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COURS DE LITTERATURE LATINE

Un des fonctionnaires les plus distingués de notre Académie, rendant compte , le 18 juillet, du discours que l'on va lire , s'exprimait en ces termes :

a Les préoccupations de la politique , si légitimes pendant ces derniers jours, nous ont seules empêché de rendre compte plus tôt d'une séance pleine d'intérêt, qui a eu lieu le jeudi 7 de ce mois, à la Faculté des lettres de notre ville.

« M. Maillet-Lacoste, professeur de littérature latine, que l'affaiblissement de sa santé tenait depuis deux aus éloi^^né de sa chaire, y reparaissait, environné d'un auditoire nombreux, dans lequel on remarquait le recteur et les principaux fonctionnaires de l'académie, des membres de la magistrature et du barreau, le proviseur, les professeurs ot les

élèves des hautes classes du collège royal. Ces jeunes gens ne pouvaient assurément mieux employer quelques moments de leur jour de congé. Cet empressement était un hommage rendu à un heau talent, à l'auteur de l'éloge de Bossuct, de RoUin, et de plusieurs autres morceaux aussi remarquables par le choix et l'ordonnance des pensées, que par la pureté continue de la forme. Ces qualités que l'on ne trouve ordinairement que dans la composition littéraire , M. Maillet-Lacoste les montre dans ses leçons orales. Elles sont le fruit de la sage habitude qu'il a prise de mettre' constamment une heureuse mémoire au service d'une vive intelligence; de sorte que dans l'accord parfait de ces deux facultés, chez lui si éminenles, ou ne sait à laquelle des deux il est le plus redevable. On regrette seulement ( mais qui peut tout avoir?) qu'une organisation délicate et frêle ne soutienne pas toujours les élans d'une àme ardente et sensible , et qu'une nature si pleine de candeur et de bonté puisse avoir quelquefois l'apparence d'une affectation inutile au vrai talent; mais quand on n'écoute que les impressions de la parole de M. Maillet-Lacoste, on sait combien elle est puissante, combien elle est sympathique! Elle a toujours tant de bienséance ! Elle exprime toujours des doctrines si pures , des sentiments si élevés ! On aime tant ce noble langage d'un instituteur de la jeunesse qui comprend si bien ses devoirs ! »

Après ce préambule, qui rend nos propres impressions, l'auteur de l'article faisait deux citations du discours de M. Maillet-Lacoste. Nous sommes assez heureux pour offrir ce discours presque entier à nos lecteurs.

Messieurs ,

Dès que j'ai appris que le professeur, d'un mérite si émiaent , qui me rempiarait dans cette Faculté, était perdu pour

elle , je me suis Jiàtc d'accourir, pour le remplacer à mon tour, si cela m'était possible. 11 m'est difficile , en effet , dans ce déclin de mes forces , après cette longue interruption de mes travaux , de ne pas éprouver en ce moment toutes les incertitudes, toutes les anxiétés, je dirai presque toutes les terreurs d'un début, surtout lorsque je reparais par un discours devant l'auditoire éclairé auquel je devais ici m'altendre. Aussi ai-je senti le besoin de me réfugier dans des sujets qui me fussent familiers. 1! en est un auquel je dois être tout naturellement préparé par mon expérience de professeur. C'est la traduction (1), sujet si souvent traité, qu'il semblerait épuisé ou inépuisable. 11 a même été l'objet d'une thèse des plus brillantes de la part de l'honorable professeur de littérature française de cette Faculté (2). Moi-même je l'ai déjà traité dans cette chaire. Je crois pouvoir y revenir aujourd'hui avec des aperçus nouveaux.

Deux opinions opposées, toutes deux également paradoxales, ont été très-sérieusement soutenues sur la traduction. Les uns l'ont envisagée comme un ouvrage impossible;, les autres comme un ouvrage iicile , mais d'une telle nature, qu'il échappe au génie pour rester dans le domaine de la médiocrité. J'attaquerai d'abord dans la seconde opinion, cette restriction étrange, qui nous présente le génie comme un obslacle à la traduction. Ce sera pour moi un moyen d'arriver plus vite aux idées fondamentales de ce discours. J'arrêterai cette réfulalion du moment où je les aurai trouvées. Je la lînirai plus lard pour me conformer au développement de ces idées fondameîUales elles-mêmes. On se sera dit : le traducteur se traîne et le génie s'élance,

(1) 11 csl inulile de dire que je nVnleiids parler ici que de la traduction de ces ouvraf,a's, vrais (Iiefs-ddMivre de pensée et de style, trouvés dans des langues tout-à-fail dinérenlcs do iclles où il sagil de les transporter.

