CHAPITRE XIV
La rivière des Mille-Isles.—L'Isle Jésus.—Lachenaie.— Terrebonne. — La seigneurie des Mille-lsles. — M. Sidrac Dugué.— Description topographique et physiographique des Mille-Isles.
Par une belle journée du mois de mai, sous les rayons vivifiants d'un soleil printannier, confortablement installé dans une chaloupe légère, en société de trois ou quatre gais compagnons, respirant avec délices les parfums d’un air san emporté doucement au fil de l’eau, avez-vous jamais descendu la rivière des Mille-Isles? C’est charmant. De chaque côté les terres s'élèvent légèrement en emphithéâtre, couvertes de gazon, de moissons naissantes, de riches métairies, de touffes d’arbres luxuriants. Devant vous s'étend la rivière tantôt large et tranquille, tantôt étroite et rapide,
* Dans la ‘‘ Vie de M. Ducharme”’ nous sommes arrivé à l’année 1816, époque à laquelle il fut promu à la cure de Ste- Thérèse. Avant d'aller plus loin, nous croyons qu'il n’est pas hors de propos de faire connaître, depuis ses premiers commencements, l’hisjoire du principal théâtre où s’exerça son zèle sacerdotal, je veux dire la paroisse de Ste-T'érèse. Les Mille-Isles sont le premier chapitre de cette étude.
Nous donnerons à la fin du travail les sources où nous avons puisé : elles sont nombreuses. Cependant nous tenons à dire, dès aujourd’hui, que nous somm”- grandement redevable à M. l'abbé Verreau, Principal de l'Ecole Normale Jacques-Cartier, pour avoir mis à notre disposition sa bibliothèque si riche en documents sur l'histoire du Canada, et même pour avoir bien voulu nous aider de son temps et de son expérience dans ces recherches, pour un novice, toujours difficiles, quelquefois inextricables.—-J. B. P.
ici allant se perdre avec paresse dans des baies profondes, là se hâtant de contourner une pointe pittoresque, partout primes mue aux formes les plus diverses qui semblent avoir été jetées çà et là, sans ordre, par une main capricieuse, comme autant de corbeilles de verdure flotiant à la surface des eaux. Les. chenaux se multiplient, les vues se croisent, à chaque instant le panorama change d’aspect comme une toile qu’on déroule: vous voguez sur des filets de cristal, à travers un dédale de feuillage. Parti du lac des Deux- Montagnes, vous saluez sur votre route le village de St-Eustache avec ses souvenirs historiques, les tours de l’église de Ste -Thérèse et les flèches du nouveau séminaire que vous apercevez à deux milles dans l'intérieur, le paisible village de Ste-Rose, les grands ormes et les résidences aristocratiques de la ville de Terrebonne et l’église aux apparences antiques de St- François de Sales; puis, en face de Lachenaie, après avoir sauté plusieurs sauts bouillonnants, après être passé sous les arches de six ponts reliant les deux rives, vous débouchez sur la Rivière-des-Prairies qui va bientôt elle-même payer son tribut au commun suzerain de toutes les rivières de la province, au majestueux St-Laurent.
Pour parler un peu plus en géographe, je dirai que la rivière des Mille-Isles est une ces cinq bouches par lesquelles l’Ottawa, après avoir formé le lac des Deux- Montagnes, déverse ses eaux dans le St-Laurent. Le lac s’y décharge par une chute d’une vingtaine de pieds. Elle sépare l’île Jésus des comtés des Deux-Montagnes, de Terreboune et de l’Assomption; - les paroisses qui longent ces rives sont, au sud dans l’île Jésus, Ste-Rose et St-François de Sales, au nord sur la terre ferme, une partie de St-Eustache, Ste-Thérèse, Terrebonne et une partie de Lachenaie. Elle peut avoir une longueur de sept lieues, sa largeur varie de cinq à vingt arpents; en général son cours est calme, on y compte quatre rapides qui ne sont pas très considérables ; elle renferme une quantité d’îles de toutes les grandeurs et de toutes les formes, d’un aspect on ne peut plus enchanteur : de là son nom poétique de Mille-Isles.
