POLYNICE
Une souffrance horrible ; ils n'ont plus la liberté de parler.
JOCASTE
Ne pouvoir dire ce qu'on pense 1 C'est la condition d'un esclave.
(Euripide. — Phéniciennes. y
Aussi clairement qu'une ligne interrompue de colonnes brisées, un fronton à moitié détruit, le torse d'une statue, peuvent révéler tout l'ordre et toute l'harmonie d'un art évanoui, ce fragment poétique découvre soudain à la vue de notre esprit tout ce que put enfermer, pour les anciens,, l'idée de patrie. La parole, le libre échange de la pensée, voilà ce qui la résumait, ce qui en faisait le prix, ce qui comprenait à la fois ces deux grands biens de l'homme mis en relation avec des^ hommes, l'indépendance et la sympathie. Perspective profonde 1 Retour inévitable sur nous-
mêmes, sur ce qu'est devenue la vie publique, la vie privée I Pour nous autres, que tant de causes, tant de controverses, de dissidences, de malentendus, ont rendus incompatibles et incommunicables, raccord est rompu à jamais entre ces deux patries, alors indivisibles, la patrie matérielle et la patrie morale. Au lieu de cette harmonie sociale, que de dissonances I Au lieu de ce libre repos du dehors, assuré aux esprits, que d'intimes contraintes I Quelle différence entre ces liens heureux de la vie publique qui faisaient l'union et la concorde intellectuelle des membres d'une même cité, et les chaînes portées jusque dans la vie privée, qui séparent, en les enveloppant, même les membres d'une même famille ! Nous avons entrevu l'Acropole et sa beauté sereine, nous assistons à la formation tumultueuse de Babels perpétuellement inachevées. 0 siècle positiviste I 0 France obstinément autoritaire I c'està-dire vouée par elle-même à la servitude ! O province à jamais absurde et insipide I Triple et fatale enceinte! Cercles concentriques d'une sorte d'enfer terrestre I
Lorsque, par la bassesse des mœurs, la frivolité d'habitudes, la fausseté des opinions régnantes, un pays devient de plus en plus méprisable
et haïssable, vouloir que vous lui restiez fidèle en pensée, en paroles et en actions, vous que le hahasard y fit naître, sous peine d'être considéré comme un déserteur à Tennemi , c'est vouloir que la raison cède à l'instinct aveugle, la liberté du jugement au préjugé, le droit de réfléchir au cas fortuit ; c'est vouloir qu'un exil volontaire ou forcé vous éloigne de cette vraie, de cette commune patrie des intelligences, qui est la vérité. Trouver détestable la cause soutenue par la patrie, ou le genre de civilisation qu'elle représente, ce n'est pas trahir la patrie, c'est la juger. Ce n'est pas félonie, c'est un droit, et fort souvent, un devoir.
Quand il arrive au patriotisme de n'être plus que le mot d'ordre, le vocable de haines qui mettent leurs vœux en commun, réfugiez-vous non dans l'amour de l'Humanité, si peu amie de la Vérité, mais dans le culte de la Vérité — si déplaisante aux humains.
Avec cette civilisation uniforme à tant d'égards, qui étend toujours davantage sa circonférence, l'exil matériel, l'exil classique, à vrai dire, ne compte plus ou presque plus. Par contre, les causes d'exil moral tiennent bon ; mieux que cela^
elles vont s'aggravant et se multipliant. Quelle condamnation à Tinternement politique vaut celle qui frappe l'homme d'intelligence ouverte vivant dans un cercle d'esprits fermés, (autant dire enterré vif), le Français distingué mis sous le joug des habitudes démocratiques, le volontaire chrétien incorporé dans l'armée néo-catholique I
Dans cette ère nouvelle de la démocratie française, où rien n'est admis que ce qui peut être prouvé, où rien n'est recherché que ce qui rapporte, quoi de mieux prouvé que ceci : Penser et sentir, ne rapportant rien, ne' comptent plus et représentent, désormais, au point de vue social,, de pures non-valeurs. Gomment oser, sans insolence, en offrir le partage à qui que ce soit. Au point de vue individuel, le bonheur ou le malheur d'un infiniment petit nombre d'élus ou da martyrs, leur laisse ou leur impose encore l'emploi de ces fonctions anormales, surérogatoires,. qu'il leur faut exercer en eux-mêmes et pour eux seuls, tout comme ces autres fonctions matérielles et nécessaires, qui s'appellent respirer et digérer?