Ci) M. Vaullier.

Le traducteur n'a que des calculs, et le génie que des inspirations. Traduire enfin , c'est se donner des chaînes , et le génie n'en saurait porter. Mais qu'est-ce que c'est donc que cet écrivain de génie , si ce n'est celui qui peut trouver de hautes pensées ? Or, qui pourra plus facilement les exprimer que celui qui peut les trouver? N'est-ce pas dans le moment même où vous les trouvez que vous devez vous hâter de les exprimer? Si vous attendez plus tard, l'expression n'arrive que languissante. Pour qu'elle se ranime et se colore, pour qu'elle devienne digne de la pensée, vous serez forcé d'attendre le retour de l'émotion qui a produit la pensée même. Mais chercher ainsi l'expression de sa propre pensée, n'est-ce pas se traduire soi-même ? Vous voyez donc que dans l'ouvrage de la composition originale nous trouvons et la possibilité et la difficulté de la traduction ; j'ajouterai, et son utilité. La traduction est possible, puisqu'elle n'est qu'une partie de la composition originale ; c'est l'expression de la pensée. Elle est difficile, puisqu'il n'est généralement donné qu'aux écrivains supérieurs de réussir dans l'expression. Elle est utile, puisque rien ne favorise les développements de l'esprit , comme d'éprouver le besoin de l'expression et de la chercher. Ces trois aperçus nous donnent la division de ce discours.

VRËMiERE PARTIE.

Dira-t-on, pour nier la possibilité de la traduction, que vous avez alors à exprimer la pensée d'autrui ? Mais du moment que vous en êtes pénétré , elle devient la vôtre. Et vous avez l'avantage de la trouver fixée par l'expression dans une autre langue; tandis que, si vous voulez exprimer celle que vous avez conçue vous-même , elle se présente

— o — à vous dans un vague où elle menace de vous échapper sans cesse.

Osera-t-on nous dire qu'il n'y a plus de traduction, du moment que cette pensée d'autrui n'est pas rendue avec sa forme primitive? Ce serait bien là se faire une idée absurde de la traduction, puisque ce serait vouloir que le génie d'une langue fût le génie d'une autre. Reproduire la pensée d'autrui, voilà mon devoir. Chercher, pour la reproduire, la forme la plus heureuse, voilà mon droit. Si la forme déjà trouvée dans la langue étrangère est la plus heureuse dans la mienne , je fais preuve de goût lorsque je la conserve ; sinon , je fais preuve de goût lorsque je cherche , et de talent lorsque je trouve une forme plus convenable. Votre belle loi, dans ces transformations, esl de renfermer la pensée primitive dans un cadre au moins aussi resserré que celui où l'a renfermée l'auteur. Si, conservée dans sa substance, elle est améliorée dans sa forme ; si par là vous atteignez mieux le but que s'est proposé l'auteur lui-même, vous êtes absous par la victoire. On ne peut pas même vous accuser alors d'être tant soit peu sorti de vos devoirs de traducteur. Au contraire, vous êtes l'interprète par excellence, parce que vous avez dit ce que l'auteur voulait dire . et que vous l'avez mieux dit.

Mais, nous dira-t-on, nous autres modernes, traduisant ces chefs-d'œuvre de l'antiquité, nous devons être bien loin de nous promettre de tels avantages. D'abord , dans la recherche de ces combinaisons nouvelles d'expressions, pouvons-nous espérer d'en trouver toujours qui reçoivent la pensée primitive tout entière? Oui, sans doute, ou il y aurait des pensées que le traducteur ne pourrait rendre dans sa propre langue. Ce serait donc, une langue encore informe, une langue à son ébauche. Or, je déclare que je suis loin de raisoDuer dans une telle hypothèse. Je suppose , dans tout

ce discours, que la langue du traducteur et celle de son auteur appartiennent à deux peuples ingénieux et civilisés , tels, par exemple, que sont les Français et que furent les Romains. Or, quelle que soit la diversité qui puisse exister entre ces deux langues, elles auront toujours ce point de commun, qu'elles seront des procédés, des méthodes d'expression pour la pensée humaine parvenue aux mêmes développements. Nous pouvons donc dire que toutes les pensées exprimées dans l'une pourront passer dans l'autre.

