‹ Mélanges littéraires et biographiquesChapitre 10 sur 16 · LA MUSIQUE EN FRANCE ET AILLEURS · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE EN FRANCE ET AILLEURS

Triomphes insignes, incomparables peut-être, que ceux dont Thonneur revient, en Angleterre, à la haute littérature d'imagination, drame, roman, fantaisie. Triomphateurs sans égaux, Shakspeare et Shelley en poésie, Dickens et George Eliot en prose. Inutile de démontrer en quoi, de toutes les âmes de poète, la plus musicale aura été l'âme de Shelley. Mais il convient de remarquer que chez la grande nation moderne la moins féconde en compositeurs dignes d'être célébrés, chacun des trois autres grands écrivains que nous venons de «citer, aura décerné à la puissance de la Musique, incontestable et mystérieuse, insinuante et dominatrice, un hommage littéraire des plus significatifs dans sa brièveté absolue ou relative. Entendons d'abord par là deux ou trois courtes phrases du 'Marchand de Venise, trop familières à tout esprit

tant soit peu cultivé pour qu'il soit à propos de les répéter. Dickens, de son côté, en a beaucoup dit sans qu'il y paraisse, sur l'essetice de la Musique, par cela seul qu'il préfère, comme allant de soi pour la qualifier, l'épithète de Nohle^. La noblesse, en dépit des outrages sans cesse renouvelés dont l'initiative appartient au temps présent, n'est-elle pas, pourquoi faut-il ajouter ne devrait-elle pas rester inséparable du plus immatériel et du plus intime des Beaux-Arts? N'en estil pas en quelque sorte de cette noblesse comme de l'honneur féminin sur lequel n'ont prise ni insultes, ni violences?

Détachons enfin de l'œuvre de George Eliot cet éloge de la musique à la fois si profondément senti et empreint d'une simplicité si cordiale :

« Je crois que je n'aurais nul autre besoin « mortel, si je pouvais sans cesse avoir de la « musique, tout plein de musique. Il semble « qu'avec elle il entre de la force dans mes mem- « bres, des idées dans ma tête. Il semble que la « vie aille sans efforts, tant que la musique me « remplit. Le reste du temps, on sent un poids « sursoie. »

* Dans le roman Martin Chuzzlewitt,

2 I think I should hâve no other wants, if I could

Admirables lignes dont il faut bien se garder d'altérer l'énergique, le décisif accent, en leur faisant dire qu'elles expriment à merveille la communion de l'âme avec l'Art et l'intime plénitude qu'elle produit. Laissons-les à l'abri de tout commentaire germanique qui risquerait de les alourdir sous prétexte de les analyser, de toute atteinte de l'esprit français qui en réduirait et en amincirait le sens profond. A chaque nation sa place et sa manière d'être vis-à-vis de la musique. L'Angleterre la traite comme une amie non seulement cultivée avec ferveur, mais élevée au rang de parente par toutes les faveurs de l'adoption. Pour l'Alljemagne, c'est une fille adorée, entrée en religion tout au sortir de l'enfance et restée vierge, mais qu'une dispense spéciale, une immunité exceptionnelle met en état de communiquer avec sa famille et avec le monde, de se faire toute à tous dans le^ens Je plus élevé du mot, en revenant régulièrement au sanctuaire. Pour l'Italie, c'est (ou c'était naguère encore) une cantatrice à tout faire, bonne à entendre le soirsur la scène.

always hâve plenty of Music. It seems to infuse strength into my limbs atid ideas into my brain. Life seems to ga wilhout efforts, when I am filled with Music. At other times, one is conscious of carrying a weight.