D'abord elle fut baptisée la rivière St-Jean, et elle était encore connue sous ce nom en 1721 ; car, à cette époque, dans le récit de son voyage au Canada et à la Louisiane, le Père Charlevoix s'exprime en ces termes : ‘ Le troisième bras du fleuve est semé d’un nombre d’isles si prodigieux qu’il y a presqu’autant de terre que d’eau. Ce canal porte les noms de Wille-Isles ou de rivière St-Jean.” D'où lui est venu cette appellation ? La Relation des Jésuites pour l’année 1637 nous l'apprend : ‘t La rivière St-Jean tire sa dénomination du sieur Jean Nicolet, truchement et commis au magasin des Trois-Rivières ; il a souvent passé par tous ces endroits.” Jean Nicolet a été un interprete et un voyageur célèbre ; plus d’une fois, dans ses difficultés avec les Iroquois, le gouvernement français a eu recours à ses services et à sa diplomatie. Il a passé, d’après la Relation, par nos Mille-lsles ; ainsi ont dàù le faire bien souvent, dans les
remiers temps de la colonie, les coureurs de bois et es missionnaires. L’Ottawa était la route au pays des Hurons et aux terres qui avoisinent le lac Supérieur; et il était plus facile d'atteindre la grande rivière par la voie des Mille-Isles que par la rivière des Prairies, parce que le courant eu est moins rapide, les saults moins longs et moins périlleux. Que de fois donc ces îlots ont vu, le soir, le missionnaire lire son bréviaire à la lueur fantastique du feu d’un campement! que de fois ces échos ont répété la chanson du voyageur pendant que l’aviron rapide frappait les ondes en cadence ! que de fois ces taillis touffus ont caché dans leurs ombres et leurs mystères le sauvage sournois guettant son ennemi! terre de guerres sanglantes, de légenues pieuses et d’antiques souvenirs !
Avec les années, cette rivière a perdu son nom de St-Jean; mais, en revanche, elle a acquis celui de Jésus, de l’île dont elle baigne le rivage septentrional. IL y a déjà longtemps qu'elle porte ce beau nom; car, de 1740 à 1760, dans la côle de Blainville, presque toutes les terres ont élé concédées avec cette expression : ‘* Une terre et concession, tenant d'un bout par devant à la Æivière Jésus...” Aujourd’hui ont dit indifféremment rivière Jésus ou rivière des Mille-Isles.
Ce nom de ‘‘ Mille-Isles ” a fait fortune. Il vit dans une charmante rivière; et, li la seigneurie qui l’a d’abord porté, quand il dut disparaitre devant les dénominations plus modernes de Blainville, de Duchène et de Dumont, il se conserva dans les augmentations qui se trouvent en arrière de St-Jérôme, et ce qui mieux est, il ressuscita avec honneur dans une division territoriale pour le Conseil Législatif et le Sénat de la Puissance, que représentent actuellement à Québec, M. Lacoste, avocat, et à Ottawa, l’honorable R. Masson.
Dans les commencements, l'Isle Jésus s’appela l’Isle Montmagny. D'abord elle appartint aux Jésuites, puis à M. François Berthelot, secrétaire-général de Partillerie, enfiu à Mgr Laval, qui la laissa en héritage au Séminaire de Québec. Le 20 mars 1724, le P. Charlevoix écrivait: ‘‘ Entre l'Isle de Montréal et la terre ferme, du côté du nord, il y a une autre Isle d'environ huit lieues de long et qui a bien deux lieues dans sa plus grande largeur. Elle fut d’abord nommée l'Isle de Montmagny, du nom d'un gouverneur-général du Canada. Elle fut ensuite concédée aux Jésuites, qui l'appelèrent l'Isle de Jésus, et elle a conservé ce nom,
uoiqu’elle ait passé des mains des Jésuites en celles
ds Messieurs du Séminaire de Québec, qui ont commencé d'y mettre des habitants ; et comme les terres en sont bonnes, il y a lieu d'espérer qu’elle sera bientôt défrichée.”
