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avantages , lorsqu'il veut exciter à la vertu cette multitude des âmes faibles, puisque la prééminence parmi les peuples se serait trouvée pendant tant de siècles le partage du crime. Voilà les conséquences auxquelles vous vous condamnez, lorsque , dans ce tableau qui nous présente , chez le même peuple , un si admirable enchaînement d'abord de vertus et de prospérités, ensuite de corruption et de décadence, vous venez elTacer les vertus. Alors une des branches les plus riches de l'histoire est frappée de stérilité entre vos mains; ou si elle produit encore des fruits, ils sont empoisonnés. Voyez plutôt les choses sous un jour qui ne peut humilier que le vice. A l'exemple du plus beau génie (je ne veux pis même vous opposer ici une autorité profane) , à l'exemple du plus beau génie de l'Eglise naissante, lorsque, dans ce magniflque ouvrage de la Cité divine, il vient à parler des Romains, expliquez plutôt cette grandeur de plusieurs siècles par des vertus, devenues au moins les auxiliaires d'une politique profonde; et vous ne ferez que partager l'opinion qui avait prévalu jusqu'à nos jours. Je vais plus loin. Eu même temps que vous
cesserez d'attaquer les fondements sur lesquels s'appuie la certitude de toutes les histoires , vous penserez sur les effets généraux des vertus et des vices , et comme les plus fortes têtes qui se soient jamais occupées des gouvernements, et comme la multitude. ^C'est en effet une opinion heureusement dominante parmi les hommes, que les prospérités durables sont le plus souvent le partage des peuples fidèles à la morale; que la misère et la servitude deviennent tôt ou tard le châtiment de la mollesse dans l'opulence et de la tyrannie dans la victoire ; que le crime peut bien obtenir quelques prospérités éclatantes et faire gémir à ses pieds la vertu , mais que presque toujours son triomphe passe comme un coup de tonnerre. Et ces disgrâces de la vertu sont encore , sous un point de vue , un bonheur , puisque , si sa prospérité est un attrait pour la faiblesse , sa misère est une épreuve pour la force , et tout ensemble un avertissement pour tous d'élever plus haut leurs regards. Oui veut rélléchir alors, même indépendamment de toute révélation, doit soupçonner à ce drame de la vie un dernier acte qui uc'se passe pus sur la terre.
Craignez donc , en voulant flétrir un peuple , de compromettre la morale elle-même aux yeux de ces hommes qui , malheureusement pour notre espèce , formeront toujours la majorité chez tous les peuples. Laissez ce travers à notre moderne despote , que la grande image de cette république romaine faisait sans cesse pâlir. Comme ces âmes artificieuses , qui calculent tous les avantages qu'elles peuvent recueillir de l'indignation et des illusions de la vertu , il n'a fait qu'entretenir , au profit de son despotisme , une erreur produite à force de crimes dans ces tristes jours , où les bourreaux de la France s'offraient souvent à elle avec des noms romains.
Sans doute que la morale a été quelquefois outragée , non-seulement dans les mœurs de ces grands peuples , c'est le sort de la faiblesse humaine , mais même dans les principes de leurs plus grands philosophes , c'est , par contre-coup , la gloire de la religion qui nous éclaire. Vous n'en devez craindre aucune impression funeste dans les jeunes âmes. Sous l'influence de cette religion divine , l'enfant , en présence de ces grands génies, devient un juge souverain , aussi ferme que
modeste. Il prononce avec conviction, mais anssi avec regret, et contre Platon, lorsqu'on posant ses lois il oublie celles de la pudeur ; et contre Aristole , lorsqu'il déclare que Thonime peut, sans crime, asservir son semblable; et Contre Caton, lorsqu'au milieu des misères de la vie , il ne sait pas attendre le signal du départ. Et il s'attache à cette religion avec un plus vif amour , lorsqu'il voit les égarements de ces beaux génies , qui ne l'ont pas connue. Ainsi , en fixant ses regards sur ces républiques anciennes , il est confirmé dans la véritable morale, et par les vertus des peuples , et par les erreurs des sages.
