‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 108 sur 122 · OCTOBRE ISSI · texte numérisé non relu

OCTOBRE ISSI

A nos lecteurs.

Notre revue, pour ce mois, paraîl veuve de chronique. Nos lecteurs voudront bien nous le pardonner ; après la tempête et le naufrage, nous sommes tout entier à l’œuvre du sauvetage et de la réorganisation. Si c’est une faute, nous tâcherons d’en avoir le regret et nous ferons notre possible pour ne pas y retomber à l'avenir. Du reste, avec un peu de bonne volonté, on pourrait trouver que le présent numéro, presque en entier, est une chronique, la chronique du grand accident qui est venu fondre sur nous, avec les impressions

u’il a fait naître à l’extérieur, les marques de sympathies qu'il nous a attirées, et les changements qu’il a amenés dans notre installation.

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L'incendie.

Le 5 octobre 1881 restera une date funèbre dans nos annales. Elle était belle, pourtant, cette journée d’automne, avec son ciel bleu et son brillant soleil. Rien ne semblait présager une catastrophe ; rien, si ce n’est peut-être ce terrible vent du nord-ouest, glacial, soufflant par rafales, tourbillonnant, sifflant, murmurant, xémissant aux fenêtres ; un vent sinistre comme celui du 25 juin 1875, qui avait promené l'incendie sur toutes les dépendances du Séminaire.

Midi venait de sonner. L’examen particulier avait eu lieu, comme à l'ordinaire, à la salle d'étude, où rien d’'insolite ne s’était fait remarquer. Maitres et élèves étaient descendus au réfectoire. La soupe venait à peine d’être servie, quand le jour sembla s’obscurcir aux fenêtres comme si un nuage füt passé devant le soleil. Au même instant, un élève se précipite effaré au réfectoire des prêtres en criant : «Le feu au collège! le feu au collège !» Trois prêtres montent de suite aux dortoirs. D’autres sortent dans les cours: de là on voit la fumée sortir noire et épaisse du petit dôme de l’étude comme d'un tuyau de locomotive ; quelques bouffées pareilles à des jets de vapeur s’échappent aussi du toit autour du grand dôme. À l’intérieur, la fumée descend épaisse dans le dortoir des petits par l’orifice d’un ventilateur. Au dortoir des moyens, se trouvait une porte qui donnait sous les combles, au-dessus de la salle d'étude, près de l'endroit où passait la cheminée de la cuisine. Cette porte entr'ouverte laisse apercevoir Le foyer de l'incendie. Le feu était là, sous les combles. A l'origine, simple étincelle échappée de la cheminée ou peut-être d’une pipe furtive, il avait couvé depuis des heures, et maintenant il était devenu un large brasier où pétillait la flamme, en projetant sa lueur livide au milieude l'obscurité. Le feu était là, dévorant la charpente, courant à travers le bois sec avec un crépitement sinistre, vomissant des flots de fumée par toutes les issues ; et au dehors, le vent faisait rage, il y avait insuflisance d’eau à cette hauteur, il y avait absence complète d'appareils et d'organisation pour maîtriser un tel incendie. La situation apparut de

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suite dans son effrayante réalité : dès la première alarme au premier indice du feu, tout était désespéré. Et pourtant, à cette heure d’angoisse suprême,que de prières, que d’élans de foi et de conliance s’échappèrent des cœurs navrés !..... Mais pour sauver la maison, il ne fallait rien moins qu'un miracle; Dieu ne voulut pas le faire.

