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CHAPITRE XI

M, DUCTARME ET LE SEMINAIRE, *

Après un brillant cours d’études, fait au collège de Montréal, M. Ducharme entrait au grand Séminaire de Québec, dans l’automne de 1811 ; il en sortit prêtre, le 9 octobre 1814. La maison de Mgr Laval était alors, pour les aspirants au sacerdoce, le seul séminaire dans tout le vaste diocèse de Québec, qui s’étendait, d’un côté, depuis les îles du golfe St-Laurent jusque par delà les Montagnes Rocheuses, aux rivages de l'océan Pacifique, et de l’autre côté depuis la ligne qui sépare les Etats-Unis des Possessions Britanniques jusqu'aux climats glacés du septentrion le plus lointain. Le

* Outre les sources où nous avons déjà puisé pour écrire ‘‘ la jeunesse de M. Ducharme,” les notes de M. l'abbé A. Nantel, supérieur du Séminaire de Ste-Thérèse, le Répertoire général du clergé canadien, par M. l'abbé C. Tanguay, et les archives de l'évéché de Montréal, nous devons, pour le présent article, des remerciements particuliers à Sa Grandeur Monseigneur l'Archevèque de Martianopolis, et à M. l'abbé L. C. Gagnon, professeur de rhétorique au Séminaire de Québec. Mgr Bourget, dont la mémoire est tonjours jeune et fraiche, a trouvé dans ses souvenirs d'enfance, sur le temps de séminaire de M. Ducharme, des détails pleins l'intérêt, que, sur notre demande, il a pris plaisir à nous communiquer avec la plus gracieuse bienveillance : Sa Grandeur faisait alors ses classes de cinquième, de quatrième et de troisième, M. l'abbé L. C. Gagnon, de son côté, a bien voulu s'imposer, pour nous rendre service, le trouble de recherches tout-à-fait longues et minutieuses dans les archives du Séminaire de Québec. A la suite de certains renseignements, il ajoute : ‘‘ Le relevé de ce qui précède a été fait par le regretté M. C. H. Laverdière, ce chercheur infatigable, et par conséquent mérite créance.” Sans doute, c'est là le meilleur certificat d'authenticité ; mais, pour nous, au même titre, mérite une égale créance le relevé de ce qui suit.

grand Séminaire de Montréal n'ouvrit ses cours de théologie qu'en 1840. C'était une époque de trouble et de surexcitation. Les armées américaines, à plusieurs reprises, tentèrent l'invasion du Canada ; pendant que les mili:s canadiennes, avec courage et succès, combattaient à la frontière, le jeune lévite, avec ferveur, en compagnie de ses pieux confrères de cléricature, dans la retraite et sur la montagne du Séminaire, comme autrefois Moïse, levait vers le ciel des mains suppliantes ; plein de bonne volonté, sous la conduite d’une direction sage, par les exercices de l’étude et de la prière, il se

réparait à servir plus tard, dans la milice sacrée, les intérêts du Roi du ciel, et à combattre les combats de la parole, de la vérité et de la fci.

Le Séminaire de Québec, alors comme à toutes les époques de son existence, voyait à sa tête des hommes distingués. Le supérieur était M. Antoine Bernardin Robert Lapommeray, il fut nommé vicaire général pendant les années de théologie de M. Ducharme, en 1813. Agissait comme procureur, M. Jérôme Demers ; lus tard vicaire général, il fut promu jusqu’à trois fois à la charge de supérieur ; pendant plusieurs années, il enseigna la philosophie, et il composa, non sans mérite ni valeur, pour l'usage de ses élèves, des traités de philosophie morale, de physique, d'architecture et d’astronomie. Les élèves grand séminaire étaient sous la direction de M, Félix Gatien qui avait été, avant d’être appelé à ce poste de confiance, missionnaire au Détroit ; ayant quitté la carrière de l'éducation, il mourut curé du Cap-Santé, en 1844, après avoir exercé dans cette * paroisse les fonctions du ministère pastoral pendant 27 ans. Le directeur des écoliers, de l’obédience duquel M. Ducharme dépendait en sa qualité de maitre de salle, était M. Antoine Parant, que les suffrages de ses confrères, dans la suite, portèrent trois fois au poste de supérieur, et quatre fois à celui de procureur. De plus, l'année mème que M. Pucharme faisait son entrée au séminaire, le 19 octobre 1811, s’agrégeait à la corporation un jeune prêtre de talent qui devint, en 1834, coadjuteur de Mgr Signay, sous le titre d’évèque de