Craignez- vous l'effet de ces vertus mêmes sur une jeunesse monarchique? Redoutez- vous un parallèle où la monarchie succomberait au fond des cœurs? Tout-à-l' heure je vous reprochais de calomnier la nature humaine. Je pourrais vous reprocher maintenant de calomnier la monarchie elle-même. Je pourrais vous dire : Vous considérez donc ce culte de la royauté comme une superstition qui craindrait un moment d'examen ? Vous ne sentez pas alors rcxcellcnce de votre propre cause ; c'est vous qui l'outragez. Mais sans
m' élever , au moins pour le moment , à aucune considération politique , je pourrais vous dire de vous fier davantage à l'effet naturel que les vertus produisent, surtout lorsque c'est le génie même qui, dans ses immortelles compositions, s'est chargé de les retracer, de les faire revivre à nos yeux. Non-seulement elles laissent dans les âmes un désir plus ou moins vif de les imiter, elles y laissent encore ces précieuses idées d'ordre qui forment leur essence. L'ame n'est pas moins éclairée qu'échauffée au récit de ces actions qui honorent l'humanité. Des vertus d'une position, elle a conclu à l'instant les vertus d'une autre. Ainsi , le dévouement du républicain pour sa patrie produit le dévouement du sujet pour son roi , puisque, dans tout gouvernement régulier, s'immoler pour son roi , c'est s'immoler pour sa patrie encore. Mais ici même je m'abuse avec ceux que je veux combattre. Je parle comme si dans ce mouvement , dans ce progrès de nos idées , ce passage d'un gouvernement à un autre offrait un intervalle dangereux à franchir. Ah ! écartons un instant ces tristes idées de notre maturité , surtout d'une maturité flétrie par les révolutions. Tâchons
de retrouver les émotions , les souvenirs , du moins , de notre premier âge. Lorsque nous étions sous le charme de ces belles actions de l'antiquité, cette question de la prééminence des gouvernements s' offrait-elle à nous? Venait-elle répandre son froid sur notre plaisir? Je ne dirai pas qu'à cause du petit nombre de nos idées politiques elle était au-dessus de nous ; je dirai que , dans la vivacité de nos émotions, nous étions au-dessus d'elle. Nous faisions bien mieux que d'étudier ce que les gouvernements peuvent offrir de délicat dans ce balancement des pouvoirs. Nous admirions des vertus , qui répareront toujours ce que ce balancement peut offrir de défectueux; et si nous étions Grecs ou Romains dans notre admiration , ce n'était que pour devenir de meilleurs Français. Le plus beau de nos siècles , à vos yeux surtout , partisans de la monarchie absolue , ce siècle lui-même déposerait en ma faveur. Jamais l'antiquité n'a été plus vivement étudiée parmi nous que sous ce roi , qui a mérité à tant d'égards le titre de Grand , et jamais la France n'a été animée d'un esprit plus monarchique. Et ce n'était pas ii force de haïr les Romains que les
grandes âmes d'alors apprenaient à chérir l'ordre public, puisque les vertus romaines ne sont pas moins vantées dans leurs écrits que dans ce discours ; que c'est même le plus sublime de nos théologiens comme de nos orateurs, qui les a peintes avec le plus de fierté et de grandeur. Il n'était réservé qu'à nos derniers temps d'en offrir d'abord la parodie dans des mœurs féroces, et ensuite la satire dans des écrits serviles.