Mais, nous dira-t-on enfin, nous pourrons bien saisir une pensée, et laisser échapper de ces nuances , de ces accessoires indéfinissables qui contribuent cependant au coloris du stj'le, qui en font, pourainsi dire, la vie. C'est ce qui produit si souvent une si grande différence entre deux traductions fidèles du même ouvrage. C'est ce qui peut faire naître une différence encore plus grande entre la traduction la plus heureuse et le chef-d'œuvre qu'elle était destinée à reproduire. En un mot, nous pourrons bien rendre toutes les pensées, mais non tontes les beautés.

Nous touchons ici à l'une des parties les plus délicates de notre sujet. J'aurai besoin de quelques réllexions préliminaires.

A mesure qu'un peuple avance dans la civilisation, il agit sur sa langue, il tend à la modifier sans cesse, jusqu'à ce que cette langue se soit mise en rapport avec son génie, en soit devenue l'expression fidèle. Par exemple , si ce peuple a reçu de la nature toute l'énergie des sentiments les plus héroïques, toute la délicatesse des sentiments les plus tendres, toute la finesse des aperçus les plus ingénieux, sa langue ne s'arrêtera que lorsqu'elle se sera successivement enrichie de toutes les expressions qui correspondent à toutes ces qualités. Avant ce terme, il existe comme une souffrance générale dans les esprits, parce (ju'ils nonl pas encore trouvé

un instrument dij^ne doux. Après ce terme, ce peuple peut dégénérer, par l'effet ou d'une migration qui le place sous un ciel moins heureux , ou d'une grande catastrophe, qui pervertit à la fois ses lois, ses mœurs et ses idées, ou enfin de ce mouvement presqu'inévitahle qui tend à renouveler sans cesse les choses humaines. Alors cette langue, dont ce peuple n'est plus digne à son tour ; ce monument de ses beaux jours reste comme un magnifique instrument dont on ne sait plus se servir. Il se forme enfin comme une nouvelle langue, de même qu'il s'est formé comme un nouveau peuple. D'après ces aperçus, on doit soupçonner que l'énergie lacédémoniennc n'aurait point passé tout entière dans l'idiome d'un sybarite, la finesse attique dans l'idiome d'un scythe ; qu'on aurait vainement cherché cette belle langue des Cicéron et des Virgile , dans les dernières années de cette llome, livrée à une si lente agonie sous les coups multipliés du despotisme, de l'anarchie et des Barbares. Maintenant, je le demande , existe-t-il quelque genre de beauté qui puisse échapper à cette langue française, telle qu'elle est parlée de nos jours, depuis près de deux siècles? Le moraliste, dans ses remarques les plus profondes ou les plus fines ; le peintre des passions , dans l'expression de ce qu'elles ont de plus fort ou de plus tendre ; l'historien , dans le développement des scènes les plus imposantes de la nature et des empires ; l'oraleur politique, dans ses sublimes aperçus; l'orateur sacré , dans l'exposition de ces nobles doctrines révélées à l'homme, trouvent-ils cette langue rebelle? Leurs chefsd'œuvre nous laissent- ils désirer de ces nuances, de ces accessoires (jui auraient ajouté au prestige de la composition? La considération même des difficultés qu'ils ont eues à vaincre dans ces entraves de l'ordre direct, dans cette monotonie des désinences, dans cette importunité des auxiliaires, ne vient-elle pas, au milieu de leurs triomphes, ajouter à nos