Sidyme, et qui, le 8 octobre 1850, après la mort de son prédécesseur, prit possession du siège archiépiscopal de Québec, M. Pierre Flavien Turgeon. M. Ducharme trouvait donc dans cette maison des mains habiles pour diriger ses premiers pas dans les voies du sanctuaire, des maîtres expérimentés pour former sa vie aux habitudes sacerdotales, et des professeurs distingués. pour lui distribuer le pain de la science ecclésiastique. Souvent l'éducation se faconne, s’accentue et se modifie, autant par le contact journalier avec les compagnons d'étude que par les conseils et lecons qui tombent de haut. La jeunesse ne peut que difficilement se défendre de subir l'influence, bonne ou mauvaise, du milieu où elle vit habituellement : c’est un atmosphère dont elle respire l'air pur comme les miasmes corrompor les qualités comme les défauts. ‘ Dis-moi qui tu iantes, et je te dirai qui tu es.” Or, pendant trois années consécutives, de 1814 à 1814, M. Ducharme hanta, au Séminaire, nombre d’ecclésiastiques remplis de dévouement, de droiture d’esprit, d'amour pour le travail et de zèle pour le salut des âmes. La plupart ont consumé leur vie au service des autels, comme la lampe du sanctuaire, dans l'ombre, le silence et la retraite, loin du théâtre des grands évènements de la po- Jitique humaine ; leur mérite n’en est pas moindre devant le Seigneur. Quelques-uns cependant, par des desseins bien évidents de la Providence, ont été élevés sur le boisseau pour servir de lumière, de modèle et d'exemple à leurs frères. D’entre ces derniers, je citerai quelques noms : M. Rémi Gaulin, missionnaire dans l'ancienne Acadie, coadjuteur de Mgr McDonell, puis deuxième évêque de Kingston; M. Joseph Norbert Provencher, vicaire général de Mgr Plessis, missionnaire au Nord-Ouest, vicaire apostolique de la Rivière- Rouge, premier évèque de St-Boniface; M. Thomas Cooke, vicaire général de Québec, premier évèque des Trois-Rivières ; M. Joseph Marcoux, missionnaire des sauvages pendant 42 ans, d'abord à St-Régis, puis au Sault Saint-Louis : il composa dans la langue iroquoise des travaux nombreux qui lui ont mérité un rang dis-

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tingué parmi les philologues ; M. Louis Brodeur, mort curé de St-Roch-des-Aulnets, un des bienfaiteurs du collège de Ste-Anne ; M. Antoine Duranceau, pendant 52 ans curé de Lachine ; M. Charles Joseph Primeaux, curé de Varennes, de 1834 à 1855, prédicateur distingué ; M. Antoine Manseau et M. Hyacinthe Hudon, tous deux vicaires généraux et chanoines du chapitre de la cathédrale de Montréal : le premier, curé de Joliette, seconda puissamment l'honorable B. Joliette dans la fondation qu'il fit, dans cette ville, de l'importante maison des Clercs de St-Viateur ; le second était chanoine honoraire de Notre-Dame de Chartres en France. M. Ducharme eut aussi pour confrère de Séminaire son futur voisin, le curé de St-Eustache, M. Joseph Paquin, ainsi que son prédécesseur immédiat à la cure de Ste-Thérèse, M. George Hilaire Besserer, qui mourut, le 9 juin 1864, curé de Ste-Famille. M. Paquin avait collationné, avec beaucoup de labeur et de recherches, des notes pour servir à l’histoire de l’église du Canada, lesquelles périrent dans les flammes à l'évêché de Montréal, lors du terrible incendie de 1852. M. Besserer était, dit-on, profondément versé dans la science de la théologie et dans létude des Saintes Ecritures.

Mais la grande figure qui dominait au Séminaire comme elle rayonnait par tout le pays, qui attirait l’affection des ; :unes clercs comme elle imposait le re$pect aux anciens du clergé et aux sommités de la politique, c'était Mgr Plessis. Il s’intéressait fort à ses séminaristes, il se tenait au courant de leurs progrès, les voyait souvent, les instruisait lui-même, enfin il les suivait de près. Voici du reste ce qu’en dit son intéressant biographe, M. l’abbé Ferland : ‘‘Convaincu qu'il importe plus d'avoir de bons prêtres que d’en avoir beaucoup, Mgr Plessis apportait un soin extrême à bien choisir les jeunes gens qu’il admettait à l’état ecclésiastique, il surveillait les élèves du grand Séminaire, il les interrogeait lui-même pour découvrir leurs talents et leur capacité, il s’enquérait souvent de leur caractère et de leur conduite, Les dimanches, il leur