(The Mill on the Floss., liv. VI, chap. ni.)

le lendemain en pleine rue. Pour la France, c'est une étrangère autour de laquelle on s'empresse pour faire honneur à soi-même plutôt qu'à elle, une étrangère dont on ne comprend que fort imparfaitement le langage. Aussi faut-il qu'il y ait toujours là un chanteur ou une chanteuse, un danseur ou une danseuse, pour la produire et la traduire. Et puis, quand ces devoirs de cérémonie lui ont été rendus, c'est à qui cherchera à se familiariser avec elle en l'attirant à lui. « Venez donc « nous faire danser, » commence -t-on par lui dire, et puis l'on finit vite par le tutoiement : a Viens donc nous faire rire. »

La chose va de soi. Pourquoi ?

A la France d'il y a cent ans, un mouvement d'opinion irrésistible, très légitime tant qu'il ne dégénéra pas en instincts destructeurs et en violences aveugles, inspira l'horreur de toute noblesse d'emprunt, de convention purement humaine, se prêtant à une transmission le plus souvent factice et mensongère. On sait jusqu'à quel point ce mouvement d'opinion l'emporta. Il en est un autre, non moins irrésistible, quoique moins violent par les apparences et par les effets, qui entre pour une grande part dans ce qu'on pourrait appeler la vocation et la mission de la France contemporaine; c'est celui dont la pression sans relâche, sans répit, tend à éliminer, à exclure du

double domaine des Lettres et des Beaux-Arts^ deux titres de noblesse d'une tout autre sorte, puisqu'ils sont inhérents à la Nature humaine, le Sentiment et l'Imagination. Les puissances qui aspirent à s'emparer de tout, la Raison pure, la Sensation, l'Utilité calculatrice, tolèrent et même encouragent, sous bien des fçrmes, le luxe matériel. Mais le luxe intellectuel ne doit-il pas être supprimé comme la plus vaine des superfluités, la plus justement négligeable des non-valeurs? Ne faut-il pas que cette double couronne de l'Esprit tombe ?

Ne parlons que de la Musique. Si entre le goût dominant en France et l'intelligence des chefsd'œuvre dus au génie de Wagner, un abîme reste ouvert, un abîme que certaines antipathies nationales ont pu élargir, mais n'ont certainement pas creusé, n'est-ce pas tout d'abord parce que ces chefs-d'œuvre contiennent tout ce que peut désigner, dans le sens le plus largement intellectuel, ce mot, la noblesse? Il n'en faut pas douter, une manière de le prendre avec l'Art musical sérieusement, mieux encore, respectueusement^ qui est restée habituelle dans certains pays, devient en France une exception de plus en plus rare, tant la musique bêtement amusante a pris le pas sur cette autre, la vraie, qui a non seulement sa gravité, ses élévations consolatrices, ses secrets

que chacun peut deviner à sa façon et à son avantage, mais aussi son enjouement, discret, il est vrai, mais pas sot! Faut-il qu'elle se montre bonne fille, la musique, pour obtenir parmi nous le bénéfice d'une petite ou même d'une grande naturalisation, comme le démontre l'anecdote suivante qui a, croyons-nous, le mérite de l'iné* dit!

Il était Allemand et qui plus est. Prussien d'origine, le créateur de l'opérette, mais à tout seigneur tout honneur ! L'Empereur Napoléon III comprit vite de quelle importance étaient pour lui et pour sa politique, à plus d'un point de vue, le succès et l'illustration de ce médiateur (d'un autre genre, il est vrai, que lui-même) dont l'office était d'unir par la communauté du rire les foules et la haute société. Il s'empressa donc d'accueillir favorablement une demande de grande naturalisation formée par le maestro. En conséquence, un projet de décret, accordant à cet amuseur public la faveur exceptionnelle réservée, suivant l'esprit de la loi, à ces hautes personnalités qui, sans distinction de patries, font honneur à l'Humanité, était soumis au Conseil d'État impérial. Un des membres du Conseil eut charge de l'accompagner de son rapport. Était-ce que l'on pouvait dire de ce Rapporteur :

Cet homme assurément n'aime pas la musique,

OU bien, était-ce justement le contraire? Le fait est que le courageux fonctionnaire osa se prononcer dans un sens contraire au projet du Gouvernement, et qu'il 'eut le bonheur de faire triompher son avis devant la section compétente. Mais trois jours ne s'écoulèrent pas sans qu'un très exprès commandement de Sa Majesté, à peine voilé sous l'euphémisme de formes adoucies, fût communiqué par la voie hiérarchique à l'auteur du rapport. L'avis adopté étant tenu pour nul, on passa à une nouvelle délibération.

