DEUXIÈME PARTIE
DIALOGUE I
LOUIS, AUGUSTE ET FRANÇOIS
AUGUSTE
Je ne te ferai pas de sermon, ne crains pas; seule-
ment je veux te parler de ton intérêt, de ton plaisir. LOUIS.
Ah! de mon plaisir! c’est une autre affaire! c’est
bon, parle-moi de mon plaisir.
Pour moi, ce n’est pas pour bonne chose que je voudrais interrompre ainsi mon année, je n'aurais plus de plaisir en vacances. Je jouis d'autant plus de ce temps de repos que je suis plus fatigué, et je goûte davantage les douceurs de la maison paternelle quand il y a longtemps que je l’ai quittée.
LOUIS
Et en attendant les vacances ?
AUGUSTE
En attendant les vacances, je prends du plaisir à bien Jouer en récréation, à bien étudier à l’étude, et à bien écouter en classe.
LOUIS
Oui, le grand plaisir d’aller en classe ! d’être toujours assis sur son banc comme sur des épines, d’être toujours sur l'équivive. °
FRANÇOIS
Dis donc au moins sur le qui-vive,
LOUIS
N'importe. Quel plaisir d’être toujours à se demander: Mon maitre va-t-il me prendre pour réciter! ne me prendra-t-il pas? Tout à coup: ‘‘ Louis, récitez ; qu'est-ce que le trope ? — Le trope ?...—Qu'’est-ce que l'hyperbate ?— L’hyperbate?...—Qu’est-ce que le syllepse ? — Le syllepse ?””... J’ai beau penser, chercher, me creuser le cerveau, rien ne vient. Est-ce que je suis obligé de connaître tous ces gens-là? Tout le temps, je suis là, debout, la tête basse, les yeux fixés à terre, l’air niais sans doute, sans façon: Je fume. ‘ C’est bien, Louis, vous vous mettrez en silence, vous apporterez votre livre en récréation, et vous viendrez me réciter votre leçon.” D’autres fois, il ne dira que ces mots: ‘* C’est bien, asseyez-vous,” ce qui veut dire: c’est mal. Je m’assis tranquillement, tcat honteux, en me glissant sur mon pupitre, je suis rouge comme une poire. Puis le dimanche à la liste, on dira d'une voix solennelle: ‘* Mal récité, Louis ! ” et cela devant M. le Supérieur, devant les prêtres, et toute la communauté. En voilà du plaisir !
AUGUSTE
Mais, mon cher Louis, il faut se préparer. Que dirais-tu d’un soldat qui irait à la guerre sans avoir appris le métier des armes ? De même pour aller en classe l’écolier doit apprendre sa leçon,
LOUIS
La classe, ce n’est pas tout ; il faut faire des devoirs, des thèmes latins, par exemple. Quelle barbarie ! forcer des Canadiens qui n’ont jamais appris sur les genoux de leur mère que le français, cette belle langue française, les forcer à apprendre une langue inconnue, que pas un peuple, pas une ville, pas une personne ne parle, une langue morte enfin, et morte je ne sais depuis combien de cents ans ! Si l’on voulait m'en croire ‘ les morts avec les morts, les vivants avec les vivants.” Cependant, il faut se casser la tête pour l'écrire correc-
tement, avec élégance, sans barbarismes ; si vous en faites pas de pardon pour vous, pas de rémission ; à la liste encore on vous publiera: ‘‘ Barbarismes, Louis : Facieri pour fieri; animales pour animalia, et l’ablatif de corpus, corporis, corpe. En voilà du plaisir.
AUGUSTE
Je ne m'amuserai pas, Louis, à te prouver l’importance du latin, c’est une chose admise depuis longtemps ; seulement je te dirai que fait des barbarismes qui veut; pour les éviter, il suffit d’un peu de travail et d'attention.
LOUIS
Encore si l’on ne faisait que des thèmes latins; mais que dire de ces malheureuses versions qui nous reviennent jusqu’à deux fois par semaine. Je ne parle
as des versions grecques ; celles-là, c’est pour moi de hébreu. du chinois, de l’iroquois, à peu près comme ceci: Wenemanit, wimetaquit, atchioutchi, wetchiliousquit, nialec; je n’y vois goutte. Prenons seulement les versions latines. Virgile dit en parlant d’un géant: ter leto sternendus erat. Qui se douterait que cela veut dire : Z{ fallait le renverser trois fois par la mort. Moi, changeant leto en lecto, je traduisis : Z{ était étendu sur trois lits. On me marqua une grosse faute avec ces trois lettres cbs, ce qui signifie en langage de classe contre bon sens. Sont-ils com'auns, je vous le demande, les hommes qu’il faut tuer trois fois pour leur ôter la vie ; alors je voudrais bien savoir qui péchait contre le bon sens ? Virgile ou moi ?
FRANÇOIS
Il n’y a pas de doute que c'était Virgile.
LOUIS
Phèdre dit quelque part: animal celeste, peribis / Comment traduirais-tu cette phrase-là ?
Comme Lafontaine : Maudit coq, tu mourras !
