PREMIÈRE PARTIE
DIALOGUE I
AUGUSTE ET FRANÇOIS
FRANÇOIS (entrant et se dirigeant vers le lit).
Allons, mon pauvre Louis, es-tu toujours souffrant ? Mais qu'est-ce ? Personne dans le lit ?
AUGUSTE
Personne.
FRANÇOIS
Où donc est Louis ?
AUGUSTE
Il est dehors.
Dehors !
Oui, dehors.
FRANÇOIS
Comment! dehors ! et malade comme il est.
| AUGUSTE
Oui malade ! comme toi et moi.
FRANÇOIS, Mais assurément, Louis est malade, dangereusement malade, bien faible, il peut à peine se lever. AUGUSTE, Louis n’est pas malade, pas le moins ca monde.
FRANÇOIS
Louis n’est pas malade ! Il n’a pas des coliques à lui couper le corps en deux ?
AUGUSTE
Eh ! non.
FRANÇOIS
Il ne souffre pas au cerveau d’un mal à lui fendre la tête ?
AUGUSTE
Non, pas du tout.
FRANÇOIS
Il n’est pas battu d’une oppression qui l’étouffe ? AUGUSTE. |
Non, te dis-je, mille fois non, non, non d’un non; il jouit de la santé la plus florissante que jamais le ciel ait accordée à un mortel.
FRANÇOIS
Je tombe comme des nues ; est-ce que je rêve ?
Est-ce que je veille ? Louis n’est pas malade !... Je n’y comprends rien.
AUGUSTE
Eh bien ! puisque tu le veux absolument, Louis est malade, très malade et d’une maladie tont à fait dangereuse. Il est attaqué du « mal du pays,» il est homesick, comme dirait un anglais, il a le mal du jour de l'an.
FRANÇOIS
Pas possible !
AUGUSTE
Très possible.
FRANÇOIS
Quoi ! toutes ces contorsions quand deux hommes peuvent à peine le tenir, tontes ces grimaces, ces cris, ces plaintes, ces gémissements à fendre le cœur, tout cela ne serait qu’une feinte.
AUGUSTE
Une feinte, mon cher, une pure feinte.
FRANÇOIS
Alors il faut avouer que c’est une fine canaille et qu'il joue son rôle admirablement bien.
AUGUSTE
Ah! comme le renard de Lafontaine, il est passé maître en fait de tromperie.
FRANÇOIS
Voilà bientôt une semaine que je demeure à ses côtés, et le jour et la nuit ; et j'aurais juré, la main sur la conscience, qu’il était malade, mais malade à en mourir. Tout le monde le croit ainsi: le docteur, le directeur, les écoliers ; et il n’y a qu’un instant encore, en récréation, j’entendais faire cette réflexion : « Quel dommage si Louis allait rester longtemps sans pouvoir suivre sa classe, et perdre son année !»
AUGUSTE
Ah! c’est que vois-tu, il n’en est pas à son coup
d'essai : il a bien d’autres ruses dans son sac. Qui peut ? 0 , Q + Q
plus, peut moins. N’a-t-il pas bu, à la cave, le vin de messe sans se faire prendre ? N’a-t-il pas, pour se tirer d’affaires, su inventer l’histoire des âmes du purgatoire?
oire ?
FRANÇOIS
C'est vrai, mais il n’a pas toujours été aussi heureux ; dernièrement encore, il s’est fait prendre d’une bien triste manière. C’aurait dû lui donner une bonne lecon.
Il s’est fait prendre dernièrement ?
Oui ; est-ce possible que tu ne le saches pas ?
AUGUSTE
Non, vraiment ; et comment donc ?
FRANÇOIS
Tu me promets le secret ?
AUGUSTE
Ne crains rien; je suis loin d’approuver Louis; en arrière je ferai tous mes efforts pour le convertir ; mais pour le trahir, jamais.
FRANÇOIS
Fort bien; je ne trouve rien de haïssable comme une /angue-longue, un porte-paquets.
Eh bien ! imagine-toi donc que Louis s’est inventionné d'aller boire, pendant le déjeüner, le vin à la chapelle.
AUGUSTE
Le vin des burettes ?
FRANCOIS
Le vin des burettes; il buvait jusqu’à la dernière goutte ; la bouteille était toujours vide, on ne comprenalt pas comment cela pouvait arriver.
AUGUSTE
Toujours cette malheureuse boisson !
FRANCOIS
Enfin, le sacristain, Herménégilde, se douta de l’affaire ; à la place de la bonne bouteille, il en mit une autre, remplie d’eau et de vin, où se trouvait une bonne dose de bois de plomb. Ga n’avait pas bon goût. Louis vint trouver le directeur, et avec une naïveté qu'on ne lui supposerait pas, il lui dit: « Monsieur, votre vin se gâte à la chapelle, c’est peut-être l'effet du gaz. — Comment savez-vous qu’il se gâte, reprit le directeur, est-ce que par hasard vous y goûteriez ? » Louis rougit, balbutia, il était découvert.
AUGUSTE
Hélas! pour lui quelle honte !
FRANÇOIS
Sans compter que le bois de plomb produisit son effet. — (Louis entre).
DIALOGUE II