plaisirs; de même que les difficultés que se crée le poète, pour distinguer son langage de celui de la prose, deviennent pour le talent des sources de beauté? Faisant enfin une question plus précise, les belles productions de nos grands écrivains ne sont-elles pas comparables à celles de l'ancienne Rome? Or ne serait-il pas étrange que le Français ne put pas reproduire dans sa langue des chefs-d'œuvre qu'il a pu égaler? Comment cette langue, qui l'a si bien servi lorsqu'il voulait exprimer ses propres idées, trahirait-elle ses efforts lorsqu'il voudrait exprimer les idées d'autrui? Vous le voyez, je prétends que le Français peut reproduire, par la traduction, les chefs-d'œuvre de l'ancienne Rome, parce que je prétends que, dans ses ouvrages d'imagination, il a pu les égaler. Si l'on soutient qu'il n'a pu les égaler, on se place dans la nécessité d'affirmer ou que notre langue n'a pas encore reçu tous ses perfectionnements, et alors on combat une opinion littéraire universellement établie , ou que la nature n'a pas été prodigue de ses dons pour la France comme pour Rome, et alors on s'expose, bien légèrement, ce me semble, à calomnier sa propre nation. Ah! dans cette lutte des talents comme des vertus qui ont brillé sur la terre, ne soyons pas si prompts à céder la victoire. Peuple français, toi aussi tu as accompli toutes les conditions par lesquelles doit passer un peuple, pour mériter le titre de grand, et rien ne nous avertit encore de ton déclin. Si les idées que je viens d'exprimer sur le langage ne m'abusent , je trouverais dans ta langue actuelle, avec la réfutation de l'opinion que je combats, l'expression subsistante de ta grandeur.

La seule objection plausible qu'on pût nous faire se tirerait de cette harmonie qui, sur la place publique, dans la discussion des intérêts les plus graves, enlevait les applaudissements de la multitude elle-même. Elle a péri, en grande partie, pour nous , avec la prononciation de ces langues an-

ciennes, et c'est bien sous ce point de vue que nous pouvons (lire en soupirant qu'elles sont mortes. Cependant, même dans notre impuissance à la retrouver, et à la reproduire tout entière quand nous l'aurions retrouvée , nous pouvons établir entre les parties de notre composition, de ces rapports capables de la faire soupçonner. Ainsi, le peintre, qui ne peut pas dérober au ciel ses couleurs, saura, par un système de dégradations habilement ménagées, exprimer dans son tableau la variété des effets que la lumière produit dans la nature. Sans égaler les richesses de cette partie musicale des langues anciennes, la phrase française peut aussi se ralentir ou se précipiter , se déployer avec pompe ou se resserrer avec grâce. Elle peut faire correspondre la rudesse des sons aux horreurs du désert, leur mélodie à l'enchantement de nos paysages. Elle a des désinences éclatantes pour la joie , sourdes pour la douleur. Gomme si enfin notre organisation se mettait en rapport avec la langue maternelle, il est des moments où nos grands écrivains agissent tellement sur nous, que l'oreille est satisfaite comme l'esprit et le cœur. Il nous semble alors, dans notre plaisir, que, même sous ce rapport de l'harmonie, Racine a reproduit, a traduit Virgile, et Bossuet Cicéron. Aussi doit-on s'étonner que l'un des plus grands critiques de nos jours ait mis sous l'anathème toutes ces traductions des chefs-d'œuvre antiques; puisque, à talents égaux, l'auteur ancien ne peut l'emporter sur son traducteur que du côté de l'harmonie , et que cet avantage même devient presqu'insensible pour des modernes. Concluons donc que toutes les objections qu'on pourrait nous faire pour prouver l'impossibilité de la traduction, n'en prouveraient tout au plus que la difficulté; c'est-à-dire qu'en voulant contester le premier des points que je prétends établir, on ne ferait que confirmer le deuxième.

DEIX1E3IE PARTIE.