donnait une conférence soit sur l’Ecriture Sainte, soit sur le rituel, soit sur l'administration des paroisses. Il rendait cette instruction si intéressante, que tous y assistaient avec plaisir, à l'exception toutefois de ceux dont la conscience était chargée de quelque faute commise dans les cérémonies ou dans le chant, pendant les offices de la journée, ou qui, durant la semaine, avaient manqué à quelque point du règlement, particulièrement à l’article du silence.”

M. Ducharme, pas plus que ses confrères, n’échappa point à cette puissante influence. Il vénérait l’homme de Dieu; il recevait avec bonheur ses leçons, soit publiques, soit privées ; il aimait sa présence, son absence laissait un vide qui lui causait de l'ennui ; d’après son propre témoignage, il se sentait plus de goût et d’entrain pour chanter à l'orgue de la cathédrale, quand l’évêque officiait ou assistait au trône. Toute sa vie, il le considéra comme un père. Lorsqu'il eut quitté le Séminaire, pendant plus de onze ans, jusqu’à la mort du noble prélat, il entretint avec lui une correspondance longue et suivie, dans laquelle il lui rendait compte de tous ses actes, lui communiquait ses embarras, lui demandait des conseils, le faisait le confident de ses joies et de ses peines, de ses revers et de ses succès, de ses goûts et de ses aspirations : il lui ouvrait son cœur ave’ t confiance et la simplicité d’un enfant. Dans une de ses lettres, en date du 3 décembre 1818, il lui disait tout naïvement : ‘ Qu’il me soit permis de dire à Votre Grandeur que le Séminaire de Québec m'a plu pour le moins autant par rapport à votre présence

ue par rapport à lui-même. J'en trouve la preuve

ans le plaisir que j'éprouvais lorsque Votre Grandeur nous instruisait soit en particulier, soit en public ; dans la peine que j'avais lorsque Votre Grandeur était absente du Séminaire, où il me semblait que les choses n’allaient pas comme à l'ordinaire ; le dirai-je, dans le plaisir que je ressentais à chanter à l’orgue les louanges de Dieu dans la cathédrale lorsque Votre Grandeur présidait, et dans l’insouciance dont je ne pouvais me défendre lorsque Votre Grandeur était absente. Der-

nièrement, le bruit ayant couru que Votre Grandeur s'était retirée à la chapelle St-Roch, je ne pus m’empêcher de dire à un confrère que c'était un malheur pour les ecclésiastiques et peut-être pour le Séminaire. Pardonnez-moi, monseigneur, ces réflexions ; c’est la hardiesse d’un enfant rempli de confiance qui me fait parler ainsi.”

Pendant son séjour au Séminaire, comme c’est encore aujourd’hui le cas pour un bon nombre d’ecclésiastiques, en même temps qu’il étudiait en théologie, il fut employé auprès des élèves. En deux circonstances différentes il remplaça des professeurs absents. Il fit la classe préparatoire du 14 juin au 2 juillet 1812, et Ja septième du 21 janvier au 3 février 1814. Mais la plus importante des fonctions qui lni furent confiées, est, sans contredit, celle de régent qu’il remplit pendant tout le cours des deux années scolaires 1812-1813 et 4813-14. C’est là, certainement, un poste de confiance, une charge dont l'exercice demande du tact, de la prudence, l'empire sur soi-même, lexnérience de la vie et la connaissance du cœur humain. Le régent remplace auprès des écoliers le Directeur qui ne peut les suivre, comme il convient qu’ils le soient, à tous les instants du jour, jusque dans les moindres détails de leur conduite. Il veille sur l’observance de la diseipline, cette gardienne obligée et nécessaire, dans une maison d'éducation, de la vertu et des fortes études ; il est l’ange de la morale, il déjoue les pièges du malin, et il l'empêche de s’introduire, comme un loup ravisseur, dans les rangs encore inexpérimentés de ce jeune et tendre troupeau. Parmi les élèves d'avenir qui, en 18192, 1813 et 1814, sous l’œil vigilant de M. Ducharme, prirent leurs ébats dans les salles et les cours de récréation, on compte Mgr Ignace Bourget, pendant si longtemps l’évêque bien-aimé du diocèse de Montréal, le protecteur bienveillant et le second fondateur du Séminaire de Ste-Thérèse ; Mgr François Norbert Blanchet, le premier évêque d’Oregon-City ; Mgr Magloire Blanchet, le premier évêque de Nesqualy ; Mgr Donald McDonald, le deuxième évêque de Charlotte-

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town ; M. le grand vicaire Alexis Mailloux ; son Honneur l’Hon. René Edmond Caron, le deuxième lieutenant-gouverneur de la province de Québec, et son Honneur le juge Norbert Morin, le patriote ‘‘ sans peur et sans reproches,” l’Aristide des hommes d'Etat canadiens.