Cependant l'alarme avait été donnée parmi les élèves : en un clin d'œil ils s'étaient trouvés debout, hors de leurs places et sortis du réfectoire, les uns par la porte, les autres par les fenêtres. Maintenant ils se précipitaient dans les escaliers qui conduisaient aux dortoirs. Mais déjà la fumée était si épaisse au dortoir des petits qu'il était impossible d'y pénétrer. Au dortoir des moyens, un maître et une douzaine d'élèves réussirent à enlever une partie de leurs effets; mais d'autres qui entrèrent après eux, durent rebrousser chemin, à demi suffoqués avant d'arriver à leurs places. A l'étage inférieur se trouvait le dortoir des grands, qui ouvrait par trois portes sur deux escaliers. Les premiers arrivés — ils étaient cinquante environ — purent sauver leurs malles, soit en les trainant à l'escalier, soit en les jetant par la fenêtre. Ce fut l'affaire d’une minute, et cependant la fumée était devenue si forte que, pour en sortir, deux élèves, P. Forget et A. Beausoleil, qui s'étaient quelque peu attardés, se jetèrent eux-mêmes par la fenêtre sur la galerie du 3e étage. L’un d’eux, affolé de terreur, descendit même jusqu’à terre le long des montants de la galerie. À ce moment la salle d’étude était en flammes : un élève, C. Leclerc, y pénétra pourtant à travers la porte embrasée, et se rendit jusqu’à son pupitre pour y prendre sa montre, en dépit de la flamme qui pétillait au-dessus de sa tête et des tisons qui tombaient à ses côtés. Quelques élèves montaient encore dans l'espoir d’arriver à leurs malles : M. le Directeur se trouva là heureusement pour les arrêter. Un autre prêtre s’arma d’un barreau arraché à la rampe pour faire reculer ceux qui arrivaient au haut de l’escalier. Eu moins de cinq minutes, la flamme ou la fumée avaient envahi toutes les mansardes et l’étage supérieur de la maison.

Le sauvetage était commencé et s’opérait aux étages inférieurs, au milieu du trouble et de la confusion d’une cohue indescriptible. M. le Supérieur songea d’abord à la chapelle. Il retira lui-même les Saintes Espèces du tabernacle et les fit transporter au couvent. Il s’occupa ensuite de mettre en sûreté les archives, dont la partie principale se trouvait heureusement à sa chambre. M. l’Assistant-Procureur rassembla les livres et les papiers de la procure, pendant qu'il laissait, au 3° étage, sa chambre particulière livrée à l’incendie avec tout ce qu'elle renfermait. M. le Directeur se préoccupait avant tout de la sûreté des élèves et veillait à ce que nul d’entr’eux ne s’exposât au danger.

Le reste du sauvetage se fit un peu au hasard. On saisissait ce qui frappait le regard et ce qui tombait sous la main. On entrait dans les appartements ouverts ; on ne prenait ni le temps ni la peine de forcer les portes fermées. On laissait de côté des objets précieux pour sauver des choses communes et sans valeur.

Bientôt des cris d’alarme commencèrent à se faire entendre. On craignait la chute du dôme, l’écroulemeut des cheminées, des galeries, de la corniche embrasée. Dès lors, les courages devinrent plus timides, les bras moins actifs, les pas moins empressés. Vers une heure, le dôme s’affaissa lentement sur lui-même en s’inclinant vers l’est. Il avait été miné dans sa base ; la coupole restait encore intacte. L’effondrement du toit eut lieu quelques minutes après. Le vent put alors activer plus librement toutes les parties de l’incendie. On vit se développer la flamme avec une rage nouvelle.

Le sauvetage continua pendant quelques minutes encore: ce fut à la bibliothèque qu’il dura le plus longtemps. Quatre ou cinq hommes «e tenaient à l’intérieur, d’où ils jetaient les livres par la fenêtre sur le toit du portique. Là d’autres hommes les poussaient du pied pour les faire tomber à terre. Mais ces travailleurs durent enfin songer à la retraite, au milieu des cris d'alarme qui ne cessaient de retentir à leurs oreilles.

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A une heure et demie, la maison se trouva évacuée tout entière, sauf les caves d’où l’on continua d'enlever des tonneaux et des caisses jusqu’au moment où il fallut reculer devant l'incendie.

La flamme avait pris maintenant tout son essor. Elle se déployait au-dessus des murs en un tourbillon immense que le vent roulait dans les airs et d’où il emportait, avec la fumée, des étincelles, des charbons ardents, de gros tisons à une distance de plusieurs arpents. Des bâtisses qui se trouvaient dans la direction du vent prirent feu à diverses reprises. On réussit d’abord à éteindre ces commencements d’incendie ; mais quelques étincelles restèrent inaperçues dans une grange qui en un instant fut tout en flammes. Le feu se communiqua à une maison voisine, puis à une suite de hangars et d’étables.

Au collège, l'incendie descendait toujours. On voyait successivement chaque étage se remplir d’une fumée épaisse qui y répandait l’obscurité, puis chaque appartement s’illuminait de lueurs sinistres, et des jets de flamme apparaissaient aux fenêtres.

