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CHAPITRE XII

M. Ducharme fut ordonné prêtre le 2 octdbre 1814. Il eut pour compagnons d’ordination trois de ses anciens confrères de classe au collège de Montréal, MM. Antoine Duranceau, François-Xavier Demers et Michel Dufresne. M. Duranceau, promu en 1816 à la cure de Lachine, paroisse natale de M. Ducharme, occupa cette honorable position pendant plus de cinquante ans. M. Demers est mort en 1862, curé de St-Denis, après avoir été durant plusieurs années le grand vicaire de son évêque pour la facilité des paroisses situées le long du Richelieu. M. Dufresne fut successivement curé de St- Nicolas et de St-Gervais, dans l’archidiocèse de Québec. . L'abbé Tanguay nous apprend qu’il fut un des amis les plus zélés de lagriculture. Il eut une fin tragique, s'étant noyé dans un cours d’eau, comine il revenait d’administrer un malade. La piété reconnaissante de ses paroissiens lui a élevé un monument à l’endroit même de l'accident. .

A la fin du mois d’octobre, le 24, nous trouvons M.

* Pour composer le présent article, outre les traditions de notre maison, j'ai consulté : 1° La Notice biographique de M. Ducharme, par M. L. Dagenais, quatrième supérieur du séminaire de Ste-Thérèse, laquelle a été publiée dans les Souvenirs du 4 novembre ; 2° la Biographie de M. J. C. Ducharme, archi-prétre et ancien curé de Ste-Thérèse, par M. St-Germain, curé de St- Laurent, nûtice biographique qui est demeurée inédite; 3° le Répertoire général du clergé canadien, par M. l'abbé Tanguay ; 4° la correspondance de M. Ducharme et de M. Cazeneuve, curé de St-Laurent, avec Mgr Plessis, évêque de Québec ; 5° les archives de l'évéché de Montréal. De plus, je dois des remerciements au R. Père Beaudet, curé actuel de St-Laurent, pour les renseignements qu’il a bien voulu me donner.—J. B. P.

Ducharme vicaire à St-Laurent, une des plus anciennes, des plus populeuses et des plus riches paroisses de l’île de Nontréal, située seulement à deux lieues de la ville. Mgr Plessis le plaçait à dessein à proximité de la maison de St-Sulpice, où il pouvait chaque semaine aller se retremper dans l’atmosphère vivifiant de la vie com- -mune, pour le dédommager du refus qu’il lui avait donné de s’agréger à un séminaire. En l’envoyant dans ce poste, dès ses premiers pas dans la carrière sacerdotale, l'évêque témoignait toute la confiance qu’il avait en sa vertu et,ses capacités : car, à cette époque, le curé de St-Laurent, M. Cazeneuve, “ était presque continuellement retenu dans sa chambre par les souffrances de la maladie dont il mourut trois ans plus tard. Il ne ouvait guère prendre sa part dans l’audition des conessions et la visite des malades. Tous les dimanches, le vicaire devait monter en chaire : c'était sans doute un beau théâtre pour le déploiement de son éloquence ; mais ces sermons multipliés, revenant à courte échéance, supposaient chez un prédicateur encore novice des dispositions peu communes pour l'exercice de la parole. Enfin, sous de telles circonstances, un vaste champ s’ouvrait devant la bonne volonté et l’ardeur du jeune lévite.

M. Dagenais, quatrième supérieur du séminaire de Ste-Thérèse, résume en ces termes les deux années de vicariat de M. Ducharme à St-Laurent. ‘‘ Les infirmités

* M. François-Joseph Cazeneuve était né à St-Sulpice, le 9 février 1766. Il fut ordonné prêtre le 28 mars 1789. Cette même année il est nommé curé de l’île Perrot et de Ste-Anne du Bout de l'île ; dans ce temps-là, cette paroisse portait aussi le nom de Ste-Anne du Petit Rapide, à raison de ce fort courant qui bouillonne en face de cette églisé pieuse, où l’on voit encore le tableau vénéré de la Bonne Sainte-Anne, patronne des voyageurs, que les anciens trappeurs ne manquaient pas, en passant, d'invoquer une dernière fois, avant de s’enfoncer dans la profondeur des forêts et l’immensité des solitudes ; ce rapide aux alentours on ne peut plus pittoresques, a fourni au gr "* poète irlandais, Thomas Moore, le sujet d’une de ses odes les plus gracieuses. En 1797, M. Cazeneuve est transféré à la cure de St-Laurent, où il décède le 2 avril 1817, à l’âge de 51 ans.

continuelles du vénérable M. Cazeneuve, alors curé de cette importante paroisse, firent retomber sur les épaules du vicaire tout le fardeau du ministère. Il le porta avec un zèle infatigable. Ce fut là que se manifesta son talent oratoire; et les anciens de cette paroisse racontent encore aujourd’hui, avec émotion, les vives impressions Que faisait sur eux sa parole puissante.”