En quelle circonstance cette île a-t-elle pris le nom de Montmagny ? C’est peut-être à l’occasion d’un vo age d'exploration qu'y fit le gouverneur Charles Huault de Montmagny, à la fin de septembre 1637, en la compagnie du Père Lejeune, supérieur de la résidence de Québec. ‘* Au nord de l'Isle de Montréal, nous dit le Rév. Père, passe la rivière des Prairies qui est bornée par une autre Isle, belle, grande, nommée l'Isle de Montmagny.” Plus loin il ajoute: ‘‘ Je célébrai le premier sacritice de la messe qui ait jamais été dit, à ce qu’on me rapporte, en l'Isle de Montmagny, qui est au nord de l’Isle de Montréal. Après avoir considéré la beauté du pays, nous fimes voile aux Trois-Rivières.” Si réellement
l’île recut son nom en cette circonstance, c’aurait été une gracieuseté de la part du Père Lejeune envers le gouverneur ; car, déjà depuis plus d’un an, les Jésuites étaient les seigneurs du lieu, en ayant obtenu la concession le 45 janvier 1636. La chose, du reste, est bien ossible, le gouverneur venait de se montrer agréable
son révérend compagnon de voyage. En passant à l'embouchure de la rivière des ‘Iroquois (rivière Richelieu), ‘ Monsieur de Montmagny, nous apprend la Relation, nomma la grande Isle qui correspond à ce fleuve du nom de Saint-Ignace.” Cependant, avant longtemps, le nom d’Isle Jésus triompha et fit oublier complètement celui de Montmagny.
Ce fut en 1672, le 7 novembre, que l’île passa des Jésuites à M. Berthelot, qui en devint propriétaire, ‘tant, comme dit le document officiel, par la cession qu’en fit le P. Dablon, supérieur des Jésuites, que par la concession faite au nom du gouvernement par M. Talon, intendant.” Le 24 avril 1675, Mgr Laval l’obtint par échange de M. Berthelot, ce qui ne l'empêcha pas d’en prendre une nouvelle concession du gouvernement le 23 octobre 1699, c'était la troisième. Pourquoi ? peut-être, parce que ni lui, ni M. Berthelot, ni les Jésuites n’avaient rempli les conditions imposées aux concessionnaires, tel que d'établir chaque année sur les terres nouvelles un certain nombre d’habitants et que, d’après les termes de la loi, il y avait danger que le fief ne retombât dans le domaine de Sa Majesté. Le Séminaire s'empressa d’y envoyer des colons, ils venaient pour la plupart de Charlesbourg, de Beauport et de la côte de Beaupré. Dès 1702, il y avait une chapelle de bâtie au bout de l’île, et l’on y tenait registre. La nouvelle paroisse était érigée sous le vocable de St- François de Sales; cependant, parmi les populations environnantes, elle n’a cessé jusqu'à nos jours de porter, en même temps, le nom plus générique de paroisse de l'île Jésus.
Si nous passons sur la rive nord, en face de St- François de Sales, nous descendons dans Lachenaie, vieux nom qu'apporta sans doute de sa chère Bretagne
un patriote émigré, comme autrefois les Troyens fugitifs ressuscitaient sur les côtes de l'Italie les appellations de la patrie absente. Lachenaie rappelle une solitude devenue célèbre dans ces derniers temps, par la retraite que s’y ait choisi, après sa chute, l’ange déchu de notre époque, Lammenais. Le 16 avril 1647, la compagnie des Cent Associés concédait cette seigneurie à un homme qui a pris sa large part dans les affaires de la colonie, et dont la famille a fourni au pays nombre de citoyens éminents, je veux dire le sieur Legardeur de Repentigny.
En remontant la rivière vers l’ouest, on rencontre la seigneurie de Terrebonne, actuellement la propriété de la succession Masson. Elle fut concédée en trois parties et à trois reprises différentes. La première concession date du 23 décembre 1673, elle fut faite à M. Daulier des Landes, elle comprenait ‘‘ deux lieues de front sur la rivière Jésus, autrement appelée la Rivière-des- Mille-Isles, à preudre depuis la base de Lachenaie en remontant vis-à-vis l’île Jésus sur deux lieues de profondeur.” En 1731, le propriétaire et seigneur en était le sieur Louis Lepage de Ste-Claire, chanoine du chapitre de Québec et vicaire général du diocèse,
ui, par une seconde concession en date du 10 avril
e cette année, obtint du gouvernement ‘l’augmentation d’un terrain de deux lieues à prendre dans les terres non concédées dans les profondeurs et sur tout le front de la seigneurie.” Cette augmentation se nommait le Fef des Plaines. Enfin, le 12 avril 1753, en vertu d’une troisième concession ‘‘ permission fut donnée par le marquis Duquesne, gouverneur, et François Bigot, intendant, au sieur Louis de LaCorne de continuer le défrichement dans la profondeur de deux lieues au-delà des fiefs de Terrebonne et des Plaines,” ce qui donnait à la seigneurie une profondeur totale de six lieues sur la hauteur primitive de deux lieues. Nous avons dans ces anciens documents, dont j'ai cité quelques phrases, la raison et l’origine de plusieurs noms propres. La paroisse de Terrebonne s’appelle St- Louis du sieur Louis Lepage ; Ste-Anne des Plaines
doit son surnom au fief des Plaines où elle est située ; et du fief LaCozne coule, dans la Mascouche, à travers la paroisse de Ste-Anne, une petite rivière se nommant LaCorne.