Vers deux heures et demie, le feu avait atteint le rez de-chaussée. Cependant, la tour du nord restait intacte. La flamme se jouait alentour avec les rafales du vent. Elle venait en lécher les parois extérieures, puis se retirait pour se rapprocher et s'éloigner encore, comme si elle eût respecté l’élégance de cette construction. Enfin le feu y pénétra par une lucarne. En quelques instants la charpente fut embrasée et devint une fournaise où rugissait la flamme, tournoyant, se tordant sur ellemême dans cette étroite enceinte et s’échappant des fenêtres en langues de feu qui se déployaient au dehors longues de plusieurs pieds. Longtemps la coupole tint ferme au milieu des flammes, soutenue par quelques unes deses colonnettes qui n'étaient qu’à demi consumées. Elle s’abattit enfin sur les murs de la chapelle, dans ün nuage de cendre et de charbon. C’était le dernier incident de ce drame lugubre.

Il était trois heures et quart.

En ce moment arrivaient à la station du chemin de

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fer les pompiers de Montréal, qu’on avait mandés par rélégraphe dès le commencement de l’incendie. Des retards multipliés les avaient arrêtés sur la route. Ils arrivaient juste à temps pour contempler les ruines fumantes de l’édifice. Un mur de l'aile s’était écroulé ; les autres se dressaient avec leurs flancs nus, lézardés, noircis. Au fond des caves où s'étaient entassés les décombres, au milieu des cendres rouges encore, des débris de fer tordu, de faïence brisée, de papiers calcinés, on voyait courir cà et là des langues de feu, animées ar le vent qui soufflait toujours. C’étaient les dernières ueurs de l'incendie, qui allait s’éteindre faute d’aliment.

Il ne nous restait plus maintenant qu’à rassembler les épaves de notre naufrage. Hélas ! c'était bien peu de chose: quelques meubles, quelques provisions, um quart environ de nos bibliothèques, le mobilier de notre chapelle, etc. Ces débris de notre fortune nous faisaient songer plus douloureusement à ce que nous avions perdu: c'était la plus grande partie de notre mobilier, tout notre matériel d'enseignement, globes et cartes géographiques, cabinet de physique, (moins une machine pneumatique.) laboratoire de chimie, musée de minéralogie ; c'était la bibliothèque des professeurs tout entière, avec tous les cahiers d'honneur, les archives de l’Académie, etc., la bibliothèque des élèves, la bibliothèque théologique du vénérable M. Ar y ; c'était notre linge en très grande partie, notre vaisselle et notre cuisine tout entière, etc.

Une pensée nous consolait pourtant au milieu de notre tristesse, c'était de voir l’aimable Providence qui avait veillé au salut de nos élèves. La plupart avaient tout perdu, linge et livres ; mais aucun ne manquait à l'appel, et nous pouvions les rendre tous sains et saufs à leurs parents. |

Et nous restions, nous aussi, sous la garde de notre Père céleste, sous laile de cette Providence dont les voies sont mystérieuses, mais toujours pleines de sagesse et de bonté, Nous étions là, en face de ces ruines, comme des arbres arrachés violemment du sol où ils ont pris racine et grandi; mais nous pouvions songer

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que l'avenir d’une institution telle que la nôtre n'est pas tout entière dans ses murs, qu’elle est bien plutôt dans le dévouement de ses directeurs, dans l'affection de ses élèves, dans la confiance des familles, dans la bénédiction divine. Or, ces choses ne nous manquent pas encore, nous en avous l'assurance, et elles sont pour nous les gages d’une prochaine résurrection, d’une reflorescence nouvelle de notre séminaire.

Une lettre de M. Ducharme.

Madame,

Vous désirez avoir quelques détails sur les derniers instants de notre cher Alfred. Votre désir est bien légitime, celui que vous pleurez méritait votre tendresse. Je crois répondre pareillement à vos vœux en vous mettant sous les yeux un précis de ce qui concerne ce cher enfant depuis le moment que son oncle, M. St.- Germain, l’a confié à mes soins.