Oui , la traduction est difficile , au point qu'elle peut exiger l'intervention du génie. Considérons d'abord ce qui se passe en nous lorsque nous voulons faire sentir aux autres ce que nous sentons nous-mêmes. Il nous reste toujours un peu d'incertitude sur nos propres idées, jusqu'à ce que nous les ayons soumises aux formes du langage. Cette expression qui nous donne la pensée, n'est pas seulement comme le signe qui la représente : elle est comme le dernier trait qui l'achève ; de sorte quil entre un peu de l'invention dans rélocution même. Ce seul aperçu devrait relever à nos yeux l'ouvrage de la traduction. Je sais bien que le traducteur trouve la pensée toute faite. Mais qu'on ne dise pas que, lorsque la pensée est bien déterminée, lorsqu'elle est claire, l'expression soit toujours facile. Si cet axiome des deux poètes les plus judicieux de l'antiquité et des modernes (1) était bien vrai , il en résulterait une chose toute contraire à l'expérience. Ce seraient les écrivains de génie qu'il serait le plus facile de traduire, puisqu'ils sont incontestablement ceux qui ont le don d'exprimer le plus clairement leur pensée. Remarquez en effet que lorsqu'un sujet se complique et s'élève , vous cherchez toujours un peu la pensée de l'écrivain médiocre, vous êtes comme de moitié avec lui dans le travail. Au contraire, la pensée de l'écrivain de génie vous poursuit, tant il sait la revêtir, l'armer d'une expression vive et pénétrante. L'axiome que l'on m'oppose (2) , énoncé d'abord pour les lettres, ne serait vrai tout au plus que

(1) Horace et Boiieau.

(2) Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, El les mois, pour le dire, arri\fiil aisément.

pour les sciences, puisque là l'esprit, cessant de procéder par des nuances délicates , n'a plus à présenter qu'un enchaînement rigoureux de vérités, où la passion n'a aucune part , et que c'est surtout la passion qui vient multiplier les difflcultés avec les beautés du langage. J'ajouterai qu'il est étrange qu'une telle sentence ait pu être recueillie, reproduite par l'écrivain qui , avec une imagination si lente et un goût si inexorable, a dû tant de fois, dans ses traductions si multipliées , recevoir en lui-même de cruels démentis.

J'avouerai donc que les frais non seulement de l'invention , mais même de l'élocution , sont déjà faits pour le traducteur, lorsque la pensée qu'il veut reproduire se présente sous une forme qu'il peut transporter dans sa langue. J'avouerai encore que , lorsqu'il faut chercher une forme nouvelle, la médiocrité peut suffire à ce travail do l'expression , dans la traduction de tous les ouvrages où elle a pu suffire à la création de la pensée. Mais supposons un morceau étincelant de ces beautés qui ne peuvent jaillir que d'une âme en feu, et en même temps empreint de ces formes qui, gracieuses dans l'une des langues, seraient barbares dans l'autre. Voilà le traducteur condamné à reprendre le travail de l'expression à ce point où les pensées du premier écrivain s'offraient à lui comme dans un chaos. Les exprimer alors, c'est presque les recréer. Or, s'il n'éprouve rien de cette chaleur qui les a produites, pourra-t-il , si je l'ose dire ainsi, les arracher vivantes à tous ces détails de la phrase étrangère où elles sont engagées? J'en appelle au grand écrivain lui-même. Lorsque l'inspiration l'abandonne avant qu'il ait pu nettement exprimer une grande pensée, se hasarde-t-il toujours à l'exprimer? Non, il craindrait souvent de la profaner. Il sait trop bien que dans ces moments décisifs, où il faut couronner l'œuvre de la compo-

sitîon, un effort peut faire évanouir une grâce. II attend, même à loisir, une inspiration nouvelle , ou , afin de hâter cette exaltation heureuse où il n'aura presque plus besoin d'efforts , il se livre à ces parties de son travail auxquelles peut suffire un esprit calme et réfléchi. Mais comme toutes ces opérations secondaires elles-mêmes , qui sembleraient uniquement du domaine de la froide raison, s'accélèrent au réveil de cette imagination qui doit faire éclore en outre les beautés du premier ordre! Ainsi, sous les feux du printemps, s'élabore, avec une activité nouvelle, cette sève qui doit nourrir et les racines et les fleurs. Il est remarquable, eu effet, que si, dans ce moment d'effervescence, vous réprimez l'essor de votre esprit pour vous borner au travail de rélocution , il éprouve en lui-même un superflu de vigueur et comme une surabondance de vie, qui, appliqués à tous ces procédés de l'expression, animent et colorent jusqu'aux plus arides détails. Le goût pouvait bien vous donner le sentiment de l'élégance. L'imagination vous en donne le secret. Du même coup qui vous prépare les voies aux plus hautes créations de la pensée, elle vous livre, comme une facile conquête, toutes ces beautés du style auxquelles la médiocrité laborieuse ne peut atteindre qu'à de longs intervalles, par les plus violents efforts. Ils étaient donc bien loin de soupçonner cette liaison intime de la pensée et de la parole , ceux qui nous donnent à entendre , qu'introduire l'imagination dans l'œuvre de la traduction , c'est ressembler à ces tragiques maladroits, qui avaient sans cesse recours à l'intervention des dieux ; qu'Un tel agent doit être ici écarté, sinon comme incommode, au moins comme inutile. S'ils s'étaient formé une idée du génie dans ses créations, ils auraient mieux apprécié la part qui doit lui être faite dans la tâche si délicate de reproduire les créations d'autrui. Des fictions antiques nous représentent