En Allemagne, un respect presque candide de
PHILOSOPHIQUES ET LITTÉRAIRES. 33i
tout ce qui, dans cette vie, dans ce monde, est digne de respect. En France, une profanation ou une moquerie perpétuelle, inépuisable, de tout ce qui est sacré, à n'importe quel titre, dans n'importe quelle mesure. Lequel est le plus à plaindre de celui qui n'entend rien au Surmm Corda qui s'élève de toutes les habitudes privées et sociales de là-bas, où de celui qui, en présence des menteuses et prétentieuses ignominies de chez nous, ne sent pas un haut-le-cœur incoercible ?
La Presse, occupée à blesser et visant à tuer tant de vérités au profit de tant de mensonges, la Guerre, dont la préparation seule met à mal les finances d'une nation en attendant qu'ellemême livre à la mort des populations entières, le Néo-catholicisme si expert à étouffer toute généreuse passion par où l'âme se sente vivre, à éteindre toute belle curiosité qui vaille que l'esprit s'ouvre : ne serait-ce pas assez de l'un de ces trois fléaux, de l'une de ces trois causes incessantes de destruction, pour que notre civilisation européenne parût tenir des barbaries passées et contenir la barbarie future I
Fausse gravité et risées mal placées ; nous ne sortirons jamais de là, nous autres Français. Quoi de plus niais que ce que nous prenons au sérieux? Quoi de plus grave, de plus triste, et souvent, hélas î quoi de plus sacré que ce qui nous fait rire tout haut ou tout bas !
Nul ne songe moins à ridiculiser que celui qui sait bonnement et franchement rire.
De la manie loquace de ridiculiser qui est devenue le tic absolument incurable de l'esprit français, appelons-en intérieurement à très haut, très impuissant et très muet seigneur le Mépris.
Rien ne convient moins au Français moderne que la pensée et les jeux suprêmes de la pensée. Voilà pourquoi cet amoureux des fortes et consolantes doctrines boudhique , stoïcienne , chrétienne, courtisant tour à tour, l'une et l'autre, avec la même conviction, la même sincérité, dans l'incomparable harem formé à l'usage de son intelligence, si aéré, si largement ouvert, donnant de toutes parts sur la douce et belle Nature, voilà pourquoi Amiel n*excite jamais chez
nous la moindre sympathie, et c'est ce qu'un critique autorisé comme M. Ferd. Brun^tière, n'a que trop bien senti et fait sentir. A ce même Français rien ne va comme la sensation et les caprices variés de la sensation. Voilà pourquoi l'auteur de Mon frère Yves et de Pêcheur d'Islande a réussi avant tout comme un Joconde d'espèce rare, un Joconde tout à fait hors ligne, ayant d'un bout à l'autre bout du monde, pratiqué et comparé la brune et la blonde, mieux que cela, la blanche, la jaune, la rouge et la noire. C'est ce qu'un critique aussi perspicace que M. Jules Lemaître a sans doute reconnu, mais ne pouvait dire sans les réticences où excelle cet esprit si fin qui est en même temps le plus adroit des finauds.
Avancé : terme pris en bonne ou en mauvaise part, suivant qu'il implique un progrès quelconque, un mouvement en avant, ou qu'il s'applique au gibier qui n'est plus mangeable, ou à une civilisation devenue insupportable.
