LOUIS, AUGUSTE, FRANÇOIS ET LE DOCTEUR
LE DOCTEUR (enérant).
Eh bien! M. Louis, comment vont les affaires ce matin ? | LOUIS.
Bien tristement, Docteur, bien tristement.
LE DOCTEUR
Etes-vous mieux ou plus mal ?
LOUIS
Toujours de plus en plus mal; je vois bien que cette : maladie finira par m’emporter... (bas) chez nous.
LE DOCTEUR
Où se trouve aujourd’hui le siège de votre maladie ? LOUIS.
A la tête, dans l'estomac, au cœur, partout, mais surtout au cœur; je ressens là une oppression qui m’étouffe ; je suis comme un homme sous le poids d’une sentence qui va bientôt décider de son sort.
LE DOCTEUR
Etes-vous bien fidèle à prendre vos remèdes ? LOUIS.
A toutes les saintes demi-heures, Auguste prend le flacon à prises, il verse une petite cuillerée à thé de poudre jaune dans une grande cuillerée à soupe de mélasse, puis démêle le tout bien ensemble: c’est cela, n'est-ce pas ?
LE DOCTEUR
Oui, et qu’en résulte-t-il ?
LOUIS
Pas plus d’effet que si je les jetais dans le crachoir.
LE DOCTEUR
Vous sentez-vous assez fort ?
LOUIS
Au contraire, très faible. J'ai passé toute la journée d'hier, couché; ce matin, j’essayai de me lever, je pouvais à peine marcher, je me luttais partout, je ne voyais pas à deux doigts de mon nez.
AUGUSTE (bas à François).
C'était à cinq heures; il faisait noir comme chez le loup, et le gaz n’était pas allumé.
LE DOCTEUR
Montrez donc votre langue,.….elle n’est pas très chargée... Vous avez le pouls bon.
LOUIS
C’est peut-être parce que je viens de prendre du vin; ça me fait du bien; de suite je me sens dans l’estomac une chaleur qui de là se répand jusque dans l’extrémité des membres. C'est le seul remède qui me fasse du bien. Ne pensez-vous pas qu’il serait à propos que j'ajoutasse un troisième coup par jour ?
LE DOCTEUR
Peut-être. Nous allons changer de remèdes ; je vous en enverrai à midi d’autres par le commissionnaire, avec la direction écrite sur le papier qui les enveloppera. Vous recevrez aussi une bouteille d’eau minérale,
vous en prendrez tous les soirs un bon coup avant de vous coucher.
FRANÇOIS (& part).
, Pauvre Louis, je te plains, tu vas cracher / LE DOCTEUR.
Bon jour, M. Louis, tâchez de prendre du mieux.
LOUIS
Merci, M. le Docteur, je vous serai éternellement obligé pour tous vos soins; je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.
LE DOCTEUR
Ce n’est rien, je ne fais que mon devoir. Au revoir! Monsieur Louis. (// se dirige vers la porte). LOUIS.
Docteur, un instant, s’il vous plaît; j'ai à vous parler d’une petite affaire : pourri:z-vous m’entendre LE DOCTEUR.
Je ne suis pas très pressé.
LOUIS
C’est une consultation. Tout dépend de vous; mon sort est entre vos mains; je suis plein de confiance en votre bonté.
LE DOCTEUR
Parlez, je vous écoute.
LOUIS
Je ne vous aurais jamais soufflé un mot de cela, si je n'eusse craint d'être à charge ici. Des écoliers doivent asser la journée avec moi, ils sont obligés de me veiler à tour de rôle ; ces jeunes gens ont d’autres choses à aire; ça finit par devenir fatiguant. Le directeur ne me l’a pas dit, il ne me l’a pas même fait entendre, il est trop délicat. Mais je comprends bien que rien n’est
pu embarrassant qu’un malade au lit dans une maison ‘éducation. Et si j'allais rester malade des semaines, des mois!
LE DOCTEUR
Est-ce que vous désireriez vous mettre en pension dans le village.
