MONTRÉAL BEAUCHEMIN & VALOIS, LIBRAIRES-IMPRIMEURS
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Ce drame de L’Hôte à Valiquet ou Le Fricot sinistre, destiné dans la pensée de l’auteur à faire ressortir les funestes effets de l’ivrognerte, avait été Lys, aa d'abord, il y a quelque douze ans, pour l'utilité et la récréation d’une société de jeunes gens, dont le cercle me s'étend pas hors les murs d’un collège. Depuis, sur les instances d'un ami qui s'intéresse vivement à la cause de la tempéranee, je l'ai revu et augmenté; j'ai accentué davantage la partie morale et les leçons pratiques ; enfin je me suis décidé à le livrer à Pimpression. Je n’ignore pas que les paroles, non plus que les tirades du théâtre, n’ont jamais converti personne, la conversion est l’œuvre de La grâce, du Verbe divin. Mais si cette petite pièce, tout en amusant son public, peut au moins accroître chez quelques-uns lhorreur pour les excès de la boisson, je compte que mon travail n’aura pas été tout à fait inutile, j'aurai atteint mon but.
Le fond de ce drame repose sur un fait historique. Voici en quels termes le rapporte M. Jacques Viger dans ses notes sur /’Archéologie religieuse :
‘Le 9 mars 1761, un Français du nom de St-Paul commit ‘un crime horrible dans la maison de Charles Bellanger, üe la ‘‘ côte Saint-François. Après avoir enlevé tout l'argent, il don- ‘‘ na læ mort à Bellanger, à sa femme et à ses deux enfants. ‘ Puis, pour mieux couvrir son crime et ensevelir sous les ruines ‘€ jusqu’à sa dernière trace, il mit le feu à la maison.
‘“ La Providence se chargea de révéler son forfæit. Le grenier ‘* qui était rempli de blé, s'affaises de bonne heure sous l’action. ‘‘ des flammes, et les cadavres, recouverts rar le blé, échappè- ‘rent à la destruction; ils servirent à constater le crime: les ‘‘ soupçons tombèrent sur Saint-Paul, qu’on avait vu dans ces ‘‘ parages. Saisi par la justice, il finit bientôt par tout avouer, ps : ren lui-même les horribles détails de ce drame san- ‘€ glant.
‘ Condamné à la potence, il fut exécuté dans la ville de Mon- ‘“ tréal ; mais la sentence portait que son cadavre serait encer- ‘“ clé et suspendu jusqu’à sa totale destruction sur les lieux ‘ mêmes, théâtre de son forfait. Ce he fut qu’un an après qu’un ‘ habitant, fatigué de ce hideux spectacle, détacha ces restes ‘“ décharnés et les ensevelit près de là, sous un monceau de ‘“ pierres.”
L’imagination populaire s’empara de ce fait mémorable, l’environna de circonstances merveilleuses, ct à la fin, broda sur ce thème une de ces légendes palpitantes d'intérêt, que le grand-père raconte aux petits enfants, dans les longues soirées d'hiver, avec délice, au coin du foyer. Cette légende a trouvé tout naturellement sa place dans les Forestiers et Voyageurs de M. J.-C. Taché ; au chapitre intitulé L’Hôte à Valiquet, l’éminent écrivain la rapporte en un style plein de fraîcheur,
de naïveté et de couleur locale.
‘ Un habitant de la paroisse, dit-il, nommé Valiquet, avait ‘4 fait baptiser un bon matin, et il donnait le soir un repas à ses ‘ amis. En revenant de faire ses invitations, il avait à passer ‘« devant la cage du pendu. Valiquet avait avec lui, dans sa ‘4 carriole, un de ses voisins qui lui dit, en apercevant la cage: ‘“ Sais-tu que j'ai toujours souleur quand je passe devant cet ‘“ objet ; on devrait bien ne pas nous mettre des choses comme ‘““ ça sur les chemins passants. —Moi, répondit Valiquet, je m'en ‘° moque pas mal, et tu vas voir comme j'en ai peur de ton sque- ‘ Jette.” Là-dessus il fait augmenter le train de son cheval et «< serre la ciôture de près, attendu qu'on était aux premières nei- € ges, pour passer près de la cage qui pendait au-dessus de cette ‘“ clôture. Arrivé en face du pendu, il lui cingle un coup de ‘ fouet, en lui disant : ‘‘ Je t'invite à venir souper avec moi ce ‘ soir! — Ce n’est pas bien ce que tu as fait là, Valiquet, lui ‘ dit son voisin. Ces restes ont appartenu à un grand scélérat, ‘€ c'est vrai ; mais il a subi son châtimeni devant les hommes, ‘et si son repentir a été sincère, c'est peut-être un saint dans ‘ le ciel aujourd’hui.” Ces réflexions touchèrent Valiquet ; mais ‘“ Ja chose était faite et le mieux pour lui, pensa-t-il probable- ‘t ment, était de tâcher de l'oublier.