LOUIS
Ah! Lafontaine traduit comme cela! mais suis-je obligé d’en savoir aussi long que Lofontaine, moi? Non, eh bien! j'ai traduit: Prends garde, l'animal céleste te fera périr. Le professeur cita cette traduction aux élèves comme un spécimen de naïveté, tout le monde riait aux éclats de l’animal céleste ; de la classe, l'animal céleste est passé en récréation; et pendant plusieurs mois on ne m'a plus appelé autrement que l’animal céleste. En voilà du plaisir !
FRANÇOIS
Aussi que ne fais-tu attention ? Avant de traduire une phrase, que n’examines-tu ce qui précède et ce qui suit. Un peu de réflexion te ferait éviter toutes ces bévues. Les auteurs, pour écrire en latin, n’en suivent pas moins le bon sens.
LOUIS
J'en doute. Phèdre a été inventé, je crois, pour faire forcer les écoliers. Il dit ailleurs, en parlant du loup qui veut étrangler l’agneau: faucibus incitatus. En cherchant dans le dictionnaire le mot éncitatus, je ne sais trop comment, mais chose bien sûre, je trouvai huile, je trouvai citron, je trouvai graisser, et je traduisis, traduction libre bien entendu: Un loup avec son gosier graissé avec de l'huile de citron. Je ne suis pas plus savant que le dictionnaire. Mon maître lut ma version devant toute la classe, il me fit passer à
enoux, il dit que j'étais un paresseux, il me menaça
e férules ; j'en avais du plaisir !
AUGUSTE
Ça me rappelle une traduction de Paul, de notre classe. Il faisait dire à Ovide que Philémon et Baucis servirent à Jupiter ‘‘ de la gravité confite dans de la saumure de cornouiller d'automne.” Le plus drôle de l'affaire, c'était de voir comme il était fier de son travail! comme avant de remettre sa version, il nous la lisait avec orgueil ! les narines lui en renflaient.
LOUIS
Et quand vous l’avez corrigée, il a dû eu avoir du plaisir.
AUGUSTE
Du plaisir! du plaisir! j’avoue, mon cher Louis, qu'il n'est pas facile d’en avoir en classe, quand on ne sait jamais ses leçons, qu'on ne fait pas ou qu’on fait mal ses devoirs : avant tout, il faut travailler à l’étude.
LOUIS
Bon, l'étude ! en voici encore un endroit où l’on en a du plaisir! Pas moyen de desserrer les dents: si vous essayez de souffler un petit mot à votre voisin, un maître sévère est là qui domine du haut de la tribune : “€ Louis, taisez-vous.” L'autre jour, au congé du mois, il vint un maître nouveau ; pour l'essayer, nous commençâmes à parler. Tout à coup il donne un coup de poing sur la tribune, toute l’étude en retentit, j'en sautai sur mon banc, et je fis un barbeau large comme le pouce. Puis il nous lâcha un cri: ‘ Je ne suis pas venu ici pour vous faire rire ! ” Il avait les yeux flamboyants, c'était comme l’Ante-christ.
FRANÇOIS
C'est vrai, je n’ai jamais vu rien de pareil. Les petits furent si surpris que, pendant le reste de l’étude, ils restèrent tout ébahis, la bouche béante, et les yeux tout grand ouverts.
LOUIS
Tu vois bien, François est de mon opinion.
FRANÇOIS
Pas du tout; je trouve que ce maître ne faisait que son devoir; et pour avoir gardé le silence, je ne compte pas avoir été plus malheureux.
AUGUSTE
Voyons, mon cher Louis, pourquoi sommes-nous
ici? pour faire notre éducation ; alors il ne peut y avoir ici de bonheur pour nous qu’en travaillant à former notre esprit et notre cœur. C’est en vain que nous nous tourmentons, que nous nous tournons de côté et d'autre pour trouver ce qu’on appelle plaisir dans les objets qui nous environnent et qui changent du soir au matin, il n'y a là qe fumée, au moment où nous croyons le saisir, ce plaisir trompeur s’évanouit. C’est dans la religion et dans l’accomplissement fidèle de sou devoir que se trouvent le contentement du: cœur, le doux repos de la conscience, la tranquillité de l’âme, en un mot le bonheur.
LOUIS
Chacun son goût. Pour moi, le bonheur se trouve à la maison. Là pas de longues et silencieuses études, pas de cloche maussade qui vienne tous les matins vous chanter sa triste chanson, digne, digne, din, don; pas d’autres surveillants qu’une mère indulgente : adieu silence et pensums. C’est là le pays de la vraie liberté, vous avez vos coudées franches. Voulez-vous dormir, vous dormez ; voulez-vous parler, vous parlez ; voulez-vous sauter, vous sautez ; voulez-vous danser, vous dansez ; voulez-vous chanter, vous chantez.
Nous irons chez nous
% | Nous y prom promener Nous irons jouer dans l’Ile
Hip ! Hip! Hip! Hourra !
FRANÇOIS
Le directeur ! Le directeur ! (Le directeur entre).