M. Ducharme remplit ses fonctions avec zèle et succs, Les écoliers d'alors, pendant toute leur vie, ont gardé le meilleur souvenir des rapports amicaux qu'ils avaient eus avec lui, et des bons procédés dont il avait usé à leur égard. Vingt-trois ans plus tard, Mgr Bourget pouvait lui écrire : ** J'ai un motif tout particulier de m'intéresser à votre œuvre, c'est la connaissance personnelle que j'ai du zèle que vous avez toujours eu de donner à la jeunesse une vraie et solide éducation. Je n'oublie pas les soins que vous preniez de nous pousser à la vertu, et les doux moments que nous passions à écouter les lecons que vous en donniez à tous vos élèves.” Dans une autre lettre, il lui disait: ‘Je ne doute pas que vous ne fassiez un memento pour celui qui en à un si grand besoin et qui est on ne peut plus sincèrement altaché à un si bon maître.”

Nous citons, mot-à-mot, du moins autant que notre mémoire peut nous le permettre, sur les années de séminaire de M. Ducharme, le témoignage plein d’autorité que nous tenons de la bouche même du vénérable archevêque de Martianopolis. ‘M. Ducharme était d’une grande piété, cette douce vertu se reflétait sur sa figure, dans sa personne et dans ses actes, son exemple et ses paroles savaient en inspirer à tous le goût et la pratique. Son extérieur était grave, noble et digne, sa présence seule suffisait pour en imposer même aux plus hardis, et rarement il se trouvait obligé d’avoir recours aux moyens de rigueur pour venger le règlement ou pour établir son autorité. Sa conversation élait pleine de charmes, il avait un répertoire inépuisable d'anecdotes, et les élèves recherchaient son commerce agréable et facile ; dans ces rapports de franchise et d'amitié, dans ces communications à cœur ouvert, il savait faire naître l’occasion de glisser à propos une bonne parole,

une remarque utile, un conseil bienveillant. Il avait des vues hautes et larges, son caractère loyal le mettait au-dessus de ces petites rivalités, de ces jalousies de clocher, de ces mesquineries locales qui, trop souvent, divisaient en deux camps les élèves du district de Québec et ceux du district de Montréal : par sa générosité, par l’impartialité de sa conduite, il s'était. gagné la confiance entière et le haut estime de tous les écoliers, à quelque partie du pays qu’ils appartinsent. La nature l'avait doué d’un organe sympathique, fort, souple et sonore ; souvent, le dimanche ou les jours de fête, il chantait pendant les offices divins à l'orgue de la cathédrale, et toujours sa voix faisait sensation dans l’église et dans la ville. Déjà il possédait les secrets de cette éloquence pathétique qu'il porta dans la suite à un si haut degré. Je me rappelle qu’un jour, du haut de la tribune, il nous annonça un grand accident, la mort inattendue d’un ecclésiastique qui venait de se noyer ; il le fit en termes si saisissants que la communauté des élèves resta comme clouée à sa place, muette, frappée de stupeur ; puis, avec émotion, avec attendrissement, recommandant à nos prières l’âme de sun, confrère, il arracha des larmes de tous les yeux, des soupirs de tous les cœurs : par toute la salle on n’entendait que sanglots entrecoupés. Enfin, dans mes souvenirs, M. Ducharme est resté comme le modèle d’un surveillant bon, pieux, ferme et affable.”

