PEINTRE ET MUSICIEN
Comme plus d'un souverain du temps passé, notre bonne société contemporaine aura eu son peintre favori, attitré, celui dont la touche et la manière de sentir (si ce n'est de ne pas sentir), correspondent le mieux à ses habitudes d'esprit et à ses préférences morales. Un cœur sec, un cerveau sans rêve, l'habileté sans pareille d'une main sous laquelle le pinceau sera devenu un instrument de précision, une peinture toute de calcul et toute en surfaces ayant le froid et le poli de la glace, le froid et le poli du marbre, la patience la plus impatientante, la correction la plus incorrigible employées à rendre des personnages irréprochablement astiqués et tirés à quatre épingles, qu'ils endossent l'habit de cour ou de ville porté jadis, ou les uniformes militaires de nos Iroupes, ou le vêtement rustique; voilà tout
l'homme. Que l'un des personnages de sa façon se dérange de son repos pour entrer en mouvement, c'est-à-dire pour quereller, pour aller à l'ennemi, ou pour joueraux boules (M. Meissonier borne à ces trois exercices l'activité humaine), pas un détail de sa tenue, soyez-en bien sûr, ne bronchera. Dans tout ce petit monde qu'il a l'air de faire vivre et agir, rien de la fine distinction qui est vraiment aristocratique ; rien de la rude franchise d'expression qui est sincèrement populaire. Nul ne laisse découvrir sur son visage le moindre reflet de bonté, le moindre éclair de gaieté. Quoi de mieux pour arrêter un moment le perpétuel mouvement d'existences fiévreuses, pour maîtriser l'attention, pour mériter l'admiration (une admiration sans émotion, ni chaleur, mais payante, largement payante), de ce qu'on appelle le monde ! Au premier rang de tant de choses qui, jadis prisées, ne valent plus rien, ce monde ne met-il pas sans hésiter la bienveillance naïve, le rire naturel, les larmes encore plus, les larmes sans feinte et sans honte ? Sous l'incessante application de tant d'invisibles polissoirs, n'aura-t-il pas réussi à limer, à user en l'amincissant jusqu'à la réduire à la commune platitude, la moindre expression d'un sentiment individuel qui ose en dépasser, ne fût-ce que d'une ligne, la parfaite uniformité?
Chez qui, ou du peintre Meissonier lui-même, ou de ses personnages, bonshommes sans bonhomie, amateurs, collectionneurs, gens d'étude, dont nul large contentement ne vient détendre les traits si corrects, épanouir la physionomie resserrée et comme fermée, chefs sans entrailles de soldats sans pensée, ou bien des admirateurs du peintre, y a-t-il moins de chance de surprendre rébauche d'un simple battement de cœur? Nous ne parlons pas, bien entendu, d'un élan chaleureux à la Diderot. (A propos, qu'est-ce que Diderot eût pensé de Meissonier? On le devine sans peine, tout comme on se persuade que Voltaire eût pris plaisir à ces chefs-d'œuvre d'une peinture aussi nette que la plus nette des proses.) Donc salut au peintre national ! Gloire à ces tableautins dont la perfection est inséparable de la petitesse, parce que chez leur auteur l'ambition étroite du rendu bannit la moindre de ces émotions qui mettent le cœur au large et font partie de la grandeur morale !
Et comme si, dans les prédilections que lui inspirent les manifestations de deux arts différents, cette même société tenait à se porter subitement d'un extrême à l'autre pour l'amour du contraste, le musicien qu'elle aura promu, vivant encore, à la gloire dans un temps où la gloire €St devenue une telle rareté, sera l'auteur de
Faust et de ce merveilleux poème musical, Bornéo et Juliette, incomparable dans son genre. A ce chantre de l'Amour profane que n'auront cessé de tenter les faveurs du catholicisme, ne doit-on pas un genre de mélodie, aux délicieuses mais équivoques langueurs, qui va droit à l'âme du Français de nos jours, aussi droit que la poésie amoureuse qui s'entend le mieux à partager ses hommages et ses faveurs entre l'âme et les sens, c'est-à-dire celle d'Alfred de Musset.
A sa manière, cette musique de théâtre ne célèbre-t-elle pas la victoire signalée qu'Alfred de Musset, avantagé parles changements décisifs de nos goûts et de nos mœurs, aura remportée sur Lamartine?
A propos de la musique de Gounod, il serait à la fois banal et insuffisant de répéter deux très mauvais vers, moins dignes de leurauteur, certes, que du premier venu de ces versificateurs téméraires qu'il faisait profession de morigéner :
De cette passion la sensible peinture
Est. pour aller au cœur la route la plus sûre.
