ÉPITRE A M
Ami, depuis longtemps Horace, en fort beaux vers^
De l'homme nous peignant un funeste travers,
A dit que de son sort chacun aime à médire,
£t qu'à nos vœux changeants rien ne saurait suffire <>
Nous a-t-il corrigés ? Avons-nous d'autres yeux ?
Sommes-nous plus contents, ou bien moins envieux ?
Je n'en crois rien : en vain le précepte du sage
Par vingt siècles bientôt adressé d'âge en âge.
Et par nos devanciers sans cesse répété,
Arriva jusqu'à nous, jeune de vérité ;
On reçut la leçon, on la trouva fort bonne ;
Mais la bonne leçon ne corrigea personne.
Oublieux du passé, peu touché du présent. L'homme dans l'avenir toujours se complaisant, Errant de vœux en vœux, de système en système, Sur ses propres désirs en guerre avec soi-même, De tous les biens qu'il a ne sait faire aucun cas. Et n'a d'attachement que pour ceux qu'il n'a pas.
Ne pourra-t-il jamais, plus sage et moins crédule^
De tous ces vains désirs peser le ridicule ?
Ainsi dû célibat plaignant Tisolement,
Celui-ci des maris vante le sort charmant :
« O jours de liberté, lassé du mariage,
S'écriera-t-il bientôt, du sein de son ménage,
« Ah ! qu'un homme bien peu connaît ses intérêts,
« Et qu'à son avenir il promet de regrets
« Alors qu'il vous préfère, âme tendre ou vénale,
« Les jours que vient serrer cette chaîne fatale ! »
Au milieu des trésors qu'il eut soin d'entasser. Le Riche quelquefois se surprend à penser : De vers salariés vainement on l'encense. Son orgueil qui les paie, en secret s'en offense : L'or ne donne aucun droit à l'esprit qu'on n'a pas, Et celui qu'on achète est bientôt sans appas. Dans ce besoin nouveau, trahi par sa fortune, La gloire d'un succès l'agite et l'importune ; Du moderne chef-d'œuvre il est le protecteur. Il sent qu'il est encor plus beau d'en être auteur.
Le Poète, à son tour, rimant dans l'indigence. En dépit de Sénèque, enviera l'opulence : « Beaux-Arts, Philosophie, à quoi donc servez-vous, < Si le sort obstiné, de la gloire jaloux, « Sur nous, à chaque instant, fait peser sa colère ? « Tant de nobles talents ont pour prix la misère ! « Et, pour comble de maux, l'insupportable aspect « Du sot à qui Pluttis a soumis le respect. « Ah ! puisque c'est sur l'or que l'estime se fonde, « Puisqu'à son seul attrait tout cède dans le monde»
« Maudit soit le premier dont le talent pervers,
« En séduisant mon cœur m'enseigna l'art des vers I »
Heureux en son hameau, Thomme des champs soupire; La nature bénit jusqu'à l'air qu'il respire : Gérés, tous les étés, encombre ses greniers, Bacchus, à flots pressés, coule dans ses celliers ; . Tout lui sourit ; n'importe, il veut une épaulette ; Il écoute en dormant le son de la trompette. Et, des champs paternels oubliant le repos. Il rôve les combats et veut être un héros.
Le héros, cependant, le fusil sur l'épaule. Dans les rangs belliqueux où la gloire Tenrôle^ En sortant du bivac blasphème son métier ; Jadis rien à ses yeux n'était beau qu'un laurier ; Mais moins ambitieux, à son humeur guerrière Succède le désir de revoir sa chaumière, Préférant au fusil la bêche et le râteau, Malheureux du bonheur que l'on goûte au hameau.
Que dire du Bourgeois qui songe à la noblesse, Aux emplois, aux honneurs et que l'on voit sans cesse , Fuyant de ses égaux l'honnête obscurité, Ramper, pour élever sa sotte vanité ?
De ces grands qu'il encense, il adore la gloire ; Tant d*éclat, tant d'orgueil l'aveugle ; il ne peut croire Qu'un grand seigneur se plaigne et ne soit pas heureux.
Tandis que celui-ci, sous cet éclat pompeux, De ses mille devoirs sentant peser la chaîne. Maudit tous les ennuis que la grandeur entraîne \
Fatigué des honneurs qui tourmentent ses jours.
Égaré par l'intrigue au dédale des cours,
Il envie en secret une existence obscure
Et ce grossier bonheur qui chante sous la bure.
Dans ce rapide char qu'emportent en courant Quatre chevaux que fouette un postillon jurant, Où va-t-il cet enfant de la riche Tamise Égarer les ennuis de sa fainéantise ?
Est-ce aux lieux si vantés que la Loire en son cours Vient embellir encore aux campagnes de Tours ? Est-ce au rivage heureux où Nice parfumée En jardins d'orangers semble être transformée ; Où sans cesse la fleur succédant à la fleur. D'un éternel printemps entretient la douceur ? Hélas ! il va partout, mais partout à sa suite, Il traîne son dégoût du pays qu'il habite, Sans cesse poursuivant de climats en climats, Ce bonheur qu'il espère et qu'il n'y trouve pas ; Jusqu'à l'heure où le spleen, armant sa main coupable. Tranchera de ses jours la trame insupportable.
Ainsi de son bien-être imprudent destructeur, L'homme de tous ses maux devenu seul auteur, Se trouve mal partout, séduit par l'espérance D'arriver à ce mieux qu'embellit la distance.
Tel aux déserts brûlans, le mirage menteur Vers l'horizon qui trompe attire un voyageur. En offrant à sa soif la fontaine limpide Qui fuit et fuit toujours sous son regard avide.
Ce vain désir du mieux est le poison du bien ; Qui veut jouir de tout ne sait jouir de rien.
Ami, chacun de nous obtint de la nature De biens et de misère une égale mesure ; Azaîs nous l'a dit, justement compensés Les maux auprès des biens furent toujours placés , La plus haute fortune expose à plus de peines, Et Taltier despotisme a les plus fortes chaînes. Tout le bonheur s'achète et se paie en douleur ; Jamais il n'est complet, pas plus que le malheur : L'un ou Tautre à son tour pèse dans la balance. Mais l'homme sur ce point gardant son ignorance. Ne voit du sort d'autrui que ce qu'il en veut voir, £t d'un état parfait nourrit le vain espoir. Alors il veut changer, il se plaint, il accuse. Et né s'aperçoit pas que ce qu'il voit l'abuse. Insensé ! bien souvent malheureux d'obtenir Cet objet convoité par son ardent désir ! Ce désir va pourtant le consumer peut-être, Lui qui serait heureux, s'il ne voulait trop Tôtre.
Cessons donc tous ces vœux indiscrets et changeants,. Et, pour obtenir plus, soyons moins exigeants. Ce dont on croit manquer gâte ce qu'on possède, Et l'envie est un mal dont le plus sûr remède Est de savoir qu'en soi portant tout son bonheur, A son gré, chacun peut en être créateur ; Que dans tous les états il vient s'offrir au sage Qui, le trouvant chez soi, n'en cherche plus l'image .
Laissons autour de nous tous ces fous s'agiter. Poursuivant le bonheur sans jamais s'arrêter ; Faisons tout l'opposé de ce que font ces hommes : Pour être heureux, sachons être bien où nous sommes.