M. Ducharme s'était plu au Séminaire de Québec, et il ne le quitta qu’à regret. Les douceurs et les consolations que y avait goutées, les succès qu’il avait remportés dans sa charge de surveillant, la bienveillance dont on usait à son égard, les espérances qu'on lui laissait concevoir, son affection pour la jeunesse, son dévoment à la cause de l'éducation, tout lui faisait croire que le Séminaire était le champ ouvert à l’exercice de son zèle, de ses goûts et de ses aptitudes. Dans sa troisième année de théologie, il sollicita auprès de M. Robert le privilège de rester dans la maison; Monseigneur Plessis fut consulté, et il fut répondu au jeune lévite qu’on le recevrait volontiers aussitôt que Sa Grandeur, se trou-

vant alors dans une grande pénurie d’ouvriers pour les fonctions du ministère pastoral, pourrait se passer de ses services. Il fut très affligé de cette réponse. ‘Que de larmes il répandit, nous dit Mgr Bourget, quand il reçut l’ordre d’avancer à la prêtrise avec la perspective d'aller travailler à l’extérieur dans la desserte d’une paroisse ! les premiers jours, il ne put se résoudre à suivre les exercices de la retraite préparatoire à l’ordination ; il lui fallut, pour obéir, un commandement formel. A plusieurs reprises, il se jeta aux genoux de Monseigneur, le suppliant de ne pas l’arracher au calme et à la sécurité de sa chère solitude pour le jeter dans les travaux et les dangers du ministère. Mais tout fut inutile.”

L'obéissance put bien l’envoyer, sans murmure, d’a-

‘bord vicaire à St-Laurent, près de Montréal, puis, deux ans après, curé à Ste-Thérèse , mais elle ne sut effacer de son esprit le souvenir, ni l’image du Séminaire, non pis que l'espérance d’y retourner un jour. Cette idée e poursuivait au milieu des occupations de sa nouvelle existence, elle revenait souvent et à propos de tout. Eprouvait-il quelque difficulté ? Le Séminaire lui apparaissait, au milieu des ronces et des épines de la vie, comme le chemin facile, bordé de fleurs, de verdure et de secours spirituels. Dans un moment de ferveur, ressentait-il un désir plus ardent pour le salut de son âme ? Le Séminaire était la voie la plus sûre et la plus courte pour conduire aux portes de l'éternité bienheureuse. Etait-il comme attéré des périls sans nombre qui environnent le prêtre de toutes parts ? Le Séminaire était contre l’ennemi la place de sûreté, la forteresse inc"pugnable. Son âme se sentait-elle ballottée

ar les tempêtes de l'esprit et du cœur ? Le Séminaire tait le lieu du calme, l’oasis du repos, à l’abri des vents, des passions et des orages.

Dès la première année de s@wvicariat, il réitéra auprès de M. Robert sa demande d'admission ; M. le Supérieur lui répondit par écrit, comme il l'avait fait de vive voix quelques mois auparavant, que monseigneur avait encore besoin de lui. De là, pendant des années,

il ne cessa de répéter ses instances auprès de son évêque pour en obtenir la permission tant désirée. Il était ingénieux pour apporter mille raisons à l’appui de sa demande, il revenait souvent à la charge, rien ne ouvait le rebuter. Si on lui faisait des objections, il es réfutait. Si on lui laissait entendre que le Séminaire de Québec lui serait fermé, il suppliait qu’on lui permit d'aller frapper à Ja porte de celui de Montréal : ce n’était pas tant tel ou tel lieu qu’il fallait au besoin de son âme, que la vie sainte et réglée qu’on y menait. S'il rencontrait un refus de la part de son premier supérieur, il se soumettait, il était prêt à attendre encore, demandant toutefois qu’on voulut bien lui laisser pour plus tard une lueur d’espérance.

A l'appui de mes avancés, je citerai quelques extraits de la correspondance de M. Ducharme avec Mgr J. O. Plessis, évêque de Québec, et Mgr J. J. Lartigue, alors évêque de Telmesse et chargé ecclésiastique du district de Montréal. Je ponrrais multiplier davantage ces citations ; mais celles-ci, je l'espère, suffiront. Les deux premières lettres furent écrites pendant qu’il était vicaire à St-Laurent ; les autres, après qu’il eut été promu à la cure de Ste-Thérèse.

f M. DUCHARME À MGR PLESSIS,

St-Laurent, 19 mars 1815.

Monseigneur,

Je crois reconnaître que Votre Grandeur ne m'’accorde pas ma demande à présent, parce qu'elle ne peut pas agir autrement, bien loin de prétendre me punir, comme je me le figurais, en me faisant marcher contre ma volonté. Ainsi, voulaut bien seconder les vues de Votre Grandeur, je ne sollicite plus, pour le moment, une grâce que je désire beaucoup à la vérité, mais qui pourrait déranger les plans de Votre Grandeur...