Restaient encore au domaine de la couronne, le long de la rivière Jésus jusqu’au lac des Deux-Montagnes, environ quatre lieues de terrain. C’est là que nous nous arrêterons plus longtemps et de préférence, c’est là que se trouvent la région de pays et le théâtre des événements qui font l’objet principal de cette étude. Le fief des Mille-Isles y fut érigée le 24 septembre 1683 en vertu d’une ‘‘ concession faite par MM. de ia Barre et Desmeules au sieur Dugué, capitaine d’une compagnie du détachement de la marine entretenu en ce pays par Sa Majesté, des terres qui sont à commencer où finit la concesion du sieur Daulier des Landes dans la rivière Jésus, jusqu’à trois lieues au-dessus en montant la rivière, et trois lieues de profondeur, avec les îles, îlets et battures qui se trouveront au-devant des dites trois lieues de front.” Nous sommes donc, en la présente année 1883, au deux-centième anniversaire de cette concession: deux cents ans dans l’histoire de l’Amérique est un laps de temps considérable! Nous pouvons dire que la paroisse de Ste-Thérèse, le cœur et l’âme des Mille-Isles, a ses antiquités. Son premier possesseur feudataire, M. Dugué, était un de ces braves officiers qui contribuèrent si puissamment à sauver le pays contre les incursions des Iroquois, puis à le défricher en s’y établissant à la tête de leurs soldats licenciés ; l’idée première de sa colonisation fut un dernier souffle de la politique créatrice de Colbert et de Talon.
En effet, M. Sidrac Dugué était un des capitaines du régiment de Carignan, il avait occupé en France le même grade dans le régiment de Chambellé. Il a joué un certain rôle dans les affaires militaires du temps. Il est qualifié dans les registres et autres documents blics de ‘‘ noble homme,” de ‘‘ sieur de Boisbriant ” A le haut de l’île de Montréal et de ‘‘ seigneur de l’île de Ste-Thérèse,” en face de Varennes. Il fut commandant de Ville-Marie en 1670 et 16714. Il conduisait
l'avant-garde de l’armée dans ce voyage militaire que M. de Frontenac fit au lac Ontario, alors qu’il construisit le fort Frontenac ou Catarakoui à l'endroit où se trouve aujourd’hui la ville de Kingston. Dans l’expédition de M. de la Barre contre les Iroquois en 1684, il commandait les milices de Montréal et des environs ; et dans celle que M. de Denonville dirigea en 1687, contre les Tsonnonthouans, il avait sous ses ordres, en sa qualité de plus vieil officier du régiment de Carignan, toutes les milices du pays.
Ces Mille Jsles de M. Dugué, mesurant d’abord une étendue de trois lieues de front sur trois lieues de profondeur, devaient plus tard s’accroître considérablement; mais tout de même, telles qu’elles existaient alors, c'était un beau lopin de pays à explorer. Elles comprenaient tout ce qui forme aujourd’hui la paroisse de Ste-Thérèse, et de plus une partie de St-Janvier, de St-Augustin et de St-Eustache. La concession en fut faite au mois de septembre 1683, et M. Dugué mourut au mois de décembre 1688. J’ignore si, pendant ces cinq années, les guerres de cette époque tourmentée laissèrent au nouveau seigneur le loisir de visiter ses domaines ; dans ce cas il aurait rencontré, en plus d’un endroit, des rivières étroites mais navigables, serpentant comme des couleuvres à travers la forêt, pour porter son canot dans l’intérieur ; il aurait pu contempler avec admiration, tout autour de lui, une grande diversité de terrains, d’aspects, de productions et de richesses forestières.
Il aurait trouvé son petit royaume, quant à la nature du sol et aux variétés locales, divisé en trois zones bien distinctes, courant de l’ouest à l’est. La première s'étendant le Jong de la rivière Jésus, profonde à sa partie supérieure d'environ deux lieues, se retrécit graduellement jusqu’à une largeur d’un mille. C’est une plaine ondulée, accidentée de côteaux peu élevés et de légères éminences. Le fond est partie en terre forte, partie en terre légère, partie en belle terre grise : sol en général un peu rocailleux, bien arrosé, très fertile, propre à la culture de toutes espèces de grains
et de céréales. Ces lieux étaient alors couverts d’érables touffus, de hauts ormes, de frênes, de hêtres, de chênes et de puissants noyers : belle forêt de bois francs, dans les ombreuses retraites de laquelle il devait être délicieux de s’enfoncer, découvreur curieux et étonné, explorateur solitaire !