Jusqu'ici je crois avoir fait sentir que, dans le cas où la supériorité des vertus serait évidemment du côté des anciens, nous n'aurions pas besoin, nous, instituteurs de la jeunesse, de refaire , de parer l'histoire de cette France monarchique , pour corriger dans l'esprit de nos élèves l'effet qu'auraient produit toutes ces histoires de l'antiquité. On devrait même bien plutôt soupçonner que le plus beau moyen de faire cesser cette supériorité, ce serait de la présenter vivement à notre nation, d'en importuner, si je puis le dire, sa fierté. Mais cette supposition , dans laquelle j'ai raisonné en premier lieu , n'est-elle pas aussi fausse qu'elle est pénible pour notre orgueil? Je ne veux pas même parler ici de ces vertus en fan-
lées par une religion inconnue à l'antiquité ; de ces vertus., dont le plus frappant caractère est de dédaigner l'admiration du monde, de même que trop souvent un des travers du monde est de ne pas savoir les admirer. Je craindrais qu'on ne reprochât à cette partie du parallèle le même défaut d'intérêt qu'à ces épopées, où des demi-dieux, protégés par une armure divine, combattent contre des hommes chargés d'une armure vulgaire. La victoire est gagnée sur ce premier champ de bataille ; et je vois quelque chose de plus fort que la modestie, quelque chose que les Romains n'ont jamais nommé : je vois l'humilité , la parure des vainqueurs. Orgueil humain, je redescends sur ton domaine ; et je te demande si , du côté de ces vertus brillantes , qui obtiennent ton premier hommage, elle peut craindre un parallèle avec qui que ce soit, cette nation qui s'est distinguée entre toutes les autres par le culte de l'honneur. Dans ce combat de gloire, aurions-nous besoin, ou des prodiges incontestables de ces derniers temps pour établir notre grandeur , ou de ces louables illusions du patriotisme pour y croire ? Ah! je suppose que cette fin du dernier siècle eût
vu périr non-seulement nos anciennes lois, mais ce peuple français tout entier, et que nous fussions, nous, une nation véritablement nouvelle , établie sur son tombeau ; je vous le demande , Messieurs, cette nation française, sans parler de la splendeur de ses arts et des trésors de sa littérature, puisqu'il est ici uniquement question de vertus ; cette antique nation , avec l'impétuosité de son courage , la franchise de son caractère , l'aménité de ses mœurs , l'héroïsme de sa gaîté dans les souffrances , les aimables effusions de sa pitié pour les souffrances d' autrui, ne passerait-elle pas, à nos yeux , dans ces tableaux de l'histoire , à la suite des Grecs et des Romains , comme un troisième ornement de l'espèce humaine? Et s'il fallait nous prononcer, serait-ce pour le peuple, qui mettait ses complaisances dans les spectacles des gladiateurs? Nous nous écrierions sans doute, au milieu des grandes choses qui s'offriraient des deux côtés à nous, que le plus grand fut le plus humain ; et à force d'admirer el d'aimer tout ensemble , à force de nous identifier avec les objets de notre admiration et de notre amour , nous nous trouverions encore Français. Or , comme il est incontes-
Hable que tout gouvernement contraire à la nature doit avoir pour effet de dégrader les âmes, ne nous resterait-il pas une impression favorable au gouvernement, même imparfait, sous lequel se serait perpétué , à travers tant de siècles , un peuple si énergique et si brillant ? J'ai payé mon tribut à la monarchie et à la France ; je reviens à cette antiquité républicaine , sans craindre de paraître aveuglé par mon enthousiasme pour elle.
Vous nous direz peut-être : Ce ne sont pas les vertus de ces anciens peuples que nous craignons, ce sont leurs écarts. Ces révolutions si multipliées peuvent en laisser le germe dans les âmes ; il est à craindre que les jeunes imaginations ne s'exaltent, et n'eniautent des vœux parricides. Nous voudrions surtout leur dérober ce scandale de princes dépossédés, misa mort. Je réponds d'abord à cette dernière partie : Déchirez donc aussi la plupart de nos histoires modernes , puisqu'il n'en est presqu'aucune où ne se reproduise ce scandale. Et encore est-il quelquefois bien moindre , ou même nul . chez les anciens. Quelles sont en effet, dans leurs histoires , la plupart de ces victimes du courroux i)opulaire ? Des ambitieux , qui
viennent bouleverser Tordre antique d'une société libre , pour se mettre à la place de l'autorité légitime, et qui succombent ensuite, comme sur un champ de bataille. Car alors chaque citoyen était non-seulement autorisé par une coutume universelle, mais encore excité par des récompenses éclatantes à frapper l'usurpateur. Le malheureux savait d'avance que, du moment qu'il s'élevait audessus des lois de son pays, il se plaçait en face denses concitoyens sous la loi de la guerre. Or, en supposant que cette loi devînt aussi la nôtre , jamais ce qu'elle a de noble dans son objet ne rachèterait , à nos yeux , ce qu'elle a de sauvage dans ses moyens, ou de hasardeux dans son application ; jamais elle ne serait qu'un contresens dans nos mœurs. Ici, Messieurs, il pourrait me suffire de citer le trait qui , dans nos temps modernes , aurait pu sembler le plus capable de séduire parmi nous toutes les âmes généreuses : je veux dire, l'action d'un si mâle courage de cette femme (1), qui partit de cette ville , pour délivrer la France du plus ignoble de ses tyrans. On sait l'elTet pé-
(1) Charlotlc Cordny.