Si Votre Grandeur avait@besoin de quelqu'un pour remplir quelque place vacaute, je la prie de vouloir bien faire tomber le choix sur un autre, et de ne pas mettre mon obéissance à l’épreuve sous ce rapport ; mon désir est toujours d'entrer an Séminaire, mais le besoin où se trouve Votre Grandeur et la facilité qu'elle m'a procurée d'aller à confesse au moins une fois par semaine, me déterminent à mortifier ce désir.

M, DUCHARME A MGR PLESSIS

St-Laurent, 19 mai 1916.

Monseigneur,

Votre Grandeur n'ignore pas combiën était grande la peine que j'éprouvai, il y a deax ans... Ah ! je la conjure de ne pas me mettre à une épreuve aussi rude que de me transporter dans un autre lieu sans espoir d'entrer au Séminaire. Accordez, monseigneur, à un de vos enfants une grâce dont il n’abusera pas.

M. DUCHARME À MGR PLESSIS

Ste-Thérèse, 20 janvier 1817.

Monseigneur,

Il serait trop long de rendre compte à Votre Grandeur de la conduite que je tiens ici; je me bornerai à l’assurer que, quand Dieu me donnerait encore plus de consulations dans mes travaux, moninclination ne serait pas pour cela disposée à changer. Je suis cependant résigné à subir l'épreuve à laquelle Votre Grandeur daigne me soumettre, et je la supplie de me regarder comme un de ses enfants en Jésus-Christ les plus soumis et les plus attachés.

M. DUCHARME A MGR PLESSIS

\ Ste-Thérèse, 21 août 1817.

Monseigneur,

Je craindrais qu'un plus long silence ne donnât lieu à Votre Grandeur de supposer que mes inclinatious sont changées. Je souhaiterais, pour plaire à Votre Grandeur, que Dieu les changeàt, et qu'il m'inspirât des. sentiments opposés; mais les vieilles inclinations ne se corrigent pas facilement. Je dis vieilles inclinations, car dès mon entrée au Séminaire de Montréal, j'ai envié le bonheur de ces messieurs, et si, dans ce temps, on m'’eut demandé à m'agréger, j'aurais accepté la proposition volontiers, comme Je l'ai fait connaître à plusieurs personnes qui peuvent en rendre témoignage aujourd'hui. Obligé, après mon cours d’études, de me rendre dans un autre séminaire, je me suis regardé comme frustré de l'espérance que j'avais conçue de pouvoir un jour être uni à une maison que je ne laissais qu’à regret. Arrivé au Séminaire de Québec, je n’y ai pas été longtemps sans y

éprouver des bienfaits qui m'y ont attaché, et dès ma première année mon désir aurait été de n'en plus sortir.

Depuis ma sortie du Séminaire, je n’ai pas cessé un seul instant de désirer d'y rentrer comme j'avais toujours désiré d'y rester. Je l’avoue donc sincèrement, mon unique désir est d'étre dans un séminaire ; et pour prouver à Votre Grandeur que ce n'est pas par opiniâtreté, j'accepterais indifféremment d'aller travailler au Séminaire de Montréal en qualité de vicaire, comme je présume bien que ces messieurs n'auraient point d'opposition ; ou bien d'être soumis à l'épreuve que l’on jugera à propos, avant d'être reçu membre de l’une ou de l’autre de ces deux maisons, pourvu que cette épreuve se fasse dans les dites maisons...

J'ai la confiance que Votre Grandeur voudra bien me regarder comme un enfant qui a travaillé depuis qu’il est dans le ministère, antant que ses forces le lui ont permis, pour mériter la grâce demandée avec tant d’instances, dont il espère ne pas abuser. Mon intention n’est pas de fixer un terme à Votre Grandeur, mais de l’engager à ne pas m'oublier et à ne pas me laisser tomber dans le découragement. Pour ce qui regarde la conduite d’une cure, il m'est indifféreut d’être ici ou ailleurs. Je suis prêt à partir et prèt à rester le temps qu'il plaira à Votre Graudeur de m'éprouver......

M. DUCHARME A MGR PLESSIS

Ste-Thérèse, 26 février 1818.