Antoine-Alfred D. DeCelles arriva à Ste-Thérèse vers la fin de septembre 1831, dans sa onzième année, pour y commencer son cours d’études. Son extérieur spirituel me fit espérer plus de réussite qu'il n’en eut cette première année. Il montra même un peu d’indifférence pour ce genre d'étude qui, à la vérité, offre peu d’agrément dans les commencements. Cependant quand il apprit qu'il y aurait un examen à la fin de l’année, et que je me proposais d’y appeler son oncle, il fit quelques efforts pour s'y préparer. Le choléra avant nécessité le renvoi des écoliers chez leurs parents, je ne pus savoir comment il aurait paru à l'examen.

En 1832, il reparut à Ste-Thérèse après les vacances bien plus avantageusement. Quoiqu'il ne m'ait jamais paru s'être ennuyé, il revint cette année avec un air de contentement et d’empressement qui me fit grand plaisir, et me donna de bonnes espérances. Les premiers mois se ressentirent un peu de l’année précédente, mais plus il avancçait, plus son ardeur pour l'étude croissait, de sorte que, quoique très attaché aux amusements de

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son âge, il savait tout mettre de côté pour se livrer aux devoirs de sa classe. L’ayant chargé d’un rôle dans un dialogue pour l’examen de la fin de l’année, il montra d’abord un peu de raideur à plier sa voix selon mes désirs ; mais l’ayant persuadé qu'il pouvait faire mieux, il se soumit ét réussit.

Le succès qu’il eut dans les compositions pour les prix l’avait tellement animé, qu’à son retour des vacances il semblait avoir résolu de disputer la tête de sa classe. Son projet ne fut pas frustré, car sur onze listes faites depuis la rentrée, il se trouvait huit fois le premier ; il semblait ne vouloir plus céder la première place qui, pourtant, lui fut disputée chaudement. Je ne puis rap-

eler ces circonstances intéressantes sans verser des armes.

Malgré son ardeur pour l'étude, le cher Alfred était extrêmement gai, il était un des plus actifs à donner de l'intérêt aux différents jeux et à en inventer de nouveaux. Aux premières neiges, il lui prit envie de tendre des collets à une vingtaine d’arpents de la maison pour, prendre des lièvres. Il y allait voir quelquefois à ma connaissance et d’autres fois à mon insu, sans trop consulter les chemins ni ses forces.

Le vingt-huit de décembre, veille de la clôture du jubilé, pendant que j'étais occupé à la sacristie, il partit après sa classe de l'après-midi par des chemins très fatigants pour aller visiter ses collets, et, à ce qu’on m'a dit, pour amasser de la gomme pour sa cousine Rose, dans l'intention de lui en porter en allant se promener chez son oncle. Revenant de l'église et ne le voyant pas, je m'informai où il était; J'appris sa petite promenade avec deux de ses compagnons. Je me proposais de les gronder à leur arrivée, mais je n’en fis rien. J’ai su ensuite qu’en s’en revenant du bois il suivait avec peine ses compagnons, quoique ordinairement il fût très leste à la marche. Il est vraisemblable que dès ce moment il était pris des fièvres qui l’ont conduit au tombeau. Il paraît qu'il appréhendait beaucoup cette maladie qu'il avait vu essuyer, une quinzaine de jours auparavant, à un de ses compagnons, et que la crainte d’en être attaqué lui aurait fait dissimuler son état.

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Cependant il se mit à table avec les autres et soupa avec appétit, comme à l'ordinaire ; le lendemain il déjeuna bien et assista à la messe, où il dut souffrir, car le froid était grand. En arrivant au presbytère, je le trouvai près du poêle, il était très pâle. Je lui demandai s’il était malade, ce qu'il nia. Il se mit ensuite à table et mangea avec assez d’appétit. Le scir après le souper, il présida à certains jeux où il parut bien s’amuser de la maladresse de quelques-uns de ses compagnons.

Le lendemain, 30 décembre, je fus absent de ma maison. Le soir il soupa assez bien ; mais, après le souper, je vis son maïître lui arranger un gargarisme dont il se servit, et il en apporta avec lui pour s’en servir pendant la nuit. Je fus un peu inquiet de ce mal de gorge, mais comme il en avait déjà été attaqué trois ou quatre fois pendant l’automne, je m’imaginai que les mêmes soins le guériraient. Le mal dont il était pris ne l’empêcha pas de composer avec ses condisciples, mais son maître le trouva embarrassé sur des choses qui ne l’arrêtaient pas ordinairement. J'aurais désiré, ce jour, le 31, le voir avant de partir pour continuer la visite de ma paroisse, mais il était trop matin ; et comme l’après-midi de ce jour, les écoliers devaient se rendre chez leurs parents pour la visite du premier de l’an, je m'attendais à les trouver partis à mon retour. Mon cher Alfred seul était demeuré, son maître n'ayant pas jugé prudent de le laisser partir. Il en fut un peu affligé, mais il n’eut pas de peine à se résigner.

