‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 64 sur 122 · LOUIS, FRANÇOIS ET AUGUSTE · texte numérisé non relu

LOUIS, FRANÇOIS ET AUGUSTE

LOUIS (sautant et se frappant dans les mains).

Oui, mais cette fois-ci je me ris du bois de plomb, il n’y en à pas assez dans le collège pour déranger mes affaires, tout est bien calculé.

FRANÇOIS

Tiens ! voici notre malade ; vous êtes bien M. Louis ? LOUIS.

Alerte, et vous ? M. François, votre santé se comporte bien, j'espère.

Assez bien, je vous remercie. C’est donc bien vrai que tu n’es pas malade ?

LOUIS

Tu le vois bien; jamais je n’ai été plus frais et dlspos ; peut-on être plus gaillard, plus en humeur et en santé? En as-tu jamais douté ?

FRANÇOIS

Hélas ! je pensais que c’en était fini de notre ami.

AUGUSTE

Je commençais déjà à prier pour le repos de ton me.

LOUIS

Je tire donc bien mon épingle du jeu ? je fais donc bien le malade ?

FRANÇOIS

Tu fais le malade, Louis, mieux qu’un malade.

LOUIS

Ah ! c’est que, vois-tu, une promenade à la maison paternelle, au home, sweet home, aux approches du jour de lan, pendant le carnaval, autour des Jours gras, ça donne du dé:<in...,

AUGUSTE

Surtout, quand on en a déjà plein sa tête.

LOUIS

Oui. Quand mon père me mit au collège, en posant les conditions, le Procureur lui demandait: «Le faitesvous collationner au réfectoire ? — Combien est-ce ? — Trois piastres.— C’est bon.— Lui faites-vous apprendre la musique ?—Combien est-ce ?— Vingt piastres. — C'est bon.— Lui faites - vous apprendre le dessin ?— Combien est-ce ? — Quatre piastres. — Ah ! c’est trop cher ; il en a bien assez pour rien dans la tête, de dessein. »

it ,

FRANÇOIS

Toujours est-il que tu es blème, pâle comme une chaux; tu as les yeux abattus, creux, au fond de la tête.

LOUIS

C’est pour donner le change au docteur.

FRANÇOIS

Ça ne doit pas être si aisé. Comment t'y prends-tu ?

LOUIS

Comment je m’y prends ? c’est bien simple. J'ai jeûné un repas, deux repas, trois repas ; je me suis étiré les joues; puis le cou allongé, de mon air le plus hébété, à huit heures, avant la classe, je suis descendu à l'infirmerie, ayart soin de parler bas et en traînant la voix: voilà le.secret.

FRANÇOIS

Depuis huit jours tu ne manges, ni ne bois ?

LOUIS

C" tu qu'un homme vit sans manger ? Il finirait Ci : cheval de cet avare, qui est mort, au grand res : «e son maitre, justement au temps où il était

accoutumé à ne plus prendre ni foin, ni avoine. Il est vrai que je ne Had pas une bouchée des toasts et des confitures que m’apporte l’infirmier ; mais je me suis fait acheter, dans le village, des beignes, des biscuits, des croquignoles, et pour graisser Île tout, un

etit flacon de vin. Puis, quand je suis seul avec Tiguste, je fête.

FRANÇOIS

Mais ne crains-tu pas de contracter une grave maladie en prenant tous ces remèdes que le docteur te donne ?

LOUIS

En vérité ! me penses-tu assez fou pour les prendre ? Je n’en avale pas une goutte, pas gros comme cela.

Comment ? Ce n’est pas facile.

LOUIS

Pas si difficile. Le matin, quand on a à prendre du sel et du séné, on met ses grandes bottes ; oui, ne ris pas, on met ses grandes bottes, et profitant du moment

ue personne ne nous regarde, on verse le verre entier ans la jambe de la dite grande botte: pas de danger alors que la médecine mène trop vite.

