‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 97 sur 122 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

GAGNON, FÉLIX, CHARLES, BLAINVILLE, GENDREAU, GRA- TON, DESJARDINS, HECTOR, AMÉDÉE, JULES, RIVARD ET AUTRES.

GAGNoN.—Tiens, M. Jules ; bonjour, mon cher M. Jules. Le cœur me saute de joie de vous voir.

Juces.— Bonjour, Pierre. Toujours le même, tu ne vieillis pas,

GAGNON. — Tonnerre d'un nom, vous avez vieilli, vous ! Je savais bien que vous reviendriez.

Jures.—Et pourquoi donc ?

GaGNon.—Les Blainville ont trop de bon sang dans les veines pour se perdre comme ça.

Jues.— Voyons, trève aux reproches comme aux compliments, Pierre. J'ai fait une faute, je veux la réparer. J'espère que tous mes bons amis m’aideront.

GAGNon.--Et puis vous avez eu bon nez, vous êtes arrivé juste

à temps pour le fricot.—M. Blainville, quand vous voudrez commencer le repas, tout est prêt.

Buainvizze. —Mes amis, approchez-vous sans cérémonie, prenez place autour de la table. (Chacun prend sa place.)

GaGnox.—D'abord, je vais servir la trempette. Si quelqu'un la trouve trop forte, il y a de l'eau sur la table pour la baptiser.... Que chacun émiette son pain; les uns aiment mieux le casser gros, les autres fin ; j'ai voulu laisser chacun à son goût. Or ça, M. Jules, vous venez de loin, vous êtes maigre et fluet comme un yankee, vous en prendrez bien deux pleines micouennes.

.Juces. Comme tu voudras, Pierre.

GaGyon.—Mangez, messieurs, mangez ; pendant ce temps-là,la chaudière bouille, le sirop s'épaissit, bientôt ce sera le tour de la tir. La neige est dure, les foques vont être fameuses.

BLaAIN VILLE. — Allons donc, Graton, est-ce que tu ne sais plus chanter ?

Tous.—Oui, oui, une chanson, une chanson !

GRATON . —{1l chante, les autres répondent en cœur.)

Dimanche après les vêpres Y aura bal chez Boulé ; Mais il n’y va personne

Que ceux qui savent danser.

Vogue, beau marinier, vogue, Vogue, beau marinier.

Mais il n’y va personne

Que ceux qui savent danser.

Louison Blais, comme les autres Voulut itou y aller.

Louison Blais, comme les autres Voulut itou y aller.

Noti, lui dit sa maîtresse,

T'iras quand l'train s'ra fait.

Non, lui dit sa maitresse, T'iras quand l'train s'ra fait.

Il s’en fut à l'étable

Les animaux soigner.

Il s'en fut à l’étable

Les animaux soigner ; Prit Barrett’ par la patte Et Caillett’ par le pied.

Prit Barrett’ par la patte

Et Caillett’ par le pied.

Quaud tout sou train fut fait, Il s’en fut s'habiller.

Quand tout son train fut fait, Il s'en fut s'habiller ;

Mit son gilet barré

Et ses souliers français.

Mit son gilet barré

Et ses souliers français.

Quaoud il fut habillé

ll s’en fut chez Boulé.

Quand il fut habillé

Il s'en fut chez Boulé.

Quand il fut chez Boulé, Il se mit à danser.

Quand il fut chez Boulé, Il se mit à danser.

Quand il eut bien dansé, Il s'en alla s’coucher.

Gagnon.— Dites donc, M. Jules, avez-vous du plaisir comme cela aux États-Unis ?

Juzes.—Non, Pierre, voilà cinq ans que je n'ai pas ri de si bon cœur.

CHaRLEs.—Pourtant, comme disait M. Drinkwater, c'est le pays du go-a-head et de la civilization.

Féuix.— Oui, le go-a-head ne donne pas le temps de respirer. Il a créé, par de là les lignes, une nouvelle espèce d'hommes, un peuple à part, une race de machines vivantes.

CHarues.—C'est le pays de la liberté. |

Féuix.—Oui, ils portent le nom d'hommes libres, mais en réalité ce sont des esclaves, aussi esclaves que l’étaient les nègres en Louisiane et au Texas.

CHarLes.—Ils travaillent dans des palais et fabriquent de riches étoffes.

Féuix. —Oui, et ils habitent eux-mêmes de misérables réduits ; ils sont couverts de haillous.

CHarces.—Ils respirent l’air de la grande république, à l'ombre du drapeau étoilé.