nible qu'en ressentirent même la plupart des hommes les plus courroucés contre la faction dominante du moment. 11 fut décidé alors que le poignard , qui pourra bien armer quelque monstre ou quelque furieux , dans tous les systèmes , ne sera jamais parmi nous une arme nationale. Sur cette terre natale des sentiments héroïques , nous voulons voir notre ennemi en face , et nous voulons qu'il nous voie. Notre premier mouvement en l'attaquant est de lui crier de se défendre ; et notre générosité est plus forte que notre colère. A la hauteur où sont placées les âmes vraiment françaises , surtout lorsque l'instruction vient , comme ici , ajouter à leur noblesse , elles résisteraient sur ce point délicat au prestige des plus illustres exemples . et elles ne condamnent pas avec moins de sévérité Brutus sacrifiant César aux lois , que César lui-même sacrifiant les lois à son ambition; ou, si l'ancienne Rome nous présente une coutume, une loi, qui justifie Brutus, c'est cette coutume, c'est cette loi qu'elles condamnent : loi monstrueuse en effet, qui, pour la solution de la question politique la plus grave, dans cette circonstance unique , où le même homme doit être
juge et bourreau, court, à chaque instant, la chance terrible de faire représenter la société tout entière par le plus vil de ses membres. Je reviens à la première partie de votre objection ; ce qui me conduit à la seconde partie de ce discours , je veux dire, aux avantages qu'une monarchie peut recueillir des histoires de ces anciennes républiques.
Sans doute que les révolutions y sont fréquentes ; mais le meilleur préservatif contre ces révolutions, si souvent malheureuses, n'est-il donc pas leur histoire ? Ne sortons-nous pas du récit de ces catastrophes comme de celui des tempêtes ? A la vue de ces ébranlements politiques , dont les résultats sont incalculables , ne trouvons-nous pas dans notre terreur un commencement de sagesse? Je veux que des âmes ardentes et féroces conçoivent alors des projets de bouleversement. Mais cette multitude, sans laquelle ces ambitieux seront toujours comme des généraux sans soldats , apprend en même temps à redouter des commotions
où elle est presque toujours instrument et victime.
Si le premier vice qui se développe dans l'homme est l'orgueil , le premier gouvernement , pour lequel l'homme doive éprouver du penchant , est certainement celui , où le malheur d'obéir , ce malheur si grand pour l'orgueil , est si habilement déguisé au premier aspect. Offrez donc à la jeunesse l'histoire de ce gouvernement , mais avec Persévérance , d'une manière développée. C'est lui offrir l'histoire des mécomptes de l'orgueil ; puisque le même peuple , qui a refusé de se donner un chef, ne tarde pas à sentir , et souvent au milieu des plus douloureuses secousses , qu'il s'est donné plusieurs maîtres. De cette histoire des républiques , nous recueillons bientôt cette moralité précieuse , que cette forme de gouvernement est , non pas celle qui tend le plus à enfanter des vertus , mais celle qui peut le moins s'en passer, à cause de cette obstination du peuple à jouer ou à essayer le nMe de monarque ; qu'elle est pour les nations ce qu'est pour les guerriers une armure pesante, qui protège la force et écrase la faiblesse. Plus même nous avons admiré d'abord
les vertus dont elle a pu s'honorer , plus nous lui soupçonnons ensuite un côté faible, un principe profond de désordre, puisqu'elle a pu rendre si souvent ces vertus inutiles pour le bonheur. Oue dis-je , inutiles ! Combien de fois nous les voyons fatales à ceux qu'elles décorent, ou à l'Etat même! Rappelez-vous ces grands personnages, qui finissaient par trouver comme une armée ennemie dans ce peuple soupçonneux , dont ils étaient la gloire ou les sauveurs. Rappelez-vous encore ces âmes généreuses qui , dans ces agitations perpétuelles , 011 il est si facile de perdre de vue la droite route , bouleversaient l'Etat à force de vouloir le servir. N'éprouvons-nous pas alors le besoin d'un système qui dérobe à une aveugle multitude la direction de ses propres destinées, arrache le génie et la vertu à cet ostracisme, sous lequel elle se complaît à les placer , et , par la stabilité des institutions , fasse sentir une barrière , ou plutôt un appui , aux âmes les plus fortes ?