‘€ Tout le monde était à table chez Valiquet, le soir, et la com- ‘* pagnie était en train de s'amuser : on en était même rendu à ‘ chanter des chansons après le gros du repas couru, lorsqu'on ‘“ entendit frapper trois coups à la porte, laquelle s'ouvrit d’elle- ‘ même au troisième coup pour laisser entrer le pendu, Il teuait ‘ sous son bras gauche sa cage de fer, qu'il alla déposer dans un ‘“ coin de la chambre ; puis s'avancant nn peu, il dit au maître
‘“ de la maison : ‘‘ Je te prie de m'excuser si je suis venu un peu ‘ tard ; mais les morts n'ont pas grand appétit, iis ont plus be- ‘ soin de respect que de nouriture, et il est toujours temps d'en ‘ profiter.”
‘ Vous pouvez penser si la compagnie en eut une venette: les ‘4 femmes se trouvaient mal, les enfants se sauvaient, et les plus ‘“ hardis n'’osaient pas regarder devant eux. Aux chansons et ‘6 aux rires avait succédé un silence de mort. Enfin Valiquet, ‘ qui au fond était brave comme l'épée du roi, comprit que s'il y ‘ avait quelque chose à faire, c'était à lui à l’entreprendre : il ‘ se leva donc, malgré la faiblesse de ses jambes, et il dit à son ‘6 invité : ‘‘Je vous ai insulté bien mal à propos, je le confesse et ‘ vous en demande pardon. Si un service, un Zbera ou d’autres ‘ prières peuvent vous êtes utiles, je m'offre à vous les faire ‘dire; mais je vous en prie, retirez-vous ! — Il ne m'est pas ‘ permis, répondit le cadavre, de te laisser savoir si j'ai besoin ‘ des secours que tu m'offres. Quant à me retirer, je ne le ferai ‘ qu'à une condition, pour ne pas rester en dette de politesse ‘“ avec toi qui m'as invité à souper ce soir, la condition de me ‘“ promettre de venir demain soir au coup des minuit danser au ‘ pied de mon poteau. — ‘‘ Je le promets, dit Valiquet.” Le ‘ pendu prit alors sa cage de fer sous son bras, passa la porte, ‘ qui s'ouvrit d'elle-même devant lui, et disparut.
‘ La réjouissance était finie ! On alla donner quelques explica: ‘ tions à la nouvelle accouchée, qui de sa chambre n'avait rien ‘vu, mais qui avait entendu les cris d’effroiet ne pouvait en ‘ comprendre la cause, non plus que la raison du morne silence ‘ qui avait suivi; puis on se mit à réciter le rosaire, qu’on fit ‘ suivre du De profundis.
‘* Mais pour Valiquet, le pire n’était pas fait. On tint conseil ‘° une partie de la nuit. Bien des avis furent ouverts et rejetés, ‘ parce q "2 tous ces avis allaient à empêcher la visite du coup ‘* de minuit, et que Valiquet, fier de sa parole, répondait toujours : ‘ J'ai promis, j'irai.”
‘ Enfin, la femme de Vaiiquet, qui n'avait pas donné ‘ de conseils jusque-là, dit à son mari : ‘‘ Je ne sais pas ce que ‘“ je sens, mais il me semble que je n'ai point peur du mort, moi, ‘et qu'il ne nous arrivera rien de mal dans cette affaire. N'avons- ‘“ nous pas ici un cher innocent, un ange pour nous protéger ? ‘° Valiquet, tu as fait une mauvaise action, aussi tu iras rendre ‘ ta visite au pendu pour ta punition, mais tu iras avec le petit ‘“ dans tes bras. Du reste, demain matin il faut que tu ailles ‘ consulter M. le Curé, et puis faire plus que cela encore, tu me ‘< comprends ... Avec ça, ajouta la bonne chrétienne de femme, ‘° on peut dormir en paix.”