On lui dressa un lit dans ma chambre et il s’y coucha tout habillé. En entrant j'allai à lui et lui parlai, il me répondit d’un ton de voix faible ; il avait Îe visage en feu, les yeux éteints, la respiration courte et le pouls très agité ; je lui découvris l'estomac qui était parsemé de petites taches rouges. Je lus la direction que m'avait donnée Monsieur Gigon, médecin de Terrebonne, et fus confirmé dans mon opinion sur la maladie. Je lui demandai s’il se sentait du mal dans l'estomac, il me dit que non, mais à la gorge. Je lui proposai de prendre le remède que j'avais apporté de Terrebonne, et il y consentit. Je différai encore quelques instants, et son

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maître étant entré, je le chargeai de relire les avis du docteur. Je me décidai à lui faire prendre deux pilules d’ipécacuana, telles que préparées par le médecin.

En attendant l'effet du remède, je me mis à dire mon bréviaire près du malade. Le docteur m'avait dit que, si, après une heure, le remède ne faisait pas effet, il fallait donner une autre pilule. J’allai donc voir l'heure, lorsque le mal de cœur le prit; j’appelai son maître et nous l’aidâmes dans son vomissement ; il rejeta beaucoup de bile par quatre fois. Le vomitif l’avait affaibli, et la fièvre parut un peu diminuer. Il prit du bouillon et quelque autre chose de léger et sembla reposer jusque vers minuit. Je m'étais couché pour prendre un peu de repos, mâis l’inquiétude m’en avait empêché. À minuit il appela son maître, qui dormait : je me levai, je pensais que le vomitif aurait arrêté sa diarrhée, mais, à ma grande surprise, il évacua avec une telle abondance et une telle violence, que je craignais qu’en le recouchant il n’expirât. Quelques instants après il demanda à boire, et je lui donnai quelque chose pour le désaltérer. Il demeura assez tranquille pendant environ trois heures. Je le pressai de prendre quelque chose, ce qu’il fit avec répugnance. Il avait toujours la gorge embarrassée ; vers huit heures il prit un peu de thé et avala quelque chose de solide, ce qu'il réitéra dans d'avatt mA.

Avant de partir pour me rendre à l’église je lui dis : « DeCelles, c'est aujourd’hui le premier de l'an. » — «Oui,» me dit-il, «je croyais que c’était hier,» etil ajouta d’un ton attendrissant : « Donnez-moi donc votre bénédiction,» ce que je fis et l'embrassai, puis j’ajoutai : QIl faut tâcher, mon cher, de prendre des forces, et dès ge tu iras mieux, je te laisserai aller à St-Laurent. »

e partis ensuite pour aller aux occupations de mon ministère, et laissai un des maîtres pour en avoir soin. Je le trouvai après l’office à peu près comme je l'avais laissé. Avant de partir pour vêpres, je donnai ordre d'aller chez le médecin de la paroisse pour lui demander de venir le voir dans le cours de lPaprès-midi. Il n'était pas venu quand je revins de vêpres; je dis à Alfred : « Veux-tu que j'envoie chercher le docteur ? »

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Au mot docteur il me répondit d’un ton plaintif: «Je suis mort. » Il avait entendu dire qu’il saignait beaucoup ses malades, et ne réussissait guère. Pour le rassurer je lui dis: «Ne crains pas, mon enfant, je ne lui permettrai pas de te saigner. » Il ne répliqua rien. La fièvre paraissait plus forte que la veille. Le docteur arrivé park de saigner ; Alfred paraissait insensible à tout et ne dit rien. J'observai au docteur que lenfant était bien faible, que ce moyen n’était pas approuvé par les médecins et que je ne prendrais rien sur moi, vu l’absence des parents ; et je le priai de faire d’autres tentatives. Il m'envoya quelque chose pour le faire transpirer.