Monseigneur,

Dans la première année que J'ai été absent du Séminaire de Québec, j'ai consulté M. Robert pour savoir si, dans la supposition que Votre Grandeur m'accorderait mon entrée au Séminaire, je n'éprouverais pas d’autres obstacles de la part des membres de cette maison ; la réponse fut que tous consentiraient, pourvu que j'obtinse la permission de Votre Grandeur, qui était préalablement nécessaire. M. Demers ayant été prié de solliciter la même grâce auprès de Votre Grandeur, la réponse fut que, dès que Votre Grandeur pourrait se passer de moi, elle y consentirait. D'où vient donc l’embarras que j’aperçois aujourd’hui ?

Si cependant on ne veut pas même me recevoir à l'épreuve, quaad cette épreuve devrait durer le temps de ma vie, je supplie très huMhblement Votre Grandeur de me permettre de faire des démarches auprès du Séminaire de Montréal. Car après tout, c'est pour me tirer des dangers qui m’environnent, que je désire entrer dans un séminaire ; et quoique le Séminaire de Montréal soit autant chargé de la conduite des âmes qu’un curé ordinaire, il y a cepsadant des secours qu'on ne rencontre pas dans une cure, Je m'attends bien de trouver partout des obstacles, mais je croirais résister à la voix de Dieu en demeurant tranquille dans la charge que je remplis...

M, DUCHARME A MGR PLESSIS

Ste-Thérèse, 14 juillet 1818.

Monseigneur,

Je croirais être coupable devant Dieu, si je laissais ignorer à Votre Grandeur les terribles combats que le démon me livre dans la place que j'occupe. Je regarde mon salut comme très exposé, et je crains de perdre,cette crainte qui m'a soutenu jusqu'ici. Mon inclination pour la vie de Séminaire ne change nullement. C'est pourquoi je prie Votre Grandeur de me permettre de’penser à me retirer dans un des deux séminaires, et d’agir en conséquence. La réussite dans un cœur humble ne peut que redoubler son humilité, mais dans un cœur aussi ami de la gloire que le mien, c’est un poison bien dangereux. Quoiqu’on en dise, je n’ai point à me plaindre de la manière dont Votre Grandeur m'a traité jusqu’à présent ; je suis disposé à obéir tant que mes forces me le permettront, bien persuadé que Votre Grandeur favorisera mon désir dès qu’il lui sera possible.

M. DUCHARME A MGR PLESSIS

Ste-Thérèse, 13 décembre 1818.

Monseigneur,

J'attends toujours avec empressement le moment qu'il plaira au Seigneur de me soustraire aux dangers qui m’environnent. Si Dieu ne me retire pas du monde avant de voir l’accomplissement de ce désir, je me trouverai heureux. En attendant je ferai toujours mes efforts pour mériter cette faveur. Quelque chose qui arrive, je supplie Votre Grandeur de ne pas m'oublier, tout indigne que je puis être de son souvenir.

M. DUCHARME À MGR PLESSIS, Ste-Thérèse, 28 juillet 1820.

Monseigneur,

Ayant perdu toute espérance d'entrer au Séminaire de Québec, il m'est venu en pensée de faire quelques tentatives auprès du Séminaire de Montréal, où je ne crois pas rencontrer les mêmes difficultés. Je supplie Votre Grandeur de ne pas m'ôter espoir d’y entrer par la suite...

M. DUCHARME À MGR LARTIGUE

Ste-Thérèse, 25 juillet 1822.

Monseigneur,

Je déclare naïvement à Votre Grandeur que la tristesse qui m'a accompagné depuis près de six mois, m'a fait déplorer bien des fois le malheur de n'avoir pu induire mes supérieurs à me laisser au Séminaire, lorsque j'ai sollicité cette faveur à Québec...

M. DUCHARME A MGR LARTIGUE

Ste-Thérèse, 12 mars 1893.

Monseigneur,

Avant de fermer cette lettre, je déclare à Votre Grandeur que je sens une répugnance bien grande à conduire une paroisse, et si mes supérieurs ne voient pas jour de me procurer bientôt quelque place où je puisse être sous la conduite et la surveillance immédiate d’un supérieur, ce qu’on m’a donné lieu cependant d'espérer, je finirais par remettre ma cure: car il me semble, toutes les fois que j'y pense sérieusement, que je ne suis pas à ma place.

M. DUCHAPME A MGR PLESSIS.

Ste-Thérèse, 28 mai 1823.

Monseigneur,

Permettez-moi de faire part à Votre Grandeur de ma situation et de més dispositions actuelles, suivañt ce que m'a conseillé monseigneur de Telmesse, à qui j’en ai dit quelque chose.