De son côte, M. St:Germain, curé de St-Laurent, s'exprime comme suit : ‘‘* Les deux années que M. Ducharme passa à St-Laurent ont été deux années de bénédiction pour cette paroisse, et les habitants se félicitent encore d’avoir eu l'avantage de le connaître et de le posséder quelque temps. Il y déploya un zèle et une activité peu commune ; et il y fit un bien étonnant dans la sphère resserrée où il dut se tenir renfermé. Aussi ne l'a-t-on pas oublié et sa mémoire sera longtemps en vénération dans cette paroisse.”

En effet, son ministère était béni de Dieu. Dès le mois de mai 41845, il avait ramené à l’accomplissement de leurs devoirs reiigieux une quinzaine de pécheurs dont quelques-uns avaient la réputation de ne pas fréquenter les sacrements depuis huit, neuf, dix-huit ans et même plus. Courant comme le bon pasteur après la brebis égarée, il allait les chercher jusque dans leur maison. En ces années d’abondance du commencement du siècle, à St-Laurent comme dans les autres parties du pays, du reste, le rhum roulait comme l’eau dans la rivière, entraînant à sa suite maints désordres de toutes sortes. Avec audace, se raidissant à l’encontre d'habitudes invétérées, le courageux vicaire, longtemps avant les

rédications de Monseigneur de Nancy et l'établissement As sociétés de tempérance, entreprit une croisade contre l’ivrognerie, et il obtint des succès plus qu'’ordinaires. On raconte qu’un jour, des ivrognes s'amusant dans une auberge à fêter avec grand bruit et grand scandale pour tout le voisinage, sur la demande de personnes intéressées, il entre tout à coup dans la barre, tombe comme une apparition au milieu de la compagnie déconcertée, brise les verres et les caraffes qui sont sur le comptoir, et, usant de sa force musculaire qui est peu

commune, il jette tous les buveurs à la porte ; le respect qu'il s'était acquis était tel, que tous acceptèrent le chàtiment comme mérité, et qu'on ne songea aucunement à lui faire des misères pour cet acte d'autorité que bien des gens aujourd'hui trouveraient par trop hardi. Ses instructions, données d’une voix mâle et sympathique, avec chaleur et entrain, avait du retentissement, et l’écho en franchissait les limites de la paroisse; de même se répandait au dehors sa réputation de sagesse dans la direction des âmes. ‘* Aussi, écrivait M. Cazeneuve à Mgr Plessis, un grand nombre de mes paroissiens se sont-ils jetés à lui, et même des étrangers des paroisses voisines.” Le même curé, six mois après l’arrivée de son vicaire, disait que l’évêque, en lui donnant M. Ducharme, lui avait fait un véritable présent, et qu’il regardait comme une faveur d’avoir un tel collaborateur.

Comme on la vu dans un article précédent, M. Ducharme désirait ardemment son entrée au séminaire ; cependant, dans son zèle vraiment désintéressé, tout en pressant sa demande, il se déclarait prêt à demeurer quelques années dans le ministère, si sa présence était nécessaire pour assürer le succès de nouvelles conversions qu'il iv! en perspective. Il écrivait en date du 49 mai 1815:

Monseigneur,

.....Je ne refuse pas de travailler au salut de quelques autres pécheurs, appuyé de la grâce de Dieu et de l'assistance de Votre Grandeur. Je préviens Votre Grandeur qne quelques-uns de ces malheureux ont dit qu'ils se détermineraient bien à aller à confesse ; mais ils ont ajouté que je n'étais dans la paroisse que pour un moment, et que les choses changeraient ensuite. Quoique Votre Grandeur m'eit donné lieu de penser qu'elle me laisserait ici quelques années avant de remplir mes désirs, en disant qu'elle me mettrait dans une place où je jouirais de la proximité du sémivaire, je n'ai point voulu cepeudant me servir de ces raisons pour détromper-ces personnes, craignant de compromettre Votre Grandeur. Maintenant que je crois apercevoir quelque utilité à les désabuser, je supplie Votre Grandeur de vouloir bien me permettre de les assurer que j'ai encore quelques années à travailler à leur salut. ; À