Voyant que la fièvre augmentait, je lui demandai s’il voulait recevoir l’Extrême-Onction ; il me répondit que oui ; il était tellement absorbé par la fièvre qu'il ne parut pas s’apercevoir de ce que je faisais. Je lui appliquai ensuite l’indulgence èn articulo mortis.

Le docteur revint à huit heures du soir, lui appliqua les mouches sur Ja gorge et lui fit prendre de l'huile de castor. Le lendemain matin, il avait moins de fièvre, mais il était extrêmement faible, et avait les dents couvertes d’un chancre noir, et la gorge remplie de matières purulentes ; je lui nettoyai les dents et lui fis prendre quelque chose qui l’aida à rejeter une partie de ce qu'il avait dans la gorge. A sept heures j'écrivis à Monsicur St-Germain pour lui annoncer que j'avais donné l'Extrême-Onction au cher Alfred, et que je le regardais comme en danger. La tempête, qui s’éleva au départ de mon homme, l’empêcha de traverser et de se rendre à St-Laurent ; il arriva chez moi vers trois heures et demie, rapportant ma lettre.

Cependant le docteur, étant revenu voir le cher enfant, trouva que la maladie était changée, et essaya de lui faire prendre des stimulants ; mais 11 n’en avalait qu'une partie, rejetant l’autre.

L'après-midi, la rougeur et la pâleur se succédaient alternativement sur son visage et le mal empirait. A quatre heures j'écrivis de nouveau à Monsieur St-Germain pour lui annoncer que je craignais que son cher

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neveu ne fût pas vivant se cette lettre lui serait remise. Le porteur arriva de nuit à la traverse et ne put se rendre à St-Laurent que le lendemain, un instant après que Monsieur St-Germain était parti pour Montréal.

Le docteur revint vers les cinq heures de l’aprèsmidi (c'était jeudi, le 2 de janvier), la gorge était tellement obstruée que le docteur, ayant inutilement tenté de lui faire prendre quelque chose, déclara qu'il n’y avait plus rien à faire. C’en était donc fait de mon cher DeCelles, il fallait qu’il mourût, éloigné de ses parents et sans avoir pu me procurer la consolation de partager ma douleur avec son oncle. Alors je regrettais qu'il n’eût pu se rendre chez ses parents; je me reprochais de lui avoir fait prendre des remèdes, quoique prescrits par le médecin. J'aurais voulu par tous les moyens lui conserver la vie, et il me semblait que tous moyens fuyaient devant moi. Je tombai dans une espèce d’abattement.

A six heures, je lui récitai les prières des agonisants. On lui faisait prendre avec peine, de temps en temps, une gorgée d’eau sucrée ou du thé. Comme je n’avais pu prendre de sommeil les deux nuits précédentes, je me couchai et laissai un des maîtres avec trois autres personnes auprès du malade, qui était dans une grande agitation et cherchait, de temps en lemps, à sortir de son lit. A minuit il eut une crise violente ; ses mains et ses jambes se contractèrent à peu près comme il arrivait aux cholériques ; on le frotta avec du vinaigre, et ilrecouvra sa tranquillité. Sa gorge parut se débarrasser, et il avalait avec une certaine avidité ce qu’on lui mettait dans la bouche, mais c'était le délire qui le faisait agir. Je ne laissai pas que de sentir quelque adoucissement, en lui voyant la respiration plus libre, et j’osais espérer contre toute espérance. Je fermai les yeux pendant quelques instants, me flattant que le Seigneur voudrait bien exaucer les vœux que je formais.

Après quelques minutes d’assoupissement, je m'éveillai et j'entendis mon cher ami pousser des soupirs clairs comme quelqu'un qui gémit, ce qui dura une demi-

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heure, après quoi sa voix s’éteignit sans qu’il éprouvât aucune ‘onvulsion. Ainsi mourut votre cher Alfred à une heure et demie du matin, le trois de janvier mil huit cent trente-quatre, à l’âge de treize ans et buit mois. Je n’entreprendrai pas de vous décrire l'afiliction que m'a causée cette mort et les larmes qu’elle a fait couler à son maître de classe et à ses condisciples, qui vivaient avec lui.