une ville eutière s'élevant aux acceuts de la lyre : voilà une image des belles créations du génie. C'est ainsi que, dans les moments heureux des écrivains supérieurs , l'ouvrage le plus compliqué se forme avec rapidité et avec régularité tout ensemble au milieu des enchantements de cette imagination. Elle ne tient pas moins en son pouvoir le fini de l'expression que l'éclat de la pensée et la majesté de l'ordonnance.

Veut-on maintenant des exemples à l'appui des considérations que je viens d'offrir? Voyez (1) ce grammairien distingué traduisant quelques traités et quelques harangues de l'Orateur romain. Il se présente bien avec quelques avantages dans les ouvrages philosophiques, parce que là le grand écrivain n'avait déployé qu'une partie des richesses de son style. Mais observez-le bien dans les harangues. Comme toutes ces beautés éclatantes du grand orateur s'éteignent sous la main du traducteur qui les vante ! Toutes les fois que l'orateur se montre véritablement un écrivain du premier ordre, son traducteur vous paraît un écrivain du dernier. Le traducteur ne se relève enfin que lorsque l'orateur décline. Un autre écrivain recommandable (2) a aussi traduit avec quelque succès ce traité des devoirs , où il trouvait le grand homme abaissé presque à son niveau par l'austérité du sujet, par la vieillesse, par le malheur. Mais qu'est-il devenu lorsqu'il a osé reproduire ou la grâce d'Ovide, ou la vigueur de Tacite? Un philosophe du dernier siècle (3) nous a donné quelques fragments de cet historien, avec lequel il se croyait peut-être des rapports pour la profondeur de la pensée. A l'entendre dans sa préface superbe, vous diriez que, touché de compassion pour tout le peuple livré sur le sol classique

(1) L'abbé dOlivet.

(2) BaiTP».

(3) D'AIcmbirt.

aux tourments de la médiocrité, il a voulu y faire une apparition pour donner un modèle en passant. Mais combien de fois il vous inspire cette pitié qu'il a l'air d'éprouver ! combien de fois vous êtes tenté de renvoyer ou l'académicien à ses froides sentences , ou le géomètre à ses problèmes 1 La nature, cependant, lui avait accordé une finesse d'esprit remarquable , mais elle lui avait refusé l'élévation et la chaleur. A côté de ce pâle imitateur de Tacite, un autre écrivain (1) se présente , égal à Tacite pour la force de la pensée, supérieur pour l'entrainemeut oratoire et pour les savantes combinaisons de la phrase. Vous vous jetez avidement sur ces pages où vous présumez qu'il aura fait revivre le plus grave des historiens , comme le dit le premier de nos orateurs (2). Et d'cd)ord vous lui savez gré du goût qui lui a fait choisir ce tableau si animé d'une orageuse période du plus grand des empires. Mais quel est votre étonnement ! Vous espériez jouir de deux grands écrivains à la fois, et vous ne retrouvez ni l'un ni l'autre. Vous diriez qu'une céleste lumière s'est retirée du spectacle imposant déployé devant vous par le plus grand peintre de l'antiquité, comme le dit le premier de nos poètes (3). Ce sont bien les mêmes objets, mais ce n'est plus le même coloris, vos émotions ne sont plus les mêmes. Vous ne donnez plus aucune larme à ce vieil empereur , précipité de sa litière ; à ce jeune philosophe, égorgé près du trône au milieu des plus nobles pensées ; à leur meurtrier lui-même qui , quelque temps après, devient vertueux un instant pour mourir. Vous n'êtes plus obsédé des augustes images de ce Capitole , de ces temples qui paraissent menacer les coupables. Vous n'errez plus en frémissant au milieu de ces légions qui, perpétuelle-

(1) Jean-Jacques.