Suivant les temps, les usages, les préjugés, on a pu voiries destinataires auxquels s'adressent les correspondances privées, tantôt portés à s'éton-
ner, sinon à se formaliser comme d'une prévenance déplacée et presque désobligeante, de la précaution prise pour qu'elles vinssent en leurs mains sans nul frais à payer ; tantôt, au contraire, disposés à trouver tout simple et fort commode que ce soin leur fût épargné. Dans les relations établies entre ceux qui écrivent et le correspondant anonyme qui est le public, il se passe quelque chose de semblable. Tel public peut être généreux et délicat au point de trouver peu respectueux et presque humiliant pour le lecteur le procédé de Tauteur qui s'arrange de manière à l'affranchir de toute dépense d'attention, de discernement, de réflexion, pour pénétrer ce qu'on lui adresse et s'en rendre maître. Tel autre, et de beaucoup le plus nombreux, trouve très bon qu'on le tienne quitte de tout, sauf la peine de prendre, d'ouvrir et de lire. Rien n'a contribué à grossir le public dépourvu de toute susceptibilité autant que la presse quotidienne d'ordre inférieur, qui prouve que pour être lu de tout le monde, le vrai secret comme le procédé le plus fructueux, est d'écrire justement comme presque tout le monde parle.
On va se récriant sur la cherté croissante de la vie matérielle ; mais aussi, pour ce qui est de la vie intellectuelle, quelle précieuse compensation !
Quelle application imprévue de la parolexlu poète : Viviturparvo hene. Voyez plutôt, grâce à la facilité et à l'abondance de la production, que d'appétits reçoivent leur pleine satisfaction quotidienne, au prix de la plus faible aumône qu'on puisse tendre à un mendiant pour l'empêcher de mourir de faim.
Les plus sévères critiques, comme les moins regardants des lecteurs, s'accordent pour exiger, par dessus tout, de celui qui écrit, la clarté de la pensée et la légèreté du style. Mais cet accord apparent ne va pas au delà des mots. Ce que les uns ont raison d'estimer hautement, c'est une marque de perfection suprême qui est en même temps une garantie contre toute obscurité creuse. Ce qui accommode les autres, c'est tout simplement une assurance contre toute profondeur solide, une prime d'encouragement pour l'inattention incessamment fuyante qui trouve fastidieux tout ce qui l'arrête, déclare impénétrable tout ce qui n'est pas vide, et oublie que rien de ce qui est plein et consistant ne manque de résister, ne fût-ce que faiblement.
Ratures, inflexibles, indispensables ratures!
Gomment la pensée, enfermée pour construire lentement, ne s'en prendrait-elle pas à ces sombres barreaux qui empêchent son essor ! Mais comment ne s'attacherait-elle pas à ces solides appuis, superposés le long d'un édifice inachevé, quand elle se laisse aller à espérer qu'un jour, le jour où ils cesseront de couvrir l'œuvre, et de soutenir l'ouvrier encore suspendu entre la crainte d'une chute et le témoignage des longs efforts, garantie si incomplète contre l'indifférence, quelque monument durable, enfin démasqué, apparaîtra !
Ce n'est pas seulement dans l'ordre des biens de fortune qu'il se rencontre plus d'un pauvre effronté, aisément transformé en heureux du jour, plus d'un riche nécessiteux réduit au plus triste labeur. Le talent d'écrire, avec son inégale répartition, la variété de ses fortunes, fournit matière à plus d'un contraste analogue, et légitime l'emploi des mêmes termes pour faire reconnaître ses victimes et ses favoris. De quels noms plus justes se servir, en effet, si l'on veut désigner tels qui ordonnent à leur esprit de produire, à leur imagination d'entrer en campagne, à leur main de prendre la plume, et de la faire courir, aussi certains d'être obéis que s'ils commandaient à
leurs bras de se lever, à leurs pieds de marcher^ tels autres qui subissent la besogne littéraire, la plus ingrate des besognes, comme un tourment volontaire et une sorte d'effort contre nature, parce que, se sentant en possession de biens intellectuels qu'ils sont dans l'impuissance de communiquer entre présents, entre vifs, ils se résignent, ou plutôt se condamnent à offrir une part de ces biens à des absents, à des personnes incertaines.
Pour quiconque est avare d'attention, tout lieu commun est un don gratuit, toute pensée rare semble onéreuse. C'est pour cela que le Français, en général, fait si grand cas de la clarté en fait d'écrits, de la mélodie en fait de musique. Son admiration, si admiration il y a, n'est qu'une manière de témoigner de la reconnaissance à qui lui épargne, en fait d'idées, toute recherche et le plus léger effort. Moins il aime à réfléchir, plus il exige qu'on ne le fasse pas attendre et qu'on le dispense d'approfondir. Aussi, dans la bouche d'un Français, l'exhortation à la clarté est le plus justement suspect, parce qu'il est le moins désintéressé des conseils.