FRANÇOIS

Mais quand on nous regarde toujours ?

LOUIS

Alors tout simplement on prend une gorgée, mais on a bien garde de l’avaler ; tout à coup, le cœur vous lève, et vous renvoyez la gorgée ; puis une autre, puis une autre, jusqu’à ce que vous voyez le fond du bol.

Le docteur m'a donné des prises à prendre de demiheure en demi-heure; voici le temps d'en prendre. Une petite cuillerée à thé de poudre jaune.... dans une grande cuillerée à soupe de melasse... le tout bien démêlé. Vois comme c’est inoffensif. (// jette la prise dans le crachoir). A toutes les demi-heures que le bon Dieu amène, le crachoir prend sa prise et, le soir, le petit flacon est vide.

AUGUSTE

Ou bien on renverse la tasse. L'autre jour, il lui prit un étouffement, il se débattait, personne ne pouvait le tenir. Le docteur lui prépara quelque chose de fort

our l’affaiblir et par là le calmer. Le voilà en frais de ui faire avaler ce breuvage. Louis en se retournant dans son lit, en s’envoyant les bras de côté et d’autre,

par hasard, donne une tappe sur le vase, qui vole en morceaux sur le plancher.

LOUIS

Et au diable le breuvage !

FRANCOIS

Comment fais-tu pour ne pas rire? Franchement, pour moi, quand je verrais le directeur me plaindre, me flatter doucement, m’exhorter à la patience, quand je verrais le docteur me tâter le pouls et m’examiner la nus, et tout le monde avec anxiété s’empresser autour de moi, tout le temps, sachant dans mon intérieur, que je ne suis pas plus malade qu'eux, il me semble que je ne pourrais retenir des éclats de rire.

LOUIS

Alors on se mord la langue jusqu’au sang. Alors je me dis: prends garde, Louis, si tu ris, tu pleureras, car tu goûteras du jacquot. Je me mets sous les yeux ma promenade manquée, la confusion dont je serais couvert : il n’en faut pas davantage pour me vendre sérieux et me donner un visage de fer.

AUGUSTE

Tu as de l’esprit, Louis, je l'avoue, tu es ingénieux ; peu d'élèves peuvent en faire autant. Tu sais comme je t'aime ; eh bien! en bon ami, dans toute la simplicité de mon cœur, je dois te dire que je te plains plus que je admire ; je ne puis t'approuver.

Qu'on m’approuve ou qu'on me blâme, peu m'importe, pourvu qu’on ne me déclare pas.

AUGUSTE

Te déclarer ! jamais.

LOUIS

C’est le principal.

AUGUSTE

Mais cela n’empêche pas que ta conduite n'est pas

sans taches devant le bon Dieu.

LOUIS

Ne voilà-t-il pas qu’il va me faire un sermon ! Laissemoi ; j'ai la conscience tranquille ; je ne veux pas qu'on vienne me donner des remords à contre-temps.

FRANCOIS

Auguste à raison. Ne récites-tu pas, tous les matins, à la prière : Faux témoignage ne diras, m1 ne mentiras aucunement ? à

LOUIS

Pas de sermci !

AUGUSTE

Et tes parents, que diraient-ils s’il savaient que tu perds ainsi ton temps ?

Passde sermon, te dis-je, pas de sermon !

Et tes maîtres si bons, si dévoués pour toi méritent-

ils ? ..

LOUIS

Pas de sermon, pas de sermon ! je te l’ai dit, pas de

sermon, je ne veux pas de sermon, entends-tu, pas de sermon !

AUGUSTE

Allons, Louis, ne crie pas si fort; tu n’es pas un

lion. Si tu ne veux rien entendre, on va dire que tu n’as rieu à répondre.

LOUIS

Bonjour. Quand vous serez décidé à ne plus faire de sermon, je reviendrai. Mes amis, au revoir. —(Zonis sort).

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