Aussi , avec quel enchantement voyons- nous s'élever et s'affermir l'autorité de ce sénat , la véritable décoration de la république romaine ! Gomme , dans ces douces illusions que produit
l'histoire , nous nous pressons autour de ces grandes figures , les Menenius Agrippa , les Cincinnatus , dont l'apparition vient calmer les flots populaires! Hésitons- nous jamais entre Fabius et Varron , entre Gicéron et Clodius ? Ne courons-nous pas au Capitole , à la suite de Scipion , vainqueur des tribuns comme de Carthage ?
Jeunesse, vous êtes exposée peut-être à bien des orages; vous vivez dans un siècle où, pour parler le langage romain , les dernières centuries menacent de s'armer, avec plus de précipitation que de mesure, de toute la puissance du nombre. Souvent vous serez forcée de braver leur colère pour leur bonheur. C'est dans le sénat romain que vous trouverez , pour les combattre , vos armes les plus belles.
Eh ! qu'a fait , dans le principe de nos débats , cet orateur (1) qui devait être un jour un des ornements du sénat français ? Il n'a fait que répéter à une multitude insaliai)le de liberté les fortes paroles que le grand Cincinnatus adressait à des romains ingrats.
(1) LaUy Toloiulal.
Vous voyez donc que c'est surtout au milieu de ce fracas des gouvernements populaires que la jeunesse doit se trouver sur la voie des idées d'ordre , de stabilité. Ses maîtres n'ont plus besoin que d'un léger effort pour la conduire jusqu'aux résultats politiques les plus précieux. Mais , sous ce dernier point de vue , les anciens sont encore des maîtres. Ce que le simple exposé des faits a pu ébaucher dans les jeunes âmes , ces grands écrivains l'achèvent. De l'ensemble de leurs compositions historiques , il résulte un esprit de modération qui vient calmer les têtes les plus ardentes. Salluste lui-même , si corrompu et si factieux , nous semble transformé en un autre homme , lorsqu'il passe des intrigues du forum et des brigandages d'un proconsulat à cette majestueuse tribune de l'histoire. Il parle de la vertu comme Caton , et de Catilina comme Cicéron môme. De tels historiens , par leur gravité , nous font mieux apprécier et les plaisanteries quelquefois si malheureuses de l'écrivain le plus ingénieux du dernier siècle, et peut-être de tous les siècles (1) ,
(1) Voltaire.
et les déclamations de l'un de ses plus fougueux disciples (1). J'ajouterai que ce n'est point par i'ennui qu'ils nous font acheter la sagesse. Us nous offrent , dans des proportions étonnantes ce qui peut exalter les âmes , et ce qui doit les tempérer. Par leurs harangues , si fortement empreintes de l'intérêt des circonstances , ils nous plongent dans tout le feu des passions du moment , et par leurs réflexions ils nous en retirent. Haletants à leur suite , à travers tant d'événements qui semblent recommencer leurs cours , nous nous trouvons tour-à-tour acteurs et juges ; et nous jugeons plus sainement après , parce que nous avons plus vivement senti d'abord. Vous diriez que ces grands hommes ont appliqué à l'histoire une règle établie par un autre grand homme (2) pour un autre genre de composition. Ils n'émeuvent notre sensibilité que pour la mieux diriger , que pour faire pénétrer plus avant dans nos âmes les hautes leçons qu'ils nous destinent.
Mais je ne suis pas encore arrivé au but que je me propose. Je me compare ici à un voyageur
(1) Haviial.
(2) Arislote.
qui , après une e>ccursion dans des contrées lointaines , ne veut prendre de repos que dans sa patrie. Cette aristocratie, pour laquelle nous venons de faire des vœux au milieu des excès d'une aveugle multitude , ne nous épouvante-t-elle pas quelquefois dans ses vengeances ? Ne soupironsnous pas alors après une troisième puissance , qui, par une intervention imposante, sépare les combattants, ou réprime du moins les excès de la victoire ? Je demande même si , à la vue de ces agitations sans cesse renaissantes , nous ne sommes pas quelquefois tentés de nous réfugier jusque dans le despotisme d'un seul, comme l'a fait une des têtes les plus fortes de nos jours (l), qui, il est vrai , sait admirablement réparer les erreurs de sa politique par la sévérité de sa morale et par la hauteur de ses pensées. Or, nous n'avons pas besoin de sortir de ces anciennes histoires , pour reconnaître que ce sublime génie , à force de re culer devant ces gouvernements populaires, ressemble enfin à ces hommes qui, poursuivis par l'ennemi, vont toujours , jusqu'à laisser bien loin
(1) M. do Boiinld.