La seconde zone comprend un grand coteau qui domine le niveau de la plaine d'une soixantaine de
ieds, et dont la largeur va en s’accroissant, de l’ouest à l’est, depuis deux jusqu’à six milles. Le terrain se compose, pour les trois quarts, d'une couche de sable jaune superposée sur un sous-sol en glaise, l’autre quart est en terre noire. Le côteau est plan, sans écoulement facile, et l’eau, avant que le travail de l’homme ne lui eut donné un cours, y séjournait la lus grande partie de l’année. En plus d’un endroit e sable est pur et sec, il poudre au vent comme le fait en hiver la crête d’un banc de neige. A part la région de terre noire, le sol en général est d'une qualité inférieure. Si ce coteau est pauvre au point de vue de l’agriculture, il était riche alors en bois de construction, en épinettes d’une grosseur prodigieuse, en sapins, en cèdres, et en pins élevés comme ceux qui nous descendent du haut de l’Ottawa.
Au nord du grand coteau court la troisième zone, lisière de pays large d’un à deux milles. Le sol est une terre blanche, mêlée de sable et de glaise, terre de moyenne qualité, supérieure à celle du grand côteau, inférieure à celle de la rivière Jésus. Elle était couverte de bois mêlés, bois francs et bois mous.
Trois rivières, à part une foule de petits courants, arrosent le fief des Mille-fsles. Le temps de leur jeunesse et de leur gloire est passé, la masse d’eau qu'elles roulent est loin d’être considérable, elles ne méritent guère plus que le nom de ruisseaux; mais il est facile de voir, aux côtes que la nature leur a données, que, avant le défrichement, comme le prouve, du reste, l'expérience de tout pays nouveau, leurs sources étaient plus fécondes et leurs eaux plus abondantes.
La rivière aux Chiens longeant à une assez faible
distance le pied du grand coteau, s’en éloignant, s’en rapprochant, traverse la première zone de l'ouest à l’est dans presque toute son étendue. Après s'être promené dans cette vallée fertile, çà et là, comme au gré de son caprice, après mille tours et détours, ayant parcouru onze ou douze milles, elle va se jeter dans la rivière des Mille-Isles, entre des coteaux charmants, par une embouchure d'environ cent pieds de largeur.
Dans la même plaine, au sud de la rivière aux Chiens, prenant sa source à trente arpents de celle qui alimente sa sœur aînée, mais coulant plus au sudest, la rivière Cachée se hâte davantage d'aller porter ses eaux à la rivière Jésus : elle n’a guère plus de cinq milles de longueur.
Les flancs du coteau sont entrecoupés de nombreux ravins, profonds et sombres, lieux enchanteurs, promenades embaumées, au fond desquels serpentent en murmurant de clairs ruisseaux qui vont porter la fraicheur et la fertilité dans la plaine, mais où, aux jours du printemps, à la fonte des neiges, aepeent avec impétuosité de véritables torrents.
La troisième zone est séparée dans toute sa longueur par la rivière Mascouche qui, de là, continuant sa course à travers les paroisses de Ste-Anne et St-Henri, va se jeter dans les Mille-Isles entre Terrebonne et Lachenaie. La Mascouche porte aussi, du moins pour la partie qui coule dans cette seigneurie, le nom plus chrétien de rivière Ste-Marie.
Ces rivières, non-seulement fécondent la plaine, nourrissent l’herbe des pâturages et réjouissent les moissons, mais encore elles favorisent l’industrie ; car elles ont leurs chutes et leurs rapides qui, sans rivaliser tont-à-fait avec le sault Caughnawaga et la chute Niagara, n’en forment pas moins des pouvoirs d'eau assez puissants pour faire tourner la scie ou la meule d'un moulin. À une même époque, il y en a eu jusqu'à sept de construits sur leurs rives.