Il y a quelque chose de plus précis dans ce que nous lui demandons et dans ce qu'elle nous offre. Là où on l'attend, c'est à ce sommet de la passion tout près d'être heureuse, c'est à ce duo de rigueur (de toute douceur plutôt) que l'on peut
appeler à la fois, suivant deux expressions que la mode du jour a également prises sous sa protection, la scène à faire et le moment psychologiqiie. Psychologique, si Ton veut, car Dieu sait si, généralement, dans ce qui se réclame ainsi de Tâme, il ne s'agit pas plutôt pour Tâme de s'oublier et de perdre ses droits. Et la plupart de ceux qui viennent là, entre l'heure où le dîner s'achève et celle où le sommeil va commencer, pour savourer cette sorte d'ambigu musical, y cherchent sans doute moins des effets d'extase qu'un aphrodisiaque, le plus enivrant des aphrodisiaques. Seraitce donc que , là encore , dans ce domaine de Fiilusion, triomphe cette même fureur de simplifier en abrégeant, d'en venir vite au fait, qui règle et entraîne la vie réelle? L'instant unique, Tinstant désirable par excellence, puis, avant et après, la splendeur des décors, des défilés, surtout des ballets, cette magie purement oculaire, se prolongeant à plaisir, cette intense abréviation de ce qui tient aux tendresses humaines, serait-ce donc, dans Tordre le plus élevé de nos auditions, de nos représentations favorites, la conquête moderne par excellence? En fait de lyrisme musical, faut-il renoncer à tout ce qui, en dehors de cette érection des sensations portées vers un seul et même point, et aspirant à une fin toute proche, tenait jadis, entendu ou sous-entendu, dans ce
pluriel : les Passions de l'amour? Si une sorte de privilège virginal, peut-être incommuniqué à tout autre, sinon à R. Wagner, conserve aux opéras de Weber comme une fraîcheur de fiançailles prolongées , n'est-ce pas une raison suffisante pour dire en parlant d'eux : Dépassés! Nous n'en sommes plus là? Si le dévouement conjugal, tel que pouvait le concevoir l'Antiquité, a trouvé, grâce à VAlceste de Gluck, ses accents suprêmes, si le même dévouement, tel que le comportent les âges modernes, a reçu dans le Fidelio de Beethoven un hommage différent, mais non moins éclatant, n'y a-t-il pas de quoi crier encore, mais dans un autre sens : Trop tard, trop tard? L'instant psychologique, le vrai, le seul, celui qui motive le duo, celui avant lequel et après lequel rien ne compte, cet instant, dans le premier cas, n'arrive pas, il est dans l'avenir; dans le second cas, il ne saurait revenir, il est en arrière. Avant lui, ou après lui, qu'est-ce que la musique vient nous chanter? Ce qu'elle chante, cette musique, dans Mireille et dans Philémon et Baucis, c'est bien quelque chose qui tient de cet avant et de cet après une pureté d'aurore ou bien un doux reflet de crépuscule; malgré tout, la note dominante de Gounod, en fait de passion amoureuse, celle qui aura éveillé tout autour, en tous sens, des échos prêts à répondre, la note troublante (comme on
aime à dire), délicieusement troublante, c'est bien l'autre, rendant inséparables, dans un étroit et rapide unisson, le rêve né en plein jour, et le contraire du rêve, qui veut la nuit.
Une conception de la vie tenant à ce qu'il y a de plus sec, de plus froidement positif dans le désenchantement et pouvant se résumer en ces mots : Fi du sentiment; une conception du plaisir tenant tout entière dans les exigences et les raffinements d'un sensualisme tyrannique, voilà deux dispositions morales, deux états d'âme que nous voyons autour de nous généralement répandus. Nullement incompatibles, ne s'appellent-ils pas l'un l'autre au lieu de s'exclure? Si le moins émouvant et le moins cordial des peintres a pu jouir d'un succès inouï et de la plus haute fortune, c'est, sans contredit, parce que l'inspiration, disons mieux, le calcul et l'arrangement des ouvrages de patience qu'avec un si rare sang-froid il polit et repolit jusqu'à la plus impeccable précision, répond pleinement à l'une de ces dispositions. Et l'autre, ne justifie-t-elle pas les triomphes répétés du musicien qui, voué à la tendresse amoureuse, aura trouvé pour en célébrer la fugitive exaltation touchant au suprême abandon, de tels accents, des accents ayant tant de prises sur les cœurs, en même temps qu'ils pénètrent jusqu'aux moelles?