SCÈNE VI
GAGNON, FÉLIX, CHARLES, BLAINVILLE, GENDREAU, GRATON, DESJARDINS, HECTOR, AMÉDÉE, JULES, RIVARD, LAFLEUR, LABRIE ET AUTRES.
LAFLEUR.—Pardon, messieurs, si nous nous présentons à contre-temps. M. Rivard est-il ici ?
Rivar.—C'est moi, messieurs ; entrez, s’il vous plait.
LarLeur.—Nous sommes allés frapper chez vous, M. Rivard ; on nous a dirigé vers cette sucrerie. Encore une fois, nous demandons excuse à la compagnie de la déranger au milieu de cette fête, mais c’est pour affaire importante.
RivarD.—J'espère au moins que vous n’avez pas l'intention de me faire prisonnier.
LArLEUR.—Non, certes, nous ne venous pas vous faire de chicane mal à propos. Nous allons vous dire en deux mots, pour aller au plus court, que nous sommes délégués auprès de vous, par les libres électeurs de Papineauville et des paroisses environnantes, pour vous prier de vous laisser porter candidat à la représentation du peuple en parlement, pour le comté d'Ottawa.
Tous (se levant de table).—Très bieu, très bien !
GAGNoN.—M. Blainville, maire! M. Rivard, représentant ! quelle belle fête au sucre !
" : sur.—A plusieurs assemblées particulières, entre autres à
suville, à la Gativeau et à Aylmer, convoquées dans le but
”.: choix d’un candidat digne de nous représenter à l’assem-
L'.. 2gislative de Québec, c'est toujours votre nom qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages.
Rivarn.—Monsieur, vous me surprenez.
LarLeur,—®%n effet, monsieur, soit dit sans vous flatter, vous avez tout ce qu’il faut pour faire un digne représentant du peuple, et en particulier de la classe agricole qui a un si grand besoin de bons représentants daus la législature. “
Tous.—C'est vrai, c'est vrai!
LaFLEurR. — Vous avez les mêmes intérêts que nous; vous avez de l'instruction et la connaissance des affaires; et ce qui vaut mieux que tout le reste, vous êtes connu pour votre droiture, votre intégrité, votre honnêteté ; pour tout dire en un mot, nous avons pleine et entière confiance das votre patriotisme.
Tous.—Oui, oui, nous avons coufiance en vous.
Rivarn.— Votre demande me flatte assurément beaucoup; et j'étais loin de m'attendre à cet honneur, Cependant, je ne vous dirais pas la vérité, si je vous laissais croire que je suis le moins
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du monde embarrassé sur la réponse que je dois faire. J'ai réfléchi plus d’une fois à la ligne de conduite qu’un homme doit suivre en pareille circonstance, et ma réponse sera brève et claire.
GAGNON (portant une buche).—Voici le husting. M. Rivard veuillez monter sur le Austing.
Tous.—Montez, montez sur le Austing.
RivarD (après étre monté sur la buche).—Si je ne consultais que mes intérêts et mes affections personnelles, je jetterais loin de moi toute idée d'abandonner un geure de vie que j'aime et qui me convient, pour en adopter un autre qui me semble incompatible avec mes goûts et mes sentiments. Mais je sais que les devoirs d'un homme ne se bornent pas à la vie privée ; je sais que pour être bon citoyen, il faut encore s'occuper dans la mesure de ses forces, du bien-être et du bonheur de ses semblables, et que personne ne peut refuser de prendre sa part des charges que la société impose à quelques-uns de ses membres dans l'intérêt général.
Tous.—Très bien! très bien !
Rrvarn.—J'accepte donc la candidature que vous venez de me proposer au nom d’une grande partie des électeurs du comté; je me chargerai de votre mandat, si vous me le confiez, mais je ne le sollicite pas.
LABRiE.—Si toutefois quelqu'un s’avisait de vous susciter un adversaire, comme cela pourrait bien arriver, et qu'il fallût soutenir une lutte, je suppose que vous n’hésiteriez pas à mettre une petite somme au jeu.
Rivarp.—Monsieur, j'accepte une charge, je ne l’achète pas. Je me croirais criminel, grandement criminel, si je dépensais un sou pour me faire élire.
LABRIE. —Mais si votre adversaire y mettait de l'argent ?
Rivarp.—Qu'il en mette, ou qu'il s’en mette pas, ce n'est pas une question pour moi. S'il y a dans le comté d'Ottawa une majorité d’électeurs assez vile pour se vendre au plus offrant, soyez sûrs que je ne suis pas l’homme pour les représenter en parlement. Si l’on veut absolument corromore le peuple canadien, autrefois d’une moralité à toute épreuve, je n'aurai au moins, Diéu merci, aucun reproche à me faire à cei égard.
GaGnon.—Tonnerre d'un nom! hourra pour Jean Rivard, le candidat des honnêtes gens !
Tous.—Hourra pour Jean Rivard !
GENDREAU.— Avant de crier hourra, moi, j'aimerais à connaître quelle sera la politique de notre futur représentant.
GAGnox.—Bon, encore le vieux grognard qui va nous élever un procès.
Tous.—Ah ! le péaideux !
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Rivarn.—Laissez dire, messieurs. En posant celte question, M. Gendreau est dans son droit. Ma politique se résumera dans ces deux mots: la protection de l’agriculture et l’avancement de la colonisation.
GenpreAu.—Mais quel serait, suivant vous, le meilleur moyen de perfectionner l’agriculture.