On voit par sa correspondance et celle de son curé quel zèle le dévore pour l’honneur et la beauté de la maison du Seigneur. Un jeune homme qui avait donné du scandale se mettait au chœur, il prend des mesures promptes pour l’en expulser ; car, dit-il, ceux qui approchent de si près l'autel, doivent avoir quelque chose de l'innocence et de la pureté des anges. Il veille avec un soin scrupuleux à la décence et à la propreté de l’église. Il entretient longuement l’évêque sur ses projets pour la réforme des abus et le plus grand bien des âmes. Il se donne beaucoup de trouble pour préparer la procession du Saint-Sasrement et la rendre la plus solennelle possible. Il introduit dans la paroisse l’usage de donner la communion le dimanche avant la grand”messe, afin de permettre aux gens de la campagne de s'approcher plus fréquemment de la table sainte. La coutume voulait que le reposoir pour le vendredi saint se fit dans une chapelle extérieure attenant à l’église, il en gémit à raison des inconvenances auxquelles l’encombrement pouvait donner lieu. Sa charité l’engage à faire, en même temps que la quête de l'Enfant Jésus, une collecte pour les pauvres. Il prépare en particulier, avec une sollicitude infatigable, les confirmands âgés qui ne suivre, aux mêmes heures que les enfants, les

":* du catéchisme préparatoire à la confirmation. Les f qu'il s’impose affaiblissent sa santé. Il s’afflige ë “mes des maux auxquels il ne peut porter remède, et, pendant plus d’un mois, la pensée des désordres qui se passent autour de lui l'empêche de dormir une bonne ae nuits. Il s’est imposé un réglement de vie sévèré qu'il suit avec rigidité ; tous les huit jours, le plus souvent à pied, il se rend à Montréal pour faire sa confession ; il a choisi pour être son directeur spirituel, M. le grand vicaire Roux, si bien connu pour sa science et sa sagesse; el, tout le temps qu’il demeure à St- Laurent, il n’entreprend rien d’important sans lavoir préalablement soumis à ses conseils. Sur ses affaires de conscience, il s'ouvre à son évêque avec une confiance vraiment filiale, et il laisse voir les inquiétudes d’une âme belle et délicate.

Tant de vertus et tant de succès ne pouvaient passer inaperçus aux yeux de l'enfer ; et le monde, suppôt de satan, qui n’aime pas à être réveillé dans son indifférence et ses fausses maximes, à défaut de matière pour des accusations plus graves, l’accusa d’excès de zèle : il était trop exigeant, il demandait trop à la faiblesse humaine. ‘Ces plaintes, du reste, étaient le fait d’un petit nombre, la masse des paroissiens approuvaient la conduite de l’homme de Dieu, l’admiraient. M. Ducharme n’eut pas de peine à se justifier auprès de son Er supérieur ; même il n’aurait jamais songé à se

éfendre, s'il n’eut craint que ces accusations ne produisissent à la fin une impression fâcheuse qui aurait pu lui fermer les portes du séminaire. Plus tard, le 28 août 1818, il écrivait à Mgr Plessis à ce sujet :

...On m'a accusé d’abord de quelques communications imprudentes à mon auditoire de St-Laurent. Il est bien certain que ce que j'ai su qu'on m'avait fait dire, est très imprudent. Et plût à Dieu que plusieurs de ces prétendues communications ne fussent qu'une suite de l’envie de parler, on les appellerait médisances ! mais, malheureusement, je puis convaincre de calomnie ceux qui les ont répandues. Comme M. le curé Pigeon était entièrement prévenu de ce qu’on lui avait répété contre moi, je résolus de lui donner quelques explications. Je ne lui racontai qu'un fait qui avait été embelli comme les autres. Il m’arrêta avant que je ne l’eusse fini, et il me dit qu'il en avait entendu assez pour juger du reste des imputations.

De plus, on m'a accusé de certaines réflexions trop hardies sur da manière dont les autres gouvernent les âmes. Ni publiquement, ni en particulier, je ne me Suis permis de blâmer qui que ce soit sur ce point. Hélas ! je ne sais pas encore par quel bout m'y prendre, et dès aujourd'hui j'achèterais bien cher, l'avantage d’être délivré dé cet embarras. Cette accusation vient peut-être du retour de quelques pécheurs qui passaient pour n'avoir pas approché du tribunal de la pénitence depuis près d’une vingtaine d'années, ce qui causait un grand bruit dans la paroisse, et de la manière trop ampoulée dont on parlait de ces choses.