LOUIS
Il m'en coûte de quitter le collège, mes confrères, mes maîtres, M. le Directeur ; il m’en coute de m’éloigner de ma classe; tant que je suis ici, c’est un peu comme si je la suivais; j'entends la cloche qui en donne le signal, je m° transporte par l’imagination. Tous les jours, je me he ‘* demain peut-être que je serai mieux, peut-être que je pourrai suivre la communauté.” Cette pensée m'est une consolation ; loin d'ici je ne pourrai nourrir cette douce illusion.
LE DOCTEUR
Voudriez-vous aller pensionner chez les demoiselles Leguerrier ?
LOUIS
N'allez pas croire que c’est le désir de faire une promenade qui m'engage à parler. J'aime, sans doute à aller chez nous, mais pendant les vacances. Je jouis d'autant plus de ce temps de repos que je suis plus fatigué ; je goûte davantage les douceurs de la maison paternelle, quand il y a longtemps que je l'ai quittée.
LE DOCTEUR
C'est donc à Ste-Geneviève que vous voudriez aller ?
Oui.
LE DOCTEUR
Mais, c’est trop loin pour vous dans l’état où vous dites que vous vous trouvez.
LOUIS
“ Si cette maladie me conduisait au tombeau, comme les apparences semblent bien l'indiquer, je voudrais mourir chez nous. Je voudrais voir tous mes parents autour de mon lit de mort, leur dire un dernier adieu, leur demander pardon de mes offenses à leur égard, recevoir d'eux une dernière bénédiction. Je voudrais dormir dans un même cimetière avec les miens, près de cette église ou j'ai été lavé dans les eaux du baptême, et où j'ai reçu pour la première fois le pain des anges.
LE DOCTEUR
Je n'oserais prendre sur moi la responsabilité de vous faire entreprendre, malade comme vous vous dites, un aussi long voyage.
| LOUIS
Je suis bien ici sans doute; mais je serais encore mieux chez nous. On m’y prodiguerait une multitude de petits soins qu’il est impossible de trouver ici. © ma bonne mère, Ô ma tendre sœur, comme vous me soigneriez bien! Vous êtes père de famille, Docteur, et vous savez avec quelle tendresse les parents aiment leurs enfants. Si votre fils était malade, n’est-il pas vrai que vous ne le laisseriez pas dans cette sombre infirmerie, et que vous l’amèneriez chez vous dans une bonne chambre chaude.
LE DOCTEUR
Ce voyage pourrait vous faire plus de tort que de bien.
LOUIS
Comme je vous serai redevable, si je reviens à la vie ! vous serez pour moi un second père. Comme mes parents sont inquiets maintenant, je suis si loin ! comme ils vont être heureux de me voir près d'eux! Vous qu êtes si bon, M. le Docteur, pourriez-vous rester in-
ifférent à notre bonheur.
LE DOCTEUR
Ce voyage est trop long, vous dis-je ; vous paraissez trop faible pour l’entreprendre, et il fait trop froid.
LOUIS
Pour cela ne craignez rien, je prends tout sur moi. Je mettrai un bon gros capot de poil; je m’envelopperai dans de bonnes robes de cariole ‘bien chaudes, puis je me coucherai au fond du sleigh sur un épais lit de plume bien mou. Nous avons une grande et large voiture, nous n’irons que le petit pas, je serai tout comme dans mon lit.
LE DOCTEUR
Quand voudriez-vous partir ?
LOUIS
Aujourd’hui peut-être. J'ai écrit à mes parents de venir me voir; il m'ont répondu qu'ils viendraient cet après-midi pour me chercher. Le directeur a vu ma lettre, il a vu celle de mes parents ; il a envoyé la mienne, il m’a remise la leur ; il n’a pas dit un mot de remarque ; il est donc consentant que je m’en aille.
LE DOCTEUR
Montrez donc encore votre langue (1! lui tâte le pouls). C'est bien, je vais voir le Directeur et dans une heure l'affaire sera toute arrangée.
TOUIS.
Je vous remercie bien des fois, M. le Docteur. (Quand le Docteur est arrivé à la porte). Docteur, voudriez-vous me préparer des remèdes que j'emporterai chez nous ; il n’est pas de médecin au traitement duquel j'aie autant de confiance ; Je connais votre habileté.