La simplicité avant tout, maxime commode,
avantageuse pour quiconque sous-entend par là le mérite d'écrire tout uniment comme Ton parle, et de se faire un style coloré avec les reflets fixés de la conversation courante. C'est le moyen de donner le change sur le peu que vaut une facilité si commune, et le moyen est bon ; c'est comme un voile respectable mis sur les conditions et les succès, les charges et les bénéfices du contrat tacite par où s'accordent un auteur sans distinction et un lecteur incapable d'attention. Mais lorsqu'on sait le prix de la qualité, si haute et presque hors d'atteinte, à laquelle revient légitimement ce nom, de cette clarté pure, de cette transparence parfaite qui contient et absorbe tous les rayons dispersés ailleurs, sans en exclure, mais sans en laisser prédominer un seul, on dit moins haut, mais sans nulle équivoque : La simplicité, s'il se peut, après tout le reste.
Bienfaiteur, mettez en tête de vos bonnes actions ce mot, cet envoi : Multis. Auteur, donnez cette dédicace aux œuvres qui vont chercher des lecteurs inconnus : Paucis. Orateur, seul en face de ce public présent, pressant, qu'il faut braver, que vous voulez séduire, gravez dans votre esprit cette devise, répétez intérieurement ce mot d'ordre : Non plurihus impar.
Ce serait peu que cette distribution impartiale des rangs, qui est une des douceurs du premier enseignement reçu en commun, fût un démenti donné d'avance aux futures iniquités intellectuelles de la vie; ce qui est autrement triste et amer, c'est de penser que le simple lege, quœso, adressé en faveur du travail d'une heure par le plus modeste élève au professeur qui se fait tout à tous, restera si souvent (presque toujours) sans réponse, lorsque, plus tard, il deviendra une invocation à un seul lecteur équitable, en faveur d'œuvres méritoires.
Par l'esprit, par la méthode, sinon par les résultats, les conceptions des philosophes allemands, tels que Hegel, sont tout à la fois dogmatiques bien plutôt que rationnelles. Il y a en elles comme une traduction en langue sacrée et interdite aux profanes de ce qui est la trame flottante de la vie, et comme un débordement de théologie extravasée. Ainsi que les grands édifices religieux sont construits de manière à présenter, à leur entrée, un emblème du dogme de la Trinité, et, dans leur structure- et leurs profondeurs, une image du mystère de la croix, ces imposants échafaudages philosophiques font voir, derrière des apparences de triomphe, avec une attitude
de sacrifice et d'immolation, la Raison, cette fille du Ciel descendue chez l'homme pour être victime de ce qui lui est inférieur, dominée et absorbée par ce qui la dépasse.
Interroger et juger les grands acteurs qui ont paru sur la scène du monde, c'est le droit et le devoir de l'historien ; mais, parmi tant de raisons qui doivent l'engager à user de réserve et de prudence lorsqu'il prononce ses arrêts, il en est une qu'il ne devrait jamais oublier, et qu'il ne lui est que trop facile de perdre de vue; elle vient de ce que les événements ne sont pas pour lui au même temps, si on peut le dire, que pour les personnages qui s'y trouvèrent mêlés. Ce qui s'est déroulé lentement, successivement, dans leur destinée, est rassemblé par le souvenir et ne se laisse pas aisément démêler et étaler ; ce qui, pour eux, était inconnu encore et couvert des ombres de l'avenir, est devenu présent aux yeux de l'historien, et il lui faut souvent un certain effort pour mettre, par l'imagination, ce doute et cette ignorance à la place de la claire connaissance que lui-même possède. Si les faits généraux de l'histoire, pour être sainement compris, ne doivent pas être séparés de l'époque où ils se produisirent, combien d'actes particuliers, de
résolutions individuelles demandent à conserver une date plus précise encore, qui en détermine le jour, qui en marque l'heure, s'il le faut, alors surtout qu'il s'agit d'une de ces périodes troublées dans le cours desquelles le temps multiplie les vicissitudes et précipite les mouvements.