‘“ Valiquet suivit de point en point les sages avis de son ex- ‘‘ cellente femme et, le soir à minuit, il alla au rendez-vous, ‘< portant le nouveau baptisé dans ses bras et accompagué de
‘“ ses voisins, qui récitaient le chapelet. ‘Tu n'es pas généreux, ‘“ Jui dit le pendu, dès que son insultenr fut en face de lui ; tu ‘< n'es pas généreux ! Hier soir, je me suis débarrassé de ma cage ‘ afin de m'’asseoir à ta table, et toi, cette nuit, tu viens chargé ‘* d’un fardeau afin de ne pas danser avec moi ; j'avais pourtant ‘‘ une belle ronde à te proposer, la mesure se hat à coups de ‘ fouet. C'est égal, tu auras toujours appris à respecter les morts: ‘° tu peux t'en retourner.”
‘* Personne, comme on le pense bien, ne se fit prier pour quitter ‘“ l'endroit. Valiquet prit congé de son Adte en lui promettant ‘“ bien de ne pas lui faire de nouvelle invitation.”
J'ai dû modifier un peu la version originale de cette légende, pour l’adapter au besoin d’un théatre de jeunes gens. Nécessairement, on le comprend, il m'a fallu faire disparaître la circonstance du baptème et le personnage de Madame Valiquet. Toussaint Valiquet, au lieu de fêter la naissance d’un nouveau-né, fête le mardi gras. J’ai introduit sur la scène un étranger et un habitant de l'endroit pour amener un dialogue'qui met le M Hé au courant des détails du meurtre de M. Bellanger. J'ai fait rendre par Valiquet sa visite à St-Paul, non à minuit le lendemain, mais dès le jour même, à 7 heures du matin, afin de pouvoir conserver, avec l'unité d’action, l’unité de temps et l’unité de lieu. Du reste, la plupart de ces petits changements sont autorisés par certaines variantes, plus ou moins considérables, avec lesquelles j’ai entendu raconter cette légende dans mon enfance.
Comme le but moral de ce drame est de combattre l’ivrognerie, j’ai supposé que St-Paul avait eu recours à la boisson pour se donner le triste courage de commettre son crime, et que Valiquet était sous l'empire de l'ivresse lorsqu'il frappa de son fouet le cadavre du pendu. J'ai chargé quelque peu la peinture du fricot, et pour mieux faire ressortir, par un contraste, les hideux plaisirs de l’ivrogne, j'ai admis dans la compagnie deux convives sobres qui plaident la cause de la tempérance et de la modération. Enfin au pied de la cage, où vient de lui parler St-Paul, Valiquet, sous le coup d'une généreuse résolution, renonce aux liqueurs enivrantes, et ses amis finissent par imiter son exemple. Ces sup-
positions diverses, ce me semble, ne sortent pas du domaine de la vraisemblance, et n’altérent en rien le sens primitif du fait historique ou légendaire.
Quant au style, ayant à faire parler des gens de la campagne, je n’ai pas cru cependant, pour jouer au naturel, copier leurs fautes de langage, de prononciation, de grammaire ou de syntaxe; seulement, à l’exemple de M. J.-C. Taché, un vrai modèle en ce genre, j'aurais désiré conserver, comme une production du terroir national, la simplicité naïve de leurs tours, ainsi que certaines expressions bien frappées, propres au pays. Comme, à la table du festin, j'ai mis dans la bouche des convives, de préférence à toute autre, de vieilles chansons canadiennes que tout le monde sait par cœur, de même, lorsqu'il s'est agi de faire arriver jusqu’à nous les plaintes du purgatoire et les joyeux échos du paradis, au lieu de strophes nouvelles que j'aurais pu composer, j'ai préféré emprunter les paroles bien connues d'anciens canliques que nous avons entendus plus d’une fois avec attendrissement. — Ces explications données, lecteurs, je me tais, recommandant mon œuvre à votre banvetlante indulgence.