D'où ces trois rivières tirent-elles leur nom ? Pour la rivière Cachée, elle doit s’appeler ainsi, ou bien parce qu'elle cachait sa tête dans les savannes, ou bien parce
ue, humble dans son cours, elle se cachait à l'ombre des forêts sous le couvert des hautes herbes qui bordaient ses rivages, ou bien parce que, à l'endroit où elle se jette dans la rivière Jésus, une langue de terre s’avance étroite et longue, qui dissimule son embouche, ou bien encore pour toutes ces raisons à la fois. Mascouche, en langue algonquine, signifie ours, par conséquent c’est la rivière aux Ours; en effet, les anciens se rappellent encore le temps où l’on chassait dans les terrains qu’elle arrose ces gracieux et intéressants
Adh SdB. Quant à la rivière aux Chiens, pourquoi, dus son appellation, n’aurait-elle pas une origine identique ? disons par exemple spi, rivière, animuuch, chien, et dans un seul mot antmouchisipi ; seulement, dans ce dernier cas, le mot sauvage aurait été traduit en français, comme les anciens Canadiens, du reste, l'ont fait plus d’une fois, entre autres pour l'Ohio, la Belle-Rivière. Nous laissons la question a décider à messieurs les indianologues.
Aujoug@'hui la rivière Mascouche, ou Ste-Marie, voit s'élever sur ses bords, propre et élégante, l’église de St-Janvier, et s'étendre le long de ses rives deux concessions dont les habitants vivent à l’aise, le /Vord et le Sud de la Mascouche. Cette partie reculée de la seigneurie a longtemps portée le nom de Pays-fin, sans doute parce qu’elle était de ce côté-là l'extrême limite de la colonisation, et que les communications avec le monde extérieur, à travers les marais du grand coteau, étaient d’une très grande difficulté.
Dans la deuxième zone, sur le dit grand coteau, se sont établies et défrichées plus ou moins les concessions de Ste-Henriette, de Ste-Marianne, de St-Louis et de la Grand'ligne. Les terres noires y ont de la valeur ; les autres, pour la plupart, n’en ont guère, on dit cependant qu'il est facile de les améliorer en les mélangeant avec de la marne qu'on y trouve communément. En certains endroits le feu a couru dans les bois, et il n°y croît plus sur un sol froid et humide que des broussailles et des bleuets : on appelle ces lieux déserts payspelés. C’est encore des forêts du grand coteau que les
citoyens de Ste-Thérèse et plus d’un habitant des paroisses environnantes tirent leurs bois de chauffage et une partie de leur bois de construction.
Mais la plus belle région de terre, le fertile belt, le jardin, l’éden des Mille-Isles, c’est la première zone, qui comprend la côte de Blainville, la côte Cachée, le Sud, le Nord et le Bas de Ste-Thérèse. Si, du haut du coteau voisin, vous promenez vos regards sur cette campagne riante, vous découvrez devant vous une
laine agréablement divéfsifiée et gracieusement ondueuse ; des coteaux aux flancs sinueux, des mamelons arrondis où s’épanche une moisson d’épis flottants; des grouppes de grands arbres couronnés d’un diadème de feuillage diversement nuancé ; des massifs d’arbustes, tantôt harmonieusement distribués, tantôt disséminés avec une fantaisie vraiment capricieuse ; et se glissant comme en tapinois au milieu de ces beautés champêtres, la rivière-aux-Chiens qui y promène et déroule paresseusement les anneaux argentés de ses nombreux méandres. Voyez-vous cà et là, comme pour animer le paysage, ces troupeaux qui paissent tranquilles, ces fermes opulentes qui montrent à travers le feuillage leurs blanches murailles et leurs contre-vents verts, et, d'heure en heure, sur la ligne du chemin de fer, roulant lourdement, sifflant comme des trompettes d'enfer, vomissant de noires colonnes de fumée, ces puissantes locomotives, rapides comme l'éclair, qui entraînent à leur suite une longue file de voitures. Enfin, à vos pieds, au plus profond A 1e bassin, vous apercevez le village de Ste- Thérèse, divisé en deux pâtées de maisons rangées le long de huit rues qui sont loin d’être tirées à angle droit, mais qui convergent, comme autant de rayons d’un cercle imparfait, vers un centre commun, où s'élèvent l'église avec ses tours carrées sur le plan de celles de Notre-Dame de Montréal, le couvent entouré de sa ceinture d’arbres et de verdure, et, adossé à un bosquet d’érables, le nouveau séminaire, avec sa façade à la fois sévère et élégante, dont le clocher porte sa flèche à cent cinquante pieds dans les airs.
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L'HUTE À VALIQUET
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