Féux.—Oui, mais ils ne respirent dans leurs factories qu'un air vicié et corrompu ; leur travail est pénible et fatal au déve-

M Te

loppement de la vie. Quand ils sont devenus vieux ou malades, ou les entasse dans les poor-houses, où ils meurent de misère et d'inanition.

DessarDiNs.—Tu dis que lès hommes, là, sont des espèces de machines ?

Féuix,— Oui, entrez dans nn de ces palais de l’industrie: le bruit est assourdissant, l'air siffle à nos oreilles, et devant vons, debout, pâles, fatigués, se tiennent des fantômes impassibles, comme s'ils étaient attachés à la roue de la destinée. L'ouvrage n’est jamais fini, il ne varie jamais. La main doit suivre ce mouvement mesuré et monotone qui demande le silence et fait trembles l'édifice jusque sur ses bases ; même la pensée est captive et comme dans les fers ; la grande machine, seule, semble vivre et être la cause unique des mouvements inconscients de mille corps humains.

Juces.—Dans le sud, aux jours de l'esclavage, les nègres, par leurs plaintives mélodies, soulageairnt leur travail et adoucissaient la tristesse de leur cœur ; mais dans les manufactures, l’homme avance dans la vie, sans parole, sans chant, muet ; il travaille comine le cheval et le bœuf, en silence.

GAGNON. — Tonnerre d'un nom! je mourrais bien par là. Il faut que je chante, moi. Pour le Canadien, le chant, c'est la vie.

Féuix.—Mais ce qui me faisait le plus de mal au cœur, c’est le sort des pauvres petits enfants. S'ils sortent de leurs misérables réduits, ils se trouvent dans la rue; c’est là leur seule place de jeux, au milieu du bruit, du va-et-vient des voitures, des mauvaises paroles et des blasphèmes. Ils ne voient jamais les fleurs s'épanouir, ils n’entendent pas les oiseaux chanter ni le ruisseau murmurer. Ils sont nés en prison et ils vivent dans les chaînes de la servitude.

BLAINvILLE.— Rien n’est si heureux que l'enfant de nos campagnes : nu-pieds, nu-tête, il court à travers les bois et les champs ; ses facultés se développent fraîches et vigoureuses ; son œil vif, ses joues roses, la prestesse de ses mouvements, indiquent la santé et la force.

Féuix.—L'enfant des manufactures, au contraire, est faible de corps et faible d'esprit. Il vit dans son moulin ou dans la rue; l'air vicié du milieu où il se trouve le conduit presque toujours à la taverne,

JuLEs.—Oui, mes amis, jamais je n’ai compris comme dans ces tristes années de mon exil volontaire, ce qu’il y a de liberté, de douces joies e‘ de bonheur daus notre cher Canada. Le grand patriote de notre politique avait bien raison de le dire et de le chanter : rien n’est si beau que son pays (#7 chante.)

— Eÿ —

Comme le dit un vieil adage :

Rien n'est si beau que son pays ;

Et de le chanter, c’est l'usage,

Le mien, je chante à mes amis. (es) L'étranger voit avec un œil d'envie Du St-Laurent le majestueux cours ;

A son aspect le Canadien s'écrie : | pis O Canada! mon pays! mes amours! ÿ Maints ruisseaux et maintes rivières

Arrosent nos fertiles champs,

Et de nos montagnes altières

De loin on voit les longs penchants.

Vallons, côteaux, forêts, chutes, rapides, De tant d'objets, est-il plus beau concours ? Qui n’aimerait tes lacs aux eaux limpides ?

O Canada! mon pays! mes amours !

Les quatre saisons de l'année,

Offrent tour à tour leurs attraits,

Le printemps, l’amante enjouée

Revoit ses fleurs, ses verts bosquets.

Le moissonneur, l'été, joyeux s'apprête A recueillir le fruit de ses labours, Et tout l'automne et tout l'hiver, on fête:

O Canada! mon pays! mes amours !

Le Canadien, comme ses pères, Aime à chanter, à s'égayer.

Doux, aisé, vif en ses manières, Poli, galant, hospitalier, A son pays, il ne fut jamais traître, A l'esclavage, il résista toujours ; Et sa maxime est la paix, le bien-être Du Canada! son pays! son amour !

O mon pays, de la nature

Vraimeut tu fus l'enfant chéri ;

Mais l'étranger souvent parjure,

En ton sein, le trouble a nourri.

Puissent tous tes enfants enfin se joindre, Et valeureux, voler à ton secours !

Car le beau jour déjà commence à poindre, O Canada! mon pays! mes amours !

(Lafleur et Labrie entrent.)

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