produit des temps nouveaux, né en pleine prose , et grandissant avec un parfait sang-froid dans le milieu d'activité volontaire et profitable de recherches et d'applications scientifiques qui lui convient surtout.

Quoi qu'il en soit, affronter et poursuivre ceux que, dans Tordre moral, on veut convaincre du crime d'avoir divisé, usurpé, transféré illioitement l'autorité légitime, en perdant de vue ou bien en ne considérant que d'un regard oblique et indirect ceux qui se font fort de n'admettre nulle autorité, hors de ce qui est visible, solide, démonstratif, de ce qui résiste au toucher ou cède au raisonnement, cela risquerait de ressembler à une de ces attaques plus ou moins détournées et dévoyées qui se méprennent sur l'endroit où se massent les gros bataillons et où s'engage le fort de la mêlée.

On a remarqué avec raison qu'en tout, c'est l'office du génie français et de l'esprit italien de résumer, de tirer au clair ce que les idées et les doctrines germaniques présentent d'encombrant et d'obscur. Prenez les systèmes philosophiques d'un Schopenhauer , d'un Hartmann ; un flot d'amère pitié, de sombre pessimisme, exempt de misanthropie, y circule, y déborde. Dans telle pensée ou tel court dialogue de Leopardi, l'essence du système tenait déjà tout entière, coagulée, condensée, comme en un fragment régulier de cristal transparent, quoique enfumé. Les formules de THégélianisme sur la thèse, l'antithèse

et la synthèse, ne sont-elles pas comme résumées en style lapidaire dans le hardi sarcasme intellectuel lancé par le plus raffiné des sceptiques qui s'amusèrent jamais à étudier les religions et à faire de la politique : « Nulle vérité n'est com- « plète que si on y fait entrer son contraire...? » Étrange axiome, et bien opposé au majestueux principe de contradiction dont relève toute saine philosophie, mais ayant en revanche, qui s'en douterait de prime abord? une portée toute pratique et se trouvant de mise dans les plus grandes affaires humaines. Cette formule ne contient-elle pas le secret de ces dominateurs des âmes et des consciences qui ont su faire entrer, par un équilibre sagement calculé, dans les fondements de l'autorité exercée par de puissantes Églises chrétiennes, juste ce qu'il fallait de conforme à l'esprit vrai du christianisme et ce qu'il y a de plus éloigné du même esprit? Voyez ce qu'il convient d'employer de force pour maintenir la vraie liberté, et laisser de liberté pour tempérer la force pure, et ce qu'il en serait de l'une réduite à elle seule et séparée de l'autre. Voyez, en certains moments, les plus fins et les plus pieux doctrinaires donner pour principale mission au chef d'un gouvernement revêtu d'un nom convenu entre eux, par eux, de prévenir à tout prix l'établissement des institutions que ce nom suppose, et, après cela,

soyez choqué , si vous le pouvez, de la méthode de chimie intellectuelle, du procédé d'amalgamation que recommande Benjamin Constant et que pratiquent avec tant de succès les directeurs des esprits et les arbitres de la destinée des peuples.

Que le plaisir et l'intérêt, ces deux mobiles puissants, irrésistibles, forment de la frivolité et du calcul, la trame et la chaîne de Tétoffe qui est notre vie, que, suivant les tendances et les époques, ces deux collaborateurs échangent d'autant plus volontiers leurs couleurs qu'ils se communiquent de plus près ; qu'ainsi l'intérêt puisse perdre quelque chose de son âpreté native, de sa sèche tristesse, de ses ardeurs solitaires, et que le plaisir admette tout à la fois moins de laisser aller, plus de préméditation soucieuse et un certain mélange d'inconstance et d'aridité qui le dispose à ne rien retenir de ce qui le traverse, à ne rien fixer de ce qui l'attire. C'est là, malheureusement, une sorte de loi consacrée par l'usage, bien qu'elle implique la plus commune des méprises sur les vraies et légitimes causes finales de nos facultés actives. Mais quand on voit le jeu et le pari, et toutes les combinaisons qui relèvent de l'un et de l'autre , accorder le plaisir et l'intérêt