LE DOCTEUR
C'est bon, j'espère vous en donner encore une preuve. Je vais vous montrer comme Je sais découvrir
les causes les plus secrètes d’une maladie, et comme je sais appliquer les remêdes à propos. (Le Docteur sort).
DIALOGUE II
LOUIS, AUGUSTE ET FRANÇOIS
LOUIS
Allons ! courage ; l’affaire marche ; Les incidents se compliquent, l'intérêt augmente, le nœud se forme de plus en plus, comme dirait notre professeur de Belles- Lettres : semper ad eventum festinat.
AUGUSTE
Mais, j'ai bien peur, hélas! que le nœud se dénoue par une catastrophe. As-tu remarqué ? on dirait que le Docteur met de l'ironie dans ses paroles, et qu’elles offrent un double sens.
FRANÇOIS
Oui, s’il est vrai que dans ta maladie il ait découvert les véritables causes.
LOUIS
Voyons, cessez donc de faire la corneille, et de prècher à contre-temps en prophète de malheur. Le docteur est blagué, comme un simple mortel, voilà tout. Ayez plus de confiance en mon étoile; le vent est bon, déployons la voile, et vogue la galère.
AUGUSTE
Très bien, verra qui vivra.
LOUIS
Veux-tu que je te dise ce que tu verras ? tu vas voir le directeur dans un instant venir me dire ; ‘‘ Louis, préparez vos effets, vous pourrez partir cet aprèsmidi.” Après-midi tu verras, avec sa longue ceinture rouge, le graud José, notre homme, qui viendra me
dire: ‘* Vite, M. Louis, partons ; je suis venu vous chercher ;” et ce soir tu verras que je suis parti. Mais ce que tu ne verras pas, et que je verrai, moi, Louis Latulippe, ce sont les plaisirs du jour de l’an.
AUGUSTE
Halte là, Louis ; j'espère que 69 finira ici comme . . Q , ailleurs, et nous aussi nous aurons notre jour de lan.
FRANÇOIS
Avec un beigne à déjeûner.
AUGUSTE
Et pour moi, Dieu merci, ce jour n’est pas sans charmes !...
LOUIS
Qu’a-t-il donc de si charmant ?
AUGUSTE
L’entrevue de huit heures, par exemple ; les franches et cordiales poignées de mains que les élèves se donnent ; les souhaits de santé, de succès, de bonheur qu'ils s’envoient et se renvoient comme un feu roulant ; on dirait d'anciens amis qui se revoient après une longue séparation ; il y a là-dedans quelque chose de simple, de naïf qui sent son parfum d’antiquité. Puis en communauté, nous allons rendre visite à tous les prêtres ; nous nous pressons en foule dans ces chambres trop étroites, partout nous sommes reçus avec de bonnes et douces paroles ; il règne une aimable familiarité, nous sommes en famille.
LOUIS
J'avoue qu'il a là quelque chose de vrai; mais toujours ce n’est que l’image de ce qui se passe à la maison paternelle; or, si l’image est si belle, que sera-ce donc de la réalité? Quand les écoliers se donnent la main, tu trouves cela joli ; moi, je trouve
cela fou. Le matin, on se lève, on se regarde avec de grands yeux, on se sourit les uns aux autres, et l’on semble se dire : c'est aujourd'hui le jour de l'an, bonne année ! maïs pas un mot ; on va à l’étude, pas un mot; on descend à la chapelle, pas un mot. Tout à coup, le déjeûner fini, trois heures après qu’on se coudoie côte à côte, à un moment donné, voilà que ce n’est plus qu'un cri, qu’un saut; ce ne sont plus que poignées de main à se casser les doigts, que souhaits reçus, souhaits donnés, souhaits renvoyés, sans que personne ne fasse attention ni à ce qu'il dit, ni à ce qu’on lui dit. Vous croiriez que tout le monde est pris de vertige.
ERANÇOIS.
L'explosion de notre joie est d'autant plus grande qu'elle a été comprimée pendant quelque temps.
Et pourquoi la comprimer si longtemps cette joie ?
C’est la règle et le bon ordre qui le demandent. N'est-ce pas joli de voir, jusque dans nos plus grands jours de fête, le règlement qui règne en maitre.