Monsieur St-Germain arriva à Ste-Thérèse le jour de la mort du cher défunt. Le lendemain 4 janvier, à l'invitation de Monsieur St-Germain, Monsieur Brunet, curé de St-Martin, se rendit à Ste-Thérèse et chanta le service ; il me rendit à moi-même un service très important, car il m'eût été impossible de remplir ce devoir. Le corps fut ensuite déposé dans l’église, presque sous le chœur. Comme ce cher enfant était de la confrérie du Saint-Rosaire, le samedi suivant, la confrérie lui fit chanter un service ; et les trois samedis subséquents je dis pour lui une messe privilégiée. Alfred avait communié le vingt-cinq décembre à la messe de minuit, et j'aurais bien souhaité que son état lui eût permis de communier eu viatique.

Vous avez bien sujet de pleurer cet enfant doué de si excellentes qualités. A des talents qui se développaient rapidement, se joignaient un bon cœur, une grande naïveté et une grande franchise, des mœurs régulières, une contenance respectueuse dans le lieu saint. Sa gaieté naturelle le faisait estimer de ses compagnons, et son application à l'étude excitait une émulation extraordinaire dans sa classe. Il eût pu vraisemblablement devenir un membre utile à la religion et se distinguer par ses talents ; mais il y a lieu d'espérer que le Seigneur l'aura reçu dans sa miséricorde, pour le soustraire aux dangers qui se multiplient tous les jours et entraînent tant de jeunes gens dans l'abime.

Pour moi, je ne saurais oublier toutes ses bonnes qualités. J'aimerai aussi à me rappeler son portrait : sa chevelure blonde, sa peau fine et vermeille, ses yeux tirant sur l’olive, un peu petits, mais bien faits et pétillants d'esprit; ce nez délicat, cette bouche un peu

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grande, mais très expressive ; cette physionomie intelligente, cette taille avantageuse, cette démarche un peu chancelante et qui annoncait une santé délicate ; ce rire qui peignait si bien ce qu'il pensait.

J’espérais qu’en différant d'écrire ces détails, j’acquerrais plus de courage et que je me possèderais mieux ; mais, après plus de deux mois écoulés depuis la mort du cher Alfred, je me trouve encore si affecté qu’à peine puis-je écrire deux ou trois phrases sans m'arrêter, comme il est facile de s’en convaincre en lisant cet écrit. Tel qu’il est, il sera, je j'espère, précieux pour une mère et vous prouvera l'intérêt que j'ai pris à votre perte.

Je suis avec considération, Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur,

DUCHARME, Prre.

Ste-Thérèse de Blainville, 5 mars 1834.

Impressions d'anciens élèves.

J'arrive de Ste-Thérèse. J’ai voulu revoir une dernière fois notre vieux collège. Des murs noircis, lézardés, croulants ; un amas de décombres fumant encore, voilà ce qu'il reste de notre A/ma mater. C’est un spectacle navrant, qu'on ne peut voir sans être ému jusqu'aux larmes. Sans doute rette vieille maison n'était pas belle ; il n’y avait pas d’architecture dans ses proportions, ni dans l’ensemble des constructions qui étaient venues s'ajouter l’une à l’autre sans plan arrêté. Mais rous y avions vécu, nous y avions grandi, nous y étions devenus hommes. Une partie de nous-mêmes restait attachée à ces murs. Et ces murs ne sont plus qu’une ruine dont il ne restera bientôt aucune trace.

La mort d’un homme, fût-il grand et considérable dans le monde, laisse un vide qui ne tarde pas à se combler; mais la ruine d’une institution telle que le

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Séminaire de Ste-Therèse, est un désastre immense dont la religion et la patrie ne sauraient se consoler.

Il faut que cette maison se relève, il faut qu’elle renaisse de ses cendres, plus grande et plus belle qu’elle était autrefois. Il s’agit d’une calamité publique: tous la déplorent, tous doivent contribuer à en diminuer l'étendue, à en faire disparaitre les traces, s’il est possible.

La maison est brûlée, mais les hommes qui l’ont soutenue avec tant de gloire, restent encore. Ils ne se sont pas laissés abattre par le désastre ; dès le lendemain même, ils se mettaient à l’œuvre pour reconstruire. Qui n’admirerait pas une telle énergie, un tel esprit d’initiative ? Qui ne serait pas disposé à le seconder dans la mesure de ses forces ? A l’œuvre donc. Ces hommes de cœur et dé dévouement n'auront pas compté en vain sur l'assistance publique. Les listes de souscription se couvriront de noms et il faut espérer” que les travaux de reconstruction commenceront inceesamment.

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