Dûment averti, le Rapporteur se tut sur ses conclusions et naturellement les Conseillers d'État se firent un jeu de se déjuger comme un seul fonctionnaire pour traiter OffenbaCh comme un grand homme. La rigidité du Rapporteur fit rire et un souffle de disgrâce l'effleura.

A ce propos, n'est-il pas curieux de constater qu'en ce moment les prôneurs le plus ouvertement déclarés de l'opérette tiennent à une partie de la société intelligente fort peu suspecte, assurément, de tendresse et de regrets à l'endroit de ce second Empire qui avait poussé et plus que breveté l'inventeur du genre, nous, voulons dire l'état-major, jeunes et vieux, de la phalange universitaire. De ce côté, on tient mordicius pour ce genre dû à la louable conversion d'un Prussien, déniaisé à notre contact, qui le fît entrer dans le

patrimoine de la gaîté française, ou, pour mieux dire, sans trop savoir ce qu'on dit, gauloise. Aussi avec quelle jalouse sollicitude ce patriotisme belliqueux et ombrageux, aveuglé sur presque tout, mais blagueur, que de son côté, la Revue hleue aura eu le mérite d'inventer, veille sur l'héritage musical du Prussien, recueilli avec enthousiasme et grossi à plaisir par des mains françaises! Avec quel élan et quelle conviction, sur le même ton que les Jules Lemaître et les Hugues Le Roux, M. Aug. Filon s'écriait récemment ^ : Ne touchez pas à l'opérette ! C'est de la gaîté mise en musique, et puis avait bien soin d'ajouter : Ne touchez pas à la pièce à femmes / C'est de la poésie. La vérité est que sur ces deux divertissements des sens, absolument nôtres, celui-ci par droit de naissance, celui-là en vertu des lois légitimes de l'adoption, flotte, pour les désigner et les protéger, le drapeau national.

Du reste, la Revue hleue ne s'en cache pas et sait le faire entendre en bon français à ceux dont elle reflète fidèlement les idées et les sentiments; la conception de la vie adoptée par elle se résume ainsi : Rire quand môme, toujours et de tout, et faire, s'il se peut, en riant la guerre tant souhaitée, si ardemment, si follement. C'est, en effet.

Revue hleue, n» du 15 février.

une génération de soldats bien découplés autant que possible, et suffisamment imbus de connaissances scientifiques et utiles que VAlma Mater (comme on disait quand il était permis de parler latin) est en train d'éduquer. Elle lui apprend qu'un devoir suprême, impérieux comme un dogme, enjoint de se battre, rendant inséparable de ce devoir un plaisir suprême, celui de tuer des ennemis parfaitement haïs, mais tâchant de faire oublier que ce plaisir à son tour est inséparable de la triste chance d'être tué soi-même. Pour tromper l'attente, cruelle à force d'être prolongée, de ce plaisir et pour procurer autant qu'il se peut ce salutaire oubli, le Grand Art et les Belles- Lettres sont de peu ou plutôt ne sont de rien. Quelles fadaises et à quel point inutiles ! Ce qui fait sûrement l'affaire, c'est l'art tout petit et très bas, ce sont les Lettres devenues laides et sales à l'image de Rabelais, le grand ancêtre, le grand bouffon, et grâce à tant d'arrière-disciples dont plus d'un peut-être l'eût fait rougir. Une prose hors de cette espèce de prose, une musique hors de la gaudriole, une poésie hors de celle des pièces à femmes, qui suffit pour transporter, pour enivrer M. Aug. Filon, à quoi bon les chercher? Que deviendrait le mot d'ordre consacré : Vive la joie !

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