Je réitère ma demande et sollicite une place dans l’un des Séminaires de Québec ou de Montréal. Si je ne puis rien auprès de celui de Québec, qu’il me soit permis de faire des tentatives auprès de celui de Montréal...

M. DUCHARME À MGR PLESSIS

Ste-Thérèse, 23 juillet 1823.

Monseigneur,

Votre Grandeur sait que l’obéissance seule m'a forcé à laisser le Séminaire de Québec où l’on m'assurait que je serais reçu si vous me le permettiez. M. Robert, supérieur alors, me disait de vive voix, et ensuite par lettre, que votre consentement était la seule chôse

qui manquait. Je ne reviendrai pas sur les obstacles qui ont paru combattre mon désir, ils seraient trop faciles à renverser et l’on en sent le faible a la première observation. De plus, je vous ai dit dans le temps, monseigneur, que si quelqu'un avait avancé contre moi, comme vous me l'avez écrit, quelque chose capable d'indisposer ces messieurs à mon égard, j'étais prêt à comparaître devant vous avec ces personnes dont on aura vite découvert le langage outré, sinon mensonger ; au reste, j'ai toujours été persuadé que le démon mettait tout en œuvre pour multiplier les difficultés qui s'opposent à mon salut.

Cependant comme je ne désespère pas d'obtenir ce que j’ai sollicité tant de fuis, je pa‘ientrai encore quelque temps, uniquement dans la vue de témoigner à Votre Grandeur que je n’agis point par humeur, mais parce que je ne crois pas qu'une inclination qui dure depuis une dizaine d'années et qui s’est faite sentir plus particulièrement dans les momeuts où je m’occupais le plus sérieusement de l'affaire de mon salut, puisse être traitée avec indifférence.

Je ne suis disposé à ne laisser ma cure que pour entrer dans un séminaire, à moins que Votre Grandeur ne m'en retire, ce qui ne fera qu’accélérer l’accomplissement de mon désir, et ce que je vous prie de ne pas différer trop longtemps. Recevez les témoiguages de respéct avec lequel j'ose me dire, monseigneur....….

P. S.—Je préviens Votre Grandeur que quand je laisserai ma cure, ce ne sera point pour en solliciter une autre, à moins que les circonstances ne changent; mais je m'offrirai à quelqu'un des Séminaires pour être occupé à l'éducation de la jeunesse.

En parcourant la suite de cette correspondance, qui n’admirerait la pureté des motifs par lesquels était mû M. Ducharme dans son désir d’entrer au séminaire : avant tout il veut sauver son âme, porr'o unum est necessarium ; la profondeur de son humilité : même, à l’exemple des saints, il tombe sous ce rapport dans de pieuses exagérations; enfin, le respect dont il fait preuve vis-àvis son premier supérieur : ses instances sont nombreuses et pressantes, cependant elles sont toutes marquées au coin de la soumission la plus parfaite et de la confiance la plus filiale.

Tel fut pendant onze ans, au milieu de mille et une difficultés, le courant non interrompu de ses aspirations, jusqu’à ce qu’enfin il eut posé lui-même les bases d’un séminaire nouveau : alors seulement il retrouva dans sa position le calme et la tranquillité, sans plus jamais

jeter de regards en arrière. Telle une rivière, dans les montagnes, cherche sa route, contourne les obstacles, va, vient et revient, jusqu’à ce qu'elle ait trouvé la plaine qu’elle doit féconder de ses bienfaits.

Dieu est inscrutable dans ses desseins, mais toujours il arrive à ses fins infailliblement. S’il :: permit pas que M. Ducharme réussit dans ses pieux désirs, si même il laissa naître des obstacles de sa part ou de la part d’autres personnes, c’est qu’il le destinait à être plus tard le fondateur d’un de ces asiles bénis où s’abrite, s’élève et se forme la jeunesse sacerdotale, Dans ses voies mystérieuses, tantôt par des craintes, tantôt par des répugnances, tantôt par de saintes ferveurs, il préparait le jeune prêtre à ce qui devait être la grande œuvre de sa vie. C’est lui qui mettait au plus intime de son être, outre l'esprit de dévouement et le goût pour l’éducation, cette inclination irrésistible qui soupirait après les douceurs de la vie de séminaire : instinct secret qui tient l’âme dans les agitations du vague jusqu'à ce qu'elle ait trouvé la nourriture qui lui convienne, la seule qui puisse la satisfaire ; semence sacrée, déposée au fond du cœur, pour y germer dans le silence et l'attente, afin de produire en son temps un fruit de bénédiction. |

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