LOUIS
Chez nous, il n’y a pas de tous ces règlements-là. Aussitôt papa debout, flan, nous voilà tous à genoux à ses pieds pour recevoir sa bénédiction ; la main tendue sur nos têtes, il nous dit solennellement: ‘* Mes enfants, je vous bénis, soyez toujours bons, que le bon Dieu vous bénisse comme je vous bénis.” Puis viennent les embrassettes, les souhaits, les étrennes; les petits enfants sautent de joie en voyant leurs bas que leurs bons anges, pendant la nuit, sont venus remplir de bonbons; et les plus grands prennent à la santé de la nouvelle année un petit coup de vin de raisin, en chantant La Guinolé. Puis la journée se passe en visite, visite ici, visite là ; on va voir les voisins, les voi-
sines, les cousins, les cousines, les oncles, les tantes, le vieux grand-père, la bonne grand’mère. Partout des civilités, des révérences et des baisers sucrés. Ici il n’y a pas moyen seulement de becquer son meilleur ami.
AUGUSTE
Tout cela, ne l’avons-nous pas le lendemain? Nos parents viennent, ils nous apportent à plein sac nos étrennes et la bénédiction. Cette année, dans le cours de l'après-midi, nous aurons une séance, des chansons, de la musique en masse; on va étrenner la nouvelle bande, qu’on vient de recevoir de Paris, don généreux de M. C. Dubé, curé de St-Martin ; autant de plaisir que tu ne goûteras pas chez vous. Nous allons représenter une comédie, à laquelle tu pourrais peut-être profiter ; j'y joue un rôle, ça fait toujours un petit velours de paraître en public.
LOUIS
Tant qu’à paraître en public, ça m’arrivera dix fois contre toi une. Le Carnaval, n'est-ce pas le temps des repas, des noces, des fricots ; aujourd’hui on est invité ici, demain on est iuvité là, un autre jour c’est ailleurs. On n'arrête pas. C’est aussi le temps des boucheries ; partout on est reçu à la viande fraîche, aux sauces grasses, aux ragoûts à la boulette, aux tartes à la viande, des belles tartes jaunes comme un safran...
FRANÇOIS
Tu vas bien attrapper le prince /
LOUIS
Puis, le soir, le bal. On danse des gigues, des danses à huit, à six, des rigodons, digue, don, duine, des rigodons au son du violon. Chacun fait son saut, son step ; c'est à qui sera le plus smart. Vive la joie! Ensuite vient le tour des jeux, le Colin-maillard, la Zelle bergère, la Compagnie vous plait-elle, elle ne me plaît pas toujours à moi, la compagnie ; je fais le difficile. A la
table, de temps en temps, on interrompt le repas, quelqu’un entonne une chanson, tous les autres répondent en chœur ; il y a vie, entrain, c'est fort, ça roule toujours.
S'il ne tient qu’à chanter pour te procurer le bonheur, tu peux être heureux ici jusqu’à t'égosiller ; il me semble que le chant est assez à Ja mode.
LOUIS
Oui, mais dans le monde, ce ne sont pas toujours les mêmes chansons que l’on renote : ‘* Marlborongh s’en va-t-en guerre,” ‘ Sur le pont d'Avignon tout le monde y passe,” ‘‘ Savez-vous planter des choux à la mode, à la mode, savez-vous planter des choux à la mode de par chez nous ? ”” On chante des chansons du bon vieux temps, alors que les Canayens n'étaient pas des fous, qu’ils aimaient à prendre un coup:
Encore un petit coup de piton, Que ça me r’mette, que ça me r’mette, Encore un petit coup de piton, Que ça me r’mette sur le ton.
Ou bien :
Ça me rince la dal’ la dalle, Ça me rince la dal’ du cou.
AUGUSTE
C’est scandaleux ; à t’entendre, Louis, on se croirait transporié au temps d'avant la tempérance.— Au revoir, dans un instant. Je vais aller faire un petit tour en récréation, jaser un peu avec les confrères. Puissestu perdre tes goûts mondains et revenir à des idées plus sobres.
FRANÇOIS
Attends-moi, Auguste, je vais avec toi. (Auguste et François sortent.)