derrière eux leur plus ferme rempart. En eflet , ces histoires nous offrent aussi de ces monarchies informes, où des rois, se condamnant à vivre sans lois fondamentales , sont comme des sauvages parmi les rois. Or, que voyons-nous dans ces monarchies? Si les peuples résistent au joug , les explosions d'une liberté qui , repoussée par le despote , rentre par des tempêtes , et son énergie , qui aurait animé l'Etat , devenant un feu qui le dévore ; si les peuples s'abattent sous le joug , une effroyable dégradation dans les âmes , qui fait le plus souvent qu'un grand empire figure parmi les nations, non plus comme une puissance, mais comme une proie : dans le premier cas, tous les crimes des âmes féroces ; dans le second , tous les vices des âmes lâches ; et dans les deux cas, de malheureux princes, livrés au supplice d'une position incertaine , orageuse , puisqu'ils sont presque toujours victimes des intrigues du palais, lorsqu'ils ne le sont pas des fureurs du peuple ou des soldats. Nous ne tardons pas à reconnaître que c'est seulement cette royauté sans règle que ces grands historiens ont prétendu flé- Irir, lorsqu'ils ont eu l'air de céder aux préjugés
ûe leur nation , d'écrire sous la tyrannie de cet aveugle serment de haine à la royauté; ou , s'il était possible qu'ils eussent condamné en effet cette royauté même, limitée, ou plutôt consacrée par des lois, nous leur opposerions ces illustres philosophes, leurs contemporains ou leurs compatriotes, qui l'ont vantée; et, dans le conflit de ces grandes autorités , notre raison resterait libre pour juger par elle-même.
Ainsi, de toute cette antiquité, avec la turbulence de ses démocraties et les fureurs de ses despotes , s'élève comme un hymne continuel en faveur de cette monarchie tempérée , qui était depuis long-temps dans nos mœurs, qui est aujourd'hui dans nos lois. Vous êtes donc dans une position bien meilleure que vous ne pensiez, ô vous, hommes respectables, auxquels je me suis constamment adressé dans ce discours , vous , sans cesse tournés vers un passé déjà si loin de nous! Vous n'avez pas besoin de mutiler, de torturer l'histoire, de lui arracher des flatteries pour un gouvernement , lorsqu'elle ne doit que des leçons à tous. Laissez-la parler dans sa franchise , et cette monarchie tempérée
aura Irouvé son plus brillant ùloge. C'est vous qui , par l'excès de vos précautions , produiilez , s'il était possible, le mal que vous voulez écarter. Ne devez-vous pas craindre, en effet, que, si nous conspirons pour tenir cette jeunesse dans l'ignorance , elle ne conspire pour en sortir; que, si elle ne reçoit pas la science comme le bienfait d'un gouvernement paternel, elle ne l'envisage plus tard comme sa conquête sur un gouvernement lyrannique; qu'elle ne s'éclaire, comme on se révolte? Combaltriez-vous enfin un excès par un autre? Parce que des furieux voudraient enlever à la religion et au trône leur majesté, voudriezvous enlever à celte liberté son prestige? Elle a en elle-même des séductions qui agiront toujours et sur la multitude, et sur les esprits cultivés. Vous séparer d'elle , c'est vous priver d'un principe de force et de grandeur, c'est vous destiner à périr. Ah! plutôt restons dignes de ce roi, qui, même dans ses vieux jours, même dans celle paix profonde qu'il sait si bien maintenir, nous apparaît enfin, h force de courage, sous l'image guerrière de sa jeunesse, lorsquen face des faclions frémissantes, toujours, pour ainsi dire, sur
la brèche, il s'obstine à nous montrer, à travers les nuages de nos passions , et ce système de conciliation, devenu un refuge pour les Français, et ce système d'une généreuse liberté, devenu un modèle pour l'Europe.