(2) Ilossnol.

(3) Racine.

— lo —

ment livrées à des usurpateurs, ne sont plus romaines que par le courage. Comment donc l'écrivain , qui dans ces derniers temps semblait le plus fait pour créer ces beautés du premier ordre, les a-t-il détruites lorsqu'elles naissaient des mains d'un autre? Préoccupé sans doute lui-même de la fausse idée que je combats , persuadé qu'une traduction ne peut être qu'un essai d'écolier, il y aura consacré ceâ moments où son génie éclipsé ne laissait plus en lui qu'un écrivain ordinaire. Il se sera approché, sans inspiration, d'un ouvrage que l'inspiration avait produit; et dans cette lutte avec l'un des génies les plus forts de l'antiquité , il se sera trouvé comme désarmé. Il n'a été médiocre en traduisant , que parce qu'il l'aurait été bien davantage si , dans le même moment, il avait voulu composer. C'est, je pense, cette variation dans l'esprit de l'homme qui a surtout donné lieu à la double erreur que j'ai indiquée d'abord. Nous ne pouvons, en effet, nous dissimuler que l'écrivain de génie éprouve de ces affaiblissements où il tombe dans la classe des écrivains médiocres , tandis que l'écrivain médiocre peut avoir de ces élans où il passe momentanément dans la classe des écrivains de génie, comme si la nature voulait avertir l'un de ne pas présumer de sa force , et l'autre de ne pas désespérer de sa faiblesse. Or, que tous les deux se livrent alors à la traduction : l'un va, pour ainsi dire, vous donner l'ouvrage de l'autre; et plusieurs, trompés par les résultats, s'écrieront ou que la traduction est impossible , même au génie, ou qu'elle n'est facile que pour la médiocrité. Ici, au grand écrivain qui succombe, opposons le grand écrivain qui réussit. Voyons Montesquieu traduisant Tacite. Ce grand homme perd-il rien alors du style dans lequel il a exprimé ses sublimes considérations sur les Romains et sur les lois? Non, sans doute. C'est que, tourmenté par une perpétuelle défiance de ses propres forces .

il prenait pour traduire les mêmes précautions qu'il aurait prises pour composer. Voilà pourquoi il s'est montré digne et de Tacite et de lui-même. Que l'on convienne donc des grandes difficultés de la traduction , et que l'on convienne aussi qu'il n'est donné qu'aux écrivains supérieurs , dans leurs plus heureux moments, d'en triompher tout ensemble avec rapidité et avec éclat. Que, par le contre-sens le plus étrange, on n'aille pas rejeter sur le génie les torts de la médiocrité! Elle ne peut être ici, comme ailleurs, qu'un obstacle au succès. Disons, si l'on veut, que le génie peut être trop fier pour vouloir exprimer les pensées d'autrui , mais ne disons pas qu'il soit trop indépendant pour le pouvoir. S'il est indépendant, c'esi parce qu'il est fort; et c'est aussi parce qu'il est fort, qu'il portera avec aisance ces chaînes de la traduction , sous lesquelles la médiocrité est si souvent accablée. Voyez-vous que l'erreur que j'attaque tient à une autre erreur? Ceux qui nous disent que l'écrivain supérieur ne peut s'assujétir à traduire, nous diraient tout aussi bien qu'il ne peut s'assujétir à suivre des règles. Ce sont de ces hommes qui , dans cet empire des lettres , se figurent le génie comme un ambitieux toujours prêt à secouer le joug des lois. Eh ! j'y vois plutôt un souverain qui porte ce joug avec aisance , avec amour, parce que ses inspirations sont d'accord avec les lois.

Eh bien! cette fougue, cette indocilité de l'esprit humain, trop disposé à suivre ses propres idées , va devenir pour nous une occasion de signaler et une dernière difficulté et un premier avantage de la traduction : deux considérations, dont l'une va terminer la deuxième partie de ce discours , consacrée aux difficultés, et l'autre commencer la troisième, consacrée aux avantages (1)

(1) Ici l'auteur a procédé dans son manuscrit comme dans sa chaire, où

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