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par des attaches sans nombre, on croit avoir sous les yeux une sorte de perversion spéciale de ces mêmes facultés. Substitué aux initiatives volontaires et personnelles, l'ascendant aveugle de la chance domine le petit monde où* elles s'exercent, agite le tourbillon dont chacun de nous est le centre. C'est comme une image et une application réduite de cette dépravation d'esprit qui^ pour le gouvernement de l'univers, détrône la puissance divine pour que le hasard usurpe sa place.

Il serait triste de se persuader que désormais les grandes prospérités matérielles, la science administrative, la supériorité militaire et industrielle, vaudront seules pour consacrer le nom et ennoblir le souvenir des nations et des sociétés. Aimons à croire que si le principe moral qui les anime ne compte pas beaucoup pour le présent, la force et la faiblesse de ce principe sera la mesure des appréciations que feront prévaloir les jugements recueillis de l'avenir. Avez- vous vu ces effigies superbes de quelque maître du monde, si sûrement destinées dans la pensée de l'artiste à faire éclater leur image aux yeux de tous, et à perpétuer leur mémoire, qu'il négligea d'y inscrire un nom? Les siècles ont passé !

La Statue, retrouvée, s'est dressée de nouveau devant les regards des hommes. Mais ni la richesse de la matière, ni les eflforts de l'art pour ajouter à son prix, ni l'attitude ingénieuse où respire encore le double génie de Rome, celui de la Parole et celui du Pouvoir, puisqu'on y peut voir à volonté l'orateur qui sollicite l'attention, ou le maître qui commande l'obéissance, rien de tout cela n'obtenait plus pour cette ressemblance personnelle qui eut jadis le don de provoquer les acclamations, la mince faveur de faire murmurer un nom par celui qui, d'un regard obstiné, l'interrogeait. Mais voilà qu'une monnaie de peu de prix, faite du métal le plus humble, pour des usages familiers, est sortie au hasard de la terre qui la cachait. A côté d'une figure, celle-là portait un nom, et désormais ce nom s'applique sans incertitude aux images restées anonymes

en dépit de toute leur splendeur. L'obscure médaille se trouve être d'un plus grand secours que toutes ces représentations fastueuses , pour la mémoire qu'elles devaient consacrer. Des guerres heureuses, des lois sages, des édifices élevés avec une rapidité inouïe, tout cela est fort beau ; mais combien en firent autant et avec combien d'autres, une fois disparus, risqueraient d'être confondus ceux qui ne firent rien de plus, si pouf* désigner à la postérité les plus dignes de

vivre, quelque. signe de reconnaissance irrécusable, un cri du cœur, un trait de clémence ou de grandeur morale, une simple et humaine coutume, le Diem Perdidi de Titus, la Justice de Trajan, le Chêne de Saint-Louis, la Poule au pot de Henri IV, ne s'inscrivait dans les mémoires comme une légende significative qui s'applique à tout le reste pour en donner la clef et le mettre en relief.

A mesure que le fardeau de la vie affairée devient plus lourd à porter, les esprits et les imaginations qui veulent le soulever un instant, cherchent leur point d'appui au plus bas. Ils se courbent vers la poussière, vers la boue, au lieu d'alléger ce qui leur pèse par une réaction supérieure qui porterait en haut l'effort et enlèverait la résistance.

D'impardonnables indulgences , qui à force d'excuser tout, s'accusent elles-mêmes, et auxquelles il ne manque, pour tout perdre, que d'être conséquentes avec elles-mêmes, d'insupportables intolérances qui ne rachètent rien, et, entre les deux, des indifférences qui sauvent l'incompatibilité des unes et des autres, voilà, au vrai, de quel amalgame se compose l'esprit du monde, et par où le monde se maintient en équilibre.

JOCASTE

. . . Perdre sa patrie, est-ce un grand mal ?

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