SCÈNE Il
GAGNON et FÉLIX.
Féux.—Toujours gai, Pierre !
GaGNoN.—Toujours, M. Félix ; il vaut mieux rire que pleurer,
Féuix.—Sans doute. Tu v’as pas pleuré souvent, je crois ?
GAGNon.—C'est vrai. Des fois, pourtant, j'ai eu des peines cuisantes. Quand La Caille est morte, par exemple, j'avais le cœur gros, je vous assure. Mais je vous avouerai franchement que mes plus grands chagrins n'ont pas duré plus de cinq minutes. À propos, que fait donc M. votre père et tous les invités ? il y a deux heures qu’ils devraient être arrivés.
FEux.—Je ne sais trop, j'arrive directement de chez moi, du canton Labelle. Tiens, j'y pense, c'est aujourd’hui qu'a lieu la première réunion du conseil municipal de St-Ignace, et tu sais que mon père est un des conseillers ; ils peuvent avoir de grandes affaires à traiter.
GAGNON.—(Ça pourrait bien être le cas, en effet ; surtout si Gendreau le plaideux se met à faire l'avocat, ils ne sortiront pas avant les étoiles. Or ça, M. Félix, comment trouvez-vous le métier d’habitant ?
FÉux. —fxcellent, Pierre, magnifique.
GAGNox.—Regrettez-vous vos manufactures des Etats-Unis ?
Féuix.—Je ne regrette qu'une chose, c'est d’y être allé. J'ai perdu les quatre plus belles années de ma jeunesse. Si j'étais resté au Canada, j'aurais sous les pieds, comme mon frère Charles, une belle terre presque toute faite.
GAGNON.—Tout de même, on dit que vous n'allez pas mal en besogne.
Féuix.—Je voudrais aller encore plus vite. J'ensemencerai dix arpents au printemps.
GaGnoN.—Dix arpents pour un homme seul, tonnerre d'un nom, c'est beau. Dites donc, ça vous force-t-il le rernguier que de bûcher toute la journée ?
Féuix.—Dans les commencements, je t’avoue que le soir j'avais les bras un peu raides, et les côtes sur le long; mais je dormais d'un si bon appétit, je me levais le matin frais et dispos; puis, vois-tu, je me sentais léger, j'avais la joie au cœur.
Gacnon.—C'est que la joie, voyez-vous, la joie, c'est quelque chose. Tonnerre d’un nom, vive la joie!
Féuix.—Je me sens libre, je suis roi et maître sur ma terre, je ne dépends plus d’un maître souvent dur et arbitraire. Je ne crains plus les grèves, la réduction des gages ; je travaille pour
mor, compte, le profit est à moi. Le sol que je foule m'appartient ; je vis au milieu des miens, à quelque distance de ma fainille ; si je tombe malade, mes bons parents viendront à mon secours ; je leur fais pliisir quand je parais dans la maison de mon père, je ne vois plus que des visages riants. Tous les dimanches, à la porte de l’église, je rencontre les amis et cela fait du bien au cœur. Autrefois, à Ste-Thérèse, je possédais tous ces avantages, mais je ne les comprenais pas ; l'expérience m'a instruit. Ah! si les jeunes Canadiens savaient ce qu'ils perdent en s’expatriant, jamais ils ne quitteraient le Canada. (Charles entre.)