‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 85 sur 122 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

JULES ET FéÉUIx.

JuLESs.—11s ont soif, ces ivrogne:, toujours soif, el ils ne peuvent se désaltérer.

Fécix.—Ce Drinkwater dont il vient de parler, est-ce notre M. Boileau, le ‘‘ go-a-hend et la civilization ?"

Juues.—Lui-même.

Fécix.—Que fait-il par ici ?

Juues.—Je t'assure qu'il est bien dégradé, il est tombé bien bas,

FÉux.—Ah! le malheureux. C'est le bon Dieu qui le punit. Imagine-toi qu'il avait réussi à embaucher huit cents familles.

Juces.—Huit cent familles !

Féuix.—Oui, huit cent familles.

JuuEs.—Quelle perte pour le petit peuple canadien-français ! Les vrais patriotes ont bien raison de verser sur ces départs, des larmes amères,

Féux.—En effet, je le comprends maintenant. Ces infortunés ont trouvé bien noir et bien dur le pain de l'exil. Que de fois ils ont maudit ce gueux de Drinkwater.

Jues.—-Mais comment ce misérable a-t-il pu faire tant de victimes ?

Fércix — Comme il a fait avec nous, en multipliant les promesses outre mesure. D'abord, les enfants au-dessous de quinze ans ne devaient rien payer pour leur passage, les autres personnes devaient payer seulement dix piastres chacune, et pour faire ce paiement où leur donuait un délai d'une année.

JULES.—Et qu'est-il arrivé ?

Féux.—Les enfants ont payé leurs frais de route ; les grandes personnes ont dû donner douze piastres an lieu de dix, et le délai n'existait que dans l'imagination de Drinkwater. De plus, les enfants de huit à dix ans devaient gagner cinquante centins par jour et les autres une piastre.

Jues.—Et puis ?

Féux.— Plusieurs enfants n'ont rien reçu du tout; d'autres ont reçu trente sous, un écu, une piastre, salaire dérisaire pour quinze jours. Ces pauvres enfants ont été maltraités d'une mauière horrible, le chef d'atelier, homme brutal, en a saisi une couple à la gorge, dans ses accès de colère ; et on fut obligé de les lui arracher des bras, car il leur eut donné la mort, je crois.

Juues.—Les grandes personnes ont-elles été plus heureuses pour leur salaire ?

Féux.—Elles ont gagné, comme de raison, plus que les enfants ; mais on a retranché sur leurs gages, de manière qu'elles ne gagnent à peu près que leur nourriture.

Juuxs.—Et cette nourriture coûte cher ?

Féux.—Driukwater leur avait promis qu’on leur fnurnirait les vivres au même prix qu'au Canada ; cependant ils n'ont pu s'en procurer qu'à un taux exhorbitant ; les œufs coûtaient deux schelings la douzaine, les patates deux piastres le minot, la farine, dix piastres le quart.

Juues.—C'est indigne, Drinkwater mériterait la prison,

Féuix.—Eufin, il ne devait pas y avoir là de boisson enivrante ;

on y trouverait des écoles catholiques, des convents, des prêtres canadiens.

Juues.—Ces conditions, je suppose, n'ont pas été respectées plus que les autres.

Fix. —0O dérision! en face même de la maison à six étages où étaient entassées les malheureuses familles, il y avait une taverne extrèmement mal tenue, où les ouvriers pouvaient aller boire tant qu'ils voulaient, Qu'il était triste de voir la douleur des bonnes mères canadiennes qui se voyaient jetées avec leurs eofants dans une atmosphère de scandale et de désordre.

Juues.—11l y avait des couvents ?

Féuix.—Pas un seul.

JuLes.—Des écoles catholiques ?

Féuix.—Pas une seule.

Juues.—Des prêtres canadiens ?

Féux.—Pas un seul.

JuLEs.—A la fin que sont devenus ces pauvres gens ?

Féuix. —Ceux qui avaient de l'argent ont quitté leurs fers et sont allés chercher de l'emploi ailleurs; mais c'est le petit nombre.

Juues.—Et les autres ?

Féux.—Les antres sont restés dans l'esclavage. Ils sont en-

dettés ; ils sont surveillés de jour et de nuit ; ils n'ont presqu'aucun espoir de revoir le ciel libre de leur patrie.

Juues. —Canadieus-Français, voilà comme on est traité sur terre étrangère. Tous sont partis, cependant, avec la conviction qu'ils allaient sûrement trouver la fortune et le bonheur.

Féux.—0 compatriotes, ne croyez donc jamais aux promesses de ces misérables “mbaucheurs. Plus leurs paroles sont mielleuses, plus vous devez conclure qu'ils sont payés cher pour vous livrer à la rapacité des spéculateurs américains. (Boileau, Roïsvert et Lebrun entrent.)

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