Rivarn.—Ce serait, d’une manière générale, de protéger dauS la législation les intérêts agricoles comme on le fait pour les intérêts commerciaux et manufacturiers. Ce serait, en particulier, d'encourager, par toute la proviuce, l'établissement des cercles agricoles, et d'y envoyer des hommes entendus pour donner des lectures sur l’art de cultiver ; ce serait de favoriser, même à prix d'argent, l'érection de certaines industries se rapportant à l’agriculture, telles que beurreries, fromageries, manufactures de sucre de betteraves, afin de forcer, par l’appas du gain, les cultivateurs à abandonner la culture exclusive des grains pour admettre sur nne plus grande échelle, celle du foin, des pâturages et des légumes.
GENDREAU. —Et que feriez-vous pour la colonisation ?
RivarD.—Je ferais arpenter les cantons avant que les colons ne se présentent pour s’y établir ; je conduirais de tous côtés des chemins nombreux ; je pousserais dans les montagnes plusieurs lignes de chemin de fer; en particulier je prolongerais, sous le nom de Grand Nord, le chemin de colonisation de St-Jérôme, d'abord jusqu'à Ste-Agathe, ensuite jusqu’au lac Nominingue, puis en passant par la tête de la Lièvre et de la Gatineau, jusqu’au lac Témiscamingue.
GENDREAU. —Bon ! de cetrain-là, vous allez ruiner la province ! Figurez-vous, messieurs, un gouvernement qui a sur les bras dix chemins de fer, vingt manufactures de sucre, cent fromageries, deux c£uts beurreries. Dépense ! dépense ! quelle dépense !
RIVARD.—Oui, la dépense ! C'est là, je le sais, le grand obsta - «le. Il est vrai qu'on ne recule pas devant cette grave difficulté lorsqu'il s’agit de canaux, de vaisseaux transatlantiques, d’édifices gigantesques pour les bureaux du gouvernement, et mille autres choses peut être d’une importance secondaire. On y approprie alors, sans y regarder de près, des centaines, des milliers, des millions de piastres sous prétexte d'utilité publique. Mais lorsqu'il s’agit de l’agriculture, cette mamelle de l’état,comme l’appelait un grand ministre, cette reine des industries, comme disait Napoléon, la base, la source première de la richesse d'un pays, on tremble de se montrer généreux. Comment ne comprend-on pas que, dans un pays jeune comme le nôtre, l’agriculture devrait être l'objet principal de l'attention du législateur? En supposant même pour un instau que le gouvernement se laissät aller à ce qui pourrait sembler une extravagance dans l'encouragement
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donné à l’agriculture et aux industries qui s’y rattachent, qu'en résulterait-il ? Aurions-nous à craindre une banqueroute? Oh! nou, au contraire, une prospérité inouïe se révèlerait tout-àcoup. Des centaines de jeunes gens qui végètent dans les professious, ou qui attendeut leur vie du commerce, ou des industries des villes, des emplois publics, abaudonneraient leurs projets pour se jeter avec courage dans cette carrière honorable. Et soyez sûrs d'une chose, du moment que la classe instruite sera attirée vers | agriculture, la face dn pays sera changée
"GENDR&AU. —Et nous serons ruinés !
GAGNON. — Vas-tu fermer ta margoulette ?
Tous.—Oni, oui, Géndreau, tais-toi, c'est assez.
Rivarp.—"essieurs, eucourager le défrichement des terres in” cultes et la production du sol, non par des demi-mesures, mais par des mesures larges, généreuses, puissantes, voila ce qui stimulera le commerce et l’industrie et fera du Canada un pays véritablement prospère. Ce sera là ma politique, si j'ai l'honneur de vous représenter à l’assemblée législative de Québec, ce sera le premier article de mon programme. (Applaudissements. )
BLAINVILLE, —Mes amis, j'ai une petite histoire à vous conter. Il y à sept ans un jeune homme, sorti tout frais du collège, venait ine faire ses adieux à la Grand'Côte, à Ste-Thérèse. 11 partait pour s'enfoncer dans la forêt afin de se créer un établissement. Il n'avait pas l'air très fort, mais on voyait à ses paroles qu'un cœur vaillant battait dans sa poitrine. (Applaudissements.) Je le vis partir à pied, suivi d’un homme à son service, tous deux portant sur leurs épaules des sacs de provisions et les usteusils du défricheur.
GAGNoON.—Cct homme là, c'était moi, tonnerre d’un nom! détait Pierre Gagnon.
BLAINVILLE, —En le voyant s'éloigner, je ne pus m'empêcher de m'écrier : ‘‘il y a du cœur et du nerf chez ce jeune homme; il réussira, ou je me trompe fort.” (Applaudissaments.) Eh bien! nes amis, ce jeuue homme, vous le connaissez sans doute.
Tous.—Oui, oui, hourra pour Jean Rivard !
BLAINVILLE, —Aun milieu de cette forêt touffue, qu'il traversa à pied, s'élève aujourd'hui la belle et riche paroisse de St-Ignace, entourée de vingt autres paroisses florissantes, Electeurs du comté d'Ottawa (je voudrais être entendn de tous) et vous surtout, dont le travail et l’industrie ont fait ces cantons si prospères, dites, y a-t-il quelqu'un pins digne de vous représenter au parlement que uotre brave et courageux concitoyen, Jean Rivard ?
Tous.--Non, non, vive Jean Rivard !
BLAINVILLE. —Et aussi, dites: vive l’agriculture! car c’est l’agriculture intelligente, c'est l’agriculture raisonnée qui a fait M. Rivard ce que nous le voyons aujourd'hui: vive l’agriculture !
Tous.—Vive l’agriculture !
BLAINVILLE. —La colouisauon est en train de créer, au sein des Laurentides, uue nouvelle proviuce de Québec, plus riche, plus populeuse que l’ancienne. La colonisation est l’œuvre de prédilection de M. Rivard, c'est pourquoi j'ajouterai: vive la colonisàtion !
Tous.—Vive la colonisation !