Si je craignais un peu moins les chicanes, j'aurais déjà cité quelqu'un au tribunal de Votre Grandeur pour prouver plusieurs avancés qu'il a faits contre moi. Mais Notre-Seigneur, l’innocence même, n’a pas cherché à venger sa réputation ; pourquoi un pécheur l'entreprendrait-il ? Je déclare sincèrement à

Votre Grandeur que, quelque sensible que je sois à l'injure, il y aurait longtemps que j'aurais fermé l'oreille à ce qui s’est dit, si je ne regardais cela comme un moyen dont s'est servi le démon our me jeter dans une espèce de désespoir sur mon salut, en me aisant fermer peut-être uue maison pour laquelle mon inclination n’a pas changé un seul instant...

Cette épitre avait plusieurs pages, nous n'en avons cité que quelques extraits; elle se termine par ces belles paroles : ‘* Si dans cette longue missive il se trouve un seul mot qui pourrait tant soit peu offenser Votre Grandeur, je la prie d’être persuadée qu’il n’a pas été écrit avec intention; après la lettre pleine de bonté dont Votre Grandeur m’a honoré, je serais bien mortifié de répondre par quelque chose de déplacé. Je me prosterne aux pieds de Votre Grandeur pour recevoir sa sainte bénédiction, et je Ja supplie de me regarder comme un de ses enfants en Notre-Seigneur les plus dévoués.”

Le 18 mai 1816, Mgr Plessis en visite pastorale à Montréal, offrit une cure au vicaire de St-Laurent; celui-ci, par déférence pour son curé, voulut prendre son avis sur cette question importante ; c’est du moins ce qui ressort d'une lettre de M. Cazeneuve à l’évêque: ‘*I1 m'a dit que vous lui aviez proposé une cure et qu'il vous avait répondu qu'il désirait me consulter avant que d'accepter. (19 mat 1818).” M. Cazeneuve lui conseilla d'accepter ; il le fit, mais non sans protester de nouveau de son désir de retourner au séminaire aussitôt qu’on pourrait se passer de ses services dans le ministère pastoral. Cependant il ne prit possession de la cure de Ste-Thérèse qu'au commencement d'octobre. Les changements ecclésiastiques, quand ils ne sont pas commandés pl la nécessité, se font ordinairement aux environs de la Saint-Michel. Le dernier acte qu’il signa dans les registres de St-Laurent est du 30 septembre, et le premier qu'il inscrivit dans les cahiers de Ste-Thérèse est daté du 5 octobre 1816.

Les habitants de St-Laurent virent avec peine le départ de leur zélé et éloquent vicaire. Ils adressèrent, à cette occasion, une requête à l’évêque, et ils en con-

fièrent la rédaction à M. L..G. Delisle, citoyen important de Montréal, qui devait être non seulement une connaissance, mais encore un ami de Monseigneur ; je dis un ami, car à la fin du document redigé en style de notaire, il se permet de présenter à Sa Grandeur, sur le ton de l'intimité, ‘ les assurances de respect de madame Delisle, de ma fille Henriette que vous avez baptisée, du Greffier, du Lieutenant, et autres de la famille.” Dans cette requête on suggérait d’abord indirectement le retour de M. Ducharme à St-Laurent, en demandant ae l'avenir un vicaire permanent, vû l’état de santé eM. Cazeneuve qui, malgré son grand zèle, ne pouvait plus sortir de sa caambre, et vû aussi la pénible nécessité dans laquelle se trouvaient les paroissiens de changer si souvent de confesseur. Puis la requête ajoutait : ‘* Le départ de M. Ducharme, leur dernier vicaire, a causé un deuil général dans la paroisse, et il n'y a rien ue les paroissiens ne fassent pour le posséder encore, s il était possible ; ils respectent trop la volonté de Votre Grandeur pour se plaindre de cette perte, sachant bien que vous ne leur avez ôté ce digne prêtre que pour bonne cause. (Montréal, 17 octobre 1816.) ” * La requête n'obtint aucun succès. L’évêque avait irrévocablement désigné le digne prêtre pour un-poste plus difficile ; Dieu le destinait